Pour l'Amour du Laurier: Roman
Part 8
--Ah! pauvre jeune homme! cria Clorinde... Et vos pantoufles!»
XIV
Où donc s’en allait-il? Sylvius eût voulu le savoir. Il partait, oui, sans doute, mais vers quelle terre? Lautonne et Clorinde ne répondaient pas à ses questions. Ils cueillaient des roses dans le bosquet et le petit homme en or, toujours riant, toujours dansant une façon de tango métallique, les regardait faire, joyeusement.
Sylvius patienta. Il tâchait de se figurer par avance les parages qu’il visiterait avec ses compagnons. Se reposerait-il dans une grotte, la nuit prochaine, au flanc d’une ravine, sur les sables d’un désert haut en couleur? Et dans huit jours, où seraient-ils, tous les quatre?
Il voyait assez bien Lautonne au bord d’un récif de corail, chez les anthropophages, Chrysolet dans un écrin de soie, Clorinde sur un lit... mais comment concilier tout cela?
Il tenait à la main son glaive, dont il ne savait que faire et se perdait en une songerie pénible, obscure et compliquée.
* * * * *
Sylvius en était à se rappeler, avec de grands efforts de mémoire, quelques souvenirs géographiques utiles au voyageur...
«Les Deux-Sèvres: chef-lieu Niort; sous-préfectures: Bressuire, Parthenay...»
... Quand il entendit un grand bruit au fond de la cheminée dont Lautonne venait de relever la trappe, et, soudain, écrasant les fleurs, écartant les branches, cornant, ronflant, bavant, fumant des naseaux, tumultueux, horrible, couvert d’écailles, un immense dragon vert sortit de l’âtre son chef squameux.
Sylvius fit un écart du côté de la porte.
Alors, d’une voix de violoncelle, profonde et douce tout à la fois, le dragon dit:
«Ne nous quittez pas, jeune homme! Je suis d’humeur accommodante.»
Et il acheva de tirer ses pattes et sa queue du tuyau qu’elles ramonaient.
«Voilà! je me sens plus à mon aise!... Et qu’y a-t-il pour votre service, mon cher Lautonne?»
Il ouvrait une gueule merveilleusement armée en roulant de droite et de gauche ses yeux pervenche.
Lautonne vint à lui, le caressa et dit:
«Blaise! je veux voyager! mes sujets d’inspiration ne sont point sans reproches; leur vertu décline. Transporte-nous, Clorinde, ma muse, Sylvius Persane, mon ami, le jeune Chrysolet et moi, vers quelque mer très parfumée et sous un ciel très bleu. Laisse-moi épousseter de ton flanc droit ces quelques taches de suie,--prends ces roses dans ta gueule, et partons.»
Aussitôt, Clorinde s’assit de côté sur l’encolure de la bête, Lautonne, enfourché derrière elle, lui soutint la taille, et Sylvius, son sabre à la main, portant Chrysolet dans sa poche, choisit comme selle le milieu de la vaste échine.
«Blaise! nous sommes prêts!» cria Clorinde.
Il y eut un ébranlement de chair, un sourd reniflement et Blaise, descendant l’escalier avec sa quadruple charge, fut bientôt dans la rue.
C’était midi.--Omnibus, fiacres, passants, se bousculaient comme à l’ordinaire et le dragon, inaperçu, se faufila dans cette multitude. D’abord, son allure fut un galop rassemblé, puis, ayant atteint la barrière de Montrouge, il passa brusquement à un amble vertigineux. Sylvius sentait le vent lui cingler la face. Il n’eût jamais pensé que ce gros corps de lézard pût fournir une course pareille. Sans réactions, sans secousses, oscillant légèrement et tiquant à l’ours par larges embardées de son cou, le monstre filait d’un train si rapide que le paysage se déroulait comme une toile.
Sylvius ne ressentait aucune crainte, aucun malaise. Il était solidement assis, se sentait sûr de lui-même, et, pour singulière que fût cette façon de quitter Paris, il ne perdit pas de temps à s’en étonner.
