Pour la patrie: Roman du XXe siècle
Chapter 11
Le pauvre domestique, ahuri, et sentant vaguement qu'il a trop parlé, rentre précipitamment au presbytère.
L'étranger s'éloigne rapidement. À une faible distance de léglise un magasin est encore ouvert. Il y entre et demande qu'on lui indique où se trouve le bureau public de télégraphe et de téléphone. C'est dans le voisinage. Il y court. Le gardien du bureau est seul.
L'étranger lui fait un signe presque imperceptible auquel l'employé répond par un geste fait comme par hasard. Un deuxième signe provoque une deuxième réponse. Alors l'étranger s'assied devant le double instrument. Se servant d'abord du téléphone, il se met lui-même directement en communication avec un certain numéro à Montréal. Il sonne. On lui répond.
--Est-ce bien le numéro 11 demande-t-il?
Ce numéro n'a rien de commun avec les numéros du téléphone.
Comme la réponse a été satisfaisante, il continue:
--Attention au télégraphe, je vais écrire.... Es-tu prêt?... Eh bien! voici:
Et déposant le récepteur du téléphone, il prend la plume télégraphique et écrit la note suivante qui se reproduit, à l'instant, à Montréal, lettre par lettre, et dans l'écriture même de celui qui tient le crayon électrique à Longueuil.
"Au nom du Grand Maître, le numéro 7, à Longueuil, au numéro 11. Le numéro 2 nous trahit. J'en ai la preuve certaine. Le Grand Maître le soupçonnant, m'a donné l'ordre de le suivre et de le supprimer si je venais à découvrir qu'il nous trahissait. Or sa trahison est absolument certaine. Il vient de m'échapper, déguisé en prêtre. Rends-toi immédiatement à sa maison. C'est là qu'il ira tout d'abord, sans doute, pour prendre les archives. Au nom du Grand Maître et en vertu de l'ordre qu'il m'a donné je te commande de supprimer le numéro 2. Fais vite. Il est peut-être déjà trop tard."
Puis, mettant soigneusement dans sa poche la copie de cet atroce billet, l'homme aux lunettes noires, ayant payé ce qu'il devait au bureau, sortit et reprit aussitôt le chemin de Montréal.
* * * * *
Le lendemain matin, deux femmes se rendant à la messe de cinq heures à léglise du Gesù, aperçoivent, rue Sainte-Catherine, un homme gisant sur le trottoir, près d'une porte-cochère, dans une mare de sang. Épouvantées, elles jettent des cris perçants qui attirent d'autres personnes allant à léglise ou à leur ouvrage. Un groupe se forme bientôt. Quatre hommes soulèvent le corps inerte et sanglant, inanimé, mais encore chaud, et le transportent au poste de police voisin. En jetant les yeux sur l'homme assassiné, le chef du poste s'écrie C'est M. Ducoudray, rédacteur de la _Libre-Pensée!_
Chapitre XX
Paratus sum et non sum turbatus.
Je suis tout prêt, et je ne suis point troublé.
Ps. CXVIII, 60.
La sinistre nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Dès huit heures, tout Montréal avait appris l'assassinat du journaliste tristement célèbre. Les journaux publièrent aussitôt des éditions spéciales que les gamins vendaient par centaines, le visage rayonnant, le verbe haut. Un meurtre! quelle bonne aubaine! Aux coins des rues, dans les bars électriques, aux portes des hôtels et des gares de chemins de fer, ils criaient de toute la force de leurs poumons . "Terrible meurtre à Montréal. M. Ducoudray, rédacteur de la _Libre-Pensée_, assassiné d'un coup de poignard dans la rue Sainte-Catherine, à deux pas du poste de police," sur le même ton qu'ils auraient proclamé le résultat d'une course ou d'une élection.
De bonne heure, le coroner forma son jury et commença son enquête, au poste de police où le cadavre avait été déposé. D'abord les renseignements étaient bien maigres. Aux bureaux de la _Libre-Pensée on_ savait que M. Ducoudray était sorti la veille au soir, vers six heures, sans dire où il allait, et il n'était pas revenu. De ce côté-là, c'est tout ce que l'on put apprendre. Au poste de police près duquel le meurtre avait été commis on n'avait rien entendu. A la maison où il occupait un appartement de quatre chambres on ne l'avait pas vu depuis le matin. S'il y était rentré on ne l'avait pas aperçu et il n'y avait certainement pas couché. Une des servantes qui avait passé vers dix heures devant la chambre qui lui servait de bureau y avait entendu marcher quelqu'un et était bien surprise de trouver, le lendemain matin, que le lit n'avait pas été défait.
