Pour l'Amour du Laurier: Roman
Part 7
Or, Sylvius atteignit la rue, et ayant atteint la rue, il se retourna et cracha sur le seuil qu’il venait de quitter. Mais, par cette marque de dégoût qui lui semblait vive et injurieuse, extrêmement, il ne soulagea ni son cœur, très marri par l’aventure dont il sortait à peine, ni ses sens, tout à fait émus par la dernière apparence de Clorinde, et, tout aussitôt, s’étant rendu compte que son amour pour la muse de Lautonne ne paraissait guère décroître et que les stratagèmes qu’il inventait pour la voir encore étaient de mauvais aloi, il se résolut à mettre de côté son orgueil et à suivre le conseil qu’on lui avait donné. Il chercherait donc une muse, une muse à sa taille. Elle serait noble, grande, blonde, souriante comme l’aurore sur les flots et douce comme un crépuscule sylvestre.
Cela posé, il fallait la découvrir.
D’abord il héla un fiacre et alla déjeuner au restaurant: il était déjà trois heures de l’après-midi. Son repas terminé, il se mit en route et parcourut le jardin des Tuileries peuplé de cerceaux, de balles, et, sur le bassin, de petits bateaux. Des enfants stupéfaits entouraient un vieillard qui faisait faire le mort à son chien et le ranimait en prononçant le nom d’un homme politique à la mode. Les autres noms laissaient la bête insensible. Ce fut pour Sylvius une révélation.
«Ce vieillard est admiré parce qu’il commande à son chien! que dirait-on de moi qui commande aux fées? Quoi? Tout s’éveille sous mon regard et je me plains! Les choses les plus défuntes renaissent! l’univers me révèle ses visions les plus rares! la nuit m’a donné une vieille sorcière! les bêtes m’ont parlé! le Panthéon s’est empli pour moi de divinités avec qui j’eus un entretien!... j’ai chevauché Pégase!... Lautonne, le pauvre garçon, ne connaît pas les aspects de sa propre fortune, moi, je vois même ceux de la fortune d’autrui! Aujourd’hui, je cherche une muse, rien de plus simple à trouver. Je vais m’avancer vers quelque beau tableau, et, sur mon ordre, le sujet s’animera et descendra de son cadre.--Une muse!... choisissons-la très belle et passant Clorinde en perfections: ainsi, Clorinde, dépitée, ne résistera plus à mes entreprises.»
Et Sylvius entra au Louvre en réfléchissant à la forme qu’il allait donner à son _Lève-toi et marche!_--Il traversait les salles à grands pas, car il lui semblait que toutes ces faces peintes le regardaient du coin de l’œil. Pourtant il s’habitua peu à peu à cet espionnage et ralentit. Maintenant il s’arrêtait parfois, détaillant le mérite de telle ou de telle figure et la dévisageant sans vergogne. Il élut enfin l’Antiope du Corrège.
Lorsque des Anglaises en troupeau qui s’extasiaient de façon dissonnante se furent un peu éloignées, il s’approcha de la toile et, se haussant sur les pointes, comme le fait un enfant pour atteindre un fruit, prononça d’une voix claire, mais point trop forte afin qu’il n’y eût point de scandale, ces simples paroles:
«Réveille-toi! descends du cadre où tu es depuis si longtemps retenue et suis ton maître!»
Puis, il attendit les effets de cette formule coercitive; mais Antiope n’y prêta nulle attention; il se peut même qu’elle ne l’eût pas entendue. Elle resta immobile, elle ne descendit pas du cadre et ne suivit pas celui qui se disait son maître.--Il n’en fut pas autrement quand le jeune homme, se tournant vers la Joconde, l’eut interpellée. La Joconde se contenta de sourire comme elle sourit à chacun, sans plus. Et toutes les femmes, les nymphes et les déesses que Sylvius aborda par des sommations lui répondirent ainsi, sans répondre. Même leur éternelle pose ne fut pas troublée quand il changea ses ordres en prières et finit par implorer.
«Cœurs durs!» murmura-t-il.
Sa puissance était donc moins grande que sa présomption?... Il voulut croire, afin de se ménager, qu’il était, ce jour-là, trop ému pour commander sur un ton efficace.
«Bonjour, Persane!
--Ah! bonjour.
--Que devenez-vous? On ne vous voit plus!»
C’était un jeune peintre dont Sylvius avait, l’année d’avant, beaucoup hanté l’atelier où de délicats paysages montraient, sur des prairies vert sombre et bleues, le ruissellement du clair de lune, la fuite du crépuscule ou les nymphes dansantes.
