Pour la patrie: Roman du XXe siècle

Chapter 4

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--Mon cher Lamirande, dit sir Henry avec effusion, que je suis donc content que vous soyez venu avec votre ami Leverdier. Voyant que vous tardiez un peu, je craignais d'être privé du plaisir de votre compagnie ce soir. Sans doute, vous ne pensez pas comme moi sur une foule de questions, mais j'aime le talent et les convictions partout où je les trouve. Tous deux vous pensez fortement et vous exprimez vos pensées avec énergie et originalité. C'est assez pour que je vous admire.

--Le talent est sans doute admirable quand il est employé pour le bien, dit Lamirande; mais doit-on l'admirer quand il se consacre au mal?

--Le talent, l'intelligence, cher monsieur, c'est toujours chose digne d'admiration, parce que c'est un don de l'être Suprême, une parcelle de l'âme universelle.

--Dans l'intelligence humaine il faut, ce me semble, considérer deux choses: l'oeuvre de Dieu qui est toujours belle et l'oeuvre de l'homme, c'est-à-dire l'usage que l'homme fait de ses facultés. Malheureusement, cette dernière oeuvre est souvent mauvaise et laide.

--Voilà que vous vous lancez dans les régions de la haute philosophie. Vous planez; mes pauvres vieilles ailes ne me permettent pas de vous suivre. Je me contente de vous admirer.

--Tous ces compliments cachent quelque piège, pensa Lamirande. Puis tout haut:

--Je crains que vous ne m'admiriez pas autant dans quelques jours quand vous m'aurez entendu dire ma façon de penser sur votre projet....

--Mais mon projet, vous ne le connaissez pas! Il vous plaira peut-être, quoique vous soyez, d'ordinaire, assez difficile.

--Je ne connais pas votre projet, il est vrai, mai je vous connais, sir Henry, et votre projet ne peut manquer de vous ressembler. Or, vous ne l'ignorez pas, vos idées et vos aspirations ne sont pas les miennes.

--Sans doute, sans doute; mais enfin vous direz ce que vous voudrez de mon projet, vous ne m'empêcherez pas d'admirer votre talent. D'ailleurs, j'aurai à vous parler d'autre chose que de la politique tout à l'heure.

À ce moment, le baron de Portal vint à passer. Sir Henry l'appela.

--Monsieur le baron, permettez que je vous présente deux de nos hommes politiques canadiens-français les plus distingués. M. Lamirande est député et je vous assure qu'il ferait honneur à n'importe quelle chambre, même à la Chambre française. Son ami, M. Leverdier, journaliste, serait remarqué même à Paris. M. le baron de Portal est arrivé tout récemment au Canada. Il voyage pour s'instruire et désire particulièrement être mis au courant de nos affaires politiques. Monsieur le journaliste est bien celui qui peut rendre cet agréable service à monsieur le baron, n'est-ce-pas?

Leverdier comprit sans peine que sir Henry voulait être seul avec Lamirande. Il s'empressa donc d'accepter l'invitation, et entama la conversation avec M. le baron de Portal.

--Certainement, dit-il, si M. le baron le désire, je me ferai un plaisir de l'initier à nos affaires politiques qui sont plutôt intéressantes que belles.

Et le journaliste lança à sir Henry un petit sourire malicieux.

--Ah! le coquin, s'écria le premier ministre, en faisant un petit geste, moitié amical, moitié menaçant, il ne me vantera pas, bien sûr. N'importe, il a du talent, lui aussi, et j'admire le talent, même quand il s'exerce contre moi!

Et prenant Lamirande par le bras, il s'éloigna avec lui.

Le baron de Portal et Leverdier allèrent s'asseoir sur une causeuse. Leur entretien nous renseignera sur l'état politique du Canada en l'an de grâce 1945.

--Je m'intéresse beaucoup à votre pays, dit le baron, mais j'avoue que vos affaires politiques m'intriguent quelque peu. Où en êtes-vous à l'heure présente? Je sais vaguement que le Canada était naguère colonie britannique et qu'il ne l'est plus. Expliquez-moi donc cela, je vous en prie, monsieur le journaliste.

