Pour la patrie: Roman du XXe siècle
Chapter 12
--L'absence de toute nouvelle de monseigneur, reprit enfin Leverdier, est, en effet, extraordinaire et décourageante. Comme toi, je suis fermement convaincu que les documents remis à l'évêque doivent contenir des armes qui, mises entre nos mains en temps opportun, nous permettraient peut-être de sauver la position, si compromise qu'elle soit. Pourtant, l'archevêque de Montréal ne doit pas agir sans motifs sérieux.
--J'en suis intimement persuadé, moi aussi. Il finira sans doute par répondre à la lettre que je lui ai écrite le lendemain de son témoignage. Dans cette lettre, comme tu le sais, je lui demandais si dans les papiers reçus de Ducoudray, il n'avait rien trouvé qui pût nous être de quelque secours.
À ce moment, un des jeunes pages de la Chambre s'approche des deux amis et remet un pli cacheté à Lamirande. En l'ouvrant, celui-ci reconnaît immédiatement l'écriture: c'est un télégramme, ou plutôt une lettre écrite par télégraphe de la main même de l'archevêque de Montréal.
--Comme toujours, dit Lamirande, c'est en parlant du soleil qu'on en voit les rayons. Voici précisément la réponse à ma lettre.
Puis il lut ce qui suit:
"Archevêché de Montréal, le 27 février 1946, cinq heures du soir. Mon cher M. Lamirande. Si cela vous est possible, venez me voir aujourd'hui. Plusieurs de mes vénérés collègues sont ici, et tous ensemble nous voulons vous faire une grave et importante communication qui ne peut se transmettre par écrit. En attendant le plaisir de vous rencontrer, veuillez me croire votre tout dévoué serviteur en Notre-Seigneur.--[symbole obèle] J.-C., archevêque de Montréal."
--Enfin, s'écria Lamirande, voilà une nouvelle qui a bonne mine! Si monseigneur n'avait rien trouvé d'important pour nous dans les papiers de la secte, il ne me ferait pas descendre à Montréal pour me le dire, c'est évident. Puisqu'il me mande auprès de lui, c'est sans aucun doute, pour me remettre les pièces de la main à la main.
--Espérons que tu ne te trompes pas, fait Leverdier.
--Comment, me tromper! En doutes-tu?
--J'ai peur que la solution ne soit pas aussi facile que tu le penses. Je ne puis pas croire que les hommes néfastes auxquels nous avons affaire soient déjà à bout de ressources. Je redoute quelque machination infernale. Je ne puis rien préciser, mais il me semble que la secte diabolique n'est pas encore vaincue. Montarval et sir Henry ont-ils l'air atterré que nous croyions leur trouver au lendemain de la mort de Ducoudray?
--Je dois avouer, en effet, que Montarval, au moins, s'il éprouve quelque crainte, n'en laisse rien paraître sur sa figure, toujours hautaine et impassible. Sir Henry me semble plus mal à l'aise qu'à l'ordinaire... Enfin, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Un train rapide part à six heures. J'ai le temps de le prendre. Avant huit heures je serai à l'archevêché, et ce soir même, sans doute, je pourrai te faire connaître le résultat de mon entrevue.
Puis, les deux amis se séparent.
Bientôt après le train, mu par le puissant courant électrique que les rails mêmes communiquent aux roues, courant produit par la force de la marée de Québec, emporte Lamirande vers la grande cité à une vitesse de plus de quatre-vingts milles à l'heure. Mais cette vitesse paraissaient une lenteur à l'impatient député qui aurait voulu, en ce moment, que son corps pût se transporter avec la rapidité de la pensée. Il ne partageait pas les vagues appréhensions de son ami. Plus il pensait aux graves événements des derniers jours, plus il était convaincu que le dénouement était proche, un dénouement favorable à ses patriotiques espérances. L'archevêque avait trouvé la preuve d'une conspiration maçonnique contre la province, il avait réuni ses collègues, ils avaient préparé une lettre collective, avec pièces à l'appui; cette lettre allait lui être communiquée; et, ainsi armé, il vaincrait l'esprit de parti; le patriotisme l'emporterait enfin, les députés repousseraient le néfaste projet du gouvernement et la Nouvelle France naîtrait sur les ruines de la secte antichrétienne.
