Pour l'Amour du Laurier: Roman
Part 15
Sylvius songeait qu’être soi-même est chose difficile.
La barque rouge avait complètement disparu. De nouveau la mer fut déserte et rien n’advint jusqu’au crépuscule.
Alors, tandis que la prime obscurité de la nuit descendait sur les flots, Sylvius vit une côte grise qu’il reconnut.
«Nous y sommes déjà?» demanda-t-il.
--Oui, répondit le dauphin, vous me sembliez pressé. L’eussiez-vous désiré, nous aurions pu passer chez les Lotophages. Inutile de me remercier, j’avais à faire dans ces quartiers. Tenez! je vous poserai à la pointe rocheuse que vous voyez là.»
Bientôt, Sylvius mit pied sur la terre ferme. Il cherchait quelque formule aimable pour reconnaître le service du dauphin, quand celui-ci, qui, depuis quelques instants, se remuait dans une vague avec un air de gène, prononça rapidement ces paroles ailées:
«Je me rappelle vous avoir entendu dire que vous manquiez d’argent. Vous devez avoir grand’faim. Permettez-moi de vous offrir votre souper de ce soir, charité qui ne change en rien la mauvaise opinion que j’ai de vous!»
Il toussa, graillonna un peu, et finit par cracher aux pieds de Sylvius un louis d’or; Sylvius balbutiait des remerciements, mais, déjà le dauphin avait plongé dans la nuit salée.
XXXI
Savoir comment Sylvius atteignit une auberge et, mourant de faim, y mangea, puis y dormit vingt heures, comment il échangea son joli costume bariolé contre un vêtement d’usage plus courant serait d’un intérêt médiocre. Le lendemain même de son arrivée, il se rendit à Marseille distant de quelques kilomètres et télégraphia à son banquier de Paris. Le louis dont le dauphin lui avait fait présent facilita beaucoup ces premières précautions, pourtant, il ne s’en sépara qu’avec peine. Où donc le poisson aurait-il trouvé une pièce d’or neuve, sinon dans les flots, à l’instant où Clorinde y versait les débris de Chrysolet. Sylvius donnait, avec ces vingt francs, le seul souvenir qui lui restât d’un être singulier.
Ayant regagné l’auberge, il se demanda quelle serait désormais sa vie.
Il s’en rendait compte: rien ne lui avait réussi. A quoi donc était-il parvenu? Cette course à la gloire, entreprise sans méthode, à cloche-pied, il ne rêvait même plus de la poursuivre. Il se résolut à demeurer quelque temps dans le village où il avait abordé. Paris lui rappellerait encore trop de mésaventures, il avait besoin de repos, loin de la fable, loin du tumulte, loin des livres, toutes choses qui lui donnaient la nausée. Après avoir mûrement réfléchi dans les lieux propices à la méditation, principalement le bord de la mer, il loua, pour tout l’automne, une petite maison de pêcheur dont le propriétaire partait au service et s’y installa. Elle était fort jolie. Des tuiles rouges couvraient son toit. Ses murs étaient peints à la chaux et tout son aspect séduisait le regard. C’était une de ces maisons dont on dit volontiers:
«Qu’il ferait bon vivre là!»
Située tout au bout du village, son petit jardin (vingt mètres carrés) touchait presque à la mer; il y poussait de belles salades, un laurier et un pin minuscule et contourné. Le décor, composé de flots bleus et d’une colline abrupte, était plaisant, les quelques pêcheurs d’alentour, bienveillants et sans malice, la température, douce. Rentré dans sa chambre le soir venu, Sylvius prit une cigarette, alluma sa lampe, s’assit dans un fauteuil qu’il avait fait venir de la ville et se déclara à lui-même que, retranché loin des dieux, il trouvait à vivre un certain agrément.
Ce fut ainsi pendant une semaine. Puis, il s’ennuya. Durant le jour, les heures passaient tant bien que mal en longues promenades, mais les soirées étaient lugubres. Dès le soleil couchant et le crépuscule, Sylvius bâillait, et ce n’était point par envie de dormir, car il avait déjà pris l’habitude de se lever tard. Il ne voulait pas aller en ville où, d’ailleurs, il ne connaissait personne, et où son seul gîte eût été les cafés retentissants;--il ne voulait pas méditer car, aussitôt, des fumées d’héroïsme lui montaient à la tête et l’image de Clorinde éblouissait ses yeux;--il ne voulait pas lire, craignant de s’identifier aux héros de l’histoire, et il avait peur du sommeil, certain qu’un rêve malveillant le navrerait sans trêve. Alors, une nuit qu’il s’agitait sans trouver le repos, il s’en fut grimper sur la colline à laquelle le village était adossé. Au clair de la lune, il vit un sentier qui traversait un bois de pins; il s’y engagea.
