Pour l'Amour du Laurier: Roman
Part 9
«Oui, je vous quitte! Rien, ni supplications ni prières, ne me fera changer d’avis. J’en ai assez de ces promenades où, pour tout salaire, je gagne chaque soir une lourde lassitude. Je ne fais pas aux dieux l’injure de les croire assez neurasthéniques pour avoir créé un dragon de ma taille dans le seul but de le voir souffrir. Eh bien! je vais chercher ma part de bonheur! Je m’en vais! Vous me demandiez de vous conduire vers une mer très bleue: la voici à vos pieds. J’ai donc tenu mes engagements. Si vous désirez continuer votre voyage, cherchez quelqu’un d’autre. Ne dirait-on pas que je suis le seul monstre ici-bas? Il n’y a donc plus de licornes? plus de sphinx? plus de léviathans? Se pourrait-il que l’oiseau Rok eût perdu ses ailes, que Béhémoth fût mort! la Tarasque sans force et Pégase fourbu? Allons! j’en ai déjà trop dit! Je vous salue, Lautonne, et vous, madame, aussi. Adieu, M. Persane, croyez que je suis tout aise de vous avoir connu.»
Il s’éloigna d’une allure de plus en plus rapide, sans tourner la tête. Un moment on le vit encore au sommet d’une colline et contre le soleil, beau dragon de sinople, lampassé de gueules, sur champ d’or, puis il disparut.
Sylvius regrettait Blaise, Lautonne avait l’air vexé, Clorinde haussa les épaules.
«Quel sot! Bah! nous voyagerons par mer.»
Et, de fait, le petit yacht propret engageait aux plaisirs nautiques.
Bien que Lautonne jugeât la précaution superflue, Sylvius s’en fut au village voisin demander si le bateau pouvait être loué. Il revint, chargé de provisions et accompagné d’un matelot. On sortit de la cabane les voiles et leurs agrès, puis, comme le matelot offrait ses services:
«Inutile, dit Lautonne, je connais la manœuvre.
--Etes-vous bien sûr?... murmura Sylvius.
--En doutez-vous?»
Sylvius se tut.--Une heure plus tard, ils filaient au plus près de la brise.
Lautonne n’avait point vanté à tort ses vertus nautiques. Ce yacht, l’«Opale», à demi ponté, rapide et de formes fines lui obéissait comme Pégase. Il s’était assis auprès de Clorinde qui tenait la barre, et Sylvius dont on avait refusé l’aide avec mépris, se tenait à l’avant, morose et silencieux. Quant à Chrysolet, couché à plat ventre, l’oreille contre les planches, il écoutait le murmure incessant que faisait l’eau sur la quille et battait le pont de ses petits pieds d’or.
Sylvius songeait, son sabre entre les jambes. Ah! que lui importaient l’harmonie de la voile blanche contre le ciel et les nuances délicates de la mer! L’ennui prodigieux qu’il ressentait fortifiait en lui la volonté d’arrêter là ses aventures. Il s’y était engagé pour se rapprocher de Clorinde, et, depuis leur départ, à peine lui avait-elle adressé vingt paroles,--celles-là narquoises ou glacées!--Mais dans une heure, quand ils seraient rentrés au port, il irait à Marseille, ville proche, et de là gagnerait Paris en chemin de fer, dans un compartiment bien capitonné où il dormirait à l’aise. Lautonne pouvait se rendre sur les rives de Thulé, et Clorinde le suivre. Il n’y ferait point opposition.
De parti pris, les deux amants semblaient vouloir humilier Sylvius par le paysage de leur bonheur. C’était une allégresse qui tournait en nature, un poème ininterrompu de joie, un «donne-moi tes lèvres» sans fin. Odieux spectacle pour un homme ennuyé, qu’une couple de bouches souriantes ou qui se baisent. Persane se sentait dépassé par ce bonheur, de même qu’il s’était senti dominé par tous les événements où il avait joué un rôle... dominé à tel point qu’il se perdait dans leur ombre. Désireux d’avoir rang de héros dans son propre roman, il n’y tenait emploi que de comparse. Il était celui qui ferme les portes, qui paye les notes, qui introduit les nouveaux acteurs et les salue bien humblement quand, après avoir fait leurs trois petits tours, ils s’en vont.