Le dragon était de l’espèce légendaire, sans ailes, mais monstrueux à souhait. Ses pattes griffues et la queue, qu’il recourbait en l’air pour assurer son équilibre, paraissaient lourdes. Son cou naissait goîtreux, puis s’effilait, tendu sous une peau flasque. Il portait basse et balançait de droite et de gauche sa petite tête qu’il avait triangulaire et dont les yeux, myopes et bleus, donnaient une impression de bonté charmante. Sa gueule, fermée sur le bouquet de roses laissait pendre à la commissure une souple et mince langue qui semblait toujours tordue pour caresser. Enfin, sur le sommet du front, brillait une légère couronne d’or, seule parure de cet animal. Seule parure, non pas! car sa peau en était une, qui étincelait au soleil, toute imbriquée de merveilleuses écailles dont la couleur allait s’éclaircissant du vert olive au céladon.
Blaise était ainsi.
* * * * *
Vers le soir, Lautonne, par un sifflet vigoureux commanda la halte. Sylvius avait grand faim et Chrysolet, par des cris et des trémoussements, déplorait la longueur de l’étape. Ils mirent enfin pied à terre, quand le dragon s’arrêta dans l’ombre d’un petit bois, non loin d’une bourgade dont le clocher se dessinait sur le rouge du crépuscule. Blaise se coucha sous un arbre et les quatre voyageurs allèrent dîner à l’auberge. Clorinde, Lautonne et Sylvius mangèrent de bon appétit et Chrysolet recevait de temps en temps une miette qu’il croquait avec délices. Lorsqu’ils eurent fini, Sylvius paya la note et ils sortirent dans la nuit pour aller retrouver leur coursier.
Blaise, couché près d’un saule, tondait l’herbe en agitant son long cou. Une lune incomplète se levait, jonchant les belles écailles d’un semis d’émeraudes. Clorinde et Lautonne s’en furent dans un bosquet voisin et Sylvius, les ayant suivis, revint bientôt sur ses pas, écœuré du froissement de lèvres qui faisait vivre l’ombre où se cachaient les deux amants. Il s’étendit entre les pattes du dragon, Chrysolet se blottit dans l’herbe et, tandis que Blaise, avec sa mince langue, léchait affectueusement le petit homme en or, Sylvius se disposa à sommeiller.
«Appuyez-vous à mon ventre, dit la grande bête. Mes écailles y sont douces et ne vous meurtriront pas la joue. D’ailleurs, pour vous assoupir, je vous chanterai volontiers quelque berceuse.»
Mais cette voix sympathique donnait envie à Sylvius de veiller en causant.
«Blaise! puisque tel est votre nom, nous n’avons pas encore échangé deux paroles et je voudrais pourtant vous remercier de nous avoir menés d’un train si rapide et si doux.
--Il n’y a vraiment pas de quoi! dit Blaise modestement. Ah! Monsieur! quelle nuit d’élégie! quelle nuit! Causons un peu, si vous le voulez, mais de sujets qui ne me soient point personnels. Je souffre trop à parler de moi-même!
--Cependant, dit Sylvius, votre existence dut être toute nourrie de merveilles! Pourquoi les tenir secrètes?»
Le dragon eut des sanglots dans la voix.
«Ah! Taisez-vous! la vie d’un dragon ne compte que de tristes jours! Songez à l’étendue de mon infortune! Quelles délices je trouverais à vivre simplement, auprès de ma mère, dans ce farouche repli des monts Caucase où elle demeure, la chère vieille! Or, je suis forcé de courir les routes comme une bête de somme. Parfois on m’oblige à garder un trésor, une princesse nue et pleine de grâce, un arbre dont les fruits ont quelque vertu précieuse. Voilà le plus clair de mon plaisir ici-bas: je regarde les beaux écus, l’aimable vierge, les branches lourdes... et le temps passe. Douces heures où j’avais avec Andromède sur son rocher, en Ethiopie, de si délicats entretiens! Dans ce rôle de consignataire, je vois peu de monde, car mon aspect, que d’aucuns tiennent pour effrayant, éloigne les promeneurs. Au surplus, n’allez pas croire que j’inquiéterais jamais un passant curieux de l’or, de la chair ou des fruits qui me sont confiés! Dieu garde! Je tiens à vivre en paix avec tout le monde! Mais, un jour, ma quiétude est troublée par l’arrivée d’un jeune homme, toujours le même, bien qu’il change de costume et de physionomie. A distance, je le reconnais et sais à quoi m’en tenir. C’est le héros! Il est brun ou blond, il a le plus souvent une voix de ténor, il est jeune et joli, d’ailleurs, pas du tout dans votre genre, M. Persane. Il s’avance vers moi, fait quelques gestes comminatoires et récite son petit couplet de provocation. Moi qui ne ferais qu’une bouchée de ce bachelier ridicule, me voilà bien forcé de lui offrir le flanc. Il croit me transpercer, (une piqûre d’épingle!), dérobe, enlève ou cueille l’objet de ma surveillance, et s’en va, plein d’avantage. C’est ce que l’on nomme une action d’éclat... j’entends, de la part du héros. Que voulez-vous! jamais je n’aurai assez de cœur et d’estomac pour manger quelqu’un! J’aime mieux passer pour vaincu et donner de la gloire à des jeunes gens que plus tard un poète célébrera en alexandrins sonores. Judicieux, en vérité, le lecteur qui tient ces récits-là pour des légendes!... Oui, monsieur, mon sort est de garder les jeunes vierges que l’on séduit, les trésors que l’on dérobe, les pommes que l’on mange, et de cette dure infortune je passe plus d’un trait.
