Pour l'Amour du Laurier: Roman
Part 13
Le soleil brûlait comme au jour qui vit choir Phaëton.--Flots! rameaux enlacés! sillons fins de la grève! mousses et bourgeons! nuages! (ô barques légères!) et toi, race des demi-dieux! vous sentiez bien le printemps monter en vous,--et c’est pourquoi vous vous unissiez en si proches embrassements,--et c’est pourquoi faunes et faunesses s’étreignaient, grattant le sol et battant l’air de leurs pattes,--et c’est pourquoi les centaures saillaient les centauresses et qu’en miaulant s’appariaient les panthères,--et c’est pourquoi l’heure était aux cris, aux coups de griffe, aux ruades, aux morsures, pourquoi, ayant délaissé son enfant, une faunesse se pressait le ventre et pirouettait sur un sabot comme si le vent la fouettait et qu’elle suivît le tourbillon de rire qui fuyait de sa bouche; pourquoi les nymphes échappées du bois râlaient à lèvres unies; pourquoi, sur un rameau fourchu et souple, une satyresse, assise, s’élevait de la terre et s’abaissait vers elle, suivant l’indication d’un rhythme intime et parfois activait ce rhythme par un cambrement de reins et toujours se mordait les doigts pour ne point hurler ou ne point gémir,--et c’est enfin pourquoi Marsyas, grimpé sur le plus haut rocher de l’île, debout et sanglant dans la forte lumière, couronné d’or et de pommes de pin, ceinturé de soie noire et le glaive à la main, lançait aux quatre horizons une clameur de volupté surhumaine, tandis que son voile vert flottait derrière lui.
XXVI
Voilà qui dépassait Sylvius. Il ne pouvait goûter l’orgie, il ne pouvait y participer. Il tremblait seulement, sans dire mot.
Un arrêt se produisit dans cette exaltation des demi-dieux.
Sur l’enclume de la forge qu’on avait installée au bord du bois, un grand centaure blanc se faisait remettre un fer au sabot gauche d’arrière. Un faune battait le fer rouge avec un gros marteau. Un silène retenait le sabot du centaure; un autre tirait la corde du soufflet.
Ce groupe, doublement éclairé par la lune et par la forge, était tout baigné d’une lumière vive sous le feuillage d’un vert violet et les rameaux de laque sombre.
Le centaure encensait dans un rayon de la lune, sa chevelure était azurée ou mauve à chacun de ses mouvements, et sa croupe, sur laquelle il s’appuyait la main, était toute vêtue d’une teinte orangée. Non loin de là, Sylvius pouvait voir deux faunes qui tâchaient de désunir leurs cornes enchevêtrées, tandis que, dans les flots de cendre bleue coupés d’une route éblouissante, les tritons levaient leurs conques sonores et que, sur l’herbe, les panisques dansaient toujours.
* * * * *
Un murmure passa sur cette foule. La bacchanale allait reprendre. Le silène à la hanche chauve s’approcha de Sylvius.
«Nous allons chanter Iacchos et le renouveau. Sans doute vous demandera-t-on de chanter aussi... Vous abstenir serait de mauvais goût.»
Des centaures s’étaient jetés dans la mer du haut de la falaise et remontaient, tout ruisselants, par un sentier en zig-zag.
«Mais je ne sais pas chanter! Je n’ai jamais chanté!
--Allons donc! dit le silène avec une petite moue de mépris. Chantez n’importe quoi!»
Un satyreau, les bras le long du corps, paumes basses et doigts levés, se tenait face à la mer, debout sur un sabot, et d’un geste de l’autre indiquait le scintillement des flots. Derrière lui, trois centaures à barbe longue et portant des fleurs dans les cheveux contemplaient aussi, du bord de la falaise, la féerie marine. Celui du milieu avait posé ses bras sur l’épaule de ses compagnons qui les enlaçaient des leurs et, de droite et de gauche, s’appuyaient sur deux grands bâtons. Et ces trois statues unies murmuraient un hymne solennel.
«N’importe quoi, répéta le silène, mais décidez-vous vite!»