--Volontiers, reprit Leverdier. La chose est bien simple. Depuis quelques années, vous le savez comme moi, l'Angleterre, jadis si fière, est tombée au rang des puissances de troisième ordre. À l'extérieur, elle a perdu les Indes, ou à peu près. La Russie ne tardera pas à s'emparer de ce qui lui reste de son empire oriental. En Afrique, l'Allemagne lui arrache ses colonies, morceau par morceau. L'Australie a secoué le joug impérial. L'Irlande vient de reconquérir son entière indépendance. L'Écosse s'agite de nouveau; et, à l'intérieur, les sociétés secrètes qu'elle a réchauffées et proposées l'ont bouleversée et affaiblie. Elle avait encore le Canada. Mais un beau matin, le gouvernement des États-Unis, ayant à sa tête un président américanissime, et profitant d'une difficulté diplomatique où l'Angleterre avait évidemment tort, s'est avisé de poser, comme ultimatum, la rupture du lien colonial. Nous soupçonnons fortement nos francs-maçons du Canada et ceux des États-Unis d'avoir été au fond de cette affaire. Quoi qu'il en soit, l'Angleterre, réduite à l'impuissance, dut se rendre à cet ultimatum. Il y a trois mois à peine, elle donnait avis officiel au Canada que le ler mai prochain le gouverneur-général serait rappelé et qu'il n'aurait pas de remplaçant.

--C'est-à-dire que vous voilà libres, fit le baron.

--Oui, reprit le journaliste, nous voici libres. Mais qu'allons nous faire de notre liberté? Le cadeau est quelque peu embarrassant. Très certainement le cabinet de Washington avait une arrière-pensée en nous faisant octroyer notre indépendance: c'est dans le dessein de nous faire l'honneur de nous annexer de force, sous un prétexte quelconque. Mais la Providence s'en mêle, et voilà tout à coup nos entreprenants voisins en guerre avec l'Espagne à propos de l'île de Cuba; tandis que du côté du Mexique il y a des nuages très noirs; sans compter les grèves qui éclatent de plus en plus nombreuses, prenant les proportions d'une guerre civile chronique. Plus moyen de songer à s'annexer le Canada. Nous cherchons donc à nous constituer en pays tout à fait autonome.

--Cela doit être une tâche assez facile.

--Malheureusement non. Trois voies s'ouvrent devant nous: le _statu quo_, l'_union législative_ et la _séparation_. Un mot d'explication sur chacune. Si nous adoptions ce que l'on appelle le _statu quo_, la transition se ferait à peu près sans secousse. Nous resterions avec notre constitution fédérative, notre gouvernement central et nos administrations provinciales. Le gouverneurgénéral, au lieu d'être nommé par l'Angleterre, serait élu par nous, voilà toute la différence. Le parti conservateur, actuellement au pouvoir à Ottawa, est favorable _au statu quo_. Ce parti se compose des _modérés_. Les _modérés_, cela veut dire, en premier lieu, tous les gens en place, avec leurs parents et amis, ainsi que ceux qui ont l'espoir de se placer, avec leurs parents et leurs amis; ensuite, les entrepreneurs et les fournisseurs publics avec tous ceux qui les touchent de près ou de loin; enfin, les personnes qui n'ont pas assez d'énergie et d'esprit d'indépendance pour vouloir autre chose que ce que veulent les journaux qu'ils lisent et les chefs politiques qu'ils suivent.

--Le parti du _statu quo_ doit être formidable par le nombre! Je me demande s'il reste quelque chose pour les deux autres partis.

--Dans toutes les provinces il y a des partisans de l'union législative. Ce sont principalement les radicaux les plus avancés, les francs-maçons notoires, les ennemis déclarés de l'Église et de l'élément canadien-français. Dans la province de Québec ce groupe est très actif. À sa tête est un journaliste nommé Ducoudray, directeur de la _Libre-Pensée_, de Montréal. Il va sans dire que les unionistes cachent leur jeu, autant que possible. Ils demandent _l'union législative_ ostensiblement pour obtenir plus d'économie dans l'administration des affaires publiques. Mais ce n'est un secret pour personne que leur véritable but est l'anéantissement de la religion catholique. Pour atteindre la religion, ils sont prêt à sacrifier l'élément français, principal appui de l'Église en ce pays.