«Une fée, un homme de lettres, un magicien veut-il voir du pays sans bourse délier?...
«Ici! Blaise!»
«Un prophète veut-il frapper l’imagination de ses ouailles?...
«Blaise! j’ai besoin de toi!»
«Si, du moins, l’on pensait à me savoir gré de mon dévouement! mais, tout au contraire, on me bafoue. En somme, ayant, moi aussi, ma petite vanité, je trouve intolérable d’être dépeint sous un aspect grotesque dans vingt tableaux célèbres et de servir de larmier aux toits des cathédrales. C’est la monnaie de ma disgrâce! Viendra-t-il jamais le poète qui rhythmera une histoire authentique et justicière où les faits seront repris, honnêtement, à mon point de vue?»
Et Blaise, pour laisser choir une larme de façon plus discrète, caressa de sa langue Chrysolet endormi.
Sylvius rêvait aux paroles du dragon. Si la bête disait vrai, pourquoi chercher la gloire avec tant de sollicitude? Que sert de boire à une coupe que l’on sait vide ou ne contenant qu’un breuvage amer. Aux lamentations de Blaise il répondit du mieux qu’il put.
«Votre histoire est fort triste, et pourtant ne croyez pas être seul à voir vos heures se perdre inutilement. Moi-même...»
Mais Sylvius se disait que Blaise était peut-être une de ces âmes infortunées à qui rien ne réussit, et, regardant son sabre, il espérait encore voir ce glaive pourfendre glorieusement... Sinon, quel était le rôle de Chrysolet? Une muse ne doit-elle pas inspirer de belles actions?
«J’aime les jeunes gens de votre espèce, poursuivit le dragon. Vous n’êtes pas assez naïf pour défier un monstre qui, la plupart du temps, ne vous veut que du bien! Vous regardez passer les rêves en homme de goût et ne tentez pas de les contraindre. Par exemple, cette arme que vous tenez à la main ne servira jamais, je pense, qu’à refléter dans son acier un astre ou de beaux yeux. Lautonne, s’il l’empoignait, l’assénerait aussitôt sur un mirage pour s’en rendre maître et s’en nourrir. Monsieur Persane, vous me plaisez!»
Sylvius eut un accès de franchise.
«Non, mon ami! je rêve aussi de gloire à mes heures et, souvent, j’envie Vincent Lautonne. Ecoutez-le dans ce bosquet où il s’est retiré avec Clorinde!»
Du bosquet nuptial montait un bruit de baisers et comme un murmure de beaux vers.
«Prêtez l’oreille à cette harmonie ardente! Oui, sans doute, je vois mon rêve mieux que Lautonne, mais, seul, Lautonne le possède; or, on se lasse de contempler les papillons voltigeant sur la prairie, un jour vient où l’on veut les prendre, au risque de ternir leurs ailes!
--Hélas! dit le dragon c’est priser un camélia cueilli plus qu’une rose à la branche! Vous aspirez à un baiser de femme? Vous enviez ce chant d’amour!... Levez les yeux!»
XV
Sylvius obéit. Près de lui, le saule balançait toujours ses branches pleurantes. Pourtant il n’y avait plus la moindre brise, et, de même qu’à travers les eaux profondes du sommeil s’élèvent de vagues visions, il lui sembla que, peu à peu, une forme humaine transparaissait dans l’écorce de l’arbre.
