Pour l'Amour du Laurier: Roman
Part 6
Sylvius bondit, le sang aux joues, repoussa une branche qui tâchait de l’arrêter, trébucha contre une autre et se jeta vers Lautonne, mais le poète avait déjà saisi la muse par les cheveux et la traînait dans le bois, sifflant follement. Pégase qui, après boire, était allé galoper un peu au-dessus des arbres, fondit au même instant devant son maître. Il piaffait sur la mousse, prêt à repartir... Un frémissement, un large coup d’ailes et la Bête avait pris l’essor, chevauchée de Lautonne, qui, lui-même, portait sur son dos, renversée et les jambes ouvertes, la merveilleuse femme riant aux éclats!--Sous le souffle des plumes divines, les chauves-souris s’étaient détachées de leur bouleau et suivaient le vol de l’étalon.
Hurlant de colère, Sylvius au galop suivait dans le bois le sillage de Pégase qui volait au ras des arbres, tout près de lui.
Elle! c’était elle qu’il voulait! Elle dont la chair saignait sur la blanche croupe du fait d’une blessure. Trois gouttes rouges apportées par le vent tombèrent sur sa main. Il se cognait aux arbres, se hâtait, insoucieux des chutes, les yeux toujours fixés vers la vision qui s’éloignait peu à peu, majestueusement, la splendide vision du demi-dieu, du monstre et de la muse que suivait comme une ombre le vol velouté des noctules.
Ils montèrent, ils pâlirent, ils se mêlèrent à la nuit supérieure, puis, tout à coup, dans un ample rougeoiement qui brasillait là-haut, Sylvius vit, tendue entre Hercule et le Cygne, une gigantesque lyre d’or dont les cordes donnaient un chant et, dans le réseau desquelles, ainsi qu’en une toile d’araignée, Lautonne, roux, Clorinde, brune, et le neigeux Pégase étaient pris et se débattaient.
Ce fut le mirage d’une seconde; bientôt on ne vit plus rien sous les étoiles que deux grands nuages qui comblaient peu à peu le ciel entier.
* * * * *
Des traits de pluie cinglèrent Sylvius. Il marchait toujours droit devant lui.
Il regardait les trois gouttes de sang qui tachaient son poignet. Il en porta la marque à ses lèvres.
Il croisa une route où brillaient des fleurs jaunes de réverbères.
Il la suivit.
«Malheur! malheur à moi! Elle est partie, celle que j’aimais! Malheur! Quand reviendra-t-elle me toucher de ses inoubliables mains?»
La pluie tombait dru. Sylvius marchait vite et pleurait en marchant. Il marchait sans but. Il vit enfin devant lui, la Seine, huileuse et sombre.
Où était-il? Comment le savoir?
Sous un pont, deux falots rouges trouaient le fleuve de deux blessures. Il longea la berge. Des péniches lourdes brillaient par un point de feu et les reflets de la lune réapparue.--Sur l’arrière d’un chaland, une lanterne éclairait deux seaux et une cage où dormait un merle. Sur la route, des charrettes craquèrent joyeusement. Sylvius arrêta ceux qui les conduisaient.
«Où suis-je, ici?
--A Billancourt, mon brave monsieur. Nous allons à Paris. Si vous voulez vous asseoir sur la charrette, c’est assez propre... rien qu’un peu de fumier.»
Et, de cette façon, Sylvius Persane atteignit une rue voisine de la sienne.
Il sanglotait toujours, il grelottait aussi. Rentré dans sa chambre, il se jeta tout habillé sur ses draps, et, pleura au creux de son oreiller, comme un gosse. Possédé par une bruyante tristesse il criait:
«J’aime! j’aime! j’aime à en mourir une muse évanouie dans le ciel! Je veux qu’elle soit à moi! Je veux le rêve et la gloire qu’il donne, et toucher les cordes de la grande lyre, et cultiver en moi d’impérissables fleurs!»
Et, cependant, il descendait tout lentement dans le sommeil.
X
«Monsieur Lautonne?
--C’est bien ici... Dernier étage... Essuyez vos pieds...»
Se pencher sur un cristal de source donne l’envie d’y boire, et, dès l’instant où, vers midi, Sylvius se fut éveillé, il ne désira rien tant que se retrouver en présence de cette muse qu’il chérissait déjà, croyait-il, d’un si puissant amour. S’étant fatigué l’esprit à composer des stratagèmes qui le rapprocheraient de la belle enfant, et n’en ayant point trouvé d’efficaces, il résolut d’aller chercher l’idole dans son temple, le parfum dans son calice... Clorinde chez Lautonne.
Il avait gravi les sept étages; s’arrêta pour souffler, puis, frappa à la petite porte.
«Entrez!... Ah! c’est vous!»
Lautonne était seul, assis à sa table de travail. Dans la chambre régnait toujours un désordre puissant. Au bouton de la fenêtre une jupe de femme pendait.
«Je vous dérange!... Vous travaillez?...
--Vous ne me dérangez pas, et je travaillais à peine. Souffrez d’ailleurs que, sans plus tarder, je vous fasse mon baise-main pour les attentions providentielles que vous eûtes, hier soir, à mon endroit.»
Déjà Sylvius affirmait que ce n’était point un service qui méritât d’être reconnu, mais Lautonne insistait:
«Si! si! tout autre que vous m’eût laissé choir au ruisseau...»
Il considérait ses énormes mains de lutteur, et, de temps en temps, se les passait dans les cheveux.
«Je n’oublie pas un bienfait!...»
Sylvius regardait de droite et de gauche dans la chambre:
«Que fait donc, ce soir, votre délicieuse, votre parfaite amie?
--Comment la connaissez-vous? Ah! vous la vîtes à la Taverne d’or, tandis que vous m’offriez à souper! La réconciliation eut lieu le soir même, tard dans la nuit, je ne sais au juste à quelle heure. Si vous étiez resté quelque temps de plus à mes côtés, quand vous me ramenâtes, vous l’eussiez mieux qu’entrevue. Que fait-elle, demandez-vous? A cette heure? Elle court et peut-être se prostitue. Il faut bien vivre! J’entends, il faut bien que je vive... Et puis! à quoi servirait de la brider? Elle deviendrait laide! elle se flétrirait! Que gagnerai-je à ce qu’un jour, pour une contrainte imposée la veille, elle se réveillât avec le nez difforme?
Sylvius ne savait que penser. Depuis qu’il était entré, il sentait en lui des mouvements de haine sourde à chaque regard jeté au poète... De haine!... non, il se flattait!... de rancune, tout au plus, et il ne cessait, en outre, de s’étonner que Lautonne n’eût point encore fait d’allusion à leur céleste équipée de la veille, singulière, à coup sûr, et d’un charme assez neuf.
Lautonne poursuivit:
«Enlaidir Clorinde! Ah! Dieu garde! il ne me resterait plus rien à contempler! Lorsque j’interroge un miroir, Clorinde met sa tête sur mon épaule et cela fait une plaisante image. L’enlaidir en la contraignant! Pensez-vous! je suis, à moi tout seul, d’une laideur copieuse, apaisante, définitive... Ne protestez pas avant d’avoir vu mes mollets! Ils sont extraordinaires! mais Clorinde est belle. Je l’aime ainsi: libre, folle, avec ses beaux cheveux noirs souvent dépeignés, avec sa belle chair que je compare à celle d’une olive et que je prête aux passants pourvu qu’ils me la rendent aux heures où j’ai besoin de parfums et de tressaillements. Ah! cher monsieur! quand un âge mûr m’aura touché, j’entreprendrai peut-être de raisonner sa fièvre et de mettre en sa débauche quelque méthode, mais je suis jeune! Laissons donc la brise souffler où bon lui semble et goûtons sans récriminer les teintes et les accords de l’heure!»
Ici, Persane eût désiré interposer quelque remarque désobligeante et, pour le moins, traiter Lautonne, proprement, de petit saligaud, mais le monstre était en trop belle verve:
«J’aurais tort, disait-il, en accentuant ses paroles de gestes aisés, j’aurais tort de forcer ma nature. Depuis le jour où, sortant d’une brasserie, aux banquettes de laquelle vingt camarades en cénacle faisaient commerce d’admiration par compliments, je humai en moi certaine fleur de génie et ressentis, la nuit d’après, de fort prodigieuses émotions, je ne saurais trop laisser croître ce talent dont j’affirmais jadis l’excellence, sans beaucoup y croire, et dont je connais aujourd’hui la réalité.»
