Pour la patrie: Roman du XXe siècle
Chapter 17
--Monsieur le président, dit-il, je ne puis laisser mettre la deuxième lecture aux voix sans donner un mot d'explication, sans dire ce que je pense de la proposition qui nous est faite. J'ai examiné les documents confiés par l'archevêque de Montréal à mon ami le député de Charlevoix. Leur parfaite authenticité ne saurait être mise en doute. Il est donc établi que le projet de constitution dont la Chambre est saisie est loeuvre, non du cabinet, mais d'une société occulte. Le secrétaire d'État et le premier ministre sont les deux principaux chefs de cette organisation secrète. Je déteste les associations de ce genre, les intrigues ténébreuses qui ne sont ténébreuses que parce qu'elles sont criminelles. C'est dire assez clairement que je n'ai plus aucune confiance dans le premier ministre et son collègue le secrétaire d'État. C'est dire aussi que le ministère actuel doit disparaître. Toutefois, et bien que la conduite de ces deux ministres ne m'inspire que du dégoût, je voterai la deuxième lecture de ce projet de constitution parce cette oeuvre politique, malgré le vice de son origine, me paraît bonne. Que le but des auteurs de ce projet ait été de nuire à l'Église catholique et à l'élément français, c'est indiscutable. Ils ont agi par haine, par passion. Je condamne leurs motifs; mais, enfin, le résultat de leur travail, je ne puis que l'approuver. Je suis favorable, j'ai toujours été favorable à l'établissement d'un grand Canada avec un gouvernement fort; à la fusion des races; à un peuple uni, parlant une seule langue, la langue anglaise. Quant à l'Église catholique, je ne lui suis certes pas hostile; car si dans le monde entier il existe une religion qui possède quelque droit au respect et à la reconnaissance de l'humanité, c'est la religion catholique romaine, la seule raisonnable, la seule logique. Mais, enfin, je suis d'avis que les intérêts du pays, du grand Canada que je veux aider à établir, doivent passer avant les intérêts d'une société religieuse quelque respectable qu'elle soit. Si l'Église catholique doit se trouver mal du régime proposé, je le regrette sincèrement; ce regret ne constitue cependant pas une raison suffisante pour moi de repousser ce projet de constitution. Sans doute, je penserais, je parlerais, et je voterais autrement si j'étais un catholique fervent comme l'est mon bon et cher ami le député de Charlevoix à qui, je le sais, je fais terriblement de la peine en ce moment. Mais je ne le suis pas. Je suis partisan de la grandeur matérielle. Je ne puis m'élever à une région plus haute, que j'entrevois, mais qu'il m'est aussi impossible d'atteindre qu'il est impossible aux habitants de la basse-cour de suivre l'aigle dans son vol vers les astres. Le régime politique qu'on nous propose m'offre tout ce que je puis comprendre, tout ce que je puis croire: la grandeur politique de mon pays. Je l'accepte, tout en méprisant souverainement la main qui nous la présente.
Cet étrange discours où se traduisaient les doutes, les faiblesses, les contradictions, les aspirations vagues de cette pauvre âme que Dieu et le démon se disputaient, produisit une profonde impression sur la Chambre. Il y eut un moment de silence. Montarval se pencha vers sir Henry et lui glissa tout bas quelques mots à l'oreille. Le premier ministre sourit: il avait trouvé rejoint. Vaughan, sans le soupçonner, avait tendu aux ministres naufragés une planche de salut.