D’autres centaures hurlaient en faisant de grands bonds par dessus des troncs d’arbre placés en obstacle. Des panthères s’accrochaient à leur dos.
«... Les bacchantes viendront bientôt. Ah! Tenez! déjà les lémures et les harpies se sont abattues.»
Et Sylvius vit en effet, à l’endroit où le festin avait eu lieu, des formes tragiques à visage de femme et d’autres presque transparentes, vautrées sur les reliefs de victuailles et les souillant de leurs morsures.
«Au moins, donnez-moi un sujet! dit Sylvius au désespoir.
--Chantez la gloire des dieux Olympiens! non! chantez l’arrivée à cette île du navire Argo!... La nef fendait l’écume, ses belles voiles gonflées; il était nuit comme à cette heure; Phœbé assymétrique et rose nous regardait d’un œil malicieux; Leucosie, une sirène, maintenant vieille et déconsidérée, chantait clair, perchée sur la pomme du mât. Des nymphes agitaient de belles algues et Marsyas commandait la manœuvre, tandis que nos centaures traînaient Argo jusqu’à la grève... Avec ce canevas, vous nous direz quelque chose de très bien... Brodez! mon cher, brodez!»
Tout près de la forge, un centaure venait de se casser les reins par un saut maladroit. Une harpie et deux panthères lui déchiquetaient la face à coups de dents et le centaure agonisait, sans qu’on y prît garde, avec de grands hoquets lugubres.
«Mais je ne saurai pas! je ne saurai pas!»
Tout à coup, ô l’admirable clameur! un unisson de voix sonores s’éleva et vingt femmes sortirent de l’ombre des arbres, c’était les bacchantes. Elles frappaient leurs cymbales, elles agitaient des thyrses, elles étaient belles et nues, grandes, fortes et leurs seins ressemblaient à des boucliers.
Elles chantaient et coururent vers Sylvius.
«Chantez tous! chantez tous! le dieu va s’avancer! et toi, chante, étranger, un chant nouveau!»
Elles levaient leurs mains armées du cuivre des cymbales ou de la pique des thyrses, et, comme des guerrières, menaçaient Sylvius.
Sur la première mélodie de valse qui lui vint à l’esprit, le jeune homme, plein d’épouvante, chanta:
«Alors la nef Argo, la nef Argo, la belle nef Argo, la nef...»
Un terrible éclat de rire répondit à cette improvisation... et Sylvius s’enfuit à toutes jambes. Il courait dans les bois comme une bête traquée et les bacchantes le poursuivirent. L’air fut plein du bruit d’un furieux galop. Toutefois, Sylvius courait vite. Il courut longtemps; déjà les cris des femmes délirantes s’affaiblissaient au loin. Il était seul. Il se crut sauvé.
* * * * *
Dans une clairière, Sylvius fit halte pour reprendre haleine. Des souffles tièdes vinrent frôler ses joues. Se sentant mieux, il allait repartir d’un train plus paisible quand il entendit une voix: on eût dit une voix de l’air, si peu pouvait-on comprendre d’où cette voix était issue et quelle bouche l’avait diffusée.
Il prêta l’oreille.
«Passant! disait la voix, arrête-toi, passant! Dans cette forêt tu ne découvriras point de princesse endormie. La dernière a trouvé son Prince Charmant depuis plus d’un siècle. Pourquoi donc courais-tu si vite et que viens-tu chercher en ces lieux?
--O Voix! s’écria Sylvius, je cherche une enfant blonde, un sage vieillard, un homme enfin, un homme, pourvu qu’il soit mortel. Je suis poursuivi par des demi-dieux trop vivants et qui m’épouvantent. Enseigne-moi par pitié où voir un être de ma race dans lequel je puisse me reconnaître.
--Tu n’en verras point! sinon le semblant de toi-même, au miroir en dôme des sources.
--Un homme! de grâce! un homme!
--Dans les temps très anciens, dit la Voix, il y avait des hommes dans cette île. Je suis presque seul à m’en souvenir, ayant presque seul survécu à ceux qui contemplèrent le dernier des grands dieux: Pan, dont la ceinture était faite d’étoiles. Ne me prends point pour une ombre, passant, il n’est d’ombres sur la terre que celles qu’étendent les feux de la nuit ou du jour; il n’est de fantômes que dans l’imagination des vieilles femmes, et même la bouche d’une harpie est bonne à baiser.
«Passant, écoute un récit, aujourd’hui que j’en garde encore la mémoire, tu le diras aux péagers pour les distraire et aux pucelles mélancoliques pour les consoler.»
Sylvius s’assit sur les brindilles de pin:
«Puisque vous y tenez, racontez-moi votre histoire; elle me plaira sans doute mieux qu’un hennissement de centaure ou que les cris érotiques de Marsyas, mais faites vite! J’ai hâte de trouver un bosquet paisible où je puisse mourir en paix!
--Au temps où les hommes vivaient, dit la Voix, j’étais un faune entre les faunes, joyeux et fantasque, fort occupé à poursuivre les sauterelles et à gober les mouches. La nuit venue, je me livrais au déduit avec de petites faunesses qui m’égratignaient pendant l’amour et me léchaient ensuite la figure. Pourtant la solitude me plaisait aussi et je fuyais alors mes compagnons pour grimper sur le sommet d’une roche d’où l’on peut voir se lever notre ami, le seigneur Apollon. Je lui jouais un petit air de flûte, mais pas trop bien, afin qu’il ne m’écorchât pas comme il le fit pour Marsyas; puis, silencieux, je comptais les pulsations de mon cœur, les sourires de la mer et ces moments du monde où la vie, étant trop belle, reprit haleine.
«Peu à peu, je me plus à rêver longtemps et avec tant d’insistance qu’il me sembla que mon bonheur n’était point parfait. Pourquoi les faunesses prenaient-elles leur plaisir si vite? pourquoi, lorsque je voulais regarder la couleur de leurs yeux me quittaient-elles ou fermaient-elles les paupières? pourquoi y avait-il toujours un visage triste dans la lune?
«Un jour, je rencontrai une petite bergère qui gardait ses moutons. Le crépuscule descendait sur la prairie et faisait pleurer les fleurs. La bergère étonnée me regarda.
«Je dansai devant elle, je tirai de ma flûte des notes tout à fait suaves, je lui lançai un baiser, fis la cabriole, et je lui dis enfin:
«Tu me plais.»
«Elle me répondit d’une voix craintive:
«Vous avez l’air bien gentil, mais il ne faut pas me faire du mal: maman m’a bien recommandé de vous fuir.»
«Alors, je l’embrassai.--Je la revis le lendemain, et le jour après celui-là, et encore le jour qui suivit. Elle était tendre, douce, et me contemplait avec tout son amour. Le quatrième jour, je l’abandonnai pour rejoindre une faunesse rousse, mes compagnons, la brise libre et le soleil, puis je revins auprès de ma bergère et lui demandai pardon. Ce fut quelque temps ainsi, mais bientôt je m’aperçus que j’entendais mal ce que les arbres se disent l’un à l’autre, ce que roucoule au juste la colombe et ce que déplorent les flots. Je quittais la nature pour devenir un homme. C’était là une souffrance vive; pourtant, plus que la voix des fleurs, j’aimais les chansons de Myrto.
«Un soir, je la trouvai morte sous un quartier de roc éboulé. Son sang fleurissait l’herbe et, dans l’herbe, je bus son sang, puis, flûtant un chant funèbre, je retournai vers l’ombre des arbres en tâchant de pleurer. Soudain, il me sembla que, dans ma flûte, passait un murmure de ruisseau, une plainte de vagues, une harmonie de feuillage... Ma course s’entravait... La nature m’avait repris... Mes doigts portaient des feuilles, mes cornes poussaient comme des branches, mes sabots s’alourdissaient en pierres... Je me dissipai dans la nature, et, maintenant, je ne suis plus qu’une Voix.
--Fort bien, dit Sylvius, votre histoire est très touchante et j’en suis tout ému, mais pourquoi la contez-vous sur un mode si lugubre? Eh! quoi! ayant vécu une aventure délicieuse, vous vous plaignez!
--Passant! tu déraisonnes, dit la Voix. Comprends donc que j’ai aimé et que je ne puis le dire!... A qui le dirai-je?... Je _suis_ le rocher, je _suis_ le vent, je _suis_ l’arbre, je _suis_ les cygnes qui passent au ciel, le cou droit, je _suis_ le dieu qui vient dormir dans la forêt, je _suis_ tout, hormis toi-même, et voilà pourquoi tu me comprends. Mon chant d’amour chanté, c’est moi seul qui lui sers d’écho. Passant, je ne t’ai fait qu’un simple récit, mais Myrto sera mieux glorifiée par les strophes que je rêve et que tu vas ouïr. Je vais chanter Myrto! écoute-moi et chante aussi, afin que je sois touché par une voix étrangère à la mienne! chante suivant mon chant!... je vais chanter!... chante! passant!»
* * * * *
Mais Sylvius ne devait point apprendre toutes les perfections de Myrto, bergère, car à cette minute même où la Voix se recueillait, il entendit à nouveau battre et sonner les tympanons et les cymbales des bacchantes.
Echevelées, elles débusquèrent, suivies de quelques faunes, porteurs de torches, (car le soir était venu,) et se jetèrent avec des hurlements vers Sylvius qui reprit la fuite.
Il s’accrochait aux ronces, déchirait son bel habit d’Arlequin, fou d’effroi et galopant toujours, tandis que le chœur bachique, pris par un farouche délire, au son du cuivre battu et froissé entonnait le pæan:
«Chante la nuit et ses prestiges! «Chante les roses sur leurs tiges, «Le vin, la chair et le poignard! «Ne nomme pas le bel Orphée «Dont nous portâmes en trophée «Le chef tout parfumé de nard!
«Chante la courbe de nos jambes «Et la toison qui frise et flambe «Dans la sueur de notre peau! «Célèbre avec des cris sonores «Les gueules rouges de l’aurore «Et des panthères en troupeau.
«Les sylvains, les pans et les faunes «Te poursuivront parmi les aunes «Près des eaux pourpres de l’étang «Vers cette berge destinée «A recevoir notre hyménée «Aux clameurs claires du pæan.
«Pris aux lacs de nos chevelures «Tu répondras par des morsures «Aux mouvements de notre amour, «Puis, enchaîné dans nos étreintes «Tu célébreras par des plaintes «Le dieu de l’Eternel Retour.
«Le voici! Nos bouches taries «Hurlent dans l’ombre des prairies, «Sur la mer triste et vers le ciel! «Qu’une large conque océane «Apporte la voix d’Ariane «Quand passe Iacchos immortel!
«D’un pas rhythmé comme une danse, «Puéril et pur, il s’avance, «Ivre de lui, dans l’air plus doux; «Il sourit, possédé d’un songe, «Et la lune sereine allonge «Son ombre tiède jusqu’à nous.
«Le lys se penche, et du calice «Une rosée en larmes glisse «Vers des corolles de jasmin, «Mais, bondissantes sous les nues, «La horde des bacchantes nues «Foule les fleurs sur son chemin!
«Volupté! princesse des fièvres! «Réunis nos mains et nos lèvres «Dans le printemps où rien ne dort, «Touche-nous de tes doigts si pâles, «Et les dieux entendront nos râles «Retentir jusqu’aux astres d’or.»
Sylvius avait atteint le bord de la mer. Le chant des bacchantes s’éloignait; sans doute avaient-elles perdu la piste de leur proie. Il poussa un soupir de soulagement, ne se doutant guère, en sa trop grande hâte, que, tout près de lui et le frôlant presque, avait passé le bel Adolescent, de pampres couronné.