Le bois était d’ombre et d’argent, paisible, parcouru de parfums, éventé par la brise, délicieux. A travers le lacis des branches, on apercevait le ciel foisonnant et, souvent, une pomme de pin et des aiguilles se détachaient en noir contre la jeune lune.
Sylvius soupira d’aise:
«Je me sens mieux;--d’ailleurs il faut m’habituer à ce que les heures soient semblables et mener une vie simple, droite, sans apprêt, comme le firent, jadis, certains pêcheurs du lac de Gethsémani qui, pourtant, ont leurs effigies dans toutes les églises.»
On n’entendait aucun bruit; ni murmures de flots, ni plaintes d’oiseaux réveillés...
«Ah! qu’il fait doux!»
Et Sylvius poursuivit sa marche dans le sentier d’ombre et d’argent.--Il atteignit bientôt une éclaircie où le sentier s’arrêtait et que fermait un mur de roche en demi-cercle. Une fontaine se déversait là, dans une vasque ornée de lierre, et chantait à voix basse. Assise sur le bord, les cheveux dénoués, une femme en robe violette semblait regarder dans l’eau son image avec celle des cieux. Elle était appuyée sur une main; de l’autre, elle lissait sa sombre chevelure. On eût dit la naïade du lieu. Elle tourna la tête, un instant, à l’arrivée de Sylvius.
C’était Clorinde.
«Tiens! dit-elle d’un air tranquille, en relevant ses cheveux dont les pointes étaient mouillées, je vous croyais mort? Un navire vous a donc rapatrié?
--Vous! c’est vous! cruelle! et vous gardez cette terrible placidité devant votre victime!»
Elle poursuivit, en accents tout à fait reposés:
«Pourquoi voulez-vous que je m’excite? Vous n’aviez qu’à ne pas tuer Lautonne! Ne me faites pas porter la peine de vos erreurs! Quelle nuit exquise, mon cher Persane, et quelle douceur dans l’air!
--Clorinde! Clorinde! ne vous moquez pas!
--Oh! vous finissez par être agaçant! Au lieu de me remercier, quand je vous accorde un moment d’attention, vous le prenez déjà sur un mode lyrique et larmoyant qui me déplaît fort!»
Elle regardait toujours dans l’eau, teinte de ciel bleu, ses yeux, obscurcis par l’ombre.
«Clorinde! écoutez-moi! je suis calme! mais, à l’instant où je croyais mon périple de merveilles achevé, le voici qui recommence! Souffrez que j’en aie un peu d’émotion! Que faites-vous ici? dites-le moi! Regardez-moi, pour Dieu! ne regardez plus cette eau de fontaine! Voyons! je ne suis pas une chose! Je suis quelqu’un, et je vous aime! Regardez-moi!»
Elle ne changea point d’attitude et parut toujours s’entretenir avec son image reflétée.
«Je n’ai jamais dit que vous ne fussiez pas un très charmant garçon, mon cher Persane, mais, vraiment, interrompez ces éclats de voix qui ne conviennent ni à l’heure, ni au paysage, et croyez bien que votre amour m’est complètement indifférent! C’est vous dire combien j’aurais peu de plaisir à vous considérer... Ce que je fais ici? Je m’étonne de ma beauté!--Récemment, je servais de muse à un pêcheur de la côte. Je lui donnai la barque de Lautonne. Je lui fis connaître, la semaine dernière, tandis que nous attendions la brise au large, l’innombrable splendeur des étoiles qu’il n’avait jamais regardées. Je le quittai hier, à cause de ses mains sales et de son parler grossier. Pour aujourd’hui, je vous l’ai dit, je considère mon image et demain, sans doute, je rentrerai à Paris.
--Non! Clorinde! non! demain et toujours, tu vivras auprès de moi et, ce soir, tu seras ma maîtresse.»
Vivement, elle se retourna et l’interrompant avec un petit rire:
«Y pensez-vous, mon ami! Vous perdez le sens!»
Elle prit un peu d’eau dans le creux de sa main et la jeta à la figure de Sylvius.
Il ne bougea pas, regardant la femme qui le narguait ainsi.
Beau paysage:--le mur de rocher blanchâtre où montait le lierre presque noir... le bleu de la vasque... la lisière odorante du bois... le sol vaguement éclairé... elle, enfin, avec sa robe violette, ses cheveux dénoués, assise, écoutant le chant de la fontaine et remuant ses pieds fins que chaussaient des sandales...
Il y eut une longue minute de silence...
«Alors, je te prendrai de force! je te vaincrai comme Lautonne t’a vaincue!»
Et Sylvius se jeta sur Clorinde,--mais elle fuyait déjà.
Ce fut une course héroïque. Clorinde sautait de pierre en pierre et se retournait quelquefois avec un éclat de rire méprisant. La lune était haute, l’air lumineux et frais:--un beau temps de chasse. Clorinde se dirigea d’abord vers le haut de la colline. Elle bondissait, insoucieuse des chutes, tenant sa jupe d’une main, s’aidant de l’autre aux passages escarpés. Sylvius suivait, silencieux, la bouche close, les lèvres minces, tout son être tendu vers ce seul but: atteindre Clorinde; et ils escaladaient la côte de plus en plus raide, ainsi que deux chèvres.
Les voici près du sommet.
Ils l’atteignent.
Là, sur une façon de plate-forme qui domine la mer, Clorinde s’arrête, laisse Sylvius approcher puis, brusquement, élude le geste de ses mains tendues, évite son retour, s’écarte, le trompe encore, se dérobe et, vive, recule d’un saut.--Elle rit par petits hoquets, près de Sylvius qui croit toujours la saisir, et ils tournoient ainsi, de façon désordonnée, ombre violette poursuivie par une ombre mauve dans l’éblouissement pâle et froid de la lune. Ils ne pensent guère à contempler, du haut de ce rocher livide, la mer traversée d’un chemin d’argent et toute nourrie d’étoiles qui s’éteignent et se rallument dans ses flots, les îles verdâtres et plombées, la campagne sous un voile de brume,--ils ne songent pas à goûter les parfums qui montent des bois d’alentour et dont la brise arrose l’air, non, ils courent... c’est Hippomène et Atalante, sans les pommes d’or.
Soudain, par une volte-face imprévue, Clorinde prend un chemin qui descend vers le rivage. Ils dévalent à folle allure, précédés de leurs ombres et de pierres qui roulent. Sylvius, plus vigoureux, gonfle tous ses muscles, Clorinde, plus légère, semble ne faire aucun effort et passe d’une pierre à l’autre comme un sylphe. L’écharpe de son corsage s’est dénouée, et la suit, banderole flottante.
Ils entrent dans le bois et Sylvius la perd de vue, mais il entend le souffle de sa course ailée. Maintenant, comme elle gagne du terrain, elle ramasse des cailloux et les jette à Sylvius, mais dans cette courte halte elle manque de se laisser prendre et n’échappe que de peu. Sylvius est à ses trousses. Elle saisit une branche, lui en fouette la figure. Elle bondit de nouveau, poussant des clameurs claires que l’écho relance, et toujours, derrière elle, ce bruit de brindilles foulées et ce halètement l’avertissent que la poursuite n’est point délaissée.
Ils sont sortis du bois. Ils gagnent la mer. Sur l’étroite plage ils se hâtent encore, courant quelquefois dans le bord du flot où ils laissent des taches de phosphore. Ils passent devant la maison de Sylvius. Le sable cède sous leurs pieds. Une mouette piaule et s’envole. Mais Sylvius commence à perdre haleine, chacun de ses pas devient plus lourd. Il voit l’espace qui le sépare de Clorinde grandir, ses forces diminuent. Tout à coup, il entend un cri, regarde, et rassemblant ce qui lui reste de vigueur, se lance en avant. Clorinde vient de glisser, elle est tombée, elle se relève, mais, déjà, sur elle, Sylvius abat ses mains ouvertes.
XXXII
«Vous pouvez lâcher mon bras, je ne chercherai pas à vous échapper.»
Clorinde frotta son genou qu’elle avait un peu froissé dans sa chute.
«C’est encore, à tout prendre, une méprise dans le genre de celle qui vous fit tuer Lautonne. Oui, mon cher! si je n’avais glissé, vous ne me verriez déjà plus. En bonne justice nous devrions recommencer l’épreuve... Asseyez-vous donc! vous suffoquez!»
Sylvius ne pouvait parler; sa poitrine battait comme un soufflet de forge.
Clorinde poursuivit:
«En somme les événements heureux de votre existence, vos plus belles actions, sont dus à des faux pas que vous ne saviez prévoir.
--Ah! je te tiens! murmura Sylvius entre deux soupirs houleux.
--Mais oui, vous me tenez, et comme je ne triche pas au jeu, je me déclare battue, bien qu’ayant encore mille moyens de m’enfuir; d’ailleurs, vous courez fort bien, je l’avoue sans honte. Et maintenant que voulez-vous faire de moi?»
Elle frissonna:
«Où habitez-vous? Rentrons. J’ai froid.»
Alors Sylvius, joyeux, triomphal, serrant les dents, la saisit dans ses bras, l’enleva, gagna le seuil de sa maison, poussa la porte, et, sur le lit où la lune rayonnait, posa ce beau fardeau. Il ne prononça pas une parole et Clorinde résignée, mais surtout indifférente, le laissa faire.--Il la dévêtit, maladroit et tout tremblant.--Bientôt, elle se trouva nue et son corps parut, mince, d’un brun mat sur la toile blanche.--Il lui prit la bouche et la prit tout entière. Sa poitrine se gonflait d’un sanglot de bonheur;--mais Clorinde, impassible restait étendue ainsi qu’une bête lasse et le sanglot de Sylvius devint un vrai sanglot.
Pourquoi ne voulait-elle pas de lui? Qu’avait-il qui la repoussât à tel point, qu’elle ne lui donnât même pas sa haine? Sylvius comptait se payer dans les bras de Clorinde de tous ses ennuis passés, oublier le goût de la coupe amère au bord de ces lèvres rouges, mais elle était une tiède statue avec des yeux de pierre qui ne daignaient même pas le regarder. Sylvius s’assit à côté d’elle et la contempla d’un regard triste, comme si elle était morte et qu’il portait son deuil.
Clorinde tourna un peu la tête:
«Vous avez cru, sans doute, me causer du plaisir!» dit-elle.
Puis elle ferma les yeux, poussa un soupir, fit de son bras un coussin et s’endormit, paisiblement.
* * * * *
Sylvius pleurait en silence.--Cette femme lui était aussi étrangère qu’une passante rencontrée pour la première fois. Il l’avait eue pourtant! ce but qu’il poursuivait, il l’avait atteint... Oh! pourquoi ces baisers sans réponse et cette mauvaise étreinte sans fièvre et sans plaisir?... La nuit passa, lourde, lente, interminable... L’aube vint enfin pâlir les murs. Clorinde dormait, Sylvius veillait à côté d’elle...
Qu’il vous plaise de vous les figurer ainsi, tous deux, dans cette humble chambre, tous deux seuls, n’était la présence encore obscure de l’aurore: la muse enveloppée en un sommeil peuplé de songes qui parfois bouillonnent jusqu’à ses lèvres, et, d’autre part, Sylvius, allongé sur le lit, la tête dans l’oreiller, s’écoutant vivre, s’écoutant souffrir, et suivant avec les pulsations de son chagrin, le bruit industrieux de l’heure qui s’égoutte à l’horloge.
Tout à coup, Clorinde se soulève, elle étire ses bras, ouvre grandes ses mains brunes, s’assied au bord du lit, puis, de quelques doigts, tient son sein gauche et le considère.
Sylvius se soulève aussi, examine le sein, le caresse de ses lèvres, mais Clorinde repousse le baiser... Elle va parler, elle entrave son genou de ses mains jointes, contemple je ne sais quelle apparence aérienne et dit enfin:
«Maintenant, il faudrait s’entendre! Otez de votre esprit que, pour m’avoir chassée dans la colline, vous êtes le grand Pan poursuivant Syrinx, et certes, sur ma bouche votre air de flûte fut assez grêle et piteux! Je veux bien me prêter quelque temps à vos fantaisies, puisque je m’y suis engagée, mais encore faut-il que j’en sache les limites et surtout l’exacte durée. Parlez, je vous écoute.
--Ne me raille pas, Clorinde, dit Sylvius d’une petite voix d’enfant, plains-moi plutôt. Cent fois, j’ai cru atteindre la gloire, mais elle me gagne de vitesse. J’ai vu de singulières choses et l’on dirait que je n’en tire aucun profit. Ce contentement triomphal dont on parle dans les livres, jamais je ne l’ai ressenti, jamais un laurier n’a touché mon front, mais aujourd’hui, je crois en lire la promesse dans tes yeux. Clorinde! fais que tes yeux ne soient point menteurs!»
Clorinde songea quelques instants.
«Qui donc vous a donné cette folie?
--L’exemple de Lautonne et la vague promesse qu’une vieille me fit naguère:
«Vous avez le regard d’un poète,» disait-elle.
Au nom de Lautonne, Clorinde avait frissonné. Sylvius dit encore:
«Lautonne n’avait reçu en naissant que des disgrâces et, toutefois, on voyait souvent briller dans son regard cette forte assurance devant laquelle tout cède et plie. D’ailleurs, il t’avait, toi, étrange, changeante et que j’ai connue sous des formes si diverses que je ne sais plus où se cache ta réelle nature. Vis à mes côtés, Clorinde! ne me quitte pas! Peut-être arriveras-tu à m’aimer et c’est toi qui m’inspireras!»
Sylvius se tut. Soudain il reprit en hautes et vives paroles:
«Je me suis voué à l’amour du laurier! Ah! je donnerais tout ce qui me reste de vie pour connaître à tes côtés un jour de gloire, un seul jour de cette gloire qui m’est peut-être destinée!»
Clorinde ne répondit pas aussitôt... Elle touchait la chair de son bras comme on touche un objet précieux... puis elle leva la tête:
«Pour ce qui est de moi, dit-elle, je ne suis ni plus étrange ni plus changeante que les autres femmes. Pour ce qui est de Lautonne, il avait un cœur d’artiste. Vous, Sylvius, vous n’êtes qu’un amateur... Une devineresse vous a trouvé le regard d’un poète?... A merveille... seulement elle omit d’ajouter que votre esprit était celui d’un sot et votre âme celle d’une commère.--Vous savez voir, Sylvius. Qu’est-ce, cela? Il ne faut pas voir les choses, il faut les pénétrer, en avoir la parfaite conscience. A quoi sert de regarder, d’apprécier, de juger, puisqu’on ne peut conclure? Cent ans font sombrer une œuvre, exhaussent l’autre. Les contemporains n’y purent rien démêler, car avec les meilleurs yeux du monde, ils ne savent priser que le seul effort dirigé dans le sens qu’ils entendent déjà. Le chef-d’œuvre est dû, bien des fois, à une minute d’oubli et de dérèglement. Il brillera plus tard dans sa pure lumière, mais les hommes du jour ne l’ont pas aperçu. Lautonne me le disait souvent: compatir vaut mieux qu’observer. Il faut participer à l’essence des choses, les faire vivre dans son cœur, y chercher sa logique, sa morale, ses raisons de croire, et créer ensuite!
«Cela, vous ne l’avez jamais fait, Sylvius! Vos imaginations, si vives qu’elles fussent, ne concluaient pas, ne menaient à rien, au lieu qu’en créant, on fait de la beauté, on la juge belle, quoi qu’on en ait, on conclut pour soi-même. Un spectateur est toujours dupe, un artisan ne l’est pas, et c’est auprès de l’artisan que j’ai mon rôle de miroir où il peut refléter son rêve.»
Impressionné par le tour pédagogique de cette allocution, Sylvius allait répondre.
«Un moment! dit Clorinde. Vous vous êtes voué au laurier et vous demandez un jour de gloire? Eh bien! Sylvius, je vous dois un gage comme les enfants au jeu, ce jour de gloire je vais vous le donner.
--Je vous aime! murmurait le jeune homme qui était tombé à genoux, je vous aime pour toujours!
--A votre aise!» dit-elle en se levant.
Et Sylvius qui avait peur, il ne savait au juste pourquoi, se répétait à lui-même:
«Voici ta couronne! Voici ta couronne! Prends-la!»
* * * * *
Clorinde traversa la chambre, ouvrit la porte, les deux fenêtres.--L’aurore d’été entra.
* * * * *
«Habille-toi!» dit-elle à Sylvius.
En hâte elle se vêtit, posa deux chaises dans le petit jardin au seuil de la maison et, quand Sylvius fut prêt:
«Asseyons-nous,» dit-elle.