Lautonne souriait, Clorinde souriait. Sans doute parce qu’ils manquaient tous deux de monde et d’usage, un si grand bonheur paraissait trop franc, immodeste, pour tout dire.--Ah! que le contentement dispose d’offensantes grimaces!--Il y avait en Lautonne un pétulant, un glorieux, et puis un puéril et un rêveur qu’on n’aurait pu considérer sans envie. Banal, à coup sûr, mais point médiocre, le supplice qu’endure un homme altéré devant l’eau courante et fraîche qu’il ne peut atteindre!
«Voici la paix, disait Lautonne, la paix que je n’ai pu trouver jusqu’à ce jour. Loin des fiacres, des concierges et des huissiers, je puis enfin reprendre ma lyre... Mais quelle corde toucherai-je? quels échos s’éveilleront à ma voix? où me plaira-t-il de chercher un sujet de poème?»
Sylvius sentait croître sa mauvaise humeur.
«Au fond de la mer» dit-il, comme il eût dit: «Au fond de votre poche.»
Parmi des paroles passagères un poète trouve parfois celle qui l’inspirera.--Lautonne réfléchit, puis, tout à coup:
«Au fond de la mer? dit-il. Au fond de la mer! Soit!»
XVII
Lautonne se pencha vers le flot.
Il semblait parler à la mer et la mer semblait lui parler.
«Oui! murmura Lautonne, oui! je te comprends! oui! je sais! Veux-tu de moi? L’ombre éternelle, dis-tu?... Comment! mais c’est la splendeur du Christ en croix que tu me proposes! du Christ éclairant le monde!... oui! oui! j’obéirai!»
Il se dressa soudain et, tendant les bras vers la mer, il dit, d’une voix chaude, lente et qui s’amplifiait:
«Prime limpidité! Vagues d’azur! Flots verts! «Mille scintillements! Sourires entr’ouverts! «Espace dont les eaux sont fraîches et fleuries «Comme sont au printemps les ondes des prairies! «Le poète lauré veut vous chanter encor! «--Secourable déesse! apprends-moi quel trésor, «Quel songe sans clarté, quel regret ou quel rêve «Est caché dans ton sein que le soupir soulève! «--Prunelle d’Aphrodite, inspire-moi! Le vent «De l’Esprit pur m’atteint d’un souffle si fervent «Qu’il va faire éclater mon orageuse lyre! «--Suavité! sois douce à ce pieux délire! «--Faut-il chanter la fleur étrusque du corail? «Les sables? la méduse? et l’algue en éventail?... «Dans le silence bleu que nul écho ne ride, «Où luit cette onde de l’onde: la néréide? «--Je la vois triste, seule, amoureuse... Demain «Sans doute, elle mourra... Je vois trembler sa main. «Elle pleure des pleurs d’argent, son front s’incline... «A quoi songe la nymphe aux yeux d’aigue-marine? «--La nymphe doit songer, en un demi-sommeil, «A l’éclat solennel et pourpre du soleil! «Or, moi, j’entraînerai la flamme sous les ondes, «Plus bas que n’ont touché les rêves ni les sondes. «Poète aventureux, prophète d’une foi «Nouvelle, je suis Prométhée!--Ah! laisse-moi, «Mer! oubliant ces jeux où se plaisent les nues, «Plonger vers l’orient des perles inconnues!»
Et Lautonne tendit ses mains jointes vers le soleil. Un rayon plus doré, plus pur, un rayon plus ensoleillé, vint s’y blottir. Il sembla qu’elles cueillissent du jour... du jour... comment dirais-je?... de l’air lumineux! L’or de midi se posait sur elles. Il les referma.
«Adieu! Clorinde!»
Prompt, Lautonne avait plongé, les pieds d’abord.
Sylvius restait bouche bée; il voyait une tache noire disparaître dans la mer.
«Je joue mon va-tout!» cria-t-il.
Lui aussi cueillit du soleil dans ses adolescentes mains, dit adieu, (de quel regard!) à Clorinde et plongea, sans plus de commentaires.
Sylvius eut bientôt rejoint Lautonne. Ils descendirent, les bras serrés le long du corps, la tête haute... On eût dit que l’eau les appelait, les accueillait, comme, à lèvres décloses, une bouche appelle, accueille une bouche aimée. Ils descendirent et le voile humide obscurcissait leurs yeux. Bientôt, ce fut l’ombre entière. (Regrets d’arbres, de fleurs et de belles colombes aux bois terrestres roucoulant.)
Ils descendirent.
