Pour l'Amour du Laurier: Roman

Part 5

Chapter 53,788 wordsPublic domain

«Adolphe! ce que vous faites là est incongru! Enfin! Soit! Monsieur prendra à sa charge mes ivresses passées!»

Au barman qui traversait la salle il cria d’une voix de guignol:

«_John! you bloody beast! how dare you!_»

Et pour Sylvius il ajouta:

«Moi, je suis un homme dans le genre de Baudelaire:

«Mon gosier de métal parle toutes les langues!»

--Partons!» fit Sylvius impatienté.

Ils se levèrent et gagnèrent la sortie.

«Amadis!»

Lautonne siffla, ne voyant pas son chien qui rongeait le pied de la banquette sous laquelle il s’était tapi.

«Allons! viens!»

Mais Amadis ne pouvait faire un pas; il ne lui restait plus que le souffle; il se traînait à peine, laissant couler de sa gueule un double fil de bave, et le panache de sa queue pendait sinistrement.

Lautonne prit sur la table un petit pain et le jeta vers Amadis. Aussitôt le chien se précipita, l’engouffra à moitié, le secoua, le rejeta, le reprit, mit ses pattes dessus, courut un peu tout autour, y revint, l’engouffra encore, et, ne pouvant dès lors ni s’en défaire, ni l’avaler, resta immobile et tout tremblant au milieu de la salle.--Des femmes, à ce spectacle, montrèrent de la joie.--La bête, toute secouée de frissons et les yeux suppliants, geignait, et, douleur éloquente, semblait déplorer son destin. Elle était si pitoyable que les rires furent plus vifs.

Lautonne, la canine découverte, la lèvre ridée, regarda toute la salle.

«Cochons!» murmura-t-il.

Et, par le pain auquel Amadis avait fixé les dents, il le tira jusqu’à la porte. Mais, au seuil, la misérable bête qui se retenait et glissait des quatre pattes arc-boutées, cessa sa résistance. Son corps mollit et s’affaissa. Elle tomba sur le flanc, jappa une plainte discrète, tourna sa belle tête fine pour contempler son maître et, vaincue par le sort, laissa, dans ce dernier regard, sa petite âme s’envoler.

Un garçon accourut.

«En voilà des manières! Allons! décampez avec votre charogne! Fous le camp, cabot refroidi!»

Et, d’un coup de pied, il lança le chien mort dans la rue.

VIII

Avec un hurlement de bête, Lautonne courut vers la guenille lamentable qui ne palpitait même plus. Il s’agenouilla dans la boue, serra entre ses mains la gueule sympathique aux prunelles éteintes, baisa le museau, caressa la tête, flatta tendrement les pauvres pattes qui se raidissaient, et, presque à plat ventre, il pleurait avec de grands hoquets.

Ses jambes arquées faisaient sur le pavé gluant deux parenthèses ridicules.

Sylvius, qui l’avait rejoint, le tira par la manche.--De nouveau, l’émotion primait en lui la colère.

«Allons! venez Lautonne! ce désespoir est vraiment excessif!... Venez!... Venez donc!»

Lautonne se releva, mais il ne prêtait aucune attention à Sylvius:

«Mon pauvre ami! mon pauvre Amadis! que vais-je faire sans toi? s’écria-t-il. Toi! tu m’aimais bien, tu me léchais les mains et n’avais sur l’esthétique humaine que des notions vagues. Tu ne remarquais pas mes difformités, mon pauvre ami! J’ai été, en somme, un maître très acceptable! Je t’ai rarement donné des coups, et, quand tu avais besoin d’une femelle, je te laissais prendre ton plaisir en paix. Tu t’en souviendras bien, mon vieux?»

Ses sanglots redoublèrent.

«Pourquoi es-tu mort? C’est comme si la moitié de moi-même m’avait quitté?... Il était si bon! ajouta-t-il en serrant la main de Sylvius. Il allait parfois voler un poulet dans les rôtisseries et me le rapportait, bien qu’il eût faim lui-même. Il était l’ami des pauvres! Amadis! Amadis! pourquoi mourir aujourd’hui? Si le printemps avait été moins jeune, je t’eusse enterré dans ce bois de Boulogne que tu charmais de tes gambades, près du lac où tu aboyais les canards dont c’était ta passion d’éveiller la terreur; mais, va! je te chanterai en beaux vers, plus dorés que les gigots des restaurants! plus doux que la bonne panade! plus fins que les os de poulet. Je dirai tes vertus dans les mètres les plus rares et je ferai de ta mort une si pathétique paraphrase que les dieux te placeront en plein azur au nombre des constellations... Mon bon chien!... Et ce n’est pas un harmonieux développement oratoire que je te fais! Non! bien que je sois ivre en ce moment, mes larmes coulent, chaudes et lourdes... Monsieur Persane en est témoin.»