Il n’y avait pour tout spectacle que l’aurore d’été, perçant de ses rayons une large brume étendue. Depuis longtemps, les dernières étoiles s’étaient évanouies dans le ciel bleu clair. Déjà, les bois balbutiaient vaguement leurs chants d’oiseaux, mais le monde attendait pour se réjouir que son astre eût paru tout entier... Le vent agitait la couche de brume sur les flots...
Enfin, la Méditerranée découvrit sa chair bleue et doubla l’image du soleil.
Tandis que le jour naissait ainsi, devant ses yeux, il parut à Sylvius que ses sens s’affinaient de façon merveilleuse. Pour la première fois, il écoutait la musique des choses. Insensiblement, il en comprenait mieux l’harmonie, et ce fut un innombrable orchestre; mais, en même temps que ses accords le pénétraient, Sylvius se sentait déchiré par eux. Le cantique du soleil levant l’assourdissait ainsi que d’un cri forcené, dont la coupe du ciel était toute résonnante, et, des collines d’alentour, montaient d’autres cris, clameurs d’allégresse qui s’épanouissaient dans l’air, comme si des géants cachés eussent salué la naissance du jour!
Sylvius se pressait les tempes, de peur que son front n’éclatât.--Il lui semblait que le monde entier n’était qu’une même voix heureuse, et, dans cette voix, il entendait tout!
Il entendit sur la colline les pins bruire, les ruisseaux lointains murmurer, les pierres grincer sous leur manteau de mousses,--dans son jardin, il entendit les insectes escaladant les brins d’herbe, le soupir des fleurs encore assoupies, le frémissement triomphal du petit laurier qui secouait ses gouttes de rosée,--il entendit la causerie des vagues qui se confiaient des secrets délicats, les doux accents du flot que le sable aspire, les rires du flot se mêlant à un autre flot, le sanglot du flot qui se brise aux rochers, la respiration des barques sur la mer et l’éternel murmure méditerranéen au creux de toutes les coquilles de la grève.
Ce n’était pas, comme lorsqu’il galopait avec Lautonne et Pégase, un spectacle nouveau charmant sa curiosité. Non! Il sentait tout cela correspondre en lui, battre dans ses artères, faire vibrer ses nerfs... Tant d’arbres lui parlaient, tant d’oiseaux l’appelaient!...
Et la chanson perpétuelle du vent!
Et les hymnes des pierres!
Son cœur était à l’unisson de leur cœur, ses oreilles bourdonnaient, ses yeux se fermaient, éblouis de visions subites, et tous les parfums enchantaient à la fois ses narines. Il n’avait jamais souffert davantage: c’était le gril et la roue et les tenailles et les brodequins. Un hurlement plaintif se formait dans sa voix.
Comme il étouffait aussi, Persane leva la tête pour chercher de l’air, mais, dans le ciel, il entendit, il vit, il respira les nuages qui se fondaient l’un dans l’autre et dansaient des danses, très lentes, molles, ouatées et floconneuses. Traversant leurs rondes, une Vierge passait, les lèvres arquées d’un sourire. Elle portait entre ses doigts un arum frais éclos, l’encens des églises s’exhalait de sa chevelure avec l’encens des roses et de cette chevelure des étoiles glissaient qui, dans le ciel, poursuivaient leur course vive. Comme le chant d’un violon solitaire, une plainte humaine s’élevait parfois de la ville que cachait un pli du bois de pins, et la nature répondait par des plaintes complémentaires, murmurées en sourdine, fraternellement, tandis qu’à l’horizon bondissaient toujours les clameurs surhumaines de l’aurore.
Une flamme brûlait dans la poitrine de Sylvius. Il agonisait, se débattait, crut mourir. La flamme montait à ses lèvres en le consumant tout entier. Il se jeta vers Clorinde, et la baisa à la bouche, pensant s’y rafraîchir, mais la bouche de Clorinde était plus brûlante que la sienne et rouge comme une braise neuve.
Alors il cria des mots vagues et rauques, où il suppliait qu’on le délivrât de ses tourments, qu’on le retirât de cette forge, et finit par se blottir comme un enfant entre le bras de Clorinde.
Elle lui prit les mains. Une fraîche rosée le baigna. La torture avait cessé... Il regarda autour de lui... C’était le soleil et la mer... le paysage familier... Il n’y avait rien de plus que les autres jours, sinon Clorinde à ses côtés.