Tel était le riant tableau qui réjouissait son coeur, qui absorbait toute son attention, qui le rendait insensible aux objets extérieurs, au mouvement vertigineux du train, au tournoiement des champs et des bois. Aucune pensée d'ambition, même légitime, ne ternissait la beauté de ce tableau. Si, jadis, dans ses rêves d'avenir, il n'avait pas pu toujours éloigner de son esprit la pensée qu'il serait peut-être un jour le chef de cette nation qui allait enfin se constituer libre de toute entrave; s'il avait parfois même désiré ce poste afin d'y travailler à la gloire de Dieu et au bonheur de son pays; la grande douleur par laquelle il venait de passer avait purifié davantage cette âme déjà si noble si désintéressée. Ses aspirations politiques ne renfermaient plus aucun élément d'avancement personnel. Quand la grande victoire serait remportée, il ne chercherait qu'à s'effacer, qu'à rentrer dans l'obscurité d'une vie modestement utile à ses compatriotes. Le souvenir de sa douce Marguerite, l'affection de son enfant, la conscience d'avoir fait un sacrifice immense pour l'amour de son pays, c'était plus qu'il ne fallait pour remplir son coeur en ce monde. Il sentait qu'il pouvait, non seulement sans envie, mais avec bonheur, voir d'autres occuper le poste élevé auquel, dans le passé, il se croyait appelé. Il lui suffisait de penser que ce poste de chef de la Nouvelle France libre n'aurait jamais pu exister s'il n'avait immolé son plus grand amour humain. Car il voyait aussi clairement que si c'était écrit en toutes lettres devant lui, que la conversion de Ducoudray avait été accordée en récompense de son sacrifice. Convaincu que cette grâce était la réponse du ciel à son libre abandon de son bonheur, il ne pouvait douter de l'efficacité du moyen que la Providence adoptait pour opérer le salut du pays.
C'était donc sans l'ombre d'une inquiétude dans l'âme qu'il se présenta à l'archevêché.
Il fut aussitôt conduit au grand salon où l'archevêque de Montréal, entouré de tous ses suffrageants et de plusieurs évêques des deux autres provinces ecclésiastiques de Québec et d'Ottawa, attendait évidemment sa visite. Le député mit un genou en terre et demanda la bénédiction du vénérable métropolitain.
--Mon cher enfant, dit le vieil évêque, dans une effusion de paternelle affection, que le bon Dieu vous bénisse et qu'il vous accorde la grâce de supporter chrétiennement la grande épreuve qui vous est réservée. À ces mots, Lamirande se sentit foudroyé. Il se releva, pâle et chancelant. La chambre tournait autour de lui comme une immense roue. Il dut s'appuyer sur le dossier d'un fauteuil pour ne pas tomber.
--Monseigneur, s'écria-t-il enfin, expliquez-vous, je vous en prie! Est-ce possible que vous n'ayez rien trouvé qui puisse nous aider à déjouer la conspiration infernale qui existe, j'en suis convaincu?
Tous les prélats s'étaient levés et faisaient cercle autour de l'archevêque de Montréal et du député.
--Hélas! répondit le vieillard, loin de n'avoir rien trouvé, j'ai trop trouvé... C'est épouvantable.
Et un frémissement de douleur le secoua. Il était aussi ému que Lamirande. Celui-ci passa subitement de l'abattement à la joie.
--Je comprends, monseigneur, dit-il, que vous avez été épouvanté, car à la lecture de ces pièces vous avez dû vous trouver en face de l'enfer. Mais plus la conspiration est clairement diabolique, plus il sera facile de la faire échouer.
--Mon pauvre ami, reprit l'évêque, vous ne pouvez pas deviner la vérité. J'ai demandé, tout à l'heure, au bon Dieu de vous accorder la grâce de supporter, en chrétien, une grande épreuve. Cette épreuve, la voici: j'ai trouvé dans les papiers que M. Ducoudray m'a remis tout ce que vous soupçonnez et probablement davantage; mais je ne puis pas vous permettre de vous en servir!
--Pourquoi, monseigneur? s'écria Lamirande vivement intrigué mais nullement découragé.
--Venez voir, dit l'évêque en conduisant le député vers une table chargée de lettres.
--Voyez ces lettres, continua-t-il; lisez-en quelques-unes;... prenez-les au hasard.
Lamirande obéit. À son tour il murmura: "C'est épouvantable!"
--Il y en a cinq cent trente-sept comme les cinq que vous venez de lire, reprit l'évêque, et elles disent toutes la même terrible chose. Examinez-les. Elles viennent de toutes les parties du pays. J'ai commencé à en recevoir, le jour même de la mort de Ducoudray, de Montréal et des environs. Puis, à mesure évidemment, que la nouvelle se répandait, elles me venaient de partout. J'en ai reçu aujourd'hui du fond de la Gaspésie et du lac Abitibi. Les unes sont mal écrites, mal orthographiées; d'autres ne contiennent pas une faute de français et l'écriture indique l'habitude d'écrire; il y en a qui sont écrites au mécanigraphe, d'autres au crayon. Il n'y en a pas deux écrites de la même main ou sur la même sorte de papier; pas deux enveloppes pareilles; rien, enfin, qui indique une mystification; et Dieu sait que mes vénérables collègues et moi avons cherché la preuve de cette mystification que nous soupçonnions fortement tout d'abord. Mais plus nous cherchions cette preuve, plus nous trouvions la preuve du contraire. Enfin, la conviction s'impose à nous tous que ces lettres ont réellement été écrites de partout.
--Oui, monseigneur, reprit vivement Lamirande, écrites de partout, sans doute, mais en vertu d'un mot d'ordre parti de Montréal!
--C'est possible, cher monsieur; je dirai même que c'est certain. Mais songez-y bien, et vous vous convaincrez comme nous que ce mot d'ordre que nous admettons ne fait qu'ajouter à l'horreur de la situation, loin de la diminuer. Nous avons là la preuve qu'il existe une organisation épouvantable qui a des ramifications dans toutes les parties du pays, et qu'une seule main conduit, qu'une seule tête dirige.
--Mais est-il possible de croire que notre pays soit possédé à ce point par le démon!
--Hélas! hélas! nous en avons là la preuve, répliqua le prélat en indiquant de la main le monceau de lettres. Il y a huit jours, un ange du ciel me l'aurait dit que je l'eusse à peine cru. Il faut bien se rendre à l'évidence de ces terribles lettres. Mon Dieu! mon Dieu quelle désolation!
Et de grosses larmes coulaient sur les joues flétries du saint évêque.
--Mais, monseigneur, croyez-vous, vos vénérables collègues croient-ils, que les auteurs de ces menaces osent les mettre à exécution? Croyez-vous réellement que si vous vous serviez des informations que vous avez reçues vos prêtres soient assassinés?
--Ducoudray poignardé en pleine rue Sainte-Catherine, pour ainsi dire sous les yeux de la police, n'est-ce pas une réponse terriblement péremptoire à votre question?
Lamirande ne put contester la force de cette réplique. Tous gardèrent le silence pendant quelques instants.
--Si, au moins, ils m'avaient menacé, en même temps que mes prêtres, reprit l'archevêque, ma décision aurait été bientôt prise, avec la grâce de Dieu. J'aurais pu dire à mes collaborateurs: "Voici un grand devoir à accomplir; cela nous coûtera peut-être la vie à vous et à moi; accomplissons-le quand même et que la volonté de Dieu soit faite!" Mais voyez l'habileté infernale de ces malheureux! Pas une des lettres ne contient une menace contre moi personnellement; au contraire, beaucoup disent qu'on aura grand soin de ne pas me toucher afin que, voyant mourir mes prêtres et ceux des autres diocèses, les uns après les autres, je puisse voir toute l'étendue du désastre que j'aurai causé....
--Mais, ne voyez-vous pas, monseigneur, s'écria Lamirande avec l'énergie d'un homme qui se sent submergé par des flots et qui se cramponne au moindre objet, ne voyez-vous pas que cette unanimité dans les menaces indique clairement que tout cela est sorti d'une seule et même tête?
--Oui, répond tristement l'évêque, d'une seule tête, sans doute, mais d'une tête qui dirige mille bras!
--Il n'est pas possible, s'exclama le député, il n'est pas possible que dans cette province il y ait mille assassins comme celui qui a frappé Ducoudray, ou cinq cents, ou cent, ou cinquante, ou même vingt-cinq!
--Vous admettrez au moins, cher monsieur, qu'il y en a trois, puisque trois ont poursuivi ce pauvre Ducoudray. Un seul l'a frappé, c'est vrai, mais vous ne doutez pas, je suppose, que les deux autres fussent également décidés à le faire. Or que de sang ne pourraient répandre trois assassins comme ces trois monstres, un seul même! Peut-être ne pourraient-ils pas assassiner tous les prêtres, mails ils en tueraient un grand nombre; et je ne puis pas en condamner un seul à mourir pendant que moi je suis condamné à vivre!
--Et le pays, monseigneur, est-ce que par votre silence vous ne le condamnez pas à mort? Vous êtes convaincu, comme moi, que si la constitution, fruit de la conspiration ténébreuse que Ducoudray vous a révélée, nous est imposée, notre province est à tout jamais livrée, pieds et poings liés, à la secte infernale. Elle sera sa victime, elle sera sa proie. Dans quel misérable état sera l'Église au bout de quelques années si cette constitution maçonnique est adoptée? Dans quel état sera la foi, dans quel état seront les moeurs de nos populations? Si la pensée que vos révélations peuvent être la cause indirecte de la mort de quelques prêtres vous épouvante à bon droit, songez, monseigneur, je vous en conjure, songez que votre silence sera la cause plus directe de la perte éternelle de Dieu sait combien d'âmes!
Le vieil évêque pleurait.
--Ah! murmura-t-il, si je pouvais mourir moi-même!
--Monseigneur, reprit le député, l'exécution du devoir exige parfois des sacrifices infiniment plus durs que la mort elle-même qui, pour nous chrétiens, n'est, après tout, que le passage douloureux à une vie meilleure.
--Si j'exposais mes prêtres à la mort pendant que moi-même je suis en sûreté, je me rendrais odieux à tout jamais, odieux à moi-même....
--C'est pourquoi je disais tout à l'heure que la ,,dort n'est pas toujours le plus grand sacrifice que Dieu puisse nous demander. Se rendre odieux à soi-même et aux autres, c'est mille fois plus terrible que mourir, pour un homme de coeur.... Mais si le devoir est là, monseigneur!
--Si j'avais la certitude que je ne me rendrais pas odieux au ciel, en même temps; si j'étais certain que mon devoir est là où vous le voyez; si j'avais au moins lieu d'espérer que mes révélations nous délivreraient du joug maçonnique qui nous menace! Mais je n'ai aucun tel espoir. J'ai songé à tout ce que vous dites, mon cher monsieur; j'ai examiné la situation avec mes collègues. Nous avons compté les députés. En supposant que mes révélations dussent tourner contre le ministère tous ses partisans catholiques, il lui resterait encore une majorité, faible sans doute, mais enfin suffisante pour voter la loi. Avez-vous pensé à cela, mon cher monsieur? Avez-vous fait ce calcul?
Lamirande n'avait pas pensé à cela, il n'avait pas fait ce calcul. Il resta un moment interdit.
--Mais ces révélations, reprit-il bientôt, ne pourraient manquer de détacher de la politique ministérielle un certain nombre de députés qui ne sont pas catholiques; mon ami Vaughan, par exemple, et son groupe.
--Vous le croyez, sans doute; vous l'espérez, du moins; mais vous ne pouvez pas en être moralement certain. Tandis que nous sommes moralement certains du contraire; car nous savons par la doctrine, et par une longue expérience qui confirme la doctrine, que la vraie foi est la base nécessaire de tout véritable bien. Là où la foi existe il y a un fondement solide. Cette foi, comme le roc, peut-être cachée par la terre, par les flots, par la fange, mais vous pouvez l'atteindre et y asseoir votre édifice. Bâtir là où il n'y a pas de foi, c'est sur le sable. Nous pouvons raisonnablement compter sur tous les députés catholiques, parce que tous sont censés avoir la foi. Mais il ne nous est pas permis de compter sur les députés qui n'ont pas la foi catholique, pas même sur ceux d'entre eux qui ont l'âme naturellement honnête. De sorte que, mon cher ami, voyez dans quelle position je me trouve: j'ai la certitude morale, premièrement, que si je parle j'expose mes prêtres à la mort; deuxièmement, que ce sera sans utilité pour le pays.
Lamirande garda le silence, cherchant une issue à cette terrible impasse. L'évêque reprit:
--Il y a une seule chose que je puisse et doive faire. Vous avez été horriblement calomnié par Ducoudray qui a lancé contre vous l'atroce accusation d'avoir voulu vous vendre au gouvernement. Le malheureux ne m'a laissé aucun document à ce sujet, mais il m'a supplié de dire au public que c'est là une pure invention, que c'est le contraire qui est vrai; que vous avez été tenté par sir Henry et que vous avez noblement repoussé la tentation. Là le devoir pour moi est certain. Du reste, comme c'est un simple incident qui ne tient pas au fond des révélations que Ducoudray m'a faites, j'espère que les assassins ne mettront pas leurs menaces à exécution pour si peu.
--Certes, répondit Lamirande, cette calomnie m'a vivement blessé; et elle a fait un grand tort à la cause que je défends. Sans elle, le résultat des élections aurait peut-être été tout autre. Mais, aujourd'hui, ma réhabilitation personnelle est une chose bien secondaire. Ce n'est pas cela qui pourrait changer un seul vote au parlement. Et peut-être l'auteur des menaces jugerait-il cette révélation autrement que vous le jugez; peut-être frapperait-il. Je vous en prie, monseigneur, n'en dites rien. Je ne veux exposer personne même à un danger incertain pour l'amour de ma réputation, surtout dans un moment où cette réputation n'importe plus aucunement à l'intérêt public.
--Vous avez un noble coeur, dit l'évêque très ému.
Un long et pénible silence suivit. Quelque chose disait à Lamirande que c'était lui qui avait raison, et cependant il ne trouvait rien de péremptoire à répondre au raisonnement de son vénérable contradicteur.
--Votre résolution, monseigneur, est donc inébranlable? demanda-t-il enfin.
--Oui, mon enfant, dit affectueusement l'évêque. C'est mon devoir, devoir affreusement pénible, car je ne me fais aucune illusion sur le sort qui nous est réservé. Dieu m'est témoin que s'il s'agissait de ma propre vie je la sacrifierais volontiers pour tenter seulement de sauver le pays, même sans espoir de succès. Mais c'est une terrible chose que de sacrifier la vie de ceux qui nous sont chers.
--C'est, en effet, une chose terrible, murmura le député comme parlant à lui-même; cependant, avec la grâce de Dieu, même cela se peut.
--Le pourriez-vous, monsieur Lamirande?
--Je puis dire que je le pourrais, monseigneur, puisque je l'ai déjà fait!
--Comment! vous l'avez fait! Que voulez-vous dire?...
Alors, étouffant d'émotion, la voix entrecoupée de sanglots, il raconta aux évêques, en toute humilité, son grand sacrifice. Tous mêlèrent leurs larmes aux siennes. Les uns après les autres, ils vinrent l'embrasser, sans pouvoir dire un mot.
--Ce que j'ai fait, messeigneurs, dit-il, ne pouvez-vous pas le faire? Ma femme est morte parce que je l'ai voulu, et cependant je vis.
--La position n'est pas la même, mon enfant, dit l'archevêque. Votre noble femme avait consenti à mourir....
Soudain, à ces mots, le visage de Lamirande s'illumina d'une clarté céleste. Il avait trouvé l'issue qu'il cherchait. Il se jeta à genoux.
--Merci de cette parole, monseigneur; j'y vois le salut du pays. Donnez-moi votre bénédiction, je pars.
Se relevant vivement, il salua l'auguste assemblée et s'en alla, laissant les évêques dans l'étonnement.
Chapitre XXII
Bonus pastor animam suam fat pro ovibus suis.
Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis.
Joan. X, II.
Un train partait pour Ottawa à dix heures et un quart. Lamirande eut juste le temps d'y monter. À minuit il était de retour à la capitale. Leverdier, ne l'attendant pas avant le matin, s'était couché. Lamirande n'hésita pas à réveiller son ami. Il lui communiqua tout ce qui s'était passé, moins l'incident de la fin de l'entrevue. À ce propos, il se contenta de dire:
--Pour couper court à mon histoire, j'ai compris qu'il n'y a qu'une chose à faire pour décider l'archevêque à révéler les secrets qu'il possède, c'est de faire en sorte que les membres du clergé lui disent unanimement: "Monseigneur, parlez, nous acceptons les conséquences de cette révélation, quelque terribles qu'elles puissent être pour nous". Or j'ai assez de confiance dans le patriotisme du clergé pour croire que si la position lui est clairement exposée il n'aura qu'une voix pour tenir ce noble langage.
--Je partage ta confiance, répondit simplement le journaliste.
--À loeuvre donc, sans plus de retard Les deux amis se mirent aussitôt à rédiger une lettre circulaire. Au bout d'une heure ils avaient fini leur tâche. La pièce se lisait comme suit:
"Chambre des communes, Ottawa, le 28 février 1946.
"Monsieur l'abbé,
"Vous connaissez, sans doute, la conversion de Charles Ducoudray, sa fin non moins tragique que chrétienne; vous avez lu les témoignages que Mgr l'archevêque de Montréal et le R.P. Grandmont ont rendus à l'enquête du coroner; vous savez que Ducoudray a été assassiné pour avoir communiqué à l'autorité religieuse les secrets de la société occulte à laquelle il appartenait. Les journaux ont longuement parlé de tous ces incidents extraordinaires. Mais là s'arrêtent les renseignements que possède le public. Jusqu'ici on se perd en conjectures sur la nature des secrets que l'héroïque converti a révélés à Mgr de Montréal.
"Depuis longtemps, ceux qui sont mêlés aux affaires politiques soupçonnent l'existence en ce pays d'une organisation ténébreuse et vraiment satanique qui travaille, dans l'ombre, mais avec une terrible efficacité, à la ruine de notre chère province. Les efforts surhumains que l'on fait pour réprimer les élans du patriotisme des nôtres et pour empêcher le Canada français de devenir une nation autonome au moment même où la divine Providence rend la réalisation de ce projet facile; cette constitution habilement et perfidement rédigée que l'on veut nous imposer; tout cela indique clairement, ce me semble, une conspiration antireligieuse et antifrançaise ourdie par les loges.
"C'est sous l'empire de cette conviction que, le lendemain de la mort de Ducoudray, j'ai écrit à Mgr l'archevêque de Montréal pour lui demander s'il n'aurait pas trouvé, dans les papiers de la secte, la preuve de cette conspiration. Pendant dix jours, Mgr a gardé le silence. Enfin, hier soir, il m'a mandé auprès de lui. Je m'y suis rendu, rempli de joie et de confiance, comptant avoir bientôt des armes assez fortes pour nous permettre de remporter une victoire décisive sur la secte. Imaginez ma douleur en entendant Mgr me dire que j'étais condamné à une immense déception. "N'avez-vous rien trouvé dans les papiers de Ducoudray?" lui dis-je. "Au contraire, me répondit Mgr, j'ai trop trouvé." Puis il me montra une table couverte de lettres anonymes, venues de tous les coins du pays, qui menacent de mort tous les prêtres si l'évêque révèle les secrets livrés par Ducoudray ou s'en sert en aucune façon. Je n'ai pu examiner toutes les lettres moi-même, mais Mgr m'assure qu'il les a étudiées, avec ses collègues de l'épiscopat, et qu'il n'a rien trouvé qui puisse faire croire à une simple mystification; et le meurtre de Ducoudray ne permet pas de dire que ce sont là de vaines menaces. Si la rédaction de ces lettres, au nombre de plus de cinq cents, est variée à l'infini, le fond de toutes est le même: on menace les prêtres, mais on a grand soin de dire qu'on ne touchera pas à l'évêque. Je n'ai pas besoin d'insister sur l'habilité infernale de ce procédé qui met l'évêque dans l'impossibilité morale d'agir. Ah! si on l'avait menacé _seul_, ou même si on l'avait menacé en même temps que ses prêtres, sa décision eût été bientôt prise. Mais comment se décider à exposer d'autres à une mort cruelle pendant que lui-même est en sûreté? Mgr de Montréal ne le peut pas.