«Je vais probablement partir en voyage, dit Sylvius d’un air important.
--Amusez-vous bien! Vous venez sans doute prendre ici votre viatique!... Dites-moi, fit le jeune homme en amenant Persane devant le Corrège, figurez-vous un peu l’allure qu’aurait ce tableau, si la femme était posée en sens inverse. Hein? quel contraste!»
Il considéra longuement le ton de la chair, et souriant à Antiope:
«Allons! montre un peu tes fesses!»
Sans attendre davantage, Antiope ouvrit les yeux et se retourna. Puis, elle reprit sa pose immortelle.
«Oui, je vois assez bien l’effet. Au revoir, Persane! Venez sans faute à l’atelier, dès votre retour.»
Il partit.
«Retournez-vous, Madame!» cria Sylvius à la fille du roi de Thèbes.
Mais la fille du roi de Thèbes ne broncha même pas.
«Ah! le vilain petit rapin!»
Au même instant, un gardien étant venu le prier, sans courtoisie, de ne plus parler aux tableaux, Sylvius rougit et quitta le musée.
* * * * *
Le soir était venu; il dîna, la bouche sèche, l’âme troublée. Vers dix heures, il se rendit dans un café-concert qu’il fréquentait communément. Le spectacle était comme à l’ordinaire. Une aimable enfant agita ses jupes sans grâce ni pudeur et poussa des cris pointus. Un soldat vint conter une histoire gaie. Il ne savait que faire de ses mains gantées et semblait, en marchant, participer à une course de sacs. Plus tard, une vieille dame vanta le retour des hirondelles. Six acrobates gras se tordirent diversement, enfin, il y eut un ballet où d’innombrables filles balancèrent leurs jambes, suivant les indications des clarinettes. Et ce fut tout. Chacun riait.
Dans un coin de la scène, Sylvius crut voir une danseuse dont le visage était agréable. Il l’attendit à la sortie et l’accosta.
Une heure après, tandis qu’elle soupait assez voracement, il se disait qu’à tout prendre elle n’était rien moins que laide, mais que, d’autre part, le temps pressait.--Voulait-elle l’accompagner en voyage.--Non: son engagement, le dédit, un vieil ami, sa mère... Non, elle ne voulait pas. Il lui mit dans la main un peu d’or, comme dans les romans et, poursuivi d’injures il s’en alla.
Alors, il courut dans tous les restaurants de nuit, en quête d’une muse...
«Qui veut me suivre?»
Certaines voulaient bien, mais Sylvius frémissait en les regardant. La plupart refusaient: Carmen craignait la mer, Sylvia était malade, Lydie lasse, Jeanne indisposée. Un long voyage répugnait à Elvire, effrayait Isabelle, sans pour cela plaire à Juliette,--et Lola n’avait pas de robes.
Sous la pluie des notes de l’orchestre tzigane, Sylvius s’enfuit au grand galop, sauta dans un fiacre, le quitta sans raison, en prit un autre, alla n’importe où et se trouva enfin sur les bords de la Seine.--Il descendit sur les quais, les longea, regardant l’eau couler mortellement et s’assit sous un pont, loin de la lune qui le regardait.
«Ah! que je suis malheureux! que je suis donc malheureux!»
Mais une vieille voix interrompit sa plainte.
«Qu’avez-vous, mon bon monsieur?»
Il crut que la marchande d’amours lui était rendue... Hélas! ce n’était qu’une mendiante accroupie près d’un chat noir, et qui s’était réfugiée là pour dormir. Elle était fort défaite, fort déguenillée et sa misère n’était même pas pittoresque.
«Laissez-moi!
--Ah! mon bon monsieur! j’ai eu bien des revers! mon mari, mort au Tonkin, ma...
--Lautonne disait: «Une muse qui soit l’expression de vous-même.» Où la chercher? où la trouver?
--Ma fille débauchée, mon fils...
--Laissez-moi donc tranquille!... Ah! je ne puis vivre sans Clorinde!»
Clorinde!... Sylvius la voyait nue.
«Je n’ai pas mangé depuis trois jours, mon bon monsieur! Ah! j’ai eu bien des revers! mon mari mort au Tonkin! ma...»
Sylvius lui jeta quelques sous et, brusquement, se tournant vers elle, il cria d’un air furieux:
«Où est ma muse? dites-moi! où est ma muse?»