Le médecin chargé d'examiner le cadavre constata que la mort avait été causée par un seul coup de poignard dans le dos, qui avait tranché l'aorte. Le poignard, une arme formidable, avait été retrouvé à côté du cadavre. Le coup avait dû être porté par quelqu'un caché dans la porte-cochère. L'assassin devait avoir le bras puissant et la main très sûre. Il devait aussi posséder quelques connaissances anatomiques pour avoir pu atteindre, avec autant de précision, une partie vitale. Le vol n'avait pas été le mobile du crime, puisqu'on trouva sur le corps une somme d'argent assez considérable et une montre de prix.
C'est tout ce qu'on put découvrir, et le coroner allait ajourner l'enquête, lorsqu'au grand étonnement de tous, l'archevêque de Montréal, accompagné du père Grandmont, entra au poste.
Les deux vénérables ecclésiastiques sont très émus. Ils demandent à voir le cadavre. On les conduit dans une petite cellule où le journaliste assassiné était couché sur un lit de camp. Ils se jettent à genoux et prient un instant avec ferveur.
--Cher martyr! dit l'évêque en se relevant, vous m'aviez bien dit que j'aurais avant vingt-quatre heures, une preuve indiscutable de la vérité de vos révélations. La voilà la preuve, aussi affreuse que convaincante!
Le coroner, en entendant ces paroles, croit à une méprise.
--Monseigneur, dit-il, l'homme assassiné est M. Ducoudray, rédacteur du journal anticlérical, la _Libre-Pensée_.
--Je le sais, mon ami, réplique le prélat, et lorsque vous aurez entendu le témoignage du père Grandmont et le mien vous comprendrez ce que je viens de dire.
Le père Grandmont rendit son témoignage d'abord. Après avoir raconté en quelques mots ce que nous connaissons déjà des derniers moments de Ducoudray, il continua ainsi:
--Pour permettre à M. Ducoudray de sortir du presbytère sans être reconnu par celui qui l'avait suivi de Montréal à Longueuil, je lui fis donner par M. le curé une soutane et un chapeau romain. Il se rasa la moustache, et emporta ses habits dans un petit sac de voyage que je lui prêtai. Je le priai de me permettre de l'accompagner jusqu'à Montréal. En sortant du presbytère, je vis un homme qui avait l'air d'attendre quelqu'un. Il portait des lunettes noires et un foulard, ou le collet de son paletot relevé cachait le bas de son visage. Il me serait impossible de le reconnaître. Évidemment, il ne se douta de rien en nous voyant, car il ne nous suivit pas. M. Ducoudray m'assura qu'il était parfaitement fixé sur l'identité de l'individu.--"C'est un ultioniste, m'a-t-il dit, un de ceux qui sont chargés d'exécuter les sentences de mort que prononce l'horrible secte à laquelle j'appartenais il y a une heure à peine."--"Mais, lui répliquai-je, la société n'a pas pu se réunir, n'a pas pu vous condamner à mort."--"Dans les cas urgents, l'ordre du Chef suffit, m'expliqua-t-il. Le chef, renseigné par des esprits, supérieurs par la clairvoyance à l'homme le plus intelligent, avait évidemment des soupçons à mon endroit, et il m'a fait suivre par cet ultioniste en lui donnant l'ordre de me _supprimer_--c'est le mot employé--s'il découvrait chez moi une conduite louche. L'émotion que je n'ai pu cacher, que je n'ai pas songé à cacher dans léglise, suivie de ma visite au presbytère, est plus que suffisante pour me valoir un arrêt de mort. Ce qui m'étonne, c'est qu'il n'ait pas tenté de m'assassiner pendant que j'allais de léglise au presbytère. Il faut qu'une intervention céleste l'en ait empêché. Vous le savez, je suis le secrétaire de la société, et, en cette qualité, j'ai la garde de toutes les archives, je suis en possession de tous les secrets de la secte. C'est pourquoi ils remueront ciel et terre pour me supprimer avant que j'aie le temps de rien dévoiler."