C’était un corps de femme. Bientôt il se précisa: un torse, légèrement penché à gauche, des bras minces, un cou marqué de veines bleues, une face encore confuse... et, comme pour dire à Sylvius qu’elle était bien vivante, l’hamadryade cueillit, de ses doigts verdâtres, trois feuilles sur son épaule, les fit tournoyer en l’air, (une brise les eût apportées de même), et les posa dans la main du jeune homme.
Il recula de quelques pas.
Un froissement de branches... La nymphe avait paru tout entière, sombre, belle et lui tendant ses verdures.
Sylvius regarda de droite et de gauche comme s’il avait peur d’être surpris. Le dragon semblait dormir; sans doute, Lautonne et Clorinde en faisaient autant, car rien ne troublait plus la paix de la nuit. Sylvius revint à pas silencieux vers le saule vivant. Un rameau lui prit la tête et l’attira; un autre rameau lui caressait la joue de son extrême bouquet de feuilles.
Emu par ce trouble qui surprend dans les temples et les forêts, il s’assit au pied de l’arbre.
L’idylle dura jusqu’au matin.
D’abord l’hamadryade frémit sous son écorce, puis, entr’ouvrant ses vertes lèvres, elle se mit à chanter, tandis qu’avec un peigne d’or elle peignait sa chevelure. Sylvius n’entendait point de paroles, mais les pathétiques accents qui se répandaient dans la nuit avaient l’éloquence et le ton séducteur des meilleurs discours qu’il pût concevoir. Une forêt ne parle pas avec des mots, quand l’ouragan la déchire, et pourtant on comprend sa plainte.
L’hamadryade parle ainsi.
Elle raconte sa vie de nymphe solitaire parmi des arbres sourds, les longues heures de son enfance où toute brise était meurtrière, l’espoir souvent déçu que donnent les bourgeons et le poids allégé des branches qui se sèchent. Elle est la dernière hamadryade du pays et ne se connaît point de sœur, aussi loin que le vent peut porter sa voix. Jadis, au temps ancien, chaque saule enserrait une nymphe, comme les ormes et les chênes aussi, mais l’une après l’autre est morte, celle-ci foudroyée, celle-là surprise par l’hiver, tandis que plus d’une a saigné sous la hache du bûcheron. Elle dit la fiévreuse activité des sous-bois, les mille murmures que personne n’écoute et les chansons dédaignées. L’homme est plus indifférent que les ruisseaux, les fleurs et les pierres, car les ruisseaux chantent, les fleurs sourient à l’aurore et l’on ne sait à quoi songent les pierres sous leurs voiles de mousse, mais la froide frivolité de l’homme se lit dans ses yeux.
L’hamadryade vit solitaire et n’a d’autre divertissement que de peigner sa chevelure avec un peigne d’or.
Elle a vu tant de printemps s’enfuir en battant l’air de leurs ailes parfumées, tant d’étés se gonfler de soleil, tant d’automnes se parer d’or, tant d’hivers pleurer leurs neiges!...
Elle dit le vol des saisons, le cours de la lune, barque peinte glissant dans une écume d’étoiles, et celui de Phébus glorieux... Elle dit les oiseaux du jour, et les oiseaux de nuit, craintifs et veloutés... Elle dit les baisers de l’aube, les jeux de la pénombre, les arbres ridés qui craquent de vieillesse, les mousses, le gui, les insectes rôdeurs et les feuilles tournoyantes.
Eaux qui tombez du ciel! qui montez de la terre! qui serpentez dans l’herbe! elle dit vos prestiges: ceux des lourds orages qui la fouettaient de leurs rafales et les pluies au frais ruissellement...
Elle dit...
Sa voix persuasive se répand comme un parfum ou comme une buée.
Sylvius ne soufflait mot, Sylvius écoutait, Sylvius tremblait d’émotion... Alors l’hamadryade baissa vers lui ses longues branches, et, l’étreignant de verdure, l’absorba dans son ombre.
Sylvius vibrait d’un délicieux effroi:
«Je vais atteindre à l’extase!»
* * * * *
Ils s’unirent bouche à bouche. Un nid gazouillait quelque part près de leurs têtes. Sylvius, appuyé contre l’épaule de la nymphe, étendait son corps sur un des longs bras dont l’écorce amollie avait des souplesses merveilleuses. Il sentait l’hamadryade vivre et le cœur végétal, par de sourds battements, refouler vers la pointe de ses branches son sang décoloré.