La vieille fut debout d’un bond, saisit le chat noir d’une main, de l’autre, ce qui lui restait de jupes:
«Je ne vous ai rien pris, monsieur! je suis honnête! Ah! mon Dieu! il est fou!...»
Et s’enfuit, haletante d’effroi.
* * * * *
Sylvius rentra chez lui et s’endormit en pleurant, mais, comme un chemineau, la poche vide et la faim au ventre, rêve parfois de fruits d’or et de nourritures délicieuses, Sylvius songea plus d’un beau songe où des muses nonpareilles le nommaient leur lion et le couronnaient de lauriers jusqu’à l’instant où, sur un nuage rose et doux, il connut le baiser de Clorinde, inexprimable!
Le soleil, filtrant dans la chambre, leva ses paupières et une détresse d’enfant le fit aussitôt soupirer.--Cruel supplice, que de revivre chaque matin les douleurs de la veille!--Un chagrin que le soir endort se ravive avec l’aube et jamais la nuit n’a séché une larme.--D’ailleurs, Persane sentait son énergie abattue, et c’était là un surcroît de peine.
Il se leva, se vêtit, déjeuna, sans plaisir, d’un thé qui lui parut fade, et, délaissant sa vaine recherche, s’en fut vers le Bois.
C’était un matin d’orage au ciel vivement contrasté. De grosses nuées noires se poursuivaient sur fond bleu avec des airs de Walkyries. Le Bois avait à chaque instant une expression nouvelle, triste sous l’ombre, heureuse dans le jour, et Sylvius ressentait ces influences. Si navré qu’on soit, peut-on s’empêcher de sourire, quand le soleil chante?
Sylvius, parcourant une allée déserte, s’efforçait à goûter les charmes de la lumière et des verdures. Le soleil se couvrit, et, les coins de la bouche tirés, Sylvius songea que rien ne valait, en somme, le jardin des mille délices où reposait Clorinde.
«Comment vais-je vivre maintenant, si Lautonne part ou me ferme sa porte?»
Songeant ainsi de façon trouble et diverse, il atteignit une prairie environnée de bocages, lieu fort propre à s’y reposer et dans l’herbe duquel il s’assit.--Pour se distraire, il prêta l’oreille aux murmures qui l’entouraient. Dans la prairie voisine on percevait le bruit long d’une faulx passant à toute volée et celui, aigre et net, d’une autre faulx que l’on aiguisait. Il y avait aussi le galop d’un cheval, de plus en plus distinct et qui bientôt décrut et disparut... et tant d’autres bruits encore. Sylvius se rappela le soir où pareillement, il écoutait à sa fenêtre les bruits de la ville, mais ce soir-là, une vieille avait bondi dans sa chambre!...
Sylvius revint à son tourment.
«Une muse qui soit l’expression de vous-même!»
«Que voulait dire Lautonne par ces mots? Sans doute un être tout formé de ma vertu dominante, mon essence, le principe de Sylvius Persane! Il existe, peut-être, quelque part,--mais où?»
Au même instant, une nuée, plus lourde et plus noire que les autres, aveugla le soleil. La prairie passa du vert mêlé de fauve au gris sombre, et, tout à coup, par un trou du nuage, un long rayon descendit du ciel et frappa le sol devant Sylvius.
Le rayon faisait dans l’herbe comme une source d’or. Emerveillé, Sylvius se pencha sur elle. La source bouillonnait, éblouissante et jaune...
«Quelle joie pour un alchimiste! Je vais me croire magicien!»
Soudain, avant même que Sylvius se rendît bien compte du prodige, un tout petit homme, tout en or et grand comme la main, jaillit de la source ainsi qu’une bulle, agita sa chevelure d’or, frappa l’une contre l’autre ses paumes d’or, sauta sur le genou de Sylvius, salua, fit une pirouette et dit enfin, d’une voix qui tintait à la façon du choc de deux médailles:
«Maître! me voici! je m’appelle Chrysolet!»
XIII
Ce petit homme figurait, en son ensemble, une délicieuse pièce d’orfévrerie. Sylvius le regardait, se frottait les yeux et le regardait encore. Parfaitement humain de proportions, avec un visage si expressif, une allure si jeune et ses fragiles doigts, il était très vivant, trop vivant, car il ne tenait pas en place et Sylvius le sentait danser sur son genou. Tantôt il se grattait la tête, tantôt il trépignait, mettait un doigt dans sa bouche, écoutait la brise, indiquait une fleur,--et riait, paraissant prendre à vivre un grand plaisir.--Il était nu, avec une ceinture d’or autour des reins.
«Mais... qui es-tu?
--Je suis celui-là même que tu appelais, dit le petit homme en accents d’or. Tu demandais ta muse;--me voici. Je suis le petit démon de la fantaisie, je vois bien, j’entends bien, je goûte à chaque chose, je touche à tout, et mes services te sont assurés.
--Ah! très bien! murmura Sylvius, tu es ma muse? du diable si je l’imaginais ainsi!... et tu te nommes Chrysolet?...
--Oui, Chrysolet, C, H, R, Y... Laisse-moi m’asseoir dans ta main. Là! je suis à mon aise. Oh! regarde ce nuage qui se dévide!... et ce papillon, ici!... Est-il assez jaune! hein!... Allons nous promener!
--Nous ferons mieux, dit Sylvius gravement, nous allons partir en voyage.
--Où donc? loin? au nord? au midi?
--Je ne sais pas. Cela dépendra.
--Oh! je veux tout voir! Les Turcs et les Lapons et les Indiens et les gens qui s’habillent avec des peaux de bêtes, et ceux qui ne s’habillent pas, et les femmes d’hier, et les femmes de demain!...
--Quel drôle de petit corps tu fais!...
--Comment! tu ne te connais pas toi-même?»
Sylvius, étonné, le dévisagea.
«Rentrons en ville, dit-il d’un air gêné. Mais de quelle façon vais-je te transporter?
--Mets-moi dans la poche de ton veston!»
Et, dans cette poche, Chrysolet se blottit, puis se remua, passant parfois la tête pour jeter un coup d’œil au dehors, maniant les cigarettes de Sylvius et vidant sa boîte de tisons.
Peu à peu, tandis qu’il revenait à pas lents vers la barrière, Sylvius eut des mouvements d’orgueil. Ainsi, cette muse qui le rapprocherait de Clorinde, il l’avait trouvée, et, pour imprévue qu’elle fût, ce n’en était pas moins une muse de prix.--Tout en or! quel être sans pareil!
Il prit l’omnibus.
Sitôt qu’il fut assis, Persane flatta Chrysolet de la main, afin qu’il se tînt tranquille, mais le petit homme continua de se trémousser comme un fou.--Sylvius rougit de peur: une voix venait de sortir de sa poche:
«Oh! cette grosse dame, en face de toi! quelle figure! Non! ce menton bourgeois et ces yeux satisfaits! Bon personnage pour un roman; qu’en penses-tu?»
Tout le monde aurait pu entendre. Personne ne se retourna. Sylvius fut rassuré, mais il n’osa répondre.
La voix reprit, plus vive et plus haute:
«Je regarde par un trou de ton veston! c’est très drôle! Le jeune homme qui est à côté de toi est en train de toucher sa voisine.
--Tais-toi donc!» dit Sylvius.
Et les occupants de l’omnibus fixèrent, d’un air défiant, ce jeune homme qui parlait sans interlocuteur.
On était à la Madeleine, Sylvius descendit, alla chez son banquier, où il prit de l’argent,--chez lui,--enfin, chez Lautonne.
En montant l’escalier sombre il tira Chrysolet de sa poche.--Il avait une muse! Il avait une muse! Il aurait Clorinde! De ces deux idées Sylvius était tout possédé. Une odeur de fleurs lui venait déjà du septième étage,--de fleurs et de verdure. Il poussa la porte.
* * * * *
C’était toujours l’extraordinaire taillis coloré de pétales, hanté de papillons et murmurant d’un gazouillis qui ne cessait pas. Lautonne se tenait debout, monstrueux comme à son ordinaire, plus roux que jamais, plus échevelé, semblait-il que la veille. Il agitait son énorme main avec un geste de semeur au-dessus de Clorinde nue, allongée parmi les fleurs et la mousse, et, tout de bon, il semait du grain sur le beau corps.
«J’épouse le ciel! Venez vite, dit Clorinde, Lautonne sème du blé sur ma chair! J’épouse le ciel!»
Et, en vérité, quand Lautonne eut fini, cent oiseaux se bousculèrent au-dessus de Clorinde, piaillant et picorant le grain.
«J’épouse le ciel! l’impératrice Théodora fit ainsi!...»
De nouveaux oiseaux descendirent. Clorinde se tordait de joie et mordait ses lèvres.
«Un peu de repos,» dit-elle.
Les oiseaux disparurent dans les branches. Clorinde se vêtit, Lautonne prit une chaise. Sylvius attendait.
«Très réussi, ce petit divertissement, dit Lautonne. Eh bien! qu’avez-vous fait? Partons-nous?
--Mon cher Lautonne, commença Persane, mon cher Lautonne...»
Il était tout ému. Entre ses mains, il tenait Chrysolet, couvert d’un mouchoir.
«Voici... ah! comment dirais-je?... Voici... En un mot... voici mon compagnon de voyage.»
Et il enleva le mouchoir, à regret, comme un avare découvre son trésor.
Lautonne toussa, étouffant un rire.
«Ah! voilà donc votre fortune et le répondant de vos fantaisies!... fort bien!... une muse de poche!»
Il regarda Clorinde du coin de l’œil.
«Je comprends! dit-elle en pinçant la bouche et considérant Chrysolet, votre muse ne fait que naître, c’est un avorton! une muse dans ses langes! un soupçon, une once, un scrupule de muse!
--Eh! oui! reprit Lautonne, une miette! Vous lésinez, mon cher! Venir avec un doigt de muse! une muse atomique! une... musette, si j’ose dire! Nous avons là un tant soit peu de muse tout à fait singulier!
--Que veux-tu, dit Clorinde, il faudra s’en contenter! D’ailleurs, cette parcelle de Calliope, ce rudiment de Clio m’égaie! C’est Melpomène rabougrie, Uranie en herbe, un rien d’Erato, un souffle de Polymnie, une Euterpe-mouche, une Thalie en réduction, une fraction de Terpsichore!
--En somme... un résumé des Piérides... Quel âge a-t-il?»
Sylvius avait pris le parti de rire, mais Chrysolet était fort en colère et agitait ses minuscules bras.
«Quand vous aurez fini de m’insulter! tas de...»
Déjà, il pensait à autre chose.
«Oh! le joli jardin! Que cette rose sent bon! et que vous êtes belle, madame!
--C’est un gentil petit être, dit Sylvius. Ne l’offensez pas. Il s’appelle Chrysolet.»
Clorinde se baissa, voulant le poser sur sa main, mais il s’enfuit, courut vers une fleur qui poussait dans un coin de la chambre et mit son nez dans le calice afin de voir ce qu’il y avait au fond.
«Partons-nous? dit Sylvius, mes malles sont prêtes, j’ai passé chez mon banquier...
--Tout de suite, si vous voulez, dit Lautonne.
--Je vais donc chercher mes bagages.
--Non pas! cria la voix fine de Chrysolet! j’irai, moi! Mais oui! mais oui! je me débrouillerai! Ouvrez donc la porte!»
Il était parti et descendait l’escalier de son pas sonore et menu.
«Comment fera-t-il? dit Sylvius, très inquiet. Mon domestique deviendra fou! et jamais Chrysolet ne pourra...
--N’importe! ne pensons qu’à ce voyage.
--Soit. Composons l’itinéraire, dit Sylvius, et j’irai prendre les billets. Un tour en Suisse vous plairait peut-être...»
Il s’approcha de Clorinde.
«... Et nous pourrions revenir par l’Italie.»
Lautonne l’interrompit avec violence:
«Quoi! que dites-vous? Tour en Suisse! billets! itinéraires! Nous voyagerons! ce mot ne suffit donc pas? Nous voyagerons, vous dis-je! Je vous montrerai un étang où nous puiserons des étoiles, une vague où flottent des méduses, la source où Narcisse s’est miré! cette autre qui se nomme Castalie, et celle même de Jouvence! J’écrirai des odes immortelles sous un arbre orné d’oiseaux beaux comme des fleurs; une abeille lourde s’échappera de ma bouche et je serai tout vêtu d’harmonie. Plus tard, dans la forêt où, seule, la mince voix des cascades résonne, je doublerai ces chants de perle par leurs louanges en strophes de cristal. Mes yeux seront brûlés par d’incroyables flammes; le vent m’enlèvera comme un oiseau que l’orage aspire et je fuirai vers... ah! Dieu!... vers Naples, Malte, Gabès, Ténériffe, et toutes les îles aux bleus contours et toutes leurs palmes. Enfin je quitterai d’un pied étincelant où déjà une aile se greffe la terre et son piteux décor, pour, Hermès nouveau, m’en aller, en plein azur, agiter deux serpents d’airain devant l’œil borgne de la lune!
--C’est très joli, tout cela, dit Sylvius, mais moi?
--Vous?
--Vous!»
Lautonne rit aux éclats et Clorinde en sourdine. Enfin Lautonne répliqua sur un ton de jeune empereur:
«Vous, mon ami? Eh bien! vous paierez les dépenses et nous regarderez être heureux, puisque tel est votre métier!»
Puis, comme Sylvius éclatait, il ajouta tranquillement:
«Vous n’aviez qu’à ne pas vous engager! Maintenant il faut me suivre!
--C’est ce que nous verrons!»
Sylvius toucha du doigt le bouton de la porte... Clorinde, ayant achevé de s’habiller, allumait une cigarette.
«Oh! vous viendrez! M. Persane!»
Elle sourit au jeune homme, mais l’orgueil de Sylvius était engagé. Il regarda Clorinde une dernière fois, murmura des regrets d’une voix trouble... (qu’il était donc difficile de se faire une volonté contraire à son désir!)... et franchit le seuil.
On entendait, dans l’escalier, le battement de petits pas et la respiration fréquente de quelqu’un à court d’haleine. C’était Chrysolet. Il franchit la dernière marche, traînant avec de grands efforts un objet mince et long compris dans une gaine.
«Ah! mon petit! Ta course était inutile; nous ne partons pas.
--Songes! balivernes! histoires! dit Chrysolet, je veux partir, moi!»
Et, poussant la porte, il entra chez Lautonne.
Curieux de savoir la nature de son fardeau, Sylvius dut le suivre.
«Vous voilà déjà revenu, et pacifié, j’espère», dit Lautonne en offrant sa lourde main.
Malgré un reste de courroux, Sylvius lui fit bon visage. Il haussa les épaules.
«Ce n’est pas la première incorrection que je vous passe,» dit-il.
Et Clorinde riait, assise dans les fleurs.
«Maintenant, dit Lautonne, parlons de choses sérieuses. Ce sont vos malles que Chrysolet porte là?
--Mais... je ne sais!
--Oui! dit Chrysolet. Je me suis rendu chez mon maître, et, désirant préciser son bagage en un faible volume, j’ai pris ceci.»
Il tira du fourreau un sabre japonais, brillant, tranchant, pointu, presque droit et dont la garde était un lotus de fer. Puis, avec des gestes, des grimaces, et en ponctuant ses phrases de petits cris, il expliqua.
«Maître! ce sabre que j’ai décroché au mur de votre antichambre sera pour vous tout un équipement. C’est, à vrai dire, le train d’un galant homme. Et d’abord, son seul aspect ne fait-il point rêver d’aventures, de guerres décoratives, de vingt plaies, de mille bosses?... Un glaive!... Ce seul mot!... il stimule à marcher plus avant, à pourfendre, à courir les routes!... et japonais!... Songez aux chrysanthèmes, aux volcans, aux ciels dégradés, aux cigognes attentives! Songez à ces rivages lointains où les fleurs sont plus belles, les jardins à ma taille et les dieux centimanes! Ah! peut-on oublier les fêtes de nuit qui se donnent aux lanternes près d’un lac de saphir étale? Songez à tout cela, et, maintenant, admirez ce glaive pour lui-même. Il est beau! Il orne, il grandit, il honore. C’est une tige dont la garde en corolle siéra, maître, à votre main. Prenez-la! Le traître ne peut s’approcher; l’orpheline, près de vous, cherche un refuge; la passante se retourne, surprise, et le passant salue avec respect, car seul un seigneur glorieux peut avoir un sabre aussi fier. De plus, prenez garde aux conseils discrets que cette arme vous donne! Effilée, elle vante la diplomatie; rigide, la droiture; froide, la chasteté, et forte, l’endurance. Elle est toute une morale! Que dis-je! elle va plus outre, puisque, retournée contre la poitrine, son fil léthifère console mieux qu’un traité de philosophie!... Ajouterai-je enfin, dit Chrysolet avec un sourire, la liste de ses vertus accessoires? Rappelons seulement que vous pourrez, maître, reprendre le dessin de votre chevelure en vous mirant dans ce plat d’acier.
--Sans doute! dit Sylvius, impatienté par ce flux de paroles, mais...»
Déjà Vincent Lautonne avait bondi.
«Non! pas de réponse! Chrysolet, vous tenez un langage plein de sens! Tout cela est fort convenable! Nous n’avons plus qu’à partir.»
Sylvius se sentait happé par un tourbillon de folie. Il leva les bras. Il voulut résister.
«Un instant!... Et... ma chemise de nuit!