Voilà qui rappelait Sylvius à de pénibles pensées. De nouveau il brûlait de parler à Lautonne des aventures qu’ils avaient eues ensemble, mais pouvait-on avouer une fantasmagorie? Ceux qui ont vu le visage des dieux doivent-ils rompre le secret de leur extase? Pourtant, il avait de telles démangeaisons d’être indiscret qu’il ne put se tenir coi.
«Vous souvenez-vous bien de votre soirée d’hier?»
Il attendait un sourire de complicité,--quelque signe qui reconnût son allusion. Sur la figure de Lautonne il n’y eut qu’une grimace perplexe. Il se tut, semblant rêver...
«Ah! oui! s’écria-t-il, la mémoire me revient! Rentré chez moi, réveillé quelque peu de mon ivresse et ne vous trouvant plus là, j’eus une idée de poème que j’ébauchai tout aussitôt, en vers libres, à l’honneur et l’usage de mon amie. Achevé, il vous sera soumis afin que vous m’en donniez votre sentiment. Le titre: _Clorinde vaincue_, sans plus!»
A cet instant, la porte s’ouvrit et ce fut Clorinde.
Quoi qu’il en eût, Sylvius ne pouvait reconnaître en cette petite femme, à peine jolie dans la lumière du jour, toute simple et qu’on aurait dite vouée à des travaux d’aiguille, la merveilleuse muse de la veille, si nue sous ses cheveux noirs. Pour reprendre l’apparence qu’elle avait à la Taverne d’or quand elle embrassait Lautonne, au grand dégoût de Sylvius, il ne lui manquait en vérité qu’un chapeau à plumes en place de la modeste coiffure dont elle accentuait l’ombre de ses cheveux, et quelques touches de fard.
Elle s’arrêta au seuil de la chambre.
«Je suis de trop! Vous devez causer de choses que je ne comprendrai pas!
--Viens donc, dit Lautonne et ne fais pas la bête!»
Clorinde s’avança de quelques pas. L’expression craintive qu’elle avait aux lèvres fit brusquement place à un air de fureur. Elle regarda Sylvius:
«C’est vous qui soûliez Vincent, l’autre soir, à la Taverne d’or? Ah! que je vous y reprenne!»
Persane se défendit. Lautonne haussa les épaules.
«N’ennuie donc pas mon ami! Assieds-toi par terre puisque les deux chaises sont occupées et laisse-nous tranquilles.
--Tu le prends ainsi? Eh bien! j’avais quelque chose à te dire... tu vas l’entendre! Je m’en moque un peu que ton ami soit là!»
Et Clorinde se mit à vomir des imprécations. Dans cette algarade où la voix montait vers l’aigu, il y eut toutes les injures, les lourdes, les vives, les basses, les intimes, toutes, et d’autres encore que Sylvius ne comprit pas. Elle reprocha à son amant de la prostituer sans qu’il lui en sût gré et la remerciât par autre chose que du mépris. Elle ridiculisa l’art de Lautonne, sa peine, ses rêves, et, peu à peu, élevant le ton de l’apostrophe, s’en prit aux formes où se plaisait son talent.
«Péridots! saphirs! smaragdites! béryls! escarboucles! Quoi encore? ah! oui! Topazes! chrysolithes et lapis-lazuli!... Voilà tes vers!... avec des parfums en plus où tu n’as jamais mis le nez et des fleurs que tu n’as jamais vues. Pourquoi tout cela quand il est si simple de me regarder!... Pauvre garçon!»
Lautonne était un peu pâle.
«Vraiment, je ne saurais endurer plus longtemps...»
Il marcha vers elle d’un pas lourd.--Clorinde recula jusqu’à la cloison. Elle s’y tint collée, les bras ouverts, les mains plates, le coin gauche de sa bouche un peu tordu, Lautonne, hanché sur une jambe la regardait en silence. Soudain, avec un ahan de bûcheron, il la renversa par une dure gifle. Le cœur de Sylvius battait à grande fièvre, mais il ne sut avoir ni paroles ni gestes de secours, car l’étonnement le tenait interdit. A ses pieds, Clorinde, allongée comme une couleuvre, contemplait Lautonne avec des yeux suppliants, mais dont l’expression était douce... mieux que douce: ravie. C’est ainsi qu’un bon chien contemple son maître, même sous la cravache. Puis la colère secoua le jeune homme. Ah! tenir Clorinde contrite et prosternée, comme une idole tient son suppliant!... Il se jeta sur Lautonne et, lui saisissant le poignet:
«Vous osez!...
--Ah! mêlez-vous de vos affaires, n’est-ce pas?...»
Mais déjà Sylvius lâchait prise en poussant un cri. Vive comme le serpent qu’elle paraissait être, Clorinde avait rampé vers le jeune homme et, cruellement, venait de le mordre à la jambe.--Alors, il perdit tout orgueil. Lautonne, herculéen et monstrueux, le considérait d’un œil gai, Clorinde souriait à son amant... Percé par cette double injure, Sylvius s’assit dans un coin de la chambre, se prit la tête dans les mains et ne bougea plus.--Il y avait dans cette immobilité, le dépit de l’enfant qui boude et le saisissement glacé de l’homme qu’une aventure a par trop surpris. De temps, en temps, il risquait un regard vers le couple singulier.
Lautonne roulait une cigarette et sifflait une queue de chanson. Clorinde, toujours à terre, défaisait son corsage. La voici qui se lève et, lentement, se dévêt. Ses cheveux dénoués couvrent ses épaules bientôt nues; sa jupe tombe; toute sa belle chair paraît. Elle tend sa bouche à Lautonne.
«Viens! je serai ton Printemps! Dis-moi, que te faut-il? Je te donnerai des fleurs, et des oiseaux chanteront, blottis dans la cage de mes doigts.
--Oui, dit-il en s’agenouillant devant elle, oui, donne-moi tout le printemps!»
Et ce mendiant contrefait, ce gnome de cauchemar presse entre ses mains démesurées la fine taille pliante qui vibre d’un soupir. Sylvius, écœuré, se détourne mais n’ose encore s’en aller: Clorinde est trop belle. Par la fenêtre, il regarde le paysage. De ce septième, on voit la ville comme la voit un sonneur de cloches: mille toits sombres coupés de petits fossés. Tout en bas, la cour minuscule semble perdue au milieu de cet essaim de constructions. Dans cette cour un arbre pousse, mince et miséreux. Voilà le point que Sylvius considère. Il pense détacher ainsi son attention d’un autre spectacle. A travers la vitre mal lavée où Clorinde, sans doute, inscrivit à la pointe: _J’aime Vincent pour la vie!_ Sylvius ne veut voir que le médiocre végétal, sous lui, très loin...
XI
Il arrive parfois qu’un objet, trop fixement examiné, semble, par une façon de vertige inverse, se rapprocher et grossir. Il en va de même pour le petit arbre de Sylvius.
Ce petit arbre hausse-t-il vraiment ses branches? Oui, elles s’allongent, grandissent, se déploient, s’enflent en dôme, se ramifient et se couvrent de feuilles. Quelques toits d’alentour ne se voient déjà plus. L’arbre a trois mètres, six mètres, dix mètres... bientôt il sera immense! Sylvius tourne le dos à cet inquiétant phénomène, mais, dès qu’il regarde la chambre, il est glacé d’effroi.
Les murs, couverts tant bien que mal de papier peint où se répète un bouquet champêtre, se sont mis à fleurir. Chaque calice prend du relief, chaque tige s’incurve. On ne voit plus que de la verdure et des fleurs. Les parois sont rouges et jaunes de coquelicots et de boutons d’or. Sur le sol vient de naître la peluche d’une mousse continue et piquée de pâquerettes. Le long de la porte un lierre monte et rejoint une vigne vierge, qui, tordant ses vrilles, descend du plafond avec une chute de lilas. Trois rosiers s’élèvent devant la cheminée pour éclater en roses sanglantes et en parfums. Un lis des Bermudes suit la ligne des jambes de Clorinde et, contre les cuisses, recourbe sa corolle. Des renoncules se regardent au-dessus d’une tulipe, et des jacinthes répandent leurs huileuses senteurs. Quelques liserons étreignent les pieds de la table et l’un d’eux vient de faire le tour de l’encrier. Il y a, dans un coin, toute une constellation de reines-marguerites, et des pensées, un peu sottes, s’alignent trop régulièrement au pied du mur.--Sylvius regarde sa main: une fleur légère y tombe et c’est tout juste s’il ne brise, en avançant le pied, la hampe d’un iris. Mais, déjà, sur les genoux de Lautonne une amaranthe penche son éventail de velours échancré. Des anémones s’élèvent de leur pampre, écartent les fanes velues qui les tenaient encloses et paraissent, mauves et bleues.
Vous voilà épanouies, insolentes pivoines! catholiques passiflores! dahlias prétentieux! fuchsias d’émail! jasmins et renoncules! Les quatre murs contiennent à peine cette incroyable floraison et Sylvius se croit à la limite des merveilles quand, soudain, les vitres de la fenêtre volent en éclats et une branche bourgeonnante le cingle comme une houssine. Le petit arbre de la cour a poussé jusqu’à lui. La branche grossit, lance des rameaux, fourche, s’étend, donne des rejets diffus et fait à la pièce un ciel de feuillage. Avec elle une brise est entrée qui tourne dans la chambre, et, suivant le souffle survenu, toutes les verdures se mettent à bruire. Puis, ce sont des oiseaux qui chantent, des papillons d’azur, un impondérable duvet, des chenilles, des fourmis, une abeille chargée, un lézard d’émeraude, une mouche bleue qui bourdonne, suspendue dans l’air, et, bondissante, une brusque sauterelle.
Sylvius tombe à genoux, ivre de couleurs, de parfums et d’harmonie. Clorinde s’est jetée à terre et respire des violettes tandis qu’au-dessus de sa tête un rossignol s’égosille royalement. Lautonne considère un scarabée à cornes qui parcourt son doigt et l’on dirait que, sous la feuillée, quelque part, on ne sait où, se perpétue un souple murmure de fontaine.
«Que c’est beau! que c’est beau!» dit Sylvius, à court d’éloquence.
Lautonne lève les yeux, secoue sa chevelure mêlée de feuilles et dit d’une voix douce:
«Comme il est facile d’appeler à soi la nature! et combien je t’aime ainsi, Clorinde, au milieu des fleurs! Oui, maintenant, je me sens fort. Ecoutez-moi, mon cher Persane, j’ai des excuses à vous faire...»
Et, après avoir assuré sa tête sur un oreiller de mousse, il dit, avec un petit sourire et sans affectation:
«Je déplore l’humeur qui me conduisit à vous parler si durement, mais, croyez qu’il n’y a dans ce manque de tenue que bien peu de ma faute. Je suis dévoré de certaine fièvre ardente: elle me pousse à créer avec superbe et, d’autre part, je suis usé par le commerce indigne que je fis jusqu’à ce jour de mon talent. La nuit d’hier vit naître mes premiers vers immortels. Pour en créer d’autres il faudra que je connaisse le monde avec mes nouveaux yeux. Tragique aventure que la mienne! Je ne sais quelle apparence décrire! Je poursuis le mirage des secondes et ne vois plus l’enchaînement qui forme l’heure!... Tenez! l’autre jour...»
Il sourit encore... Persane se glissait lentement vers Clorinde. Clorinde l’écarta d’un geste négligent.
«Non! je vous assure, ce n’est pas la peine, murmura-t-elle.
--L’autre jour... Ah! le plaisant paysage et que je ne sus comprendre!... J’avais emmené Clorinde à la campagne. La prairie où nous nous reposâmes était d’un joli vert virgilien. Il y paissait quelques vaches: treize, au juste, noires, un peu mélancoliques par excès de placidité, mais aimables et qui peuplaient fort bien le décor. Des arbres posaient sur l’herbe, toute brillante de soleil, leurs îlots d’ombre,--de temps en temps, un oiseau chantait; à l’heure, aux vingt et quarante minutes, le train de Paris faisait un grand bruit ronflant, et tout cela était tranquille, tranquille comme un vitrail d’église.--Ai-je bien encadré la chose! Imaginez-vous un lieu qui s’adapte plus justement aux besoins d’une ballade?...»
Lautonne dénoua une liane qui venait d’étreindre son bras, puis il cueillit une rose et la lança vers Clorinde.
«Cette ballade, je l’avais à peine entreprise qu’un papillon vint à passer. Je le suivis aussitôt et déjà sa louange naissait en moi, quand il se mit à voler si vite et changea sa route avec tant de brusquerie que mes phrases, rhythmées avec soin, se cassèrent comme de petites branches... Il fait délicieux dans ce bois printanier! ne pensez-vous pas?...
--Tout à fait! dit Sylvius qui regardait Clorinde.
--J’aperçus les petites ailes jaunes qui se secouaient au-dessus du miroir naturel d’un ruisseau, comme disaient jadis certains poètes mineurs, mais le ruisseau coulait de façon trop persuasive, et je le suivis, bien que le papillon jaune se trémoussât avec fébrilité pour me retenir. Enfin je vis une libellule qui courtisait Clorinde. Clorinde était couchée au pied d’un pommier; la libellule tournait assidûment autour de son sein nu. Comme je voulus poser ma bouche à ce même endroit, la libellule se divertit, en manière de consolation, à poursuivre son jeu tourbillonnant autour d’une pomme suspendue, et j’en vins à faire de ma _ballade des treize vaches pensives_ une assez pauvre scène d’oarystis.
--Vous me la lirez!
--Non point! car ce ne fut qu’un geste.»
Clorinde s’était endormie et soupirait vaguement.
«Vous le voyez, je ne pouvais appliquer ma pensée. Je me fiais, en amateur, à ma seule fantaisie et vivais inutilement. _Concevoir_ est un verbe important dont les deux sens s’opposent. Je ne savais pas les distinguer. Or _comprendre_ est à la portée du commun, car l’application peut tenir lieu de génie; _créer_ reste une vertu d’élite. Quand Clorinde attaque mes écarts littéraires, son reproche est judicieux. J’ai fait des poèmes avec complication, désordre et facilité, mais ce n’était point là le grand essor. Il faut que je voyage, qu’avec mes nouveaux yeux je voie de nouvelles choses, des arbres que je n’aurai point déformés, des fruits d’une saveur franche.»
Il prit et mangea une fraise sauvage qui poussait près de lui.
«Voyager!... Quelle invention de trésor, quelle dot, quelle manne précieuse me le permettra? Voyager avec Clorinde! L’entendre rire à l’ombre d’un latanier!»
Sylvius contempla encore une fois la dormeuse brune. Oui, il haïssait en Lautonne le voleur de sa gloire, mais, du moins, Lautonne servirait à le rapprocher de celle qui... Ah! le beau stratagème!... Son parti était pris.
«Et que diriez-vous, s’écria-t-il, si je vous emmenais en voyage, moi!»
Lautonne, sans paraître étonné, réfléchit un court instant, puis levant la tête:
«Je refuse, dit-il. Vous l’avouerai-je, Clorinde est le premier motif de mon inspiration, son pivot, ma muse, si j’ose dire! Nous serions gênés à côté de vous qui êtes seul. Autour de quoi grouperiez-vous vos sensations? Comprenez-moi! Vous n’espérez pas que le rôle de Mécène suffise à excuser l’embarras où nous mettrait votre présence? Eh! je vous vois déjà, pataugeant dans vos impressions de voyage, ne sachant où les mettre, m’en faisant part, hélas! et m’en chargeant les bras. Quel onéreux compagnon! Oui, je refuse! Vous nous gêneriez!... Ou bien soyons quatre. Amenez-moi quelqu’un, homme, femme ou fée, qui soit l’expression de vous-même et porte votre bagage idéal comme Clorinde porte le mien. Amenez-le moi. En ce cas, j’accepte. Mais amenez-le vite... Je veux partir demain... Je rêve d’un récif de corail où la mer soupire, et d’orages prodigieux...»
Sa voix devint dure.
«... Et, tenez! vous m’encombrez déjà! Partez! allez chercher votre muse! Il ne suffit pas de regarder, et de comprendre, et de bavarder. Partez vite! je sens vos opinions, vos élans, vos pensées s’amonceler autour de moi. Hors d’ici!»
A travers le nombreux buisson de la chambre, Lautonne poussa Sylvius vers la porte. Le jeune homme tremblait de fureur. Il se retourna, la main haute... Clorinde se réveillait en bâillant; le bocage embaumait et gazouillait comme une seule fleur et un seul oiseau.
L’instant d’après, Sylvius se trouva sur le misérable palier de la chambre. La porte se referma bruyamment... Une mince tige de lierre paraissait dans la fente du seuil.
Sylvius, stupéfait et pâle, descendit l’escalier qui se tordait sous lui en pente raide... Oh! ces corolles rouges! ces gorges de rossignols! ce léger encens des roses et des jasmins! Toutes ces verdures! et Clorinde nue, inaccessible, olympienne!
Il comprit la douleur d’Adam quittant le Jardin.
XII