Pour la patrie: Roman du XXe siècle
Chapter 5
Plus tard, s'étant retrouvés à Ottawa, la sympathie des premiers jours se changea en une véritable et sincère amitié. Vaughan ne se demandait guère d'où lui venait cette singulière affection pour Lamirande; ou plutôt il l'attribuait à une grande similitude de goûts et de caractère. Lamirande, plus clairvoyant, était convaincu que le courant mystérieux qu'il avait senti s'établir entre cet étranger et lui dès leur première rencontre ne pouvait s'expliquer par une cause naturelle. Croyant fermement au surnaturel, il s'était dit que cette amitié était l'oeuvre de l'ange gardien de Vaughan; que cet esprit céleste avait choisi ce moyen pour conduire au salut l'âme confiée à ses soins.
Vaughan, avons-nous dit, était sceptique. Ce poison de l'incrédulité, il se l'était inoculé, dès son enfance, dans les écoles publiques de sa province. Devenu jeune homme il avait passé plusieurs années à Londres et à Paris, et la vie qu'il y mena, sans être une vie de débauche, n'était pas faite pour le rendre croyant. Mais s'il était sceptique, il n'était pas athée militant. Il ne niait pas l'existence d'un Dieu Créateur. Il lui semblait même qu'il devait y avoir un Principe universel quelconque. À la rigueur, il pouvait passer pour déiste. À ceux qui lui parlaient du monde surnaturel il répondait invariablement: "Je ne nie rien et je n'affirme rien".
Cependant, après s'être lié avec Lamirande, il avait étudié la religion catholique; et à l'époque où nous le voyons il la connaissait mieux que bien des catholiques. Il répétait souvent, comme nous l'avons entendu dire ce soir, que s'il y avait quelque chose de vrai en fait de surnaturel, c'était la doctrine de l'Église. Mais s'il avait la science que l'homme peut acquérir par ses forces naturelles, il n'avait pas la foi que Dieu seul communique à l'âme par la grâce. Ses entretiens avec Lamirande sur la religion le troublaient toujours; néanmoins, il n'aurait pas voulu y renoncer pour la plus belle fortune du monde, car tout incroyant qu'il était, la foi de son ami le fascinait. Ce soir, il est plus tourmenté qu'à l'ordinaire. "Ah! se dit-il avec un soupir, en rentrant chez sir Henry, si je pouvais croire comme Lamirande!" C'est la première fois que son coeur, rempli jusqu'ici de sentiments vagues, émet un voeu aussi nettement formulé.
Les convives se mettent à table, et bientôt Vaughan, entraîné par le tourbillon de la conversation, oublie son trouble de tout à l'heure. Il est devenu, encore une fois, l'homme du monde affable, correct, spirituel mais sceptique.
Au dîner, Vaughan se trouve placé à côté de M. Aristide Montarval, député de la ville de Québec. Une élection partielle avait eu lieu au commencement de décembre, par suite de la démission inexpliquée du député siégeant; et Montarval qui, jusque-là, ne s'était guère mêlé de politique et qui passait pour un radical avancé, s'était tout à coup présenté comme conservateur contre un autre conservateur de vieille date. À la surprise générale, sir Henry l'avait accepté, lui nouveau converti, comme candidat ministériel, de préférence à son concurrent. Ce titre de candidat ministériel, joint à l'appui des radicaux qui ne semblaient pas trop froissés de le voir se présenter comme conservateur, lui avait valu un éclatant triomphe qui ne laissa pas d'intriguer le monde politique. Cette élection, sur laquelle il plane un certain mystère, est l'un des sujets de conversation à la table de sir Henry. Montarval est très riche, et s'est déjà distingué comme orateur. C'est une belle acquisition pour le parti conservateur, se dit-on de toutes parts; car il est bien connu que le nouveau député, sans prendre une part ostensible aux affaires politiques, avait toujours professé et propagé les idées avancées. Sir Vincent Jolibois, le principal représentant de l'élément français dans le cabinet, avait même manifesté timidement des scrupules de reconnaître l'orthodoxie ministérielle et conservatrice de cette candidature. Il s'en était ouvert à son collègue et chef, sir Henry Marwood. Celui-ci l'avait rassuré en disant que Montarval avait un talent remarquable et que le talent est toujours digne d'admiration. Sir Vincent s'était rendu à ce raisonnement sans réplique. D'ailleurs, avait-il dit à un ami qui, lui aussi, avait des craintes au sujet de cette candidature néo-conservatrice, il faut maintenir la discipline dans les rangs du parti, et du moment que notre chef est satisfait nous devons l'être également. De même qu'il ne faut pas être plus catholique que le pape, de même aussi il ne faut pas être plus conservateur que le chef du parti.
