Pour la patrie: Roman du XXe siècle
Chapter 18
"À monsieur Joseph Lamirande, député, Ottawa. Marie est tombée subitement malade. Le médecin sans espoir. Si vous voulez la voir en vie, venez au plus vite.--Soeur Antonin, supérieure".
--C'est ma fille unique, dit Lamirande, ma seule joie en ce monde!
Houghton lui serra affectueusement la main:
--Pauvre ami! pauvre ami! murmura-t-il.
--Mon Dieu! s'écria Lamirande, est-ce là le nouveau sacrifice que vous me demandez! C'est trop C'est plus que ma vie que vous me prenez Et le pauvre père éclata en sanglots.
Au bout de quelques instants, il maîtrisa son émotion au point de pouvoir parler.
--Un train part bientôt pour Québec. J'emmènerai Vaughan avec moi. Il me faut quelqu'un, et vous aurez peut-être besoin de Leverdier... Tenez bon aussi longtemps que vous pourrez. Nous ne savons pas ce qui peut arriver d'ici à quelques heures. Je sens que la crise touche à sa fin. Cette fin sera-t-elle uniquement douloureuse? Dieu seul le sait, et que Sa sainte volonté soit faite!
Il partit à la recherche de Vaughan et le trouva bientôt.
--Qu'y a-t-il donc? dit celui-ci en voyant l'angoisse qui bouleversait ce visage d'ordinaire si calme.
Pour toute réponse, Lamirande lui remit l'horrible chiffon jaune. Vaughan ne peut que répéter ce que Houghton avait dit un instant auparavant.
--Pauvre ami!
--Tu viendras avec moi, n'est-ce pas? dit Lamirande. Il me faut la présence d'un ami sympathique. Sans cela il me semble que mon coeur éclatera.
--Certainement, fit Vaughan. Je suis trop heureux de pouvoir te donner cette marque d'affection.
--Merci, mille fois! Allons!
Il était midi. Le train pour Québec partait à une heure, arrivant à destination à six heures. Pendant le trajet les deux amis parlèrent peu. L'un était absorbé par sa douleur; l'autre, préoccupé et tourmenté plus que jamais par le combat qui se livrait dans son coeur. Une prière revenait sans cesse sur les lèvres du père affligé: "Mon Dieu, je vous offre ma douleur pour obtenir la conversation de cette âme!"
Au dehors, tout était morne. Du ciel de plomb la pluie tombait par torrents et fouettait les vitres avec rage. Dans les champs, les taches de neige alternaient avec les flaques d'eau ridées par le vent. Les chemins étaient remplis de boue et de glace couverte de fumier. Aucun signe de vie, sauf des bandes de corneilles qui se disputaient bruyamment les immondices accumulées pendant l'hiver. Rien de moins pittoresque et de moins poétique que nos campagnes canadiennes pendant le dégel. La nappe blanche qui couvrait la terre depuis des mois est déchirée et souillée, tandis que le tapis vert du printemps ne se dessine pas encore.
À mesure que le train, dans sa course vertigineuse, se précipite vers le nord-est, le paysage change d'aspect. Les taches de neige deviennent plus nombreuses, plus étendues. Enfin, aux environs du Saint-Maurice, qui est la ligne de démarcation entre la partie orientale et la partie occidentale de la province, on ne voyait que les livrées de la saison rigoureuse.
Aux Trois-Rivières, il y a un arrêt de quelques instants. Un jeune employé du bureau de télégraphe monte sur le train et parcourt les différents wagons, criant d'une voix nasillarde: "Monsieur Lamirande est-il ici? Un télégramme pour monsieur Lamirande". Ces paroles banales tombent sur l'âme de Lamirande comme une montagne. Le malheureux se sent écrasé, anéanti. Il fait signe à Vaughan de prendre le télégramme. Quelles terreurs, quelles angoisses peut causer parfois un petit carré de papier jaune! Vaughan n'ose pas présenter le télégramme à Lamirande qui le regarde avec une sorte d'épouvante. Ce chiffon insignifiant est pour lui un objet de terreur.
--Ouvre-le et lis, dit Lamirande. Mon Dieu ajoute-t-il, donnez-moi la force de subir cette épreuve en chrétien!