Il se recueillit quelques instants, essuya ses yeux, et, voyant qu’un rassemblement s’était formé:

«Allons-nous en! dit-il. Et vous, cher Monsieur, soyez bon! Je crains d’avoir trop bu et que ma démarche ne soit hésitante; accompagnez moi, je vous en supplie. Il serait vraiment regrettable qu’un agent me ramassât. J’habite rue du Temple nº 115 bis. Retenez avec soin le numéro, je l’aurai bientôt oublié.»

Et il s’accrocha au bras de Sylvius comme un lierre. Au même instant, une femme passa sur le trottoir d’en face et, dès qu’il l’aperçut, Sylvius sua de peur. Il ne pouvait voir son visage. Elle était en guenilles, relevait sur ses mollets une jupe trouée et portait, doublé sur sa cheville un ruban sale de couleur saumon. A la main elle tenait un lapin maigre par les oreilles. Déjà elle avait disparu dans une ruelle. Sylvius voulut la suivre, mais le bras de Lautonne nouait son bras de façon gordienne.

«Non! non! ne me quittez pas!...

--Qui est cette femme? pensait Sylvius. Je flétris donc les divinités en m’approchant d’elles!»

Il subissait le roulis du poète qui l’entraînait en murmurant de vagues paroles.

«Berceuse... berceuse pour la dépouille du plus beau des chiens... Quel rhythme choisir? je le voudrais sautillant et funèbre tout à la fois...

--Qui est cette femme? Mon Dieu ne pourrai-je garder même un souvenir?

--En ferai-je ma soixante unième ballade:

«Princesse! il n’est plus doux regard «Que dans l’œil d’un chien de poète!»

--Et cet homme! je ne sais si je le hais ou le prends en pitié!»

Une amère détresse courbait Sylvius. Il se laisserait mener n’importe où, cela lui était égal. Même il finit par prendre une façon de plaisir aigre à cette marche que Lautonne balançait toujours d’une houle d’ivresse,--et le gnome était plus étrange encore, maintenant que, les doigts aux dents, la bouche gonflée, il cherchait dans sa mémoire une chaîne de rimes. Pesant sur l’une, puis sur l’autre de ses jambes, hoquetant parfois, poussant sa grosse tête en avant comme un bélier, il semblait, silène trapu, poursuivre avec une savante et vaine volonté la forme vivante d’un poème.

Ils arrivèrent enfin à ce numéro 115 bis que portait une maison d’apparence assez malpropre.--Avec d’énormes gestes qui manquaient chaque fois leur effet, Lautonne chercha la sonnette. Sylvius la tira pour lui. L’escalier sombre à rampe poisseuse terminait sa courbe sous une boule de verre qui brillait vaguement.--Suivi de Sylvius, Lautonne se mit à monter.--Les paroles qu’il murmurait ne faisaient plus qu’un bruit indistinct et fluide comme les confidences d’une source. Ils gravirent tous deux l’escalier noir. Ils dépassèrent six paliers que Lautonne annonçait chaque fois par un faux pas et une imprécation et s’arrêtèrent au septième. Sylvius dut encore prêter son aide pour ouvrir une petite porte que le poète lui indiqua. Ils s’enfoncèrent enfin dans des ténèbres encore plus épaisses. Sylvius les dissipa par l’éclair et la flamme d’une allumette. Bientôt une lampe brilla. A son indigente lueur, le jeune homme vit une mansarde affreuse et presque vide. Il posa la main sur une table qui clocha devant sa chaise. Des paperasses tombèrent.

«Mes poèmes!» cria Lautonne.

Et, comme si la vue de son œuvre entreprise eût doublé sa folie, il se mit à tourner autour de la chambre du même pas précipité qu’il avait dans la rue. Il tournait librement. La pièce était vide. Ni lit, ni bibliothèque. Quelques livres et une couverture traînaient à terre. A chaque tour, Lautonne les repoussait du pied.

Sur ses lèvres bouillonnait toujours une rumeur vague. Elle se condensa soudain en mots dix fois remâchés, soupirés d’abord sur un ton de prière, puis, criés comme des ordres.

«Viens! murmurait Lautonne. Viens! je t’attends! hurlait-il. Viens! emporte-moi!»

Et il tendait ses bras et menaçait du poing.

Dans l’escalier il y eut un dur vacarme. Toute la maison en résonna. Le plancher vibra et les vitres chantèrent. Rapidement le tumulte se rapprochait, montait à l’assaut de la chambre. On eût dit que des géants démolissaient l’escalier à coups de hache.

«Qu’est ce donc?» cria Sylvius, la voix prise.

Mais Lautonne ne pouvait répondre. Il continuait sa course autour de la pièce et gesticulait comme un démoniaque: folle apparence de cauchemar, monstre hirsute, convulsé, retordu et qui, par de sourds grognements terminés par des cris, semblait se préparer à quelque sabbat.

Tout à coup, le tonnerre creva sur le palier de l’étage! Sylvius courut à la porte, mais elle s’ouvrit au même instant, poussée par une tempête, et, fantastique vision qui jetait sur les murs des scintillations d’étoiles bleues, un grand cheval de neige bondit dans la chambre, hennissant, superbe, victorieux et battant l’air de ses deux ailes d’or.

Sylvius se laissa couler à terre. Son cœur battait la charge. Il se sentait enveloppé d’un linge froid. Les yeux grands, il regarda.

Lautonne avait arrêté sa course. Il posa son front sur l’éblouissant poitrail du cheval et s’écria:

«Viens, que je t’enfourche! Nous galoperons tous deux suivant le sillon de la lune, mais sans nous laisser prendre aux filets des étoiles! Nous irons nous perdre entre deux nuages, dans un frais vallon, et je chanterai suivant le rhythme de tes ailes sur une colline de fraîcheur! Viens, que je t’enfourche! Nous forcerons la muse dans sa dernière retraite et je lutterai avec elle afin de plier ses genoux, puis, je la poserai sur ta croupe, et nous rejoindrons follement l’ineffable azur nocturne, emportant notre prisonnière échevelée, nue, riante, dont la toison d’ombre humide se marie à la comète blanche de ta queue.»

Celui dont le pied est sonore agitait sa crinière effarée comme une livide flamme et Sylvius, devant ce spectacle, était brûlé d’une joie féerique. Les divines phalanges de quelque dieu passager faisaient courir en lui des arpèges de béatitude et plaquaient de longs accords voluptueux.--L’air brillait vaguement; non du regard jaune de la lampe que le souffle des grandes ailes avait éteinte, mais du fait mystérieux d’une lueur, d’une phosphorescence, d’un parfum rayonnant. Dans la pâle nébuleuse émanée du demi-dieu, dans cette brume de clarté, passaient parfois des fulgurations, et, à chaque hochement de la tête olympienne, naissaient, puis mouraient confusément des astres céruléens.

Soudain, la lune, apparue entre deux girouettes, décocha dans la chambre un rayon de saphir.

Alors Lautonne hurla un rire strident, une clameur épanouie, joyeuse, enthousiaste, arracha tous ses vêtements, les dispersa autour de lui, ouvrit la fenêtre, saisit à pleines mains le beau rayon de lune, le froissa, et, tout à coup, le déchira comme une gaze. Un large pan lui en restait aux doigts et qui brillait, telle qu’une merveilleuse étoffe dont la chaîne serait un ruisseau et la trame une nuit bleue. Avec ce voile il drapa sa hideuse nudité, ses jambes tordues, son long torse difforme, puis, d’un brusque effort qui tourmenta ses muscles sous le vêtement de lumière, il enfourcha son neigeux coursier.

«Envole-toi!» murmura-t-il d’une voix lente et chaude.

Mais il le retint un instant par la crinière et l’on eût dit qu’il réfléchissait. Tout à coup, il cria sur un ton rauque:

«La lune est là qui nous regarde «De son œil pur; «Que ton sabot d’or se hasarde «Au sombre azur! «Les planètes et les étoiles «M’ont reconnu! «Le plus bel astre perd ses voiles «Et reste nu! «Viens! la Lyre nous a fait signe... «Prenons l’essor, «O vertigineux cheval-cygne «A plumes d’or!

«Et croyez bien, ajouta-t-il en se penchant un peu vers Sylvius, que ce n’est là qu’une improvisation sans poids, valeur ni conséquence!»

Mais la Bête blanche hennissait de plaisir et, sur l’appui de la fenêtre, posait deux sabots éblouissants... Sylvius, que l’enthousiasme enivrait, se jeta vers lui, sauta sur sa large croupe, s’accrocha à Lautonne, et, soudain, d’un élan magnifique, Pégase fit un bond dans la nuit.

IX

De l’air sifflant, un fouillis de toits, de cheminées, de girouettes, des plumes, de l’ombre, et, tout soudain, mille étoiles qui scintillèrent en chaque lieu du ciel, des nuées monstrueuses dans lesquelles Pégase donna des naseaux et de la crinière, auxquelles il se mêla, dont il jaillit, cheval irisé,--un galop libre, enfin, sur une plaine de vapeurs tourmentées où des éclairs et des lumières anguleuses décelaient une vallée, un précipice, un sentier, une fleur limpide et embaumant, un fil de cascade, un palais à tuiles d’or, et creusaient de grands puits d’espace, gouffres extraordinaires et vagues au fond desquels Paris luisait obscurément par certaine émanation de jour,--tel fut leur voyage, aussi rapide que si quelque vocable de magie l’eût suscité.

Maintenant, le coursier divin flotte sur un massif de nuages. Il flotte en faisant de grands cercles et ralentit de plus en plus son essor. Une chanson plaintive irradie de ses ailes et toutes les teintes diurnes, exhalées de la terre vers cette région sublime, étincellent sur lui.

Région sublime, en vérité, région pénétrée de la douceur d’une aube, région verdâtre, mais où des étoiles sont suspendues!... A l’horizon se courbent des montagnes légères, et, dans des bosquets d’arbres, de grands lacs flous dorment, chargés de cygnes. Des arches, des colonnades, des portiques, de larges hémicycles se dressent en tous lieux, et ces architectures, faites d’une matière si lucide et si simple qu’on les dirait bâties de seule clarté, se fondent soudain en eaux écumantes, fleurissent, ou vacillent comme des flammes, ou bien parlent entre elles...

Et c’est ainsi:--Persane en face de l’émerveillement.

Pégase plane toujours. De temps en temps il baisse la tête, broute au passage une corolle de cristal brillamment éclose, et son sabot s’embarrasse alors de quelques flocons. Penché sur l’encolure du cheval, Lautonne interroge les gouffres d’un œil passionné. Son regard qui dédaigne les apparences de ce pays est attiré vers en bas, mais Sylvius crie de bonheur.

Sur cette plaine dont le sol mouvant se gonfle de vagues grises, dans cette atmosphère peuplée des couleurs du prisme et dont la teinte fondamentale est celle d’un abîme aquatique, il ne sait plus quelle Ombre contempler.--Les planètes laissent pendre leurs fils de flamme qu’une incertaine brise agite mollement, du sein de la lune se dévide la fumée d’un arome, et toutes les étoiles grésillent.

Sylvius, la folie au front, regarde.

Voici un cèdre majestueux qui chante gravement, voici une rose livide qui soupire. Des fruits d’opale, d’émeraude et de rubis pendent à des branches que nul arbre ne porte et qui, apparues soudain, tendent leurs oranges, leurs groseilles acides, leurs mirabelles, leurs cerises, comme des désirs. Voici que surgit un vol de papillons, fleurs frêles du jour... une spirale d’air accourt en chantant et les enlève... Une grande corolle, un lis renversé, danse sur le tapis d’une feuille, mais trois accords qui se succèdent en mineur l’enlacent et s’évanouissent... Un parfum d’éther palpite sur ce pétale flottant. Sur cette pierre, rêve un parfum d’œillet... Un souvenir passe, liquide et doux... Un regret danse solitairement sur le sable d’une allée. Couchée dans un pur rayon, une joie d’enfant se lamente... Soudain, tandis qu’un sistre jouaille au loin, une étoile descend du ciel... chante... s’en va... Une autre étoile sort d’un bosquet, poursuivie par un songe, mais le songe blêmit, se fige, devient statue, et l’étoile se retire à pas lents... Un frêne qui murmure de beaux vers évente une troupe d’oiseaux voltigeants, puis, les rappelle pour les prendre dans son feuillage, cependant que sur les branches un serpent d’opium laisse glisser son très long corps et, pendu, se balance.

Sylvius tend les bras, voulant saisir quelque chose de ces beautés. Une pivoine se moque de lui, luxuriante, pompeuse et belle. Sylvius hurle sa joie, mais il effraie un sanglot qui souriait au bruit de mer d’un coquillage... Sylvius agrippe dans l’air une merveilleuse passante: c’est une brise... elle élude l’étreinte et s’enfuit, à reculons, une pervenche aux lèvres...

Regarde! regarde! ah! pour Dieu! regarde bien! Regarde! touche! écoute! respire! repais-toi de ces choses! Entends ces trois roseaux prolonger une plainte fluviatile et ces trois nuages chanter un chant d’amour! Mêle toutes les séductions qui s’offrent à toi et ne cherche pas plus outre. Un astre laisse tomber une larme, l’air s’obscurcit, trois ballerines se joignent, le vent tourne avec elles... à leurs pieds une gerbe d’argent s’effeuille, épi par épi; elles prennent les minces tiges et s’en couronnent, (on dirait que la lune s’est posée sur leur front), puis elles disparaissent, pleurantes.--Un essaim de rires accourt, des fleurs s’ouvrent, une impitoyable gaieté tombe du ciel et l’on voudrait, oui, l’on voudrait vraiment que, sur cette pelouse d’un vert audacieux, un herboriste à chapeau pointu cherchât des simples.

La bouche grande ouverte, Sylvius se renverse sur la céleste croupe. Tout à coup, Lautonne qui serre dans sa main un flot de crinière se retourne vers lui:

«Taisez-vous donc! comment voulez-vous que je trouve la jeune personne, si vous criez ainsi?»

Il plonge encore son regard dans un gouffre qui vient de s’ouvrir, et, grinçant d’un petit rire acide, il murmure:

«Ah! la mâtine! je la tiens! Pégase! pique droit!»

Le cheval flaira l’abîme, renifla, refusa d’abord, puis, repliant ses ailes et prenant son appui sur un coin de nuage, il tomba dans ce vide obscur comme une gigantesque alouette.

* * * * *

Le temps de pousser un cri, et l’air les portait de nouveau, soutenant les grandes ailes frémissantes, mais la terre était proche. Sylvius essuya ses yeux noyés et reconnut l’endroit.--C’était les lacs du Bois de Boulogne. La lune lui révélait des lieux familiers.

«A droite! criait Lautonne. Tout droit maintenant! Non! plus à gauche! Elle doit être près de ce bosquet, là-bas, où il y a un globe électrique. Le vent m’apporte son odeur.»

Frôlant de ses sabots la cime des arbres, Pégase voltigeait, et son passage rapide faisait chanter les feuilles.--Il dépassa le lac d’un long coup d’aile, hésita un instant, puis, suivant l’ordre de son maître, vola vers la Muette.

«Halte!» cria Lautonne.

Le cheval chercha un passage, et, plongeant tout à coup dans les ramures, léger, il atterrit. Aussitôt les deux cavaliers glissèrent le long des flancs humides, et Sylvius fut quelque temps avant de retrouver son équilibre naturel.

Déjà Lautonne bouchonnait Pégase.

«Va paître près d’ici! dit-il, je te sifflerai dans une heure; il y a de l’eau fraîche au bout du sentier.»

Puis il entraîna Sylvius en se hâtant d’un pas inégal, les cheveux en désordre, le nez au vent.

«Par ici! je la flaire! marchez doucement.»

Le sous-bois était baigné dans une ombre frêle où la tunique du poète rayonnait. Elle traînait à terre, et, parfois, au passage d’une herbe rude, il s’en détachait des lucioles.

Sylvius eût voulu ralentir sa marche, la douceur de l’air le charmait et il se fût volontiers attardé à jouir de ce mystère humide et pénétrant qui hante un bois nocturne, lorsqu’une eau sommeille ou jase alentour.

Et voici qu’un jour blafard brille à cet endroit tout proche où le chemin qu’ils suivent fait un coude. On eût dit d’une petite aube artificielle et blanche. Lautonne étouffa un rire:

«Elle va être bien étonnée.»

Ils se trouvèrent devant un bouleau assez majestueux et que l’éclat d’une lampe à arc, suspendue non loin, ornait de sa lumière dure. Cela sentait, dans un lieu vaguement concerté en vue d’effets mélancoliques, l’éclairage d’une gare provinciale. Sur les branches basses, festonnées d’un lierre indigent, des loques de velours noir pendillaient. Elles remuaient parfois, révélant une compagnie de chauves-souris.

Lautonne se retourna vers Sylvius.

«Enfin nous y voici. Pardon de vous avoir fait courir, mais je craignais qu’elle ne vous échappât.

--Qui poursuivez-vous donc?

--Etes-vous bête! Je poursuis Clorinde, ma muse! Vous ne la voyez pas? Sa cachette n’aurait pas trompé un enfant!»

Et il montra le feuillage supérieur du bouleau où Sylvius aperçut, en effet, lorsqu’il se fut approché, la forme accroupie d’une femme vêtue d’un maillot vert.

Lautonne la menaça du doigt.

«Clorinde! je te vois! tu es prise, coquine!»

Un rire limpide répondit avec ces mots:

«Oh! pas encore! Viens donc me toucher! Ce soir tu mordras la poussière!»

Alors Lautonne injuria la muse; elle répliqua, et ce fut une cascade d’imprécations.--Monstrueux, burlesque et grave cependant le poète recula de quelques pas.--Lentement il défit le rayon de lune qui l’enveloppait. Les arbres murmurèrent de surprise, à l’aspect de cette hideur nue, et un oiseau s’enfuit en criant. Lautonne fixa un bout du rayon sous son pied, et, soudain, d’un brusque mouvement, jeta le reste vers la branche où Clorinde était assise.

Le rayon se dévida, trembla dans l’air puis, ayant atteint les feuilles hautes, il les écarta et se tendit, comme lorsqu’il quittait la lune.

Le bois entier se tut. On n’entendait que la course musicienne du ruisseau et le frôlement que faisaient les chauves-souris avec leurs ailes...

La muse se dressa, verte dans la verdure, et, posant sur la route de lumière bleue un pied délicat, elle s’apprêtait à le suivre ainsi, prudemment, jusqu’à terre, mais elle trébucha et tomba assise. Ce fut dans cette attitude et les jambes hautes qu’avec une claire clameur elle glissa le long du rayon de lune jusque dans les bras de Lautonne.

Reculant de quelques pas, celui-ci se campa fièrement, montra sans pudeur son abominable corps et s’écria:

«Je ne veux point profiter d’une maladresse! Prenons nos distances, ma chère!»

Un peu confuse, Clorinde se retira en un coin obscur, enleva son maillot vert et reparut, délicieusement dépouillée de tout voile, brune et les seins hauts. Elle frappa sa peau nue de deux divines paumes comme si elle s’apprêtait à quelque lutte. Lautonne fit les mêmes gestes avec une exubérance désordonnée, et, tout à coup, les deux corps coururent l’un à l’autre et se joignirent dans un enlacement.--Ils roulèrent sur le sol et s’y tordirent.--Le gnome se mêlait à la superbe enfant dont les jambes parfaites alternèrent avec des mollets en ceps de vigne; la chevelure noire coula sur les crins roux, comme une nuit sur une ardente aurore, et des cris aussi se mêlèrent, cris de bête et cris de déesse, si bien qu’on ne savait plus si c’était de colère ou d’amour qu’ils se démenaient ainsi.

Le bois entier haletait d’émotion, des rameaux se penchèrent pour mieux voir, à petits bonds un lapin s’approcha et les pierres écartèrent leurs aveuglantes mousses.

Parfois, les deux lutteurs se séparaient d’une secousse, sales de poussière et de sueur, s’épiaient, penchés sur les genoux et couraient encore l’un à l’autre. Ils roulaient de nouveau, et, toujours, la muse résistait à Lautonne, vaillante et soutenant le choc de cette difformité, quand, soudain, il y eut un double cri. La muse, renversée, touchait la terre des deux épaules, tandis que Lautonne trépignait sur le beau corps et le battait avec ses pieds tordus dont les orteils se dressaient de joie.

«Evohé! cria-t-il. _Clorinde vaincue_, poème en vers libres!»