--Voilà un parti que ne se recommande guère aux honnêtes gens! J'ai hâte de vous entendre parler du troisième.

--Le troisième groupe est celui des _séparatistes_. M. Lamirande, que vous avez vu tout à l'heure, en est le chef, et votre humble serviteur en fait partie. Nous trouvons que le moment est favorable pour ériger le Canada français en État séparé et indépendant. Notre position géographique, nos ressources naturelles, l'homogénéité de notre population nous permettent d'aspirer à ce rang parmi les nations de la terre. La Confédération actuelle offre peut-être quelques avantages matériels; mais au point de vue religieux et national elle est remplie de dangers pour nous; car les sectes ne manqueront pas de la faire dégénérer en union législative, moins le nom. D'ailleurs, les principaux avantages matériels qui découlent de la Confédération pourraient s'obtenir également par une simple union postale et douanière. Notre projet, dans la province de Québec, a l'appui des catholiques militants non aveuglés par l'esprit de parti. Le clergé, généralement, le favorise, bien qu'il n'ose dire tout haut ce qu'il pense, car depuis longtemps le prêtre, chez nous, n'a pas le droit de sortir de la sacristie. Dans les autres provinces cette idée de séparation paisible a fait du chemin. Il y a un groupe assez nombreux qui est très hostile à l'union législative et qui préférerait la séparation au projet des radicaux. Ce groupe se compose des catholiques de langue anglaise et d'un certain nombre de protestants non fanatisés. Il a pour cri de ralliement: Pas d'Irlande, pas de Pologne en Amérique! Il ne veut pas que le Canada français soit contraint de faire partie d'une union qui serait pour lui un long et cruel martyre. Le chef parlementaire de ce parti est M. Lawrence Houghton, protestant, mais homme intègre, honorable et rempli de respect pour l'Église, de sympathie pour l'élément français. Voilà, monsieur le baron, un aperçu de la situation politique du Canada en ce moment. J'espère que je me suis exprimé avec assez de clarté?

--Votre récit m'a vivement intéressé, cher monsieur, et je vous en remercie. Je suis séparatiste, moi aussi, je vous l'assure, et je ne conçois pas qu'un Français catholique puisse être autre chose, sans trahir sa religion et sa nationalité. Mais, dites-moi, le parlement d'Ottawa est-il actuellement réuni pour régler cette question?

--Oui, monsieur le baron. Le gouvernement fédéral, dont notre hôte est le très habile et très rusé chef, a réussi à faire voter pour toutes les législatures des "résolutions" qui autorisent le parlement d'Ottawa à régler définitivement la question de notre avenir politique et national. Nous avons combattu ce projet devant la législature de Québec, voulant réserver aux provinces au moins le droit de veto; mais ç'a été en vain: l'esprit de parti, l'intrigue et la corruption l'ont emporté sur nous. Nous voici donc à Ottawa pour tenter un dernier et suprême effort, sans grand espoir de succès, toutefois.

--Quelle sera, pensez-vous, l'issue de la lutte?

--Sous prétexte d'améliorer la constitution actuelle, Sir Henry va déposer, ces jours-ci, le projet d'une nouvelle loi organique. Ce sera, j'ai tout lieu de le croire, une véritable union législative déguisée sous le nom de confédération. On prétendra maintenir les grandes lignes du _statu quo_; en réalité, ce sera l'étranglement de l'Église et du Canada français. Entre nous, Sir Henry est franc-maçon de haute marque, c'est-à-dire profondément hostile à l'Église. S'il ne propose pas ouvertement l'union législative, c'est qu'il craint un échec, voilà tout.

--Vous le soupçonnez de jouer double jeu?

--Certainement, et ce n'est pas un jugement téméraire, je vous l'assure. S'il a invité Lamirande et moi, c'est dans quelque dessein perfide.

--Pourvu qu'il ne vous compromette pas! Le voilà en tête-à-tête avec votre ami.

--Ne craignez pas pour Lamirande, il est solide comme le roc et assez intelligent pour ne pas se laisser prendre par Sir Henry. Nous nous sommes rendus à son invitation exprès pour connaître un peu les pièges qu'il tend et les intrigues qu'il veut nouer.

Pendant ce colloque entre le journaliste et le baron, Sir Henry Marwood avait conduit Lamirande un peu à l'écart. Il le tenait toujours affectueusement par le bras.

--Mon cher monsieur Lamirande, dit le vieux diplomate de sa voix la plus câline, il y a longtemps que je désire m'entretenir familièrement, à coeur ouvert, avec vous. Vous m'avez souvent combattu, mais je me suis toujours vivement intéressé à vous. Vous êtes un jeune homme de talent et d'avenir. Je vous considère comme le véritable représentant de votre race. Votre race, quoi que vous en pensiez, je ne lui veux que du bien. Je désire l'honorer en votre personne.

--Vous êtes bien trop flatteur, répondit froidement Lamirande qui entrevoyait déjà où son interlocuteur voulait en venir.

Il me croit capable de me vendre, pensa le député. Hélas! il a vu tant des nôtres se livrer à lui pour un peu d'or ou quelques misérables honneurs.

Son premier mouvement fut de repousser avec indignation l'offre que Sir Henry n'avait pas encore clairement formulée. Mais il se ravisa. Ne brusquons rien, se dit-il; par les efforts qu'il fera pour se débarrasser de moi, je pourrai juger de la noirceur du projet qu'il nous prépare.

Lamirande gardant le silence, Sir Henry continua:

--Je sais que votre ambition n'est pas personnelle, que vous ne désirez rien pour vous-même, que votre unique passion est de rendre service à votre pays, à vos compatriotes. J'admire ce noble désintéressement. Vous êtes député, non par goût, mais par devoir, n'est-ce pas? et si une autre position, où vous pourriez rendre encore plus de services aux vôtres, vous était offerte, vous l'accepteriez, n'est-il pas vrai?

--Sans doute, répondit Lamirande, je ne suis pas député par goût, mais je ne vois guère d'autre poste où je pourrais, en ce moment, être de quelque utilité réelle à mes compatriotes.

--J'en vois un, moi, et je vous l'offre; c'est celui de consul général du Canada, du futur Canada libre, à Paris ou à Washington, à votre choix!

Pour que le vieux scélérat m'offre un tel prix se dit Lamirande en lui-même, il faut qu'il ait grand besoin de m'éloigner du pays. Son projet doit être diabolique! Après un moment de silence, il jeta sur Sir Henry un regard qui força le tentateur à baisser les yeux.

--Certes, dit-il, votre offre est magnifique, trop belle; elle est même suspecte. Je vous prie de croire que mon poste, pour le moment, est ici, et ici je resterai.

--Mais vous n'y pensez pas! Quel bien vous pourriez faire à Paris, en établissant des relations plus intimes entre la France et le Canada; ou à Washington, en travaillant à l'avancement de ceux de vos compatriotes qui sont encore là-bas.

--Je pourrais peut-être y faire un peu de bien, mais mon devoir est de rester ici et de travailler à vous empêcher de faire du mal. Du reste, pourquoi m'offrez-vous cette position maintenant? Pourquoi n'avez-vous pas attendu le règlement de notre avenir national? Croyez-vous, Sir Henry Marwood, que je ne lis pas jusqu'au fond de votre âme?

La voix de Lamirande vibrait d'émotion. Sir Henry ne pouvait pas regarder le jeune député en face. Le vieil intrigant, qui avait mené à bonne fin cent affaires de ce genre, se sentait dominé, écrasé. Toutefois, changeant de ton, il fît un dernier effort, un coup d'audace.

--Très bien! dit-il, d'une voix devenue subitement dure et cassante. Jouons cartes sur table. Mon projet ne vous conviendra pas, j'en suis convaincu. Vous le combattez; mais vous le savez aussi bien que moi, tout ce que vous pourrez faire n'empêchera pas mon projet d'être accepté par la Chambre. Dès lors, pourquoi rejeter un poste où vous pourriez être utile à vos amis, à votre race? Vous allez les priver, par simple entêtement, pour le simple plaisir de me faire la guerre, d'avantages très considérables. Est-ce juste. Est-ce patriotique?