«Je vais atteindre à l’extase! se disait-il, vibrant d’une crainte délicieuse. Je vais atteindre à l’extase!»
Il n’était attentif qu’à lui-même, et, parcouru par les premiers frissons d’un plaisir qui déjà lui rendait la peau rugueuse, il se sentait près de cueillir un laurier inattendu. Mais, à l’instant même où, si parfaitement, le jeune homme et l’arbre se mêlaient, à l’instant où Sylvius, entouré de bras et de branches, ravi de chants et de baisers, frôlé de feuilles et de caresses, heurtait sa poitrine à la poitrine de la nymphe, il se détacha un peu de cette étreinte, puis resta immobile et attentif.
Un couple de promeneurs venait de s’asseoir au pied du saule. Sylvius les voyait déjà enlacés et se murmurant des paroles sur les lèvres. Flasque, informe, répandue, la femme était une prostituée de garnison, l’amant, un jeune soldat.--Sylvius l’entendit parler. La voix montait entre les bras du saule, non comme une voix humaine, mais telle que s’exhalait la voix de l’hamadryade, indistincte, sans vocables, vraie voix de l’esprit, et le jeune soldat, secoué par le rut de la mégère qu’il tenait sous lui, semblait dire... disait assurément:
«La nuit n’était pas plus belle quand Ferida m’embrassait les yeux de ses petites lèvres dures... la lune n’était pas plus blanche! Les arbres n’étaient pas plus verts quand elle venait à moi, un bracelet de cuivre cerclant son pied et joyeuse à cause de ses douze ans et de son amour... Les mousses n’étaient pas plus molles!
«J’allais la rejoindre, quand les camarades dormaient, au bas de la côte de Tlemcen. Elle m’attendait sur le bord de la route... Ensemble nous entrions dans le bois... Elle était si nue sous le chiffon bleu qui ne pouvait à la fois cacher ses hanches et sa poitrine... Elle n’avait pas encore de seins et riait toujours! On entendait dans le bois des bruits mystérieux comme ceux des histoires que l’on raconte à la veillée... Ferida s’éloignait un peu, me regardait, la tête sur l’épaule, puis elle courait à moi, soulevait sa jupe, en voilait son visage et collait le long de mon corps son petit corps excité... Ses cheveux étaient chargés de narcisses, elle avait le goût d’une grenade mûre...
Et maintenant il faut aimer cette outre de chair parce que j’ai quitté Ferida, et les minarets, et les fruits qui fondaient dans la bouche... Pourtant la nuit était pareille, alors, et comme aujourd’hui, les étoiles jonchaient le ciel, plus nombreuses que les grains sur l’aire!... Comme aujourd’hui!... comme aujourd’hui!...»
La fille prononçait des mots gras et tendres. Le soldat se délivra d’un soupir.
«Voilà ce qui m’attend! pensait Sylvius. Demain, dans un an, toujours, je regretterai le baiser de la nymphe. Pour moi, tout plaisir est perdu à cause de ma joie présente.»
Mais cette joie, il la regrettait si vivement par avance qu’il oubliait de la boire.
Le couple parti, Sylvius songeait encore à sa déception future. L’hamadryade relâchait son étreinte et restait muette. Alors seulement, le jeune homme comprit sa faute. En songeant qu’une rose se flétrirait, plus tard, il avait laissé se flétrir une rose.
«Persane! Ohé! Persane! que faites-vous là-haut? Quelle idée d’aller dormir dans un arbre! On est si bien sur l’herbe! Cette nuit, Clorinde m’a récréé de façon inoubliable!»
Hélas! l’hamadryade pâlissait sous l’écorce et déjà l’aubier de chair avait disparu.
«Maître! venez vite! on vous attend!
--Oui! Je viens!» dit Sylvius.
Il sauta à terre. Le dragon paissait l’herbe à grands coups de langue. Clorinde se lavait les joues dans un ruisseau. Lautonne, pour se réchauffer, agitait son corps ridicule et Chrysolet sifflait comme un pinson.
«Allez manger, dit le dragon, vous trouverez du pain et du lait dans une ferme au bord de la route. Je vous attendrai là.
«Eh bien! jeune homme, murmura-t-il, en se tournant vers Sylvius, êtes-vous satisfait?»
Blaise avait un sourire d’entremetteur matrimonial. Sylvius haussa les épaules.