Vaughan décachète et déplie le papier d'une main agitée. Il lit:
"Couvent de Beauvoir, 2 heures de l'après-midi. À monsieur Joseph Lamirande à Trois-Rivières, sur le train venant d'Ottawa. Marie est au ciel. Que Dieu vous console! Soeur Antonin."
Bien qu'il s'y attendit, le coup fut terrible pour Lamirande. La prière de la bonne soeur ne fut pas exaucée: pour éprouver davantage son fidèle serviteur, Dieu ne le consola point. Au contraire, Il permit aux flots les plus amers de la douleur humaine de submerger ce coeur si tendre, si aimant. Il ne pouvait penser qu'à une chose: il était désormais seul dans le monde.
Son unique bien ici-bas lui était enlevé pour toujours. Pendant quelques instants il verrait un pauvre petit cadavre; puis plus rien de cette enfant tant aimée; jamais plus une caresse, jamais plus un sourire. Ne songeant pas au bonheur de sa fille, ne se rappelant pas que la séparation, par rapport à l'éternité, n'est que momentanée, ne voyant que l'affreuse blessure faite à son coeur de père, il fut rudement tenté de murmurer contre la divine Providence, de dire que c'était injuste, qu'il ne méritait pas une telle affliction. Mais Dieu l'éprouvait seulement, Il ne l'avait pas abandonné; et cette âme toute meurtrie, tout affaiblie qu'elle était, eut, avec la grâce de Dieu, la force de repousser toute pensée de révolte.
La nuit tombait lorsque les deux voyageurs s'engagèrent dans la longue allée bordée d'arbres conduisant du chemin Saint-Louis au couvent de Beauvoir perché sur la falaise qui domine le grand fleuve. Il pleuvait toujours tristement, et le vent gémissait dans les branches nues des érables et des bouleaux, dans les pins et les sapins sonores. Depuis la réception de la fatale dépêche, les deux amis n'avaient presque pas échangé une parole. Vaughan comprenait que la douleur de Lamirande était une de ces immenses afflictions que des paroles ne font qu'augmenter, qui ne peuvent s'adoucir que par un témoignage silencieux de sympathie.
On attendait Lamirande au couvent. Le père Grandmont le reçut à la porte. Il l'étreignit longuement dans ses bras paternels.
--Je l'ai vue mourir, dit-il. Je lui ai donné la sainte communion. Jamais je n'ai rien vu d'aussi beau. Heureux père, malgré votre terrible douleur!
--Mon père! mon père! que je souffre! fut tout ce que Lamirande put répondre.
Puis, après un suprême effort pour se contenir, présentant Vaughan au bon religieux:
--Voici un ami dont l'âme est aussi bouleversée que mon coeur est déchiré. Aidez-nous tous deux de vos prières.
Ils se rendent à la chambre mortuaire. Quatre religieuses prient auprès du modeste lit blanc où l'enfant semble dormir. Seule la pâleur cadavérique indiquait que ce n'était pas là le sommeil, mais la mort. Lamirande se jette à genoux à côté du lit et levant les yeux et les mains au ciel, il s'écrie d'une voix forte et vibrante:
--Seigneur Jésus, qui avez rendu à la veuve de Naïm son fils unique, ayez pitié de moi comme vous avez eu pitié de cette mère affligée. Sa douleur n'a pu être plus grande que la mienne. Ce fils était le seul soutien de sa mère; ma fille était ma seule joie en ce monde. Sans son fils, la veuve de Naïm aurait pu mourir de faim et Vous le lui avez rendu. Sans ma fille, mon coeur se brisera, rendez-la moi! ô Jésus tout-puissant et infiniment bon!
Lamirande regardait toujours le ciel dans une sorte d'extase. Le père Grandmont, Vaughan et les quatre religieuses avaient les yeux fixés sur le lit. Un cri d'étonnement s'échappe simultanément de la bouche de tous. Avec stupéfaction, ils voient subitement les roses remplacer la cire sur les joues de l'enfant et ses lèvres pâles devenir vermeilles. Elle ouvrit ses grands yeux, et, voyant son père, l'appela doucement.
--Cher papa!
À cette voie connue, Lamirande tressaillit. Il baissa ses regards, et voyant sa fille pleine de vie, les bras tendus vers lui, le sourire sur les lèvres, il fut près de tomber en défaillance. Sa joie était indicible.
--Mon Dieu! murmura-t-il, que vous êtes bon!
Puis l'enfant se jetant dans les bras de son père, ils se serrèrent dans une longue et délicieuse étreinte, sans parler.
Ce fut enfin Marie qui rompit le silence.
--Cher papa! dit-elle, j'étais morte, n'est-ce pas? Ce n'était pas un rêve. J'ai souvent rêvé du ciel, mais ce n'était pas comme cela. Oh! que c'est beau le ciel, cher papa; sur la terre on ne peut rien imaginer de pareil.
--Tu étais bien heureuse?
--Oh! oui papa, je ne puis dire combien. J'étais avec Jésus, et la Sainte Vierge, et maman, et les saints et les anges, dans une grande lumière, bien plus éclatante que mille soleils, mais qui ne m'éblouissait pas. Et je voyais la place que vous devez avoir, bien haut, et cependant tout près de moi: je ne puis pas expliquer cela. Oh! quel bonheur dans le ciel!
--Et pourquoi as-tu quitté ce bonheur, mon enfant?
--Parce que l'Enfant Jésus m'a dit: "Marie, ton père t'appelle; veux-tu quitter le ciel pour aller voir ton père?" Et j'ai répondu: "Je suis heureuse ici et je voudrais y demeurer toujours; mais si mon père m'appelle je veux aller le trouver. Vous me garderez ma place, doux Jésus, pour que je puisse la reprendre quand mon père n'aura plus besoin de moi?" Et l'Enfant, qui est comme le Maître de ce beau ciel, me fît signe que oui, en souriant. Et je suis venue parce que vous avez besoin de moi, cher papa. Je tâcherai d'être bien bonne et de vous rendre heureux. Puis nous irons ensemble au paradis....
--Et tu ne regrettes pas d'avoir quitté le ciel, chérie?
--Je ne le regrette pas, parce que j'ai vu que c'était le désir de l'Enfant, et que le grand bonheur dans le ciel, c'est de vouloir ce que veut l'Enfant. Je ne le regrette pas, parce que cela peut vous rendre heureux.
--Mais si tu pouvais retourner au ciel maintenant, cela te ferait-il plaisir?
--Cela me ferait grand plaisir, assurément, si c'était la volonté de l'Enfant et la vôtre.
--Eh bien! ma fille, c'est ma volonté que tu retournes au ciel, et, j'en suis certain, c'est aussi la volonté de Celui que tu appelles l'Enfant. Pour interrompre ton bonheur, il a fallu que je fusse un égoïste et un insensé. Va! retourne auprès de l'Enfant, de la Sainte Vierge, de ta mère, des saints et des anges, dans la lumière de gloire!
Et imprimant un long baiser sur le front de sa fille, il la déposa doucement sur le lit. Puis les roses quittèrent subitement ses joues et la cire couvrit de nouveau son visage; et ses lèvres vermeilles blêmirent, mais elles gardèrent un sourire céleste.
Marie était retournée auprès de l'Enfant, de la Sainte Vierge, de sa mère, des saints et des anges, dans la lumière de gloire plus brillante que mille soleils.
Chapitre XXXI
Ubi enim est thesaurus tuus, ibi est et cor tuum.
Car où est votre trésor, là est aussi votre coeur.
Matt. VI, 21.
Pendant longtemps Lamirande, le père Grandmont, Vaughan et les quatre religieuses restèrent anéantis, agenouillés autour du lit. Ce fut Lamirande qui, le premier, revint à lui. Il se leva et alla toucher Vaughan légèrement sur l'épaule. Le jeune Anglais tressauta. Il était comme dans un ravissement: la main de Lamirande le ramena au sentiment des choses qui l'entouraient.
--Ami, lui dit Lamirande, tu voulais voir du surnaturel, tu en as vu. Crois-tu maintenant?
--Oui, je crois, répondit Vaughan; mais ce n'est pas la vue du miracle qui m'a donné la foi. Ou plutôt, ce n'est pas le miracle qui m'a converti, qui a changé mon coeur, qui a déchiré le voile. Certes, en voyant ta fille ressusciter, tous les doutes sur la réalité de la vie future qui hantaient mon esprit se sont évanouis à l'instant. Mais ce n'était pas là la foi qui sauve. À mesure que la lumière se faisait dans mon intelligence, mon coeur semblait s'endurcir davantage, le voile s'épaississait toujours. Si ta fille était restée en vie, je serais sorti d'ici aussi _croyant_ que toi, mais nullement _converti._ Pour que tu aies pu renoncer au bonheur de garder ton enfant, il a fallu quun fleuve de grâces se répandit sur toi. Je l'ai senti. C'était comme un torrent qui, après avoir rempli ton coeur, s'est débordé sur le mien, Ce torrent m'entraînait, et, cependant, j'aurais pu résister. Je n'ai le mérite que de m'être laissé emporter. Mon coeur s'est subitement amolli, le voile s'est déchiré. Me voici non seulement croyant mais converti, c'est-à-dire voyant le ciel et voulant y arriver. Ta sublime abnégation a été l'instrument dont Dieu s'est servi pour faire de moi un disciple de Celui qui a exaucé ta prière et à Qui tu as librement sacrifié ton dernier bonheur ici-bas.
Les deux amis s'embrassèrent longuement.
Le père Grandmont s'étant approché d'eux, Vaughan lui dit:
--Mon père, je vous répète les paroles que l'Éthiopien dit à saint Philippe sur la route de Jérusalem à Gaza: "Qu'est-ce qui empêche que je ne sois baptisé?"
--Et moi, fît le religieux, je répondrai avec saint Philippe: "Cela se peut, si vous croyez de tout votre coeur".
--"Je crois que Jésus-Christ est le Fils de Dieu", répondit Vaughan, comme avait répondu deux mille ans auparavant le ministre de la reine Candace.
Le père Grandmont interrogea le jeune Anglais et s'aperçut bientôt qu'il était parfaitement instruit de la religion.
Dans la chapelle du couvent, le vénérable religieux versa sur le front du converti l'eau sainte du baptême. Lamirande servit de parrain à son ami, la soeur Antonin, de marraine. Ce fut un spectacle bien touchant: ce ministre de Dieu dont le beau visage encadré de cheveux argentés s'illuminait de joie; ces deux hommes d'âge mûr graves et recueillis; les religieuses dans leurs stalles, immobiles sous leurs grands voiles blancs; l'autel où brillaient mille cierges comme en un jour de fête; tout cela formait un tableau digne, par sa suavité, du pinceau de Raphaël.
Il était près de dix heures du soir lorsque la cérémonie fut terminée.
Et maintenant, dit Vaughan, retournons au plus tôt à Ottawa. J'ai un grand devoir à remplir là-bas, de grands torts à réparer.
--Faut-il que je m'éloigne sitôt de mon enfant dit Lamirande; j'aurais voulu passer la nuit auprès d'elle. Nous pourrions prendre le premier train demain matin. Je me sens l'âme brisée par l'émotion. J'ai besoin de quelques heures, non de sommeil, mais de prière.
--Soit, répliqua son ami, mais il faut que je télégraphie un mot à Houghton.
Il se rendit à un bureau voisin et télégraphia au chef de l'opposition:
"Pour l'amour de Dieu, ne laissez pas mettre la troisième lecture aux voix avant notre retour".
Puis il retourna au couvent, et les deux amis, avec le père Grandmont, passèrent la nuit dans la prière et de pieux entretiens. Vaughan édifia ses deux compagnons par les élans de sa foi, par sa ferveur, par sa pitié tendre et confiante comme celle d'un enfant.
De grand matin, le père Grandmont dit la messe. Lamirande et Vaughan reçurent de sa main la sainte communion. Vaughan était tout radieux, transfiguré.
--Que Dieu est bon, dit-il à son ami, que Sa grâce est puissante! Mon coeur était de glace, il y a quelques heures à peine; maintenant, il est tout de feu. Naguère, je ne voyais rien de beau, rien de grand en dehors des choses matérielles et humaines, à présent, tout ce qui est terrestre me paraît petit et insignifiant. Auparavant, le ciel était bien loin et encore plus incertain; maintenant, la vie future est pour moi la vie réelle par excellence, et la vraie patrie est là-haut. Le vrai bonheur, je ne l'ai jamais éprouvé avant ce jour, la vraie joie m'était inconnue. Je suis tout changé, et tout me paraît changé. Je vois tout autrement, je comprends tout autrement, la vie, la mort, le monde, les hommes, les événements, le passé, le présent, l'avenir. Et c'est la grâce divine qui a opéré ce changement prodigieux en moi. N'est-ce pas que cette grâce est puissante et que Dieu est bon?
Lamirande était ravi d'entendre son ami chanter son bonheur dans ce langage enthousiaste.