C'est ainsi que le radical Montarval était devenu conservateur. La _Nouvelle-France_ ayant hasardé une simple observation sur la facilité avec laquelle le parti conservateur absorbait et s'assimilait les aliments les plus indigestes, il y eut dans la presse un tollé général contre Leverdier. Pendant quinze jours on le traita, dans les deux langues, de grossier, de malappris, d'hypocrite, de jaloux, d'ambitieux, etc. Même la _Libre-Pensée_, qui avait abîmé Montarval pour s'être fait réactionnaire, fournit sa bonne part à ce concert malsonnant d'imprécations.
Vaughan lia conversation avec son voisin; et comme on parle volontiers de ceux qu'on aime, il voulut entretenir le nouveau député de leur collègue absent, Lamirande. À la mention de ce nom, il remarqua dans les yeux de Montarval une telle expression de haine qu'il se sentit glacé.
--Décidément, se dit-il en lui-même, notre nouveau collègue n'est pas un homme sympathique! Quelle différence entre Lamirande et lui! Lamirande attire, celui-ci repousse. Les deux pôles d'un aimant, quoi! Est-ce magnétisme animal? Est-ce autre chose?
Le festin se prolongea jusqu'à une heure avancée et se termina sans incident remarquable.
Chapitre V
Noli diligere somnum, ne te egestas opprimat.
N'aimez point le sommeil, de peur que la pauvreté ne vous accable.
Prov. XX, 13.
Rendus à leur modeste appartement, rue Wellington, Lamirande et Leverdier se mirent à discuter sérieusement la situation politique.
--Elle est très grave, dit Lamirande, car je suis convaincu que sir Henry Marwood médite quelque coup de Jarnac plus perfide qu'à l'ordinaire. Mais que faire?
--Pour moi, dit Leverdier, je vais écrire sur le champ un article qui fera un peu d'émoi dans le camp ministériel, j'en réponds.
--C'est très bien; et pendant que tu seras ainsi occupé je vais brocher quelques lettres pour mettre nos amis au courant de la situation.
Député et journaliste se mirent à la besogne de bon coeur. Voici l'article qu'écrivit Leverdier et qu'il intitula:
DORMEZ EN PAIX!
"La semaine prochaine, sir Henry Marwood soumettra aux Communes son projet pour régler définitivement le sort politique du Canada.
"Pour nous, Canadiens français, il s'agit de notre avenir national. Tout ce que nous avons de plus cher et de plus sacré est en jeu: notre religion, notre langue, nos institutions, nos lois, notre autonomie.
"Existerons-nous comme peuple demain? Voilà le problème redoutable qui se dresse devant nous.
"La presse ministérielle et soi-disant conservatrice répand sur le pays les flots de son optimiste somnifère. Dormez, dit-elle, aux habitants de la province de Québec, donnez en paix, dormez sur toutes vos oreilles, car sir Henry est premier ministre et sir Vincent est son très humble serviteur.
"Quelle inquiétude pouvez-vous avoir? Sir Henry est franc-maçon, c'est vrai, mais il respecte l'Église, il raffole de notre langue qu'il parle couramment, il admire nos institutions. Il était jadis partisan déclaré de l'union législative, mais aujourd'hui il verserait son sang pour le maintien du _statu quo._ L'autonomie des provinces n'a pas d'ami plus sincère que ce centralisateur converti. Qu'on dorme en paix, puisque ce gardien né de nos droits veille.
"Des esprits chagrins, disait l'autre jour le _Mercure_, organe en chef des ministres dans la province de Québec, des esprits chagrins cherchent à créer du malaise parmi nos populations en soulevant des préjugés contre nos hommes publics, contre les chefs conservateurs qui ont reçu de Dieu la mission de conduire notre pays dans les voies du progrès moral et matériel.
"Méchants esprits chagrins, dormez donc plutôt!
"De quel droit, esprits chagrin, rappelez-vous sans cesse que le chef du cabinet est affilié à la secte maçonnique; que sir Vincent, collègue de sir Henry, a jadis, voté pour l'école neutre et obligatoire; que M. Vilbrèque, autre collègue de sir Henry, dans un accès d'anglomanie, a déploré, un jour, les dépenses excessives que l'usage de la langue française occasionne; que M. Dutendre, troisième collègue français de sir Henry, a déclaré que les législatures provinciales ne sont, après tout, que de grands conseils municipaux. Ce sont là des _préjugés_ que vous soulevez très indignement contre de braves gens qui distribuent le _patronage_, les _impressions_ et les _subventions_ d'une façon tout à fait orthodoxe. Sir Vincent n'a-t-il pas dit, l'été dernier, dans son grand discours-programme, qu'un "pays où le _patronage_ est distribué d'une manière judicieuse et équitable est un pays bien gouverné, c'est-à-dire heureux."
"Pourquoi doutez-vous, esprits chagrins?
"Il s'agit d'élaborer un projet de constitution qui sauvegarde les droits de l'Église, les droits des parents sur l'éducation de leurs enfants, les droits de l'élément français, l'autonomie provinciale; donc confions, en toute sûreté, la réalisation de ce projet à des francs-maçons, à des partisans de l'État enseignant, à des ennemis de notre langue et de nos institutions provinciales. La discipline de parti le veut ainsi. Or il n'y a que les "esprits chagrins" qui préfèrent la logique à la discipline de parti.
"Douter de l'efficacité du _patronage_ bien distribué, c'est un crime; s'insurger contre la discipline de parti au profit de la logique, c'est un acte de folie.
"Donc, habitants de la province de Québec, dormez en paix, car sir Henry et ses brillants collègues veillent sur nous."
* * * * *
Leverdier donna lecture à Lamirande de ces quelques lignes.
--Ce n'est pas un article extraordinaire, dit le journaliste, mais il fera hurler la presse ministérielle, et en hurlant, elle se compromettra. Que pouvons-nous faire davantage pour le moment? Nous sentons bien, toi et moi, qu'il se trame ici quelque noir complot. Mais nous ne saurions faire partager nos convictions au public. Raconter ta conversation avec Sir Henry, c'est nous exposer à un démenti catégorique de sa part, car ce n'est pas un mensonge qui ferait reculer le vieux scélérat. D'ailleurs, nos propres gens sont tellement entichés de lui qu'ils regarderaient cette tentative de corruption comme un acte très gracieux. Voyez! diraient-ils cet excellent sir Henry a voulu honorer notre race, et cet entêté de Lamirande l'a grossièrement insulté Nous sommes bien malades!
--En effet, l'avenir est très sombre, répliqua Lamirande; mais ne perdons pas espoir même quand tout sera désespéré. N'oublions pas que Lazarre était enseveli et sentait déjà mauvais lorsque le Seigneur l'a ressuscité!
Chapitre VI
Et ambulant per vias tenebrosas.
Ils marchent par des voies ténébreuses.
Prov. II, 13.
Deux jours après la réception et le banquet chez sir Henry, les journaux de la capitale annoncèrent que le premier ministre était tellement indisposé qu'il ne ,pouvaient ni assister aux séances de la Chambre ni recevoir des visiteurs. La vérité vraie, c'est qu'il avait quitté Ottawa le lendemain du dîner et s'était rendu secrètement à Kingston où il gardait le plus strict incognito.
Vers neuf heures du soir, il sortit de l'hôtel où il était descendu et se rendit à une maison isolée d'un des faubourgs de la ville. Il frappa d'une manière toute particulière. Quelqu'un à l'intérieur lui pose des questions auxquelles il répond; puis la porte S'ouvre, et sir Henry se trouve dans le lieu de réunion du Suprême Conseil de la Ligue du Progrès. Ce Suprême Conseil se compose de deux délégués de chaque Conseil Central. Celui qui préside est le même que nous avons vu diriger le Conseil Provincial de Québec. L'un des représentants du Conseil Central de Montréal est Ducoudray, rédacteur de la _Libre-Pensée_, que nous avons aussi vu figurer à la vieille capitale.
À peine sir Henry est-il arrivé que la séance s'ouvre par une horrible prière à Satan que le président récite en se tournant vers un immense triangle placé au fond de la salle. Devant ce triangle, dont la principale pointe est en bas, emblème de Lucifer, de l'encens brûle sur un autel.
--Mes frères, dit le président, nous voici au complet. Je vous félicite de votre exactitude à vous rendre aux séances du Suprême Conseil. Aussi, grâce au zèle que vous déployez dans vos travaux, pouvons-nous envisager l'avenir avec confiance. Lors de notre dernière réunions, j'avais l'honneur de vous communiquer officiellement la nouvelle que nos efforts avaient pleinement réussi; qu'avec le concours intelligent de nos frères en Angleterre et aux États-Unis, le lien colonial était rompu. C'était le premier pas dans la bonne voie. Mais ce n'était qu'un premier pas. Vous le savez, notre dessein était de faire entrer immédiatement le Canada dans l'union américaine. Malheureusement, les graves événements que vous connaissez, nous ont forcés à ajourner indéfiniment la réalisation de ce projet. Il a fallu adopter un autre but politique. Le comité exécutif a estimé que, vu l'impossibilité d'incorporer le Canada aux États-Unis, c'était l'union législative de toutes les provinces qui nous offrait le meilleur moyen d'extirper radicalement du sol canadien l'infâme superstition qui empêche notre peuple de marcher dans les sentiers du véritable progrès. Cette décision a été ratifiée par le Suprême Conseil à sa dernière réunion. Le comité exécutif a donc exercé l'influence dont notre ordre dispose sur les législatures provinciales pour les amener toutes à remettre au parlement fédéral le règlement définitif de la question de notre avenir politique. Aujourd'hui, j'ai l'honneur de vous annoncer officiellement que cette partie de notre programme est exécutée. Le frère Marwood, à ma demande, a aussitôt convoqué le parlement fédéral. Nous avons maintenant à délibérer sur ce qu'il convient de faire à Ottawa. Que vous en semble-t-il? La parole est aux frères qui ont quelques observations à faire, quelque projet à soumettre à ce Suprême Conseil?
Après un instant de silence.
--Le frère président, fit un affilié, a sans doute quelque proposition à nous soumettre ', nous l'écoutons.
--En effet, j'ai un projet à soumettre au Conseil mais je voudrais, auparavant, entendre les observations que mes frères peuvent avoir à faire sur la situation.
--Nous pourrions mieux délibérer, dit le même affilié, si le frère président voulait bien nous faire connaître d'abord son projet. Il est bien rare que le Conseil ait à modifier les plans de son chef.
--En bien! reprend le président, voici comment j'envisage la situation. Nous ne saurions réussir à faire accepter l'union législative en la proposant ouvertement au parlement. Les députés canadiens-français, les députés catholiques des autres provinces et le groupe Houghton n'en voudront jamais. Il faut donc que le projet gouvernemental soit assez habilement conçu et rédigé pour établir effectivement l'union législative tout en conservant les apparences et le nom d'une confédération. Il faut que nous nous contentions aujourd'hui de déposer les germes de l'union; plus tard, et peu à peu, nous développerons notre oeuvre jusqu'à son entier épanouissement. Il faut que dans chaque garantie accordée aux provinces il y ait un mot, une phrase équivoque que nous puissions, en temps opportun, interpréter en faveur du pouvoir central. Voici un projet de constitution que j'ai préparé, avec l'aide du comité exécutif, et que je soumets à la considération du Suprême Conseil. Le frère secrétaire voudra bien en donner lecture.
Le frère secrétaire, qui n'est autre que le frère Ducoudray, lit le document qui est un véritable chef-d'oeuvre d'habileté infernale. Pas un article sans piège dissimulé avec un art surhumain; pas une disposition sans équivoque savamment agencée. Tous les frères sont dans l'admiration. Le projet est agréé presque sans discussion.
--Il est donc statué, dit le président, par le Suprême Conseil de la Ligue du Progrès, que le projet de constitution que nous venons d'adopter doit être présenté au parlement sans délai. Le secrétaire gardera l'original dans les archives du Suprême Conseil et il en remettra une copie authentique au frère Marwood. Il est ordonné, de plus, que le frère Marwood fera voter ce projet par le parlement fédéral et qu'il ne pourra point le modifier ou le laisser modifier sans le consentement du Comité exécutif. Est-ce là le plaisir de ce Suprême Conseil?
Tous manifestent leur assentiment, et le frère secrétaire fait au registre les inscriptions voulues par le règlement de la Ligue.
--Et si le parlement refuse de voter ce projet, demande le frère Marwood, que faudra-t-il faire? J'ai peur que, malgré l'incontestable habileté de la rédaction, Lamirande et Houghton ne fassent voir la véritable portée de cette nouvelle constitution.
--Nous avons fait la part très large à la prudence, répond le président; maintenant, il faut de la hardiesse, de l'audace pour réussir. Si la Chambre regimbe, vous la ferez dissoudre. Un appel aux électeurs nous sera favorable, car nous prendrons les moyens voulus pour qu'il le soit. L'esprit de parti et la corruption sont toujours les forces vives de la politique. Comptez là-dessus, frère Marwood, sur notre admirable organisation qui enveloppe tout le pays, et spécialement sur l'aide de notre Dieu, le Dieu de la Liberté, du Progrès et de la Vengeance. Mais ce Lamirande, est-ce bien certain que vous ne pourrez pas le corrompre?
--Le corrompre! Vous ne l'ignorez pas, frère Président, j'ai fait de mon mieux , et les frères savent que je ne manque pas précisément de talent quand il s'agit de me débarrasser d'un adversaire gênant. Eh bien! je n'ai pas pu l'entamer. Et je connais assez les hommes pour savoir que c'est inutile de recommencer mes efforts auprès de lui.
Puis le frère Marwood raconte au Suprême Conseil ce qui s'était passé entre Lamirande et lui, le soir du banquet.
Le président se penchant vers Ducoudray, lui dit tout bas.
--Rappelle-toi bien tous ces détails que Marwood vient de nous raconter; prends-en note. Cela nous servira en temps et lieu.
--Je ne vois pas, dit Ducoudray, comment nous pourrons tourner cet incident contre Lamirande. C'est plutôt en sa faveur....
--Tu verras plus tard l'usage que nous pourrons en faire.
Bientôt le Suprême Conseil se disperse. Le président et le frère Marwood se rendent ensemble à Ottawa; tandis que Ducoudray emporte les archives avec lui à Montréal.
Chapitre VII
Prudentia carnis mors est.
La prudence de la chair est mort.
Rom. VII, 6.
Leverdier ne s'était pas trompé: son article souleva une tempête. Le _Mercure_, principal organe ministériel, ouvrit le feu par un écrit pompeux. En voici quelques extraits:
"Nous sommes arrivés à une époque décisive de notre histoire; le moment est solennel: une nation va naître. De simple colonie que nous étions tout à l'heure, nous passons à l'état de peuple libre et entièrement indépendant. Le moment est donc solennel, avons-nous dit, et nous devrions tous tenir un langage digne de la grandeur des événements qui se préparent.
"Nous avons profondément regretté de lire, ces jours-ci, dans une feuille obscure de Québec, un article très déplacé, et par la forme et par le fond. La forme est légère, triviale, badine, ironique. Ce n'est pas ainsi qu'il convient de discuter les graves questions du jour. Pour le fond, c'est pis encore: appel aux préjugés religieux et nationaux, manque de charité chrétienne, manque de respect envers l'autorité constituée, manque de déférence envers nos chefs politiques. Tous les manquements à la fois y sont.
"L'auteur de cet écrit pousse l'indélicatesse et la passion jusqu'à rappeler que notre chef politique, le premier ministre de ce pays, fait partie de la franc-maçonnerie. Sans doute, nous condamnons la franc-maçonnerie puisque notre église la condamne; mais il ne faut pas oublier que les églises protestantes ne la condamnent pas, et que sir Henry est protestant. Il ne faut pas oublier que non seulement les églises protestantes ne condamnent pas la franc-maçonnerie, mais que plusieurs ministres protestants, et des plus éminents, appartiennent à cette société. Ce qui prouve, et que les religions protestantes ne voient pas la franc-maçonnerie d'un mauvais oeil, et que la franc-maçonnerie n'est pas hostile, comme certains exaltés le prétendent, à toute religion, au christianisme même.
"Malgré ces vérités incontestables, on fait un crime à sir Henry d'être franc-maçon. On veut jeter le doute et le trouble dans l'esprit de notre population; on veut lui rendre suspects les chefs de l'État; on sape l'autorité; on attise le feu des préjugés nationaux et religieux. Tout cela est révolutionnaire et antisocial. Nous vivons dans un pays de population mixte, ne l'oublions jamais; nous sommes la minorité en ce pays, ne l'oublions pas, non plus. Vivons donc en paix avec les protestants, les Anglais et les francs-maçons. C'est notre devoir puisque la Providence nous a placé au milieu de ces divers éléments. Respectons leurs opinions si nous voulons qu'ils respectent les nôtres. Donnons-leur fraternellement la main. Ne les aigrissons pas si nous ne voulons pas qu'ils se coalisent contre nous pour nous écraser. Soyons de notre époque et de notre pays. Ayons confiance dans la sagesse et le patriotisme de nos chefs. Confions-nous à leur loyauté, et soyons assurés que nos privilèges seront respectés. Ne portons pas une main sacrilège sur la Confédération. Contentons-nous de la perfectionner, en nous laissant guider, dans cette oeuvre si délicate, par les chefs qui ont reçu la mission de conduire le pays. Ceux qui demandent l'union législative ne sont pas plus révolutionnaires que les utopistes dangereux qui voudraient désunir les provinces. Nous sommes dans un juste milieu; restons-y."
Toutes la petite presse ministérielle se mit aussitôt à faire entendre la même note avec des variations qui étaient principalement des attaques violentes et personnelles contre Lamirande et Leverdier qu'on accusa de jalousie, d'ambition, de haine. Plusieurs de ces écrivains, qui étaient grassement payés pour chanter les louanges des ministres, s'indignaient à la pensée que cette scandaleuse croisade contre l'autorité civile entreprise par la _Nouvelle-France_ et ses partisans était inspirée par l'amour du lucre! Et, invariablement, ces discours se terminaient par un fervent appel à la charité chrétienne.
La _Libre-Pensée_, organe des radicaux ouvertement favorables à l'union législative, fît feu et flammes, elle aussi, contre les séparatistes. Crétins, calotins, hypocrites, impuissants, rongeurs de balustres, cagots, cafards, jésuites de robe courte, escobars, arriérés, éteignoirs, tenants du moyen âge, ennemis du progrès, fanatiques, inquisiteurs, Torquemadas au petit pied, descendants encroûtés de Pierre l'Ermite, tartufes, Basiles, voilà le canevas sur lequel ce journal et ses satellites brodaient. Tous demandaient, à hauts cris, au nom de l'économie, l'union législative. Nous sommes trop gouvernés, répétaient-ils sans cesse. Plus de provinces, plus de législatures provinciales, plus de mesquins préjugés de races et de religion. Abattons tout cela et établissons un gouvernement unique, fort, large, économe, et une seule nationalité.
À Québec se publiait dans ce temps-là un journal intitulé le _Progrès catholique_, dirigé par Hercule Saint-Simon que le lecteur a déjà vu, en compagnie de Lamirande, faire une visite d'enquête pour le compte de la Saint-Vincent-de-Paul.