--Mais si vous ne redoutez rien de mon opposition, pourquoi tant d'efforts pour obtenir mon silence? Et si c'est par sympathie pour notre race que vous agissez, pourquoi exiger que j'achète cette position au prix d'une infâme trahison? Sir Henry, je suis chez vous et je ne vous dirai pas les paroles que vous méritez d'entendre. Mais vous comprendrez sans peine qu'après ce qui vient de se passer je ne puis rester davantage sous votre toit ni m'asseoir à votre table. J'ai bien l'honneur de vous saluer.

Puis il s'éloigna avec dignité, laissant le premier ministre tout abasourdi. Dans sa longue expérience des hommes et des choses, sir Henry n'avait jamais rien vu de semblable.

--Après tout, je l'admire, murmura-t-il. Et cette fois il était sincère en le disant.

Lamirande se dirigea vers l'endroit du salon où Leverdier causait encore avec le baron de Portal.

--Bien fâché, mon cher, dit-il, d'interrompre ton entretien avec M. le baron, mais il faut que je m'en aille et tu voudras sans doute partir avec moi.

Leverdier saisit la situation, et, s'excusant auprès du baron, il alla rejoindre son ami.

--Il a voulu t'acheter, sans doute, et tu l'as planté là! très bien! Mais faut-il absolument que nous nous en allions tout de suite? Je voudrais bien savoir un peu ce qui se brasse.

--J'en sais assez! Allons-nous en! Je te raconterai cela tout à l'heure. Allons-nous en au plus tôt. Ce n'est pas un endroit pour des chrétiens ici. L'atmosphère est toute remplie, tout épaisse de démons. On les voit presque. Viens-t'en!

Leverdier n'hésitait plus. En se dirigeant vers la porte du salon les deux amis rencontrèrent un jeune Anglais à la figure ouverte et agréable.

--Mon cher Vaughan, s'écria Lamirande, que je suis content de te rencontrer! Je te présente mon ami Leverdier, mon bras droit; ou plutôt je devrais dire que c'est moi qui suis son bras droit; car il est journaliste, c'est-à-dire faiseur et défaiseur de députés. Toi, mets ton paletot et viens nous accompagner jusqu'à la rue Rideau. Tu reviendras ensuite à temps pour le dîner.

--Vous ne dînez donc pas ici? demanda Vaughan surpris. Qu'est-ce que cela signifie?

--Viens, et nous causerons de cela au clair de la lune.

Tout en cheminant du côté de l'hôtel du parlement, Lamirande raconta à ses amis ce qui venait de se passer entre le premier ministre et lui. Puis s'adressant à Vaughan:

--Comment trouves-tu le procédé de ton respectable chef?

--D'abord, répliqua le jeune Anglais, il n'est pas mon chef. J'ai des idées politiques qui me guident, mais des chefs politiques qui me mènent, je n'en ai pas. Du reste, tu sais jusqu'à quel point j'abhorre ces abominables manigances qu'on appelle la diplomatie. Tout cela est honteux et indigne de la nature humaine.

--Pourtant, mon pauvre ami, la nature humaine devient l'esclave de ces manigances du moment que la religion cesse de la soutenir et de la fortifier.

--Sans vouloir me vanter, je puis dire que le seul respect de ma dignité humaine me protège contre ces bassesses.

--Tu n'as pas fini de vivre. Attends l'avenir avant de te prononcer définitivement. Tu n'as peut-être pas encore rencontré une tentation sérieuse sur ta route. Pour moi, je suis convaincu que, tôt ou tard, tu te jetteras, soit dans les bras de l'Église, soit dans quelque abîme effroyable. Car le sentiment de sa dignité, sans la grâce divine, ne saurait soutenir l'homme et le prémunir contre les chutes jusqu'au bout de sa carrière. Mais parlons politique... Tu n'as pas de chef, dis-tu; tu renies sir Henry et ses procédés; tu partages toutefois ses idées, tu soutiens ses projets, librement et honnêtement, soit; mais ces idées et ces projets, sir Henry ne les fait prévaloir que grâce à _ces abominables manigances_ que tu condamnés avec tant de chaleur. Cela ne te fait-il pas douter un peu de la bonté de ces idées et de ces projets? N'est-il pas raisonnable de dire que ce qui est vraiment bon n'a pas besoin, pour réussir, de ces moyens ignobles?

--Je condamne ces moyens et je ne voudrais jamais les employer moi-même; mais je reconnais qu'il est difficile d'obtenir un succès quelconque dans le monde politique sans y avoir recours, à cause de l'esprit de vénalité qui règne partout.

--Et la fameuse dignité humaine, qu'en fais-tu?

--Si tout le monde avait le sentiment de cette dignité, elle suffirait; mais tout le monde ne l'a pas.

--Pourquoi tout le monde ne respecte-t-il pas cette dignité humaine, puisque ce sentiment est purement naturel? Pourquoi tous les hommes ne sont-ils pas honnêtes?

--Le sais-je, moi! Pourquoi tous les hommes n'ont-ils pas la beauté physique? Pourquoi y a-t-il des infirmes, des bossus, des sourds-muets, des borgnes, des aveugles?

--D'un autre côté, il y a trop d'ordre, trop d'harmonie dans le monde visible pour qu'un homme raisonnable puisse parler du _hasard_. Admets donc un Dieu Créateur de toutes choses; une divine Providence qui surveille et gouverne toutes choses; une vie future où chacun sera récompensé selon ses oeuvres; une chute originelle qui a gravement affaibli et vicié la nature humaine; un Dieu Sauveur qui a racheté l'homme déchu et lui a donné les moyens de reconquérir l'héritage céleste; admets ces vérités et tu pourras résoudre tous les redoutables problèmes que nous offre l'humanité.

--J'admets volontiers que ton système est d'une logique rigoureuse: tout s'y tient et s'enchaîne. S'il y a quelque chose de vrai en fait de religion, c'est la doctrine catholique. Mais... nous parlerons de cela plus tard. Maintenant, au revoir. Il faut que je m'en retourne.

Les trois compagnons se séparent. Vaughan retourne chez sir Henry, tandis que Lamirande et Leverdier regagnent leur hôtel.

--Tu avais bien raison, dit Leverdier; c'est un grand malheureux plutôt qu'un monstre. Si nous pouvions apprendre aux hommes à croire comme nous leur apprenons à lire!

--La foi est un don gratuit que Dieu accorde à qui il veut. Remercions-le de ce qu'il a daigné nous faire ce don inestimable, tandis que tant d'autres, qui en auraient fait peut-être un meilleur usage que nous, ne l'ont pas reçu. Prions surtout pour ceux qui n'ont pas la foi. Ils sont comme les paralytiques dont parle l'Évangile qui ne pouvaient pas se porter d'eux-mêmes à la rencontre du Sauveur pour être guéris: il leur fallait le secours de voisins charitables. Les autres malades qui représentent les pécheurs qui ont la foi, pouvaient se rendre sans aide aux pieds du Christ. Si grandes que fussent leurs infirmités, si horribles que fussent leurs plaies, ils étaient moins à plaindre que les paralytiques, puisqu'ils pouvaient se placer sans aide sur le chemin de l'Homme-Dieu et crier: Jésus, Fils de David, ayez pitié de nous! Imitons les âmes charitables de la Judée qui transportaient les perclus aux bords des chemins où Jésus devait passer. Portons les perclus spirituels, ceux qui n'ont pas la foi, portons-les par nos prières et nos bonnes oeuvres au-devant du divin Maître afin qu'il les guérisse!

Pendant que les deux croyants s'entretenaient ainsi en regagnant leur appartement, Vaughan s'en allait lentement du côté opposé. Il était pensif. Les paroles de Lamirande l'avaient étrangement bouleversé. Un malaise vague, indéfinissable, comme le pressentiment d'un malheur, l'oppressait. Des aspirations confuses, qu'il ne pouvait pas analyser, agitaient son âme.

George Vaughan avait rencontré Lamirande plusieurs années auparavant dans un voyage à Québec. Dès les premières paroles échangées il s'était établi entre eux une vive sympathie. Tous deux possédaient un caractère franc, loyal, ouvert; tous deux éprouvaient de l'attrait pour la vraie politique et une invincible répulsion pour cette politique de contrebande dont la base est la corruption et dont le principal moyen d'action est l'intrigue. Mais là se bornaient la ressemblance entre eux. Autant le Canadien français était croyant, autant le jeune Anglais était sceptique.