--Oui, répondit-il, Dieu est infiniment bon et Sa grâce, infiniment puissante; mais Sa bonté ne se manifeste pas toujours de la même manière, et Sa grâce, pour être toujours puissante, n'est pas toujours sensible. Ton âme est inondée de délices. C'est un véritable avant-goût du ciel. Dieu t'accorde sans doute cette faveur pour te confirmer dans Son service. Mais ne sois ni surpris, ni affligé, ni découragé, si, plus tard, cette ferveur délicieuse que tu ressens aujourd'hui est remplacée par une sécheresse désolante, un dégoût affreux; si le ciel qui te paraît maintenant tout près et souriant, s'éloigne et semble d'airain; si ton âme, en ce moment pleine d'onction et de nobles pensées, se fait aride comme le désert; si la prière, qui est aujourd'hui un élan naturel et spontané de ton coeur vers Dieu, devient une véritable corvée, plus pénible que le plus dur labeur. Notre-Seigneur éprouve souvent par la sécheresse ses plus fidèles serviteurs. Cette épreuve t'est peut-être réservée. Si elle t'arrive un jour, ne te laisse pas abattre. Prie, quand même tu ne trouverais aucune satisfaction dans la prière, quand même il te semblerait que tu n'aimes plus Dieu et que Dieu ne s'occupe plus de toi. C'est que la prière faite dans la sécheresse peut être plus agréable au ciel que les oraisons qui sortent sans effort du coeur plongé dans la ferveur sensible. C'est sur les rochers arides, plutôt que sur les terres plantureuses, que l'on trouve les fleurs aux nuances les plus délicates, au parfum le plus exquis.
L'entretien fut interrompu par les préparatifs du départ. Lamirande, accompagné par Vaughan et le père Grandmont, se rendit une dernière fois à la chambre mortuaire. Longtemps, il regarda sa fille bien aimée. La nature réclama ses droits: il versa d'abondantes larmes qui n'avaient cependant rien d'amer. Puis, triomphant de cette dernière faiblesse, il s'écria:
--Mon Dieu! je vous remercie des bienfaits que Vous venez de répandre sur nous. En retour d'un léger sacrifice, Vous m'avez accordé la conversion de mon ami, et par cette conversion, Vous avez assuré l'avenir de la patrie. Le sacrifice est en effet léger aux yeux de la foi, bien qu'il ait déchiré affreusement mon coeur. Ma fille est infiniment heureuse auprès de Vous, et la séparation, si douloureuse soit-elle, n'est que momentanée au regard de l'éternité. Et pour récompenser ma souffrance de quelques années, librement acceptée, Vous délivrez tout un peuple du joug de Satan; Vous renversez les derniers obstacles accumulées par l'enfer pour empêcher ce peuple de parvenir à ses destinées providentielles; Vous garantissez la liberté de Votre Église en ce pays; Vous facilitez ainsi le salut de millions d'âmes encore à naître. Tous ces bienfaits inestimables, Vous les accordez généreusement parce qu'un coeur humain a eu la grâce de s'immoler pour l'amour de Vous. Mon Dieu! je Vous remercie et je Vous bénis!
* * * * *
À peine Lamirande et Vaughan étaient-ils partis d'Ottawa pour Québec que Montarval en fut averti; car il avait ses espions qui le tenaient a courant de tout. Le malheureux Duthier n'avait pas été le seul au service du chef de la secte. La nouvelle de ce départ subit et la connaissance de la cause pénible qui l'avait motivé jetèrent Montarval dans un trouble étrange qu'il ne pouvait s'expliquer. Il avait le pressentiment que le dénouement approchait, et qu'il lui serait fatal; et ce voyage lui semblait avoir quelque rapport, qu'il ne pouvait ni découvrir ni même soupçonner, avec la ruine prochaine de tous ses projets. Une heure avant le commencement de la séance, il se renferma dans une pièce secrète de la maison qu'il occupait, pièce où personne ne pénétrait jamais, sous aucun prétexte. Cette chambre, toute tendue de rouge, était un temple satanique. Les hideux emblèmes du culte infernal s'y étalaient. Montarval, en proie à une sombre agitation, se plaça devant une sorte d'autel où brûlait de l'encens et commença une horrible évocation:
--Viens, Eblis! Dieu de la désolation infinie et du désespoir sans bornes; Inspirateur de toute révolte contre les lois cruelles de Jéhovah, de toute haine de l'abjecte vertu et de l'infâme sainteté; Sublime Auteur de tout orgueil, de tout crime, de tout péché, de toute douleur, de toute mort, de tout ce que les prêtres d'Adonaï appellent le mal; Vaillant Destructeur de la tyrannie éternelle, Ennemi Implacable du Christ, de son Église, de ses prêtres; Infatigable Libérateur de la race humaine; Toi qui détournes les hommes des jouissances humiliantes du ciel et les prépares aux âpres délices de ton royaume de feu et de liberté; viens, ô Esprit de vengeance, Éternel Persécuté, Révolté éternel! Voici l'heure suprême! Moi, ton fidèle serviteur, je n'aperçois plus bien le chemin à suivre, les ténèbres m'environnent, les hésitations m'assaillent, les noirs pressentiments me poursuivent.
Viens me révéler ce que va faire celui des mortels qui combat notre projet avec le plus d'acharnement, viens me montrer comment obtenir le succès final.
Pendant qu'il parlait, un souffle glacial remplit la pièce. Puis, au milieu de la fumée blanche de l'encens, une forme vague de proportions gigantesques se dessina; et une voix qui semblait venir du lointain se fit entendre.
--Une puissance plus forte que ma toute-puissance m'empêche de communiquer librement avec toi en ce moment. Cette puissance hostile, je la vaincrai un jour, j'en délivrerai l'univers entier; mais maintenant, elle me tient cruellement enchaîné. Il ne m'est possible que de te dire ceci: Ne perds pas une minute, précipite les événements....
La voix se tut subitement et la forme s'évanouit.
* * * * *
La discussion sur la troisième lecture du projet de constitution commença à l'ouverture de la séance à trois heures. Le premier ministre exprima l'espoir que les débats ayant plus qu'épuisé le sujet, la Chambre remplirait la formalité de la troisième lecture sans délai: ressasser les arguments que tant de députés avaient fait valoir pour et contre le projet serait une perte de temps regrettable. Il fît clairement entendre que les ministres s'opposeraient à l'ajournement de la séance avant que la question fût mise aux voix.
Houghton, Leverdier et les autres chefs de l'opposition ne se laissèrent pas arrêter par les sophismes de sir Henry. Ils étaient déterminés à prolonger le débat jusqu'au retour de Lamirande, coûte que coûte; non qu'ils eussent, à part Leverdier, le moindre espoir de rien gagner; mais parce qu'ils respectaient et aimaient trop leur collègue pour ne pas lui donner cette dernière marque de leur sympathie et de leur estime. À cause de la faible majorité du gouvernement, ils n'avaient plus à redouter une application arbitraire de la clôture; le groupe de Vaughan, favorable pourtant au projet, ne l'aurait pas permis. Le débat recommença donc plus acerbe que jamais. Seulement, le mot d'ordre était donné du côté ministériel: pas un député de la droite ne se levait pour répondre aux arguments de la gauche. [On le sait, dans les parlements où prévalent les coutumes anglaises, les députés de l'opposition siègent toujours à la gauche du président quelles que soient leurs opinions politiques ou religieuses.] Celle-ci dut supporter seule, encore une fois, tout le fardeau de la discussion.
Vers dix heures du soir Houghton reçut la dépêche de Vaughan. Il la montra à Leverdier et à trois autres députés français dont la parfaite discrétion lui était connue.
--Prenez bien garde, leur dit-il, d'en souffler mot à qui que ce soit.
--Pourquoi? lui demanda Leverdier. C'est pourtant de nature à encourager nos amis; car cette dépêche indique clairement que Vaughan a subitement changé d'idée et qu'il sera avec nous.
--Et c'est précisément parce que cette dépêche dit clairement que Vaughan est avec nous que je vous conjure d'en garder le secret absolu. Je vous l'ai montrée, à vous quatre, pour que vous ne soyez pas tentés de faiblir un seul instant; mais encore une fois, pour l'amour de Dieu, n'en soufflez mot à personne; car si cette nouvelle parvenait à certaines oreilles, que vous pouvez voir d'ici, nous aurions sans aucun doute, un nouvel accident de chemin de fer à déplorer; et cette fois l'accident pourrait mieux atteindre son but infernal.
--Vous pensez! dit l'un des quatre.