--Voilà, continua le père Grandmont, un résumé fidèle de ce que M. Ducoudray m'a dit, tant au presbytère que pendant le trajet aussi rapide que possible, de Longueuil à Hochelaga. Pressé de me donner le nom de l'ultioniste qui le poursuivait, il ne voulut pas le faire.--"Je lui pardonne d'avance, me dit-il, et de grand coeur; j'ai tant besoin que Dieu et les hommes me pardonnent."
--À la porte de sa maison, poursuivit le père Grandmont, je le quittai, après lui avoir donné rendez-vous, vers une heure du matin, dans léglise du Gesù. Il voulait entendre la messe et communier, afin de se préparer à la mort. Il était alors dix heures et demie du soir, environ. Je me rendis au collège, j'exposai la situation en peu de mots au supérieur, et j'obtins la permission d'attendre mon cher pénitent dans léglise. Peu après l'heure convenue, il arriva. Il me dit qu'il avait réussi à remettre les archives de la société entre les mains de monseigneur l'archevêque; qu'il avait été suivi par deux ultionistes depuis sa maison jusqu'à l'archevêché; que trois fois il croyait que tout était fini, mais qu'une protection visible du ciel l'avait sauvé; qu'en revenant de l'évêché au Gesù il avait constaté que trois sicaires le poursuivaient; que pendant ce trajet encore il avait éprouvé la même protection surnaturelle.--"Maintenant, me dit-il, qu'ils fassent leur oeuvre; je suis prêt à mourir, je désire mourir pour expier mes crimes." Il entendit la messe et reçut la sainte communion avec une ferveur vraiment angélique. Après notre action de grâces, je le suppliai de rentrer avec moi au collège pour la nuit; ou, au moins, de nous permettre, au frère qui avait servi la messe et à moi, de l'accompagner chez lui. Il refusa avec douceur mais avec une fermeté qui n'admettait pas de réplique.--"Ce ne serait, dit-il, qu'un répit de quelques heures. Rien au monde, aucune puissance humaine ne peut me sauver de la mort qui m'attend. Quand même je ne sortirais jamais du collège, ils trouveraient le moyen d'y pénétrer avant quarante-huit heures. En ce moment je suis encore soutenu par le Pain de vie et je ne crains pas la mort. Serai-je aussi bien préparé plus tard? Je pars donc, sachant parfaitement bien que je ne me rendrai pas chez moi; car, je le sens, la protection céleste qui n'était accordée en vue de ce que j'avais à accomplir, me sera désormais retirée. Ainsi soit-il! Adieu mon père! Merci! ô mille fois merci de m'avoir ouvert les portes du ciel." Et il partit ainsi, malgré nos supplications. Ai-je besoin de vous dire que le frère et moi nous voulûmes le suivre et que nous ne renonçâmes à notre projet qu'en constatant que M. Ducoudray en était profondément peiné.
Et les larmes coulèrent abondantes sur les joues ridées du père Grandmont.
Monseigneur donna ensuite son témoignage.
--Entre dix et onze heures, comme je me préparais à me mettre au lit, on sonna à la porte de l'évêché. Le domestique ouvrit et vint me dire qu'un prêtre voulait me voir pour une affaire qui ne souffrait pas de délai. Je le fis entrer dans ma chambre. Il portait un sac de voyage et un paquet assez volumineux. Il me déclara aussitôt qu'il n'était pas prêtre, me dit son nom et me raconta en quelques mots ce que le père Grandmont vient de vous relater. Il me remit ensuite des documents qu'il déclara être les archives d'une société secrète et me donna de longues explications sur cette organisation. Je ne crois pas devoir entrer dans plus de détails en ce moment. J'avoue que, tout en l'écoutant avec attention et le plus vif intérêt, je me demandais si tout cela n'était pas une terrible mystification. Il parut lire ma pensée dans mes yeux, car il me dit:--"Monseigneur, avant vingt-quatre heures, vous aurez la preuve que je ne vous mystifie pas." L'entrevue dura environ deux heures. Avant de partir il me demanda la permission d'ôter son habillement de prêtre.--"Je n'ai plus besoin de me déguiser", me dit-il. Il m'avait expliqué auparavant qu'il s'était ainsi travesti pour n'être pas reconnu; mais il ne m'avait pas dit un mot des ultionistes qui le poursuivaient. Je le fis passer dans ma chambre à coucher, et, bientôt après, il en sortit habillé en laïque. Il me remit la soutane et le chapeau qu'il portait et me pria de les faire remettre au curé de Longueuil. Puis il partit, après avoir demandé ma bénédiction. Je le conduisis à la porte moi-même. Je passai le reste de la nuit à examiner les documents qu'il m'avait laissés. En apprenant sa fin tragique, ce matin, j'ai compris que j'avais eu affaire, non à un mystificateur, mais à un miraculé, à un grand pécheur devenu tout à coup un grand saint, par un effet extraordinaire de la grâce divine.
* * * * *
À la suite de ces deux témoignages qui, aussitôt qu'ils furent connus, jetèrent la ville et le pays tout entier dans une émotion impossible à décrire, l'enquête fut ajournée pour permettre à la police de faire des recherches. Elle en fît, mais inutilement. Elle découvrit facilement le cocher qui avait conduit l'homme aux lunettes noires à Longueuil et l'avait ramené deux ou trois heures après jusqu'à la gare Dalhousie où il était descendu; mais pour lui c'était un étranger qu'il n'avait jamais vu auparavant ni depuis.
On interrogea le propriétaire du magasin de Longueuil, où lultioniste avait demandé des renseignements. Tout ce qu'il savait, c'est que vers dix heures du soir, la veille du meurtre, un étranger, portant des lunettes noires et ayant le visage caché par le collet de son paletot, avait demandé où se trouvait le bureau de téléphone et de télégraphe.
Le gardien du bureau fut soumis à un interrogatoire sévère, car on le soupçonnait, à cause de ses allures suspectes, d'en savoir plus long que les autres sur l'identité de l'homme aux lunettes; mais tout ce que l'on put lui faire dire, c'est que l'étranger avait téléphoné et écrit à quelqu'un, à Montréal, avec qui il s'était mis en communication lui-même; qu'il n'avait pas remarqué avec quel numéro il s'était mis ainsi en communication; qu'il avait seulement entendu demander si c'était le numéro 11 qui répondait. Ce numéro 11 ne jeta aucune lumière sur le mystère; car le numéro 11 du téléphone-télégraphe, en février 1946, était le numéro de l'Hôtel-Dieu.
Après plusieurs jours d'enquête, le jury rendit le verdict suivant:
"Nous trouvons que Charles Ducoudray est mort d'un coup de poignard infligé par une personne inconnue. Nous sommes d'avis que l'assassin est membre d'une société secrète à laquelle Ducoudray appartenait et dont il avait révélé les secrets à l'autorité religieuse; et que c'est pour le punir de cette révélation qu'on l'a poignardé."
Chapitre XXI
Expidit enim mihi mori mages quam vivere.
Il m'est plus avantageux de mourir que de vivre.
Job III, 6.
Ducoudray était mort depuis dix jours. On ne parlait encore que des témoignages extraordinaires que l'archevêque de Montréal et le père Grandmont avaient rendus à l'enquête du coroner. À Ottawa, la Chambre siégeait à peine une demi-heure par jour, tant les esprits étaient préoccupés et distraits. Le projet de loi du gouvernement n'avait pas même subi sa première lecture. Pour des motifs qu'il est facile de deviner, sir Henry Marwood et Montarval voulaient en saisir la Chambre le plus tôt possible; mais les autres ministres et les principaux partisans du cabinet, ne connaissant pas ce que redoutaient les deux chefs, étaient d'un avis contraire. "Donnez aux esprits le temps de se calmer, disaient-ils. Ce meurtre de Ducoudray, qui n'a sans doute aucune signification politique, a cependant créé un grand malaise parmi les députés de la province de Québec. Aborder le débat dans de telles conditions, c'est s'exposer à des complications dangereuses." Sir Henry, en tant que vieux parlementaire, ne pouvait méconnaître la force de ces raisons; mais en tant que sectaire, il comprenait tout le danger auquel les retards l'exposaient, lui et ses complices. Aux yeux de la députation, il ne pouvait agir qu'en homme politique expérimenté; de sorte que, à chaque séance, lorsque l'ordre du jour appelait la prise en considération de l'unique bill important, le vieux chef criait: _Stand!_
--Pourtant, dit sir Henry à Montarval, un après-midi qu'ils étaient en conférence secrète, il faut en finir. Malaise ou pas de malaise parmi la députation, nous commencerons la discussion demain pour la mener aussi rondement que possible, jusqu'à ce que le bill ait subi sa troisième lecture. Avez-vous des nouvelles de Montréal?
--Oui, répondit Montarval, j'ai des nouvelles elles sont mauvaises. Comme vous le savez, aussitôt que possible après le désastre, j'ai corrompu un des domestiques de l'archevêché. Il était sur le point de mettre la main sur les archives, lorsqu'il s'est fait prendre. Naturellement, il a été mis à la porte. Je pourrais facilement faire supprimer l'archevêque, mais à quoi bon? Cela ne nous remettrait pas en possession des archives; et sa suppression, même si elle était causée par une maladie que je pourrais lui faire contracter, exciterait davantage les esprits. Ça été une faute de tactique de supprimer Ducoudray par le poignard. L'imbécile que j'avais chargé de la besogne a mal compris mes instructions. Je lui avais dit de le poignarder _avant_ qu'il pût trahir. _Après_ la trahison, le poignard n'a fait qu'augmenter le mal. Nous avons tant d'autres manières de nous débarrasser de nos traîtres. J'avais pris des mesures pour faire incendier l'archevêché, dans l'espoir de tout détruire, mais au moment de mettre le projet à exécution, j'ai appris que le vieil évêque avait été plus vif que moi: il avait fait photographier toutes les principales pièces! À l'heure qu'il est chaque évêque du pays en a une copie. Il y a sans doute des copies placées ailleurs.
--Vous expliquez-vous, demanda sir Henry, le silence de l'archevêque de Montréal?
--Je ne suis pas fixé sur ce point, répondit Montarval. Peut-être n'attend-il que pour frapper un grand coup avec tous ses collègues. Je sais qu'il y a un va-et-vient continuel entre les évêchés depuis quelques jours. Peut-être aussi ai-je réussi à lui faire peur....
--Qu'avez-vous donc fait?
--J'ai eu recours à un plan suprême. De tous les coins du pays où nous avons un affidé ou un instrument je lui ai fait adresser des lettres anonymes lui disant que s'il révèle les secrets à lui confiés par Ducoudray, ou s'en sert en aucune façon, tous les prêtres seront assassinés dans les vingt-quatre heures. Je fais même voyager plusieurs agents sûrs qui déposent de ces lettres aux bureaux de poste les plus reculés, dans les endroits les plus invraisemblables où notre société n'a pu prendre racine.
--Mais si quelqu'un allait vous dénoncer! Si quelqu'un refusait d'écrire la lettre anonyme demandée.
--Ce n'est pas cela! Je ne demande à personne _d'écrire_. J'ai dit que je faisais _adresser_ des lettres à l'évêque de tous les coins du pays c'est plutôt _expédier_ que j'aurais dû dire. En effet, chaque lettre est écrite, cachetée, adressée et affranchie par moi-même ou par un de mes deux secrétaires que vous connaissez, mise dans une autre enveloppe et envoyée à un associé avec un mot lui disant de la jeter au bureau de poste. C'est un service qu'on peut demander, sans aucun danger, au moins avancé de nos amis, même à ceux d'entre eux qui ne soupçonnent seulement pas le véritable but de notre organisation, qui n'y voient qu'une compagnie d'assurance.
--Voilà une idée lumineuse, un vrai trait de génie, s'écria sir Henry, la figure tout épanouie. Que vous avez du talent!
--C'est le seul espoir qui nous reste. À l'heure qu'il est la table de l'évêque doit être littéralement couverte de ces lettres. La mort de Ducoudray est de nature à lui faire croire que ce n'est pas une vaine menace et c'est là tout ce qu'il y a d'avantageux dans la suppression violente du traître. Peut-être en viendra-t-il à la conclusion qu'il doit se taire. J'ai eu bien soin de ne pas le menacer personnellement. Au contraire, plusieurs des lettres disent formellement qu'on ne lui touchera pas, qu'on le laissera vivre pour contempler les cadavres de ses prêtres.
--C'est peut-être encore un trait de génie, fait sir Henry, mais moi, à votre place, j'aurais certainement fait des menaces à l'évêque lui-même!
--C'est que vous, Marwood, vous connaissez les hommes du monde. Moi, je connais les adorateurs du Christ notre Ennemi. Il est toujours dangereux de leur fournir l'occasion de poser en martyrs. On ne sait jamais à quel excès d'immolation de soi-même peut les porter le fanatisme que celui qu'ils adorent leur souffle. Si j'avais fait des menaces à l'évêque, à l'heure qu'il est, sans aucun doute, tout serait dévoilé. En menaçant les prêtres, j'espère au moins le faire hésiter assez longtemps pour nous permettre de triompher ici, au parlement. Une fois la loi votée, quoi qu'il arrive ensuite, nous aurons pour nous la force du fait accompli qui est toujours une puissance.
--Je vous accorde, dit le premier ministre, que votre plan est, en effet, merveilleux. Décidément, vous avez un talent hors ligne!
--Si ce plan ne réussit pas, répliqua Montarval, j'avoue que je suis au bout de mes ressources; c'est un désastre sans nom qui nous est réservé. En attendant que nous connaissions notre sort, il faut, de toute nécessité, que nous hâtions l'adoption du projet de loi, sans pourtant presser la chambre assez pour exciter les soupçons.
* * * * *
Presque en même temps que se tenait cette conversation entre les deux conspirateurs, Lamirande et Leverdier se promenaient ensemble dans une des grandes allées qui conduisent de la rue Wellington à l'hôtel du Parlement. C'était vers la fin de février et le temps était beau, presque doux. Le soleil couchant dorait et empourprait les petits nuages lanugineux qui flottaient paresseusement çà et là dans le ciel bleu. Il y avait dans l'air ce quelque chose d'indéfinissable qui annonce que la saison rigoureuse touche à sa fin, ce quelque chose qui "sent le printemps", selon l'expression populaire. Les deux amis n'étaient pas en harmonie avec le calme profond de la nature. Tous deux étaient troublés, inquiets, préoccupés; et le coeur de Lamirande était encore tout saignant, tout meurtri. La vertu chrétienne ne consiste pas dans l'insensibilité, dans l'indifférence, dans le stoïcisme; mais dans la souffrance vivement sentie et supportée avec patience et résignation, en union parfaite avec les souffrances de l'Homme et de la Mère des douleurs.
Ils se promenaient donc tristement devant cet édifice où se jouaient les destinées de leur race. En ce moment, ils ne remarquaient pas les splendeurs du couchant, la tiédeur de l'atmosphère.
--Est-il possible, dit Lamirande, que nous nous soyons trompés à ce point! Ce ne sont pourtant pas des papiers sans importance que ce pauvre Ducoudray a remis à l'archevêque de Montréal. Il doit y avoir dans ces archives la preuve indiscutable que cette constitution est loeuvre directe des loges; que nous sommes en face d'une conspiration vraiment infernale pour empêcher la Nouvelle-France, fille aînée de l'Église en Amérique, de prendre son rang parmi les nations de la terre. Et cependant, l'archevêque de Montréal garde le silence! Je n'y comprends rien; et si je n'avais une foi invincible dans la promesse de mon saint Patron je serais tenté de désespérer!
--Voilà deux fois depuis quelques jours, que tu parles de promesse. En apprenant la conversion et la mort tragique de Ducoudray tu as dit: "Voilà la promesse qui s'accomplit!" Qu'est-ce que cela signifie?
--Pardon, mon ami, le mot m'a échappé. Même à toi, que j'aime comme un frère, je ne puis dire davantage maintenant. Plus tard, tu sauras tout.
Et au souvenir de son dur sacrifice, de sa bien-aimée qu'il avait vouée à la mort par patriotisme, ses yeux se remplirent de larmes et il ne put réprimer un sanglot.
--Pauvre ami; que tu souffres! murmura Leverdier.
Les deux compagnons continuèrent leur promenade quelque temps en silence.