Maintenant leur âme devient vraiment marine, elle oublie les bocages où les brises causent, elle ne trouble plus Lautonne ni Sylvius d’aucun souvenir. D’ailleurs, Lautonne n’a qu’une pensée: garder le soleil dans le coffret de ses doigts.--Ils vivent bien. Ils n’ont plus besoin de respirer; leur cœur bat lentement, mais d’un rhythme sûr. Ils ne songent pas qu’ils pourront mourir. Ils ne sentent rien, sauf sur leur visage, la vive, continuelle, douce caresse de la mer qui glisse devant eux, et, dans eux, et, dans la chevelure ondulante et dressée, le passage furtif d’un poisson. Ils descendent.
«J’emporte aussi la lumière!» se dit Sylvius.
Dans ses oreilles bourdonnantes éclatent déjà de glorieuses cymbales et des trompettes de cortège.--Soudain, une bulle illuminée passe devant ses yeux, et qui monte en tremblant, peu à peu disparue; une autre, une autre, une autre encore, bulles d’or échappées qui vont sans doute s’ouvrir dans l’air supérieur, là-bas, très haut, sous l’azur plein de joie, de mouvements d’air et de mouvements d’ailes.
Mais d’où viennent donc ces bulles?
Sylvius le sut bientôt, car il sentit que ses mains étaient vides.--Imprudent! que ne les tenais-tu mieux fermées!--Il avait perdu sa lumière; elle était semée sur la route et Sylvius comprit tout le poids de sa faute. A chaque bulle regagnant l’air, il pouvait voir, un instant, Lautonne extasié de joie, les yeux demi-clos sur un rêve et merveilleusement vêtu d’algues prises au passage de son corps, qui l’habillaient de vert sombre et de corail et desquelles il semblait éclore comme une rousse fleur.
«Ah! se dit Sylvius, que ne peut-elle me noyer, cette eau profonde!»
Tout à coup, leurs pieds touchèrent le sable.--L’ombre était opaque, mais aussitôt elle se dispersa devant une apparition merveilleuse: Lautonne les mains jointes sous la nuque, violait la nuit en entr’ouvrant ses doigts. Le soleil s’était échappé dans sa vaste chevelure et la chevelure, rayonnante de tous côtés, comme les traits d’un astre d’or, brillait puissamment, lançait de la lumière dans le sombre pays où les deux voyageurs venaient enfin d’atterrir.
Ils voyaient devant eux une colonnade carrée qui formait un grand cloître où des algues poussaient, où nageaient des poissons. Sur les colonnes était bâti un mur pourpre fenestré d’ouvertures nombreuses, et, par les fenêtres, par les arches, par le sommet sans toit, se poursuivaient au sein de l’eau verte, des néréides à double queue, aux cheveux d’azur, aux lèvres mauves, mais belles infiniment. Elles dansaient aussi sur des miroirs de nacre, coiffées d’un coquillage, des fleurs dans les mains, et il en était trois dont la chair était presque noire, qui tournaient autour d’un buisson épineux, reliées l’une à l’autre par des guirlandes violettes. Au-dessus du buisson, nageait sans grande hâte une murène ravie, semblait-il, par ces femmes à la pure double queue. Tout au loin, des forêts de corail restaient figées en gestes roses, d’innombrables poissons dont certains n’étaient qu’une gueule large ouverte et certains un globe arc-en-ciel, passaient avec lenteur en vêtements de cour, et d’invraisemblables végétations, lisses ou tourmentées, couvertes de pustules, pleines de nœuds ou dentelées, ou encore droites et minces comme des cris, peuplaient ce paysage qui fourmillait de bêtes, où d’énormes crustacés tendaient, comme pour une scène d’inquisition, leurs pinces de torture, et que Lautonne éclairait de tous ses cheveux.
Du monticule de sable où ils s’étaient posés les deux voyageurs pouvaient voir cela. Mais, si le corail et les poissons aveugles ne prirent garde à leur apparition, il n’en fut pas de même des néréides. Toutes portèrent les mains à leurs yeux, toutes nagèrent avec rapidité vers Lautonne et l’entourèrent, mille queues dansèrent autour de lui et, maintenant, mille mains se tendaient. Des bouches s’approchèrent, des paupières s’ouvrirent et se fermèrent aussitôt, frappées par l’éblouissement.
Puis, les néréides parlèrent.
Le sens de leurs discours n’était point noté en paroles, mais par une façon de danse, d’agitation, où chaque geste des nageoires, des lèvres et des doigts rectifiait, exprimait mieux l’idée transmise par l’ondulation des hanches et du torse.