«Non! et puis, à quoi bon avoir été heureux, puisqu’il faut s’en aller?
--Aussi, vous en demandez trop, cher ami! Retenez bien le beau souvenir et adoucissez votre départ en songeant à Bérénice laissée!»
Sylvius se tourna vers le saule. Il lui sembla y voir deux grands yeux tristes qui le regardaient.
Il s’éloigna, l’âme lourde.
XVI
Ce fut de nouveau une course effrénée. Collines et bois, rivières et carrefours, villages, canaux, bourgades, tout cela passait sans qu’on le vît beaucoup. De temps en temps, on faisait halte à une auberge pour manger ou boire. Parfois, Blaise s’arrêtait, lapait un peu d’eau dans une source, broutait quelques feuilles à un arbrisseau...
«Je suis repu!» disait-il, ourlant ses lèvres avec sa langue...
Et l’on repartait à une allure d’orage. Nul ne prenait garde au dragon, et, tant qu’ils ne le quittaient pas, ses cavaliers restaient sous une éclipse. Parfois un chien, reniflant la grande bête et son fardeau, grognait à dents découvertes, mais l’homme ne partageait point cet effroi et, sans doute, quand, au passage de Blaise, il sentait du vent sur sa joue, croyait-il à quelque brise égarée.
Si Clorinde et Lautonne paraissaient prendre plaisir à cette course invisible, Sylvius, pour sa part, était d’assez méchante humeur. Il songeait à l’hamadryade et ne concevait pas qu’il l’eût quittée, alors qu’elle avait mis tant de bonne volonté, voire d’empressement, à lui tendre ses lèvres, et, pour achever son affliction, il ne pouvait que se plaindre de Chrysolet.
Ce petit être, délicieux, au demeurant, par ses façons vives et saugrenues, devenait insupportable. Il plaisait fort à Sylvius et ne laissait point de lui être à charge. Entreprenant dix sujets de causerie et n’en achevant aucun, regardant ceci quand son maître considérait cela, parlant comme tourne un moulin, se trémoussant, sautant, esquissant des gigues sans répit, Chrysolet se montrait compagnon difficile.
En route, Sylvius, ébloui par les éclats du soleil sur la peau de Blaise, par la splendeur du décor, et, quoi qu’il en eût, par ces émotions nouvelles, n’y pensait guère, mais, durant les heures de repos, l’incessante chanson, les questions tracassières qui n’attendaient pas de réponse et les mille et un propos du petit être le bourrelaient. Aussi finit-il par reléguer sa muse au fond d’une poche avec son mouchoir dessus. Alors le petit homme se tint tranquille, un temps.
Cette nuit-là, ils dormirent encore sous les étoiles. Sylvius était blotti contre le dragon qui, se disant recru, ne voulait point causer. Rien n’arriva qui fût remarquable, rien, non plus, le jour suivant ni le surlendemain, et ce voyage, commencé d’une façon que l’on peut dire surprenante, finissait en manière fort triviale d’excursion à prix réduit. Sylvius avait bâillé plus d’une fois, Blaise devenait triste, Chrysolet lui-même tempérait sa fièvre et gesticulait moins. Seuls, Clorinde et Lautonne, d’ailleurs muets comme deux mimes, semblaient heureux.
* * * * *
Or, un matin, on découvrit la mer. Brusquement elle se révéla aux yeux de Sylvius, derrière un bouquet de pins.
«Oh! regardez! la mer! la Méditerranée!»
Chrysolet sortit sa tête pour voir ce spectacle nouveau.
La mer!--elle étincelait immensément, calme, joyeuse, souriante... la mer, enfin!
Ils sautèrent tous quatre sur le sable.
«Nous y voilà!» murmura Blaise.
Et Lautonne ne disait mot, mais contemplait ce saphir démesuré comme il eût contemplé une femme.
On était près d’un port artificiel qui dépendait sans doute d’une propriété des environs, car il s’y balançait un petit yacht désarmé, dressant son mât nu près d’une cabane en planches. Cela faisait tout un joli sujet de paysage, avec des rochers verts, des rochers bleus, des rochers noirs et quelques pins.
Déjà Lautonne et Clorinde se caressaient quand Blaise les appela.
«Venez par ici, je vous prie, j’aurais un mot à vous dire en particulier.»
Il murmura des phrases sourdes, puis, comme Vincent et la muse se récriaient, il éleva la voix: