Pour l'Amour du Laurier: Roman
Part 14
XXVIII
Il s’engagea dans un couloir. Il se heurta contre une seconde porte, celle-là d’ébène poli. Il en poussa le battant et fit encore un pas; mais alors la pensée elle-même s’obstrua en lui, car il se trouvait face à face avec l’épouvante.
Tout au fond d’une longue salle dont les murs étaient frappés d’une lèpre verte, un trône d’argent s’érigeait, mince et haut. Là était assise, dans la gaine d’ombre de sa robe, une femme grave et belle. Au-dessus de sa tête tremblait le très mince croissant d’une lune verdâtre et sept étoiles vertes scintillaient sur son front. Au pied du trône, un homme était couché, les tempes ceintes d’un diadème de feuillage qui verdoyait sinistrement. Sa figure, dont la peau triste et glauque se tendait sur les os, n’était vivante que par de vertigineuses pupilles qui n’avaient point de fond. Le long de son corps coulaient les plis d’un manteau rouge, plis déplacés comme des ondes, car ce manteau coulait lui-même, et c’était un ruisseau rouge, un ruisseau de sang, qui vêtait de ses flots le corps de l’homme couché et se répandait ensuite dans la salle verte, pour tourner neuf fois, pourpre et mortel, autour du trône d’argent et disparaître enfin sous la lèpre verdâtre des murs.
Un parfum s’exhalait dans l’air, un parfum léger de pourriture où se mêlaient mille odeurs de décomposition, comme si l’encens d’une rose tombée participait sans s’y confondre au relent d’un cloaque.
Sylvius grelottait. Dans l’air flottaient des nuages, couleur d’étang malsain, qui se déplaçaient, lentement entraînés suivant le cours du fleuve de sang, et, quand ils passaient près de la Dame noire, assise sur le trône, elle levait le bras et jouait avec eux, les détordant comme des soies et les effilochant entre ses phalanges.
Sylvius, suffoqué par cette atmosphère, transi par ce spectacle, s’appuyait contre la porte d’ébène qui s’était refermée derrière lui.
«Où suis-je? cria-t-il dans sa gorge.
--Où suis-je?» se répétèrent l’une à l’autre chacune des quatre murailles vertes.
Alors la Dame noire le regarda, et de sa bouche sortit une harmonie obscure et merveilleuse:
«En Hadès! tu l’avais dit toi-même! et c’est Perséphone qui te parle!»
Les sept astres verts pâlirent sur son front, le croissant verdâtre se pencha et les nuées vertes s’infléchirent au souffle divin qui sortait des lèvres, non point rouges, mais dans la teinte desquelles agonisaient des turquoises.
«Toi qui vis, reprit Perséphone, pourquoi viens-tu nous troubler, nous qui pourrissons?»
Et Sylvius ne répondit que par le bruit de castagnettes qui frémissait entre ses dents claquantes.
«N’aie point peur! dit-elle encore. Vois! Cerbère ne te dévora point et mon époux Hadès ne te frappera guère! Lève-toi, Hadès! un mortel est descendu jusqu’à nous!»
L’homme couché se leva et salua Sylvius d’un geste du bras, geste sanglant qui fit tomber des gouttes rouges sur les dalles, tandis que le long du corps dressé, le ruisseau de sang coulait toujours.
«N’aie point peur! dit aussi Hadès. Quel sera donc mon aspect quand je n’aurai plus de sang païen pour me vêtir. Le ruisseau qui suit mon corps était fleuve durant les jours de notre gloire. C’était un fleuve qui tombait de mes épaules jadis irréprochables et nous encerclait neuf fois. On a dû te parler du Styx?
--Oui,» murmura Sylvius qui s’accroupit contre la porte et s’y blottit comme une bête frappée.
Ses cheveux tombaient sur son front moite. Il se cachait le visage, mais regardait entre ses doigts.
Perséphone se dressa à son tour, écarta les nuées vertes et dit:
«T’en souviens-tu, Hadès, du déplorable voyage que nous fîmes en Palestine?
--Non! gémit Hadès, je ne me souviens que d’une chose, c’est que depuis dix-neuf siècles j’agonise!
--Ah! s’écria Perséphone, vous vous demandez sans doute, adolescent, ce que nous allions faire dans ce pays de palmes sèches! Sachez qu’on s’ennuyait parfois sur l’Olympe! on se lasse d’une louange continuelle et même du nectar et de l’ambroisie. Or, un jour, nous descendîmes sur terre afin de nous récréer.
«Nous étions vêtus superbement de pourpre violette et rouge et les choses brillantes de l’univers glorifiaient ces belles étoffes. Nous descendîmes sur le Parthénon; de là, marchant sur la mer, nous nous rendîmes à Naxos, puis à Milet, puis en Pamphylie, puis à Paphos, puis en Judée. C’est en Judée que Zeus voulut pénétrer dans les terres. Nous avions belle apparence! Nous marchions comme des paons déployés et les arbres nous regardaient tout ébahis et les pierres ouvraient leurs yeux et l’air tourbillonnait musicalement autour de nos sublimes têtes. Aphrodite et moi, nous marchions en avant, heureuses à cause des brises parfumées et des corolles du chemin. Or il advint que nous eûmes soif, nous, les dieux splendides. Nous nous arrêtâmes devant une étable et voulûmes demander à boire. L’étable était sombre. Au fond, une femme tenait un enfant sur ses genoux. A sa droite il y avait un âne, à sa gauche il y avait un bœuf. Un homme était debout près d’elle. Nous sentîmes une odeur de lait qu’on venait de traire et nous allions entrer dans l’étable, quand nous nous aperçûmes qu’il nous était impossible d’en franchir le seuil. Zeus, Héra et tous les autres dieux, et toutes les autres déesses n’y parvinrent pas. C’était un seuil interdit. Alors nous nous résolûmes à partir, mais on eût dit que nous étions vêtus de haillons. Nos pierreries s’étaient éteintes, nos étoffes ne brillaient plus, et, par la porte de l’étable, nous pouvions voir une grande gloire d’or envelopper la femme et son enfant, une gloire plus lumineuse que celle même d’Apollon.--Nous continuâmes notre marche, silencieux comme des mendiants, mais nous n’avions plus soif.
«C’est depuis ce jour que nous nous prîmes à mourir.
«Car ils sont morts, jeune homme, les dieux qui brillaient sur les collines et dans le ciel! Ils sont morts ceux qui fleurissaient de leur grâce, animaient de leur forte sève, illustraient de leur renommée le printemps du monde! Mort! celui qui vainquit Marsyas! Mort celui qui parcourut l’Inde monté sur un léopard! Morte! Aphrodite embaumante, Héra épanouie, Hébé à peine éclose! et le versatile Hermès s’est pris le pied dans sa course! Ils sont tous morts! nous veillons sur leurs restes et, bientôt, la poussière nous reprendra nous-mêmes, le jour où le Styx sera tari.»
De son doigt tendu, elle montra à Sylvius cent cadavres, rangés autour de la salle et qui suintaient et dégouttaient à travers leurs bandelettes, ou bien, déjà secs plus qu’à demi, tombaient en cendres légères. Un seul, énorme, gonflait dans un coin la coupole de son ventre marbré de bleu et Sylvius comprit que c’était Bacchus, car de sa bouche montait puissamment un ceps de vigne, lourd de grappes violettes.
Un soupir rauque que Hadès exhala fit osciller les nuées vertes. Hadès tourna sa face verte couronnée de verdure, leva ses mains de pourpre et dit à Perséphone d’un ton suppliant.
«J’ai faim! j’ai grand faim!
--Et moi aussi j’ai faim, dit Perséphone, mais il n’y a presque rien à manger aujourd’hui! Ah! si le ciel chrétien existe vraiment, quelle ripaille les saints et les démons doivent faire, tandis que nous agonisons, faute de viandes païennes! Je songe parfois...»
Elle s’interrompit et regarda son époux d’un air affamé, puis elle reprit d’une voix trouble:
«Une faunesse de l’île d’Ala vient d’accoucher et son enfant est mort. Le voici. C’est peut-être notre dernier repas.
--Tu m’en donneras?» dit Hadès en accrochant ses mains rouges au bord du trône.
* * * * *
Ce fut horrible.--Avec un rire clair qui roula dans la salle comme une perle, Perséphone leva entre ses mains un satyreau dont la bouche bavait encore le lait maternel. Il était blond, velu, et la mort l’avait surpris les doigts écarquillés comme par la peur. La déesse prit le petit cadavre par les pattes, un sabot dans chaque main, et, tout à coup, le déchira en deux ainsi que l’on déchire un lambeau d’étoffe. Puis elle s’accroupit sur le trône et dévora sa proie. De temps en temps elle jetait un os et des morceaux de chair tiède à Hadès qui haletait de faim à ses pieds.
Dans la grande salle on n’entendait que le bruit du ruisseau rouge qui bouillonnait à chaque soupir d’Hadès, et la sèche cassure des os broyés.
* * * * *
Sylvius poussa la porte noire d’un heurt violent de son épaule et s’enfuit en hurlant. Il parcourut le couloir où Cerbère dormait toujours, et se trouva de nouveau près du rivage, à la gueule de l’antre.
Autour de lui, flottaient un parfum de romarin, un parfum d’algues, un parfum de liberté.
La mer s’étendait jusqu’à des lointains de brume et berçait des reflets d’étoiles scintillantes...
C’était la paix.
XXIX
Assis sur une pierre, Sylvius pleurait. Il se sentait encore tout glacé de sueur, tout grelottant, et les apparences de beauté tranquille qui l’entouraient ne lui furent d’abord d’aucun secours pour apaiser son effroi. Mais la nature nous caresse comme une mère et de façon si persuasive que le pire chagrin s’envole. Une heure plus tard, la terreur de Sylvius se fondait en plaintes.
«Ah! murmurait-il, quelle est donc cette joyeuse frénésie dont parlent ceux qui reviennent de contempler la figure de la mort?»
Vers lui les flots exhalèrent un soupir...
«Je sors de l’enfer, l’âme mouillée de peur, et maintenant une profonde mélancolie m’étreint...»
Une brise lui apporta le rêve chanté d’un rossignol...
«Que le monde devait être beau, jadis, quand les dieux vivants fleurissaient au soleil!»
Voici que Sylvius veut se coucher pour dormir et dispose savamment une motte de terre qui lui servira d’oreiller, quand non loin, au bord de l’eau, il entend un gémissement. Sylvius se lève, marche vers ce bruit, hochant le chef, las, ennuyé, résigné à voir Zoroastre, Confucius ou le dieu des Zoulous dont la forme est indécente, mais l’être qui se dresse devant lui est plus étrange encore.
* * * * *
Un grand oiseau à tête de femme, bien plus grand qu’une cigogne, atteignant presque la taille d’une autruche est perché sur un des rochers qui touchent la vague. Il entretient mélancoliquement de quelques brindilles un brasier mourant et l’évente de son aile pour en attiser l’ardeur. Huché sur une haute patte, il tient de l’autre un rouleau de musique. Une lyre est pendue à son cou. Il lève lentement les yeux vers Sylvius.
«Je t’attendais, dit le singulier animal. Passe par le petit sentier qui se trouve devant toi et viens m’aider à raviver ce feu.
Perplexe et décontenancé, Sylvius obéit. Il tâchait de rappeler tous ses souvenirs de classe pour reconnaître la personne qui l’appelait si familièrement. A mesure qu’il approchait d’elle, il voyait mieux sa figure, hargneuse et vieille mais illustrée de beaux yeux. Chaque fois qu’elle se penchait sur le brasier, Sylvius était ému par leur humide éclat. Saluant bas et avec déférence, il la joignit enfin sur sa roche et la questionna courtoisement.
«Madame ou mademoiselle, dit-il, oserai-je vous demander qui vous êtes? Je n’ai jamais connu de divinité qui vous ressemblât!»
La réponse fut donnée sur un ton un peu rogue.
«Tu as sans doute mal considéré les vases grecs, jeune homme! Me prends-tu pour une harpie ou un moulin à poivre? Tu parles à une sirène... en outre, je suis pucelle et me nomme Leucosie. Il y a un instant, je t’ai entendu exprimer tes regrets d’une voix triste: tu pleurais le temps où les dieux occupaient leur trône; hier je te vis danser à une bacchanale où je ne fus point invitée; la veille, en volant au-dessus de la clairière, j’ai entendu ce que le vieux centaure te racontait. Ah! il y a beau temps qu’il n’avait pu placer un de ses discours! Les faunes eux-mêmes détalent quand ils voient arriver ce rabâcheur... Et tu t’obstines à glorifier l’Olympe et ses maîtres! En vérité c’est du dernier drôle!
«Les temps antiques!... une époque où les hommes se bouchaient les oreilles avec de la cire quand je leur chantais mes plus jolies romances! où les dieux venaient se mêler de toutes nos petites affaires! où ce grand balourd d’Hercule bousculait le monde! où Vénus faisait la fille avec qui voulait d’elle!... On me dit parfois que je deviens grinchue! on le serait à moins quand on a vu le siècle de l’insupportable Pénélope et ceux qui le précédèrent! Mais, vois-tu, les souvenirs ne m’intéressent plus, et j’ai même oublié la saveur des jeunes matelots que je croquais naguère! Je deviens vieille, et, parfois, quand, le matin, je vais querir dans une anse un crabe aventureux, et que le vent souffle plus aigrement que de coutume, je me sens la gorge prise... Il faut que je pense à faire une fin au lieu de me rappeler des anecdotes!
--Et pourtant, dit Sylvius, c’est dans les camps d’Agamemnon que j’eusse voulu vivre! Leucosie! parle-moi du siège fameux!
--Ne me tutoie pas, dit la sirène. Tu n’as pas l’air de te douter que j’ai plus de trois mille ans! Crois-moi! on s’ennuyait à mourir entre l’Olympe et le Ténare! Assurément il y avait parfois des aventures curieuses et de jolies choses... même, le dessus du panier, je l’ai gardé.
«Oui, je me suis fait un musée de choses défuntes.--Celles d’entre les sensations de prix qui sont fanées y trouvent une place et, couchées dans un coquillage ou protégées par les plis d’une algue, estampées d’une étiquette où est abrégé l’état des vertus que les hommes y trouvaient naguère, numérotées aussi, afin qu’un catalogue à références m’en étende un historique moins succinct, (pour immortelle que je sois, ma mémoire ne laisse pas de se rouiller un peu), bien souvent elles gagnent un intérêt nouveau à être ainsi fossilisées. Armée de pitié et d’indulgence, je vais considérer d’une âme réfléchie ces débris décolorés qui firent partie de vous-mêmes, et, tâchant à me replacer l’esprit dans l’état qui fut anciennement le vôtre, je goûte, par un retour de pensée, le curieux parfum de ces roses mortes.
«Là, je retrouve aussi, jaunissantes et toutes crispées par la vieillesse, les idées qui vous furent d’une saveur si plaisante que vous jurâtes, jadis, de consacrer à leur culte le cours entier de vos heures, et, là, je garde encore, d’un soin pieux, toute la théorie des passions qui exaltèrent tant de peuples, tant de grands hommes, tant de femmes en pleurs et jusqu’à de négligeables imbéciles qui, du coup, furent grandis et, plus d’une fois, s’en virent couronnés.--Et note bien, mon petit, si encombrantes qu’elles fussent durant leur vigueur, combien ces choses tiennent un espace restreint, puisque cette pierre creuse et ce coin d’eau verte leur sert à toutes de réduit.»
Elle frissonna.
«Souffle encore sur le brasier! Jettes-y quelques branches! La nuit est froide! La bronchite me guette! Je ne pourrai même pas chanter ce soir.--Tiens, regarde!»
Elle posa son rouleau de musique à terre, et, se penchant, plongea son bras dans l’eau.
«Voici quelques spécimens.»
Sa main sortit de l’ombre humide, tenant une grande rondache bosselée.
«Quel est ce plat à barbe? demanda Sylvius.
--C’est le bouclier d’Achille, dit-elle. Et je puis te montrer encore le trésor des Atrides, le fil d’Ariane, l’arc d’Eros, la lyre d’Apollon, le trident de Neptune, le miroir de Vénus ou le Caducée, mais voici mieux.»
Elle leva, tout dégouttant de nuit, un paquet noir et sans forme:
«La tête d’Orphée! proclama-t-elle. Un peu momifiée, mais authentique.»
A la lumière des branches dont Sylvius entretenait la flamme, elle lut l’étiquette qui pendait:
«_Tête d’Orphée, découverte par Leucosie sur les rives du Scamandre.--A la joue gauche on peut remarquer la trace d’une griffe de bacchante.--Les deux canines de droite ont été remplacées._»
«Je devrai bientôt la faire arranger un peu. Que veux-tu? A trop continuer, ce sera l’histoire du couteau à Jeannot.»
Et, tenant à bout de bras la lugubre tête par les cheveux:
«Ah! tu ne chanteras plus! s’écria-t-elle. L’année dernière tu disais encore «Papa» et «Maman»; hier, je pouvais percevoir de la mousse à tes lèvres, comme à celles des petits enfants, mais, aujourd’hui, je vois bien que tu as pour toujours reculé dans la mort!»
Dressée sur ses pattes grêles et battant un peu l’air de ses plumes grises, la sirène était en vérité l’Oiseau de la Désolation! Elle laissa choir dans l’eau la tête noire. Il y eut un bruit sourd et des phosphorescences.
«Je n’ai plus de force, dit-elle. Adieu, mon garçon. Je vais aller me coucher. Donne-moi mon rouleau de musique.»
Et comme Sylvius lui faisait, un peu interdit, ses compliments de départ, elle dit encore:
«Je suis glacée! Ma curiosité, en te voyant aborder ici, et qui me fit épier tes paroles, me coûtera gros. J’en ai déjà perdu quelques plumes. Je ne vis plus que par l’immobilité! Adieu! je vais rejoindre le figuier qui m’abrite la nuit. Je veux dormir! Adieu!»
Elle bégaya ces quelques mots, puis s’éleva dans les airs, mais, vite, d’une volte oblique et d’un coup d’aile, regagna son perchoir.
«Hélas! pleura-t-elle, la voix entrecoupée de sanglots encore harmonieux, je sens mes forces décroître! Suis-je donc si faiblement immortelle que trente siècles aient suffi à me défaire? Hélas! hélas! peut-être as-tu recueilli le soupir d’agonie de la dernière sirène!»
Emu, Sylvius la prit dans ses bras et tâcha de la réchauffer. Elle lui caressait les joues de ses mains osseuses.
«Le monde est triste, mon petit, dit-elle avec un sourire; nous vivons en un temps malsain. Déjà les hamadryades de cette île sont mortes étouffées et les naïades se sont noyées en elles-mêmes.»
Elle repoussa Sylvius doucement, et, ses yeux pathétiques mouillés de larmes, dit encore:
«L’Univers est en cheveux blancs... il flotte des cendres dans le ciel... Ah! siècle triste et délabré! jours de honte! deuil de la terre!...»
Une rafale l’interrompit, qui souffla sur elle, la cingla d’un froid mortel, ébouriffa ses plumes, les arracha de ses ailes, les fit voler en tourbillon, puis les sema sur le flot. Bientôt, il ne resta plus, de celle qui avait charmé tant d’hommes jusqu’au trépas, que l’apparence d’un poulet plumé. Cette tremblante caricature tâcha de voler encore, mais ne fit ainsi qu’achever de se détruire au coin cruel du rocher.
Le flot en disposa.
XXX
«Décidément, soupira Sylvius, voilà un voyage que j’entreprenais avec plaisir et dont je ne retire aucun bénéfice. Ma seule muse, mon petit homme en or, fut fondu en napoléons et dispersé dans la mer; d’autre part, il est impossible de se retremper aux sources antiques: les faunes ont un parfum trop vif, les vieux centaures sont ennuyeux, la bacchanale est trop ardente, l’Hadès est vert de pourriture et les sirènes se désagrègent!--Maintenant que je suis venu dans cette étrange localité, je n’aspire plus qu’à rentrer au pays!»
Déjà, l’aube s’étendait en vapeurs orientales.
Debout sur la plage bleue, et, serré dans son costume losangé, encore très joli malgré quelques déchirures, Sylvius étudiait le tourment de son âme et regardait vaguement les prémices du soleil, quand, soudain, une tête énorme, pleine de bosses, lourde d’eau coulante, s’éleva de l’écume, et une voix sentencieuse monta avec l’aurore:
«Elle est donc morte, la vieille! Elle ne gâtera plus l’harmonie du crépuscule par ses chansons! J’ai vu sa carcasse entraînée inéluctablement vers la pleine mer et me sens réjoui de ce trépas!»
Sylvius s’avança jusqu’aux franges de la vague et vit un grand dauphin qui nageait, majestueux, près des rochers. Ses yeux plats brasillaient joyeusement, l’arête de son dos semblait vernie de lumière, et, parfois, il bâillait de toute sa gueule.
Tandis qu’il admirait les tons d’héraldique dont le jour diaprait ce merveilleux poisson, Sylvius songeait à certaine fable bien connue où un singe chevauche un dauphin.
«Dauphin! lui dit-il d’une voix vibrante, dauphin! me transporterais-tu, sur les côtes provençales, sans fatigue? Je ne puis t’offrir le moindre prix de passage, car, pour l’instant, je suis pauvre et, ce matin encore, j’étais nu.»
Le dauphin remua son large œil avec malice:
«Je le ferai par bonté d’âme, bien que, depuis longtemps, je n’aie transporté dieu ni mortel. Allons! viens ici, et tiens-toi solidement à l’épine de mon dos.»
Sylvius avait déjà les pieds dans la vague... il s’arrêta... Les merveilles auxquelles il venait de participer laissaient en lui un souvenir trop cuisant...
«Attends-moi un instant!» dit-il au dauphin.
Il courut rejoindre le cadavre de la sirène, mais ce n’était point pour le contempler ou lui faire ses adieux. Il s’approcha du brasier couvert de cendres, l’attisa, tisonna, en fit jaillir des aigrettes, réveilla quelques flammes, les nourrit de brindilles et de rameaux, jeta dessus le corps demi-divin qui flamba comme un arbre sec, détacha d’un chêne voisin deux branches mortes, les posa sur le bûcher, les embrasa, puis, une torche dans chaque main, marcha jusqu’à la lisière du bois. Il posa sous le chêne ces deux flammes roulant leurs deux fumées et puis s’en fut.
«Brûlez bien! brûlez bien!» dit-il.
Sylvius retourna sur la plage:
«Me voilà!
--Enfantillage! puérilité! dit le dauphin. Pourquoi donc en vouloir à ces pauvres gens? Pourquoi donner un coup de pied dans un beau vase à la panse bien ornée, parce qu’on ne saurait être peintre ni potier si habile? La sirène m’agaçait un peu... mais les autres! Votre acte est petit, bon jeune homme, je vous préfère Erostrate, et l’on sentait mieux le crépuscule de l’Olympe quand, sur la Méditerranée, une mystérieuse voix nous annonça la mort du grand Pan! Monsieur, je vous estime peu! pourtant j’ai promis de vous transporter et le ferai sans acrimonie et sans apparente répugnance. Allons! petit incendiaire, enfourchez-moi!»
Sylvius enfourcha la bête huileuse, qui, tout incontinent, bondit et moutonna sur la mer. Tournant la tête, Sylvius pouvait voir, dans le sillage, des perles d’écume s’abîmer parmi des topazes claires, et, dans le creux des vagues que le dauphin sautait d’un bond, des saphirs se muer en émeraudes. Le soleil brûlait à belles flammes, mais Sylvius n’osait plus se retourner, car il savait bien que là-bas, derrière lui, d’autres flammes brûlaient par sa faute et que le vent était chargé de cendres.
Maintenant c’était la seule Méditerranée striée d’une houle légère où le dauphin traçait un chemin sûr et droit. De temps à autre, des méduses et des algues passaient, entraînées, semblait-il, en un cours inverse. Quelques nuages se désunissaient dans l’azur. Sur les écailles du dauphin, l’arc-en-ciel lui-même se courbait.
Sylvius ne s’étonnait pas outre mesure de sa position présente, il avait seulement soin de ne pas glisser. De temps en temps, il se baissait pour prendre un peu de l’onde, qui écumait contre ses jambes, et en mouillait son front. Plus tard même, ayant vu une algue verte et plate qui tremblait sur l’eau, il pria le dauphin d’obliquer, la cueillit et s’en coiffa. Puis, abrité de l’ardeur du soleil, il contempla plus paisiblement l’étendue méditerranéenne et tâchait de la qualifier d’épithètes nouvelles à tournure homérique.
Longtemps, la mer fut déserte. Une voile parut enfin. Elle s’approcha. Elle était de soie rouge et l’antenne portait des festons d’or. La barque passa près du gros poisson. Il s’y trouvait trois personnes que Sylvius reconnut. C’était Arlequin, Colombine et Pierrot, en accoutrement traditionnel. Ils ne dirent pas une parole. Colombine regardait Pierrot avec humeur, Arlequin tendait un billet à l’infidèle, secrètement, et déjà, d’un regard, Pierrot demandait grâce.
La barque s’éloigna.
«Que font-ils? demanda Sylvius. Où vont-ils?
--Ils ne vont nulle part, ils ne font rien. Arlequin, Colombine et Pierrot ne font jamais rien: exister leur suffit. Pierrot se sait trompé, Arlequin se sait aimé, Colombine se sait volage... Ils goûtent leur gloire qui est de ne changer point et d’être à jamais Arlequin, Colombine et Pierrot. Toi qui portes un costume bigarré, tu as sans doute vécu de même, ou bien tu es en mascarade.»