Ainsi parlaient les néréides, ainsi parla Lautonne, et, toutes ces paroles dites par des mouvements, Sylvius les entendit bien.
Les néréides disaient leur joie à cause du soleil enfin descendu, elles disaient le nouveau culte instauré, les grandes fêtes qui célébreraient le nouveau Dieu.
«Comme, sur terre, disait Lautonne, Dieu plaça l’être humain...
--Telles, dirent les néréides, nous fûmes jetées au fond des mers.
--Comme, sur terre, disait Lautonne, l’être humain garde le souvenir de l’espace azuré...
--Telles, dirent les néréides, nous languissons et nous mourrons de ne plus voir la lumière du jour.
--Comme un poète, disait Lautonne, monte parfois très haut vers Dieu...
--Telle, dirent les néréides, une de nous monte parfois jusqu’aux flots supérieurs et redescend tout éblouie.
--Comme, disait Lautonne, le poète tâche de montrer à l’aveugle foule l’aspect des splendeurs divines et, bien qu’il ne soit point compris, l’élève un peu vers elles...
--Telles, dirent les néréides, nos sœurs bienheureuses viennent nous dire le vent et les ailes sur la mer.
--Comme, disait Lautonne, nous respectons, quand il est mort, le poète qui nous attira quelque peu vers son rêve...
--Telles, dirent les néréides, quand un noyé descend dans les plis de nos algues, bouche à bouche et toute unie à lui par ses bras enlacés, une de nos sœurs va scruter ses prunelles qui, vivantes, surent contempler le jour.
--Comme, sur terre, disait Lautonne, les sources chantent un chant qui fait rêver de Paradis...
--Telle, dirent les néréides, au sein de notre palais pourpre, une fontaine d’air jaillit, qui nous parle d’azur et que nos aïeules nommèrent la fontaine de l’inutile espoir.
--Comme, disait Lautonne, celui que l’on révère annonça la Nouvelle et, d’une parole inconnue, vint réjouir et sauver le monde...
--Tel, dirent les néréides, tu viens, ô demi-dieu chanteur! apporter le soleil parmi ta chevelure vénérée.
--Et quel est mon rôle dans tout cela?» dit Sylvius.
Nul pli de la mer, nul geste, ne lui répondit.
«Maintenant, dit Lautonne à Sylvius, ménageons ma légende. Bientôt on remarquerait mes jambes torses que les algues couvrent avec soin pour l’instant. Dût-on même faire ici-bas de cette difformité une vertu divine, je préfère à un Messie tordu en forme d’olivier par son sacrifice, un Sauveur plus droit et qu’on ne fit qu’entrevoir. Ménageons, vous dis-je, ménageons nos effets!»
Mais celle qui devait être la reine des néréides, (à en juger par le respect qu’elle inspirait sur son passage, la profusion de bijoux qui paraient son corps, et le diadème de perles posé contre les cheveux de sombre azur et qui grandissait son front blême,) s’approcha de Lautonne par une courbe de salutation.
Elle portait un sceptre à la main droite, une fleur marine à la gauche, sur la gorge une coquille d’un vert de crépuscule finissant et, à la taille, des ciseaux d’or.
Lautonne répondit à l’hommage royal par une noble inclinaison de tête, prit les ciseaux et, les glissant dans son éblouissante toison, coupa toute la chevelure. Comme on porterait une flamme sur un trépied, il la posa entre les mains d’une petite néréide qui le contemplait dévotement.
«Voici la Vérité! dit-il par une flexion lente de son bras.
«Garde bien ce gage. Je te le donne, parce qu’il y avait de la foi dans tes prunelles. Peuple! sois heureux! Je te laisse la Lumière et je rentre dans l’Ombre!»
Il cueillit la fleur entre les doigts de la reine, puis, à Sylvius:
«Vivement! dit-il, cher apôtre, frappons du pied, montons, quittons ces lieux!»
Ils montèrent. Les algues se détachaient des jambes de Lautonne, et Sylvius ne l’en avertit point, car, en baissant la tête, il pouvait voir dans ce pays de lumière qu’il quittait, des bras tendus, des gestes de piété implorante, d’amour et de foi.
«Ah! que parmi ces néréides, il s’en trouve une au moins qui voie les jambes torses, qui s’étonne, qui doute, et propage enfin l’impiété.»
Ils entrèrent dans la nuit, dans la pénombre, dans une aube bleuâtre. Soudain, ce fut l’air libre qui remplit leur poitrine.
L’aventure était close. «L’Opale» se balançait près d’eux. Clorinde leur jeta une corde. Ils montèrent à bord.
XVIII
«Il y avait tellement de soleil, dit Clorinde, que je ne vous voyais ni l’un ni l’autre.»
Elle rit.
«Je vous croyais perdus! Quelle idée, Vincent, de garder tes habits! Oh! oh! oh! tes cheveux! où sont tes cheveux!
--Mes cheveux, dit Lautonne, très chère, tu rêves! Ils furent toujours ainsi: inégaux, je l’avoue, mais courts. Et d’ailleurs que t’importe! S’ils furent coupés, ils repousseront. Tais-toi!»
Clorinde se tut et Sylvius s’en fut embrasser Chrysolet qui chantait une romance en comptant ses petits doigts de pied.
«Nous sommes humides, dit Lautonne, séchons-nous au soleil.»
Ils s’allongèrent sur le pont et Lautonne, la fleur marine aux doigts, murmurait des vers. Il parlait en rêve ou rêvait en paroles, et, de temps en temps, regardait la fleur.
«Cette fleur, dit Sylvius, qu’en ferez-vous?
--Cette fleur? je la garde comme une note, un souvenir cueilli dans l’abîme. Mon poème sera beau, grâce à cette fleur.»
Chrysolet s’était approché.
«Oh! qu’elle est belle! Prêtez-la-moi, Lautonne, que je joue avec elle, que je la montre, que je la vante, que je la prise! Oh! prêtez-la-moi!
--Tiens, dit Lautonne, mais prends-en le plus grand soin. Sa tige est le frêle pivot de mes pensées.»
Chrysolet s’enfuit avec la fleur et Lautonne rappela son rêve. Sylvius regardait Chrysolet. Il bondissait de ci de là, tenant la fleur au coin de sa bouche, puis il la regarda, la retourna, la caressa, la respira, puis, lentement, il se mit à l’effeuiller. Pétale à pétale, la belle fleur de l’onde rejoignit l’onde et Chrysolet chantait de sa petite voix de verre:
«Celui-ci, je le donne au vent!--Celui-ci, à l’instant qui meurt!--J’offre cet autre aux girouettes!--Celui-ci aux remous du fleuve!--Celui-ci à l’ange qui passe!--Cet autre à l’aile du moulin!--Celui-ci à l’enfant qui pleure!--L’avant-dernier aux filles folles,--et le dernier aux souvenirs!»
Il courut vers Lautonne.
«Vous pouvez la reprendre: elle ne m’amuse plus.»
Le front de Lautonne se rembrunit. Il saisit Chrysolet par la taille et le tint tout entier dans son énorme main.
«Chrysolet, si tu n’étais si petit, je te châtierais! Je rêvais d’une ballade ondulante et douce comme un rhythme de flot: _Ballade des plaisirs sous-marins_. Mauvais enfant! tu l’as soufflée de mon esprit en effeuillant une fleur... Pourtant... voyons... ne pourrais-je me la rappeler?... Ne commençait-elle pas ainsi:
«Je sais qu’une nymphe, autrefois, «Divinisait cette fontaine «Et que les faunes, dans ce bois, «Chantant leur amour et sa peine,
«Y respiraient à douce haleine... «Mais qu’importe qu’un vent amer, «Les ait chassés de leur domaine... «Mon âme est au fond de la mer!
«Non! non! cela est mauvais! Tant pis! Si jamais je fais une ballade _au sujet d’une fleur de l’onde_, je pourrai tourner ainsi mon envoi:
«Prince de l’aube et du couchant! «Je crois que mon astre décline... «J’ai perdu l’âme de mon chant: «Une corolle sous-marine.
«Je te pardonne, Chrysolet, va courir! N’y pensons plus et cherchons autre chose.»
De nouveau, il saisit un songe et l’enlaça.
A la poupe, Sylvius séché par le soleil, tenait à Clorinde des propos fort bourgeois, car elle ne l’écoutait plus dès qu’il haussait le ton. Il regarda Lautonne.--On voyait peu à peu la joie revenir à son visage. Ses doigts remuaient, guidés, eût-on dit, par une musique. Une heure s’enfuit à petits pas. Lautonne rêvait toujours et Sylvius s’attristait d’autant.--Soudain, Lautonne poussa un cri:
«Clorinde! Clorinde! viens me donner un baiser! Je suis heureux! Je voudrais être en paix avec tout le monde! Je vois un autre, un nouveau poème, ainsi que l’on voit une personne vivante. En vérité, il respire, il agit... Ce n’est plus une figure de mon imagination, c’est une figure dans l’univers. Bientôt elle se détachera de moi, mais pas avant que je n’aie fini de l’orner, de lui donner du sang aux joues, de la flamme aux prunelles, de la brise aux cheveux!... Clorinde! merci du baiser!»
Chrysolet s’approcha par deux brusques bondissements.
«Oh! que dites-vous? Racontez-moi! Je serai bien sage! Racontez-moi vite! Est-elle jolie, votre petite poésie?»
Lautonne le regarda d’un air ironique.
«Non! elle est belle! Comprends donc, bout d’homme, et vous aussi, Persane! C’est la nature qui renaît au printemps. Tous les poètes ont fait cela. Je ferai mieux. C’est la nature qui frémit aux premières tentatives du soleil; les neiges coulent le long de ses flancs; elle marche sur la terre encore dure, mais où germe déjà une moisson secrète; elle passe, donnant au vent sa toison blonde...
--Blonde! interrompit Chrysolet. Blonde! vous n’y pensez pas! Brune ou châtaine à votre gré, rousse à la rigueur, mais blonde! oh! jamais!»
Un pli de dédain rida la lèvre de Lautonne.
«Mêle-toi de tes affaires, Chrysolet! Elle est blonde.
--Et qu’il serait plus drôle, ajouta Chrysolet de lui donner une monture! Dépeignez-la donc assise à califourchon sur une licorne de neige. Le front de la bête est chargé d’une tige grimpante qui suit la spirale de l’ivoire, et, de temps en temps, la licorne lève la tête pour hennir faiblement quand monte vers elle le parfum des fleurs qui s’ouvrent... Oui... oui... et l’enfant brune, (brune, sans aucun doute), l’enfant brune rit en cadence.»
Lautonne montra un visage courroucé.
«Laisse! Tais-toi! Où en étais-je? Ah! oui! la terre frémit... une harmonie s’en exhale...
--Une harmonie! O Lautonne! Lautonne! C’est une insidieuse senteur qui pare le printemps. La musique appartient à juillet dont les trompettes sonnent, les couleurs à septembre et les formes aux jours froids, mais le parfum seul sied bien au renouveau.»
Lautonne demeura silencieux et sombre, paraissant réfléchir avec affectation. Attiré par ce changement d’humeur, Sylvius se rapprocha.--Tout à coup, Lautonne dit, (sa voix était contrainte, altérée, muée pour ainsi dire):
«Mon cher Sylvius, nous passerons la nuit en mer. J’ai besoin de calme et de silence, même je ne sais ce qui me retient de jeter à l’eau ce petit foutriquet. Deux fois, il m’a troublé l’esprit par des remarques extravagantes et je sens mon poème aux mille facettes se fondre comme en une liqueur dissolutive un cristal trop délicat...
--Mais je ne passerai certes pas la nuit en mer! cria Sylvius. Nous rentrerons sans plus tarder! déjà le soir tombe. Allons! virez de bord!... et puis j’ai froid!»
Lautonne poursuivit:
«L’ombre et le clair de lune reformeront mon rêve. Paix! silence!
--Non pas! non pas! virez de bord à l’instant! Je vous l’ordonne.»
Et Chrysolet à qui la dispute faisait plaisir sans doute, jetait de temps en temps quelques mots:
«La licorne est blanche, bien entendu!... Des fleurs écloses sur le chemin seraient d’un bon effet!... Je vous engage à parfumer aussi la crinière de la bête!...»
Il y eut soudain un hurlement. Lautonne, après avoir repoussé du pied Chrysolet, s’était jeté sur Sylvius. Il l’étreignait de ses longs bras et le corps svelte du jeune homme pliait sous ce geste puissant.--Ce n’était même pas le combat inégal de la force et de la grâce, c’était la violence aux prises avec l’agrément. Déjà Sylvius demandait quartier. Un instant plus tard, il était lié au mât. Sur sa poitrine découverte une corde cruelle marquait des traits de sang.--Clorinde restait impassible, regardant Lautonne comme on regarderait Dieu.
«Pourquoi? Pourquoi... cette... agression? balbutia Sylvius.
--Cette... agression, comme vous dites, répliqua Lautonne, croyez bien qu’elle n’est pas dirigée contre vous; simplement, j’avais des comptes à régler avec cet objet-là...»
Il montra Chrysolet.
«Et je tiens à ce que vous restiez tranquille.»