--Monsieur le président, dit le premier ministre, je remercie vivement l'honorable député qui vient de parler. Je le remercie de l'attitude si patriotique qu'il prend en ce moment de crise. Sans doute, je regrette de constater qu'il n'a plus confiance dans le cabinet, mais je me réjouis de voir qu'il sait distinguer entre les ministres et leur politique; entre les fautes qu'ils ont pu commettre en élaborant ce projet de constitution, et ce projet lui-même. J'avoue qu'il y a eu des imprudences de commises; j'avoue que les documents que l'on a produits, et dont je ne conteste pas l'authenticité, jettent un certain louche sur ma conduite et sur celle de mon collègue, le secrétaire d'État. Sans doute, les auteurs de la lettre collective, qu'on a lue ici cet après-midi, exagèrent beaucoup notre culpabilité; mais je confesse que, dans notre désir, peut-être trop ardent, d'assurer le succès de la grande oeuvre politique que nous avions entreprise, nous avons été imprudents dans le choix des moyens. Aussi sommes-nous bien décidés à subir, sans murmurer, le châtiment dû à cet excès de zèle, à cette faute, si vous voulez. Nous avons l'intention d'abandonner la direction des affaires, dès que nous le pourrons sans manquer de patriotisme. Mais avant de nous en aller, nous voulons voir cette constitution adoptée; nous voulons que l'établissement d'un Canada uni, d'un grand Canada soit chose réglée. Nous ne demandons pas un vote de confiance à la Chambre. Nous nous engageons à ne pas considérer l'adoption de la constitution proposée comme un vote de confiance dans le cabinet actuel. Nous demandons seulement aux députés de rester fidèles à eux-mêmes; de ne pas se déjuger, parce que deux ministres ont manqué de prudence; de ne pas rejeter un projet qu'ils ont déclaré bon, parce que ce projet a été discuté ailleurs que dans le cabinet. Nous ne leur demandons pas de nous épargner, mais nous avons assez de confiance dans leur patriotisme pour croire qu'ils ne blesseront pas le pays en voulant nous frapper. Qu'ils mettent la dernière main à l'établissement du Canada uni en votant cette constitution, et ils n'auront pas besoin de nous signifier notre congé; nous nous en irons de nous-mêmes, heureux de n'avoir à nous reprocher qu'un excès de zèle en faveur d'une grande cause. Sans doute, si nous n'écoutions que nos sentiments personnels nous pourrions démissionner immédiatement et laisser à d'autres le soin de conduire l'entreprise à bonne fin. Ce serait dangereux et peu patriotique de notre part. Une crise ministérielle en ce moment pourrait entraîner des complications que nous regretterions ensuite. Encore une fois, qu'on assure l'avenir de la patrie en la dotant de cette constitution, qui a déjà été ratifiée une première fois par l'immense majorité de cette Chambre, que les députés accomplissent ce devoir de patriotisme; puis nous ferons le nôtre, en remettant notre démission entre les mains de Son Excellence.
Ce discours habile produisit un effet marqué sur les députés ministériels anglais, moins un petit nombre. Les députés ministériels français, dans une autre circonstance, se seraient peut-être laissé prendre aux gluaux du rusé premier ministre; mais aujourd'hui le voile est complètement déchiré, Ils voient clairement l'abîme vers lequel ils marchaient. En ce moment les sophismes de sir Henry sont impuissants à leur remettre le bandeau sur les yeux.
Sir Henry et Montarval s'aperçoivent de l'état des esprits et comprennent qu'ils ont fait tout ce qu'ils ont pu pour fortifier leur position.
C'est un coup de dé, dit Montarval à Sir Henry. La majorité sera bien faible d'un côté ou de l'autre. Nous n'avons rien à gagner en temporisant.
Et il se met à crier, lui aussi: "Aux voix! Aux voix!"
Le président met d'abord aux voix l'amendement traditionnel proposé par Houghton et Lamirande: "Que ce _bill_ ne soit pas lu une deuxième fois maintenant, mais dans six mois." "Tous ceux qui sont en faveur de l'amendement voudront bien se lever," dit-il. Jamais on n'avait voté à Ottawa sous le coup d'une pareille émotion. L'un après l'autre, les députés favorables au rejet du _bill_ se lèvent. Ils sont au nombre de 121. Saint-Simon, le chapeau rabattu sur les yeux, n'a pas bougé. Un frémissement parcourt les rangs des députés français. Un grondement sourd se fait entendre.
--À l'ordre, messieurs, dit le président. Tous ceux qui sont contre l'amendement voudront bien se lever.
L'assistant-greffier crie les noms des votants, pendant que le greffier les enregistre. Parmi les noms de ceux qui votent contre le renvoi du _bill_ à six mois, contre son rejet, est celui de Saint-Simon. Les sifflets éclatent, menaçants. C'est avec difficulté que le président les peut faire cesser suffisamment pour permettre aux greffiers d'achever l'enregistrement des voix. Enfin, la tâche est finie. Le greffier en chef, visiblement ému, annonce le résultat du scrutin.
--Pour l'amendement, 121: contre, 122.
--_The amendment is lost_, l'amendement est rejeté, dit le président.
Une tempête accueille ces paroles. Du côté ministériel, ce sont des applaudissements frénétiques; du côté de l'opposition, des cris de colère et de malédiction, des sifflets et des huées. Cette scène indescriptible dure cinq minutes. Le président ne peut rien faire pour rétablir l'ordre. C'est Lamirande qui réussit enfin à obtenir un peu de silence.
--Les noms! dit-il, je demande les noms.
Alors le greffier lit, par ordre alphabétique, les noms de ceux qui ont voté pour l'amendement, puis les noms de ceux qui ont voté contre.
Cette formalité remplie, Lamirande se lève de nouveau.
--Monsieur le président, dit-il, je vois que le nom du député du comté de Québec se trouve parmi les noms de ceux qui ont voté contre l'amendement. Comme il est parfaitement connu que l'honorable député s'est déjà montré très hostile au projet, j'ai lieu de supposer qu'il a voté par erreur contre le renvoi du _bill_.
C'est tout ce que le règlement lui permet de dire.
Cet appel n'a aucun effet. Le malheureux n'hésite pas un instant.
--Ce n'est pas une erreur, dit-il.
Nouvelle tempête de huées et de sifflets auxquels se mêlent les cris de: Traître! Vendu!
Le président a perdu tout contrôle sur l'assemblée. C'est encore Lamirande qui parvient à rétablir un peu d'ordre.
--C'est maintenant, dit le président, la question principale, la deuxième lecture qui est mise aux voix.
Le règlement permet de parler: Saint-Simon se lève, pâle, hagard. Le silence se fait aussitôt, car tous sont curieux d'entendre ce qu'il peut bien avoir à dire pour expliquer sa volte-face.
--Monsieur le président, clame-t-il d'une voix fausse et criarde, je désire répondre aux injures dont j'ai été l'objet, en donnant la raison qui m'engage à voter cette constitution que j'ai naguère combattue. C'est tout simplement, pour moi, une question de choisir le moindre de deux maux. Je me suis vivement opposé au projet de constitution qui nous est soumis, et je le trouve encore mauvais; mais quand je songe que si l'opposition réussit à le faire respecter, la province de Québec tombera peut-être entre les mains du député de Charlevoix et de ses pareils, je ne puis me décider à exposer le pays à un tel malheur. Le Canada uni qu'on veut établir laissera sans doute à désirer; mais la Nouvelle France, fanatisée, intolérante, digne des temps de l'inquisition et du moyen âge que le député de Charlevoix et ses amis veulent nous donner, serait tout simplement inhabitable. Je vais donc voter cette constitution que je n'aime pas pour épargner à notre province un malheur épouvantable.
Tant d'audace plongea l'assemblée dans une sorte d'étonnement mêlé de stupeur. Les députés français éprouvèrent un dégoût tellement profond que, ne trouvant plus aucun moyen de le manifester d'une manière suffisante, ils se turent. L'enregistrement des voix sur la deuxième lecture se fit au milieu d'un profond silence. Le résultat, du reste était connu d'avance.
--Pour, 122; contre, 121, dit le greffier.
--_The motion is carried._ La motion est adoptée, fit le président.
Puis la séance est levée, et les députés se réunissent par groupes, discutant avec bruit.
--Tout espoir n'est pourtant pas perdu, dit Lamirande à ses amis Leverdier et Houghton. Cette majorité d'une voix due à la trahison. Dieu ne peut pas permettre qu'elle fixe à tout jamais les destinées d'un peuple.
Chapitre XXIX
Cor hominis disponit viam suam; sed Domini est dirigere gressus ejus.
Le coeur de l'homme prépare sa voie; mais c'est au Seigneur à conduire ses pas.
Prov. XVI, 9.
Le lendemain de la deuxième lecture, le projet de constitution entra dans la plus redoutable de toutes les épreuves qu'un projet de loi doive subir: l'épreuve du "comité général" ou "comité de toute la chambre". Le président quitte le fauteuil et appelle au bureau du greffier, pour présider le comité, le député que le promoteur du _bill_ lui désigne, Sir Henry eut soin de faire confier ce poste important à un de ses partisans aveugles.
C'est en "comité général" qu'un bill est discuté article par article, clause par clause, examiné, tourné et retourné en tout sens. C'est pendant cette phase de la procédure qu'on propose les amendements. Chaque député a le droit de parler autant de fois qu'il juge àpropos. On vote par assis et levé; le greffier compte les votants, il n'enregistre pas les noms.
Pendant dix jours, l'opposition, qui se compose maintenant du parti de Houghton renforcé des députés catholiques, moins Saint-Simon, et de quelques députés anglais jadis partisans du ministère, livre au gouvernement et à son _bill_ une succession d'assauts formidables mais inefficaces. Car bien que le président de la Chambre devenu simple membre du comité général vote toujours avec l'opposition, sir Henry et Montarval ont réussi, Dieu sait au moyen de quelles influences inavouables et criminelles, à détacher de l'année commandée par Houghton et Lamirande deux députés anglais. De sorte que l'opposition, en comptant pour elle la voix du président de la Chambre, se trouve réduite à 120, tandis que le parti ministériel compte maintenant 123, plus la voix du président du comité général acquise au gouvernement en cas d'un partage égal des voix résultant de l'absence momentanée de trois députés ministériels.
Lamirande et Hougthon multiplièrent leurs efforts auprès de Vaughan pour l'engager à repousser la constitution, ou du moins à consentir à des amendements qui en eussent extrait une forte partie du venin que Montarval y avait mis. S'ils avaient pu gagner Vaughan à leur cause, ils auraient triomphé du coup, car ce jeune député était le chef reconnu d'un groupe de sept ou huit. Tous ces députés étaient prêts à se détacher du parti ministériel si Vaughan leur en avait donné le signal; mais aucun ne voulut le faire sans la permission du "capitaine". C'était donc Vaughan qui tenait la clé de la situation. Il resta sourd aux arguments de Houghton, aux prières, aux supplications de Lamirande.
--Si je croyais à l'Église catholique comme tu y crois, disait-il un jour à Lamirande, le _bill_ actuel n'aurait pas un adversaire plus acharné que moi.
--Et qu'est-ce qui t'empêche de croire, comme moi, à l'Église catholique? répliqua son ami.
--J'ai comme un bandeau sur les yeux de l'intelligence; il y a comme un voile qui me cache la lumière... Si je pouvais le déchirer!
--Aucun pouvoir humain ne peut ni enlever ni déchirer ce bandeau, ce voile, qui est très réel, nullement imaginaire. Nous, les croyants, nous le connaissons, l'Église le connaît, puisque, au jour solennel du Vendredi saint, elle demande à Dieu de l'enlever aux Juifs: _"Ut Deus et Dominus noster auferat velamen de cordibus eorum_..." Veux-tu réellement que ce bandeau soit enlevé, non de ton intelligence, car il n'est pas là, mais de ton coeur--_de corde tuo?_
--Sans doute, je le voudrais!
--Ah! Tu le voudrais! Je te demande de me dire je le veux. Je le voudrais et je le veux, tu le sais comme moi, n'ont nullement la même signification. _Je voudrais_ n'a jamais soulevé une paille, tandis que _je veux_ transporte les montagnes. Des milliers de gens qui descendent en enfer ont répété toute leur vie: _je voudrais_ me sauver... Voilà, mon ami, la différence entre _je voudrais_ et _je veux_.
--La différence est grande, je le comprends. Aussi, je ne dis plus je voudrais croire, mais je veux croire.
--Eh bien! si tu veux réellement croire tu vas prendre les moyens d'y arriver. La foi est un don gratuit de Dieu, sans doute. Comme tu disais, l'autre jour, _Spiritus ubi vult spirat_. Seulement, il ne faut pas abuser de ce texte. Il ne nous dispense pas de tout effort. L'esprit de Dieu souffle où il veut, mais il souffle sur celui qui s'en montre digne. Le libre arbitre et la grâce, la part de l'homme et la part de Dieu dans loeuvre du salut, voilà un profond mystère. Chose certaine, toutefois, c'est que, pour le salut, il faut la grâce et la correspondance à la grâce, l'aide de Dieu sans laquelle l'homme ne peut rien faire d'efficace, et l'effort, le _je veux_ de l'homme sans lequel la grâce de Dieu resterait sans effet. Car Dieu, comme dit saint Augustin, qui nous a créés sans nous, ne nous sauve pas sans nous. Et bien quil ne donne pas les mêmes grâces à tous, à tous Il en donne assez pour les sauver s'ils voulaient y correspondre. En ce moment, il te donne la grâce de dire _je veux croire_. À toi de correspondre à cette grâce en demandant la foi. Tu connais les prières de l'Église. Promets-moi de réciter, chaque jour, d'ici à quelque temps, trois _Ave Maria_ et le _Salve Regina_, pour obtenir la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils de Marie.
--Et tu penses que cela sera suffisant pour m'obtenir la foi?
--Je _sais_ que cette prière, faite dans l'intention de correspondre à la grâce que Dieu te donne de désirer la foi, t'obtiendra une nouvelle grâce. Cela, j'en suis certain. Quelle sera la nature de cette nouvelle grâce? Sous quelle forme se présentera-t-elle? Quand se présentera-t-elle? Je l'ignore, naturellement. Tout ce que je sais bien, c'est que toute grâce à laquelle il y a correspondance, de notre part, nous attire une nouvelle faveur, infailliblement. Par exemple, prends bien garde de résister à cette nouvelle grâce quand elle s'offrira. Elle peut arriver tout à coup; elle peut ne faire que passer devant toi pour ne plus jamais revenir.
--Si je pouvais voir quelque miracle, quelque manifestation du surnaturel!
--Mais tu pourrais voir ressusciter un mort sans obtenir la foi!
--Pourtant, un semblable prodige me prouverait que le surnaturel existe.
--Tu es tout environné de preuves de l'existence du surnaturel et tu n'y crois pas! Les miracles ne convertissent pas toujours. Souviens-toi de la malédiction de Notre-Seigneur; "Malheur à toi, Corozaïn, malheur à toi, Bethsaïde, car si les miracles qui ont été faits au milieu de vous avaient été faits autrefois dans Tyr et Sidon, elles auraient fait pénitence dans le cilice et dans la cendre". La vue des miracles ne donne pas toujours la foi; du moins, cette foi qui sauve, cette foi féconde parce qu'elle est accompagnée d'un changement de vie, de bonnes oeuvres, de sacrifices, de dévouement. Par contre, des milliers ont cru sans avoir jamais vu d'autre miracle que l'Église, ce "signe dressé au milieu des nations", selon les paroles du concile du Vatican. Mon cher ami, ne demande pas à voir des miracles; car ils pourraient se lever contre toi, comme les miracles de Notre-Seigneur se lèveront au jour du jugement contre Corozaïn, Bethsaïde et Capharnaüm, ces villes qui voyaient des prodiges sans se convertir, et qui seront traitées plus durement que la terre de Sodome. Demande plutôt la force de vivre selon la foi. Car tu as beau dire, si tu veux creuser jusqu'au fond de ton coeur, tu verras que c'est là où se trouve le véritable obstacle.
--Il te semble donc que j'ai déjà la foi!
--En effet, si la foi n'entraînait pas un changement de vie; si la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ n'imposait pas plus d'obligations morales que la croyance aux vérités mathématiques, te dirais-tu incroyant? Tu crois que deux et deux feront toujours quatre, parce que, tout en le croyant, tu peux vivre à ta guise; mais si cette croyance avait pour corollaire le pardon des injures, ou l'abandon de certains plaisirs, ou quelque autre sacrifice qui répugne à la nature humaine, tu te demanderais peut-être si, après tout, deux et deux font toujours quatre....
--C'est peut-être vrai, murmura Vaughan.
--Sois certain que c'est vrai. C'est là où se trouve le voile, le bandeau: sur le coeur. Remarque bien les paroles de la sainte liturgie que je citais tout à l'heure: _Ut auferat velamen de cordibus eorum._ Vois-tu: _de cordibus_, non pas _de mentibus_.
--Je souffre terriblement, dit le jeune Anglais.
--Je comprends tes souffrances. Il se livre, dans ton âme, un combat formidable entre la grâce divine et Satan. Il y a longtemps que je suis avec anxiété les péripéties de cette lutte. Il me semble que nous touchons au moment décisif. Si tu veux que la grâce l'emporte sur Satan, prie: _Trois Ave_ et le _Salve Regina_ chaque jour....
Puis, comme parlant à lui-même, il ajouta à mi-voix:
--Je le sens, la crise par laquelle passe cette âme est intimement liée à la crise de notre patrie. Si cette âme succombe, tout est perdu; si elle triomphe, tout est sauvé. Ô mon Dieu! faites qu'elle triomphe; et si, pour mériter cette grâce, il faut un nouveau sacrifice, me voici!
Ces paroles, que Vaughan avait saisies, le touchèrent profondément.
--Je ferai ce que tu demandes, dit-il, je prierai...
Chapitre XXX
Amen quippe dico vobis, si habueritis fidem sicut granum sinapis, dicetis monti huic; transi hinc illuc, et transibit, et nihil impossibile erit vobis.
Je vous le dis, en vérité, si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne: Transporte-toi d'ici à là, et elle s'y transporterait, et rien ne vous serait impossible.
Matt. XVII, 19.
Cette conversation avait eu lieu le soir du dixième jour après le commencement de la bataille "en comité général". Le lendemain, il fut impossible de prolonger la lutte. La liste des amendements était épuisés: tous avaient été impitoyablement rejetés. Le gouvernement triomphait et beaucoup de membres de l'opposition étaient profondément découragés.
--C'est inutile de continuer la résistance, disaient les découragés à Houghton et à Lamirande. Vous voyez, nous avons fait tout ce qu'il était humainement possible de faire. Persister davantage dans notre opposition serait puéril. Soumettons-nous à l'inévitable. Nous tâcherons de tirer le meilleur parti possible de la situation qui nous sera faite dans la nouvelle confédération.
Houghton et Lamirande étaient contraints de céder. Le groupe de la résistance "quand même" était réduit aux deux chefs, à Leverdier et à deux ou trois autres. Le gros de l'armée était démoralisé. Vouloir le tenir plus longtemps sous le feu de l'ennemi, c'était s'exposer à une débandade.
Le comité général adopta donc le _bill_ sans amendement, et la troisième et dernière lecture fut fixée au lendemain, 25 mars. Le matin du jour où devait commencer la lutte suprême, les deux chefs de l'opposition se rencontrent à l'hôtel du Parlement.
--Il faut, dit celui-ci à Houghton, il faut de toute nécessité livrer une dernière bataille sur la troisième lecture; il faut retarder autant que possible la consommation de cette iniquité.
--Je suis bien de cet avis, répondit Houghton; je suis décidé à faire de l'opposition, de l'obstruction même, aussi longtemps que nos gens voudront nous suivre. Ce ne sera pas bien long, je le crains. Se battre sans le moindre espoir de succès, ce n'est pas très gai, il faut l'avouer.
--Cependant, fit Lamirande, je n'ai pas perdu tout espoir!
--D'où peut bien venir le secours?
--De Vaughan.
--Il est inconvertissable! Vous et moi, mon cher Lamirande, avons épuisé sur lui toute notre logique, sans succès.
--Dieu peut faire, dans un instant, ce que nos arguments n'ont pu accomplir dans quinze jours.
--Sans doute, Dieu pourrait le faire. Le fera-t-il?
--Je l'espère, j'espère qu'il se produira quelque grand....
Il ne termina pas sa phrase. On vint lui remettre un télégramme. Il l'ouvrit et lut. Un cri étouffé s'échappa de ses lèvres et la douleur se peignit sur ses traits.
--Mon Dieu, s'écria Houghton, quelle mauvaise nouvelle contient donc cette dépêche?
Lamirande ne peut pas articuler une seule parole. Il tendit le papier fatal à son ami. Houghton y lut ce qui suit:
"Couvent de Beauvoir, le 15 mars 1946.