XXVII
Meurtri, et le corps zébré de sang, son costume déchiré en plus d’un endroit, Sylvius se laissa choir sur un rocher. Il ne voulait plus ni penser, ni parler, ni se mouvoir. Son seul plaisir fut de rester immobile, et, de même qu’il eût voulu, pendant la bacchanale, se mêler au vent et aux puissants gestes des arbres, de même, par une persistante immobilité, il croyait apprendre à connaître ce beau calme des pierres qui, livides, dormaient sous la lune, si paisiblement.
Il était couché au seuil d’une étroite caverne, vulve du rocher ceinte de verdures sombres, de fucus et de capillaires. Elle se prolongeait dans du noir, et cette nuit reposait les yeux de Sylvius éblouis par le soleil, les torches et les grands feux.--Silence.--On n’entendait que les soupirs de la mer!
«Saurai-je maintenant dormir!»
Mais quels étaient ces grognements sourds qui semblaient sortir du fond de la caverne? Sylvius tendit l’oreille. C’était des grognements hargneux, épais, plus forts parfois et parfois presque insensibles. Cela surgissait comme un râle... et, maintenant, une large phosphorescence ondoyait au fond du trou noir. Sylvius fut intrigué à tel point qu’il se leva et se prit à explorer la grotte. Tout de suite, il tâtonna en pleine nuit. Il ne voyait plus l’entrée, la peur le visita.
La phosphorescence brillait devant lui et paraissait haleter. Perdant la tête, Sylvius s’avança vers elle et se trouva dans un couloir lisse et sonore.
Un étrange allègement parcourait le jeune homme; il oubliait sa fatigue, sa peur; tout cela était resté derrière lui.
La lumière devenait plus vive; les grognements prenaient forme de voix; c’était comme si un chien avait jappé.--Quelques pas encore et Sylvius ébahi se trouva dans une salle vivement éclairée.
Alors il n’eut pas un moment d’hésitation; il savait que dans l’île d’Ala rien ne pouvait être humain, qu’il se trouvait au seuil d’un prodige, qu’un nouveau dieu allait encore l’assaillir, qui serait puant, ennuyeux, trop folâtre ou qui le poursuivrait à coups de cravache.
Il s’assit par terre et ferma les yeux.
Non! non! s’il se trouvait des dieux dans ces parages, ils n’avaient qu’à s’en aller! Et lui voulait fuir, ou dormir, ou trépasser... Tout plutôt que de causer encore avec une fiction poétique.
Et il le cria et le hurla d’une voix si forte que les parois de pierre en retentirent. Puis il se releva et parcourut des yeux la salle étincelante.
Ce fut alors qu’une voix vieille et cassée lui dit:
«Aussi, c’est de votre faute! Que venez-vous faire ici?»
Sylvius ne douta pas, dès le premier abord, qu’il se trouvât devant Cerbère, mais son inquiétude ne fit qu’augmenter.
Le fils de Typhon et d’Echidna était plus affreux que dans les pires gravures. Cette laideur-là passait la permission. Sylvius en fut soulevé. Un énorme corps de chien, lépreux et ulcéré, des pattes torses, et ces trois têtes dont les gueules saignaient, ces trois têtes épouvantables, maladroitement emmanchées et dont les trois gueules saignaient une bave rouge!
Il était ainsi.
Sylvius recula jusqu’à la muraille. Il eût voulu s’y enfoncer. Alors, de sa voix éraillée et fausse, (car chaque gueule parlait en un ton différent), Cerbère dit:
«Oh! ne t’épouvante pas! Je ne suis plus du tout effrayant! Ne me lie pas! tu m’étoufferais! Ne me joue pas de la lyre! Je deviens sourd! Ne me jette même pas un gâteau de miel! je pourrais à peine le manger! Caresse-moi si tu veux. Cela me fera plaisir.»
Et Sylvius, les doigts à la bouche, le corps contracté par l’épouvante, hoquetait de dégoût.
«Que viens-tu faire ici? dit Cerbère, et puis, en somme, cela m’est bien égal! Va ton chemin!»
Et l’immonde bête croula dans une mare de bave rouge où elle s’endormit.--Sylvius se glissait le long de la muraille, tâchant d’échapper à ces choses, mais toujours il allait plus avant dans la caverne. La salle se rétrécissait en un couloir faiblement éclairé et plein de vapeurs humides. Parfois, Sylvius s’arrêtait subitement, cherchant dans cette atmosphère lourde quelques gorgées d’un air qui fût pur. Il atteignit enfin une porte violette dont le bois était d’amaranthe.--Il la poussa.
* * * * *
Délices! Il crut être sorti de la montagne, car la porte s’ouvrait sur un beau jardin. Des cyprès minces et droits formaient de longues avenues. Des pampres, par leurs festons de feuilles, reliaient les branches. De grandes pelouses, couvertes d’un manteau de lumière mauve, étaient semées de fleurs, et quelques arbres, dont les ramures murmuraient, avaient des architectures de bocages où l’on percevait le bruit de musicales eaux. Mais toutes ces choses étaient voilées comme un paysage que l’on regarderait au travers d’une gaze pâle. Ni l’ensemble, ni les détails n’avaient de contours et la moindre corolle était nuageuse. Point de jour autre que cette lumière mauve qui ne venait de nulle part et semblait être partout répandue; point de ciel autre qu’une brume, et point d’horizon, car, à courte distance, les choses devenaient diffuses et disparaissaient. Vers la droite, sur un pli du terrain, paissaient quelques agneaux, et, tout au fond, un petit temple rose laissait vaguement deviner les trois colonnes de son seuil. On entendait, mais à peine, avec des trilles de rossignol, une plainte de flots.
Sylvius respira. Enfin il avait échappé à Cerbère saignant de ses trois gueules, enfin il n’entendrait plus ses grognements hideux. Il n’osait avancer, poser le pied dans ce jardin si triste, si nébuleux, mais que, si pieusement déjà, il voulait parcourir. Il regardait, autour de lui, les fleurs, les avenues de cyprès, leurs pampres à festons, la porte d’amaranthe ouverte dans le roc. Tout à coup, il s’aperçut que, près de lui, derrière des myrthes, un enfant était assis. Mélancolique, il regardait sur sa main un papillon posé. Et Sylvius, étonné, un peu craintif, ne soupçonnant rien du secret de ce lieu, considérait l’enfant et la fleur quand une jeune fille parut, dont le corps mince était couvert d’un voile. Elle caressa les boucles blondes de l’enfant et dit, (sa voix était un peu tremblante.)
«Astyanax, que fais-tu là? Ne trouves-tu d’autre jeu que de regarder cette corolle? Viens! Tâche de rire et fais-nous comprendre que les Champs-Elysées sont vraiment le pays du bonheur.»
L’enfant ne leva point la tête et des larmes mouillèrent ses joues.
Par l’avenue, un homme s’avançait à pas lents, le front penché.
«Iphigénie! dit-il à la jeune fille, chaque jour, la brume descend sur nous! Quelle torture et quels ennuis! Les dieux nous ont donné le bonheur, mais qu’est-ce donc qu’un bonheur sans but et sans fin, qu’est-ce donc qu’un sourire éternel. Nous sommes privés de toute joie dans cette indécise contrée où le regard ne peut s’étendre, où ne brille jamais le soleil, où mon corps, jadis vanté, se promène solitaire sans même une ombre qui l’accompagne.
--Ah! cher Alcibiade, dit Iphigénie plaintive, retourner sur la terre! Savoir si notre nom nous a survécu! Savoir si les poètes se plaisent encore à nous chanter!»
Elle tourna les yeux vers Sylvius, mais Sylvius comprit qu’elle ne le voyait pas.
Un jeune homme s’approchait.
«Toute la journée et tout le soir, j’ai regardé mon image dans le miroir bleuâtre d’un bassin. Suis-je encore beau, Iphigénie? Sait-on, là-haut, que je le fus?
--Interroge les dieux, Narcisse, interroge les dieux, s’il en reste encore, ou bien pose ta question à un poète, s’il en vient un qui puisse ouvrir la porte d’amaranthe. Un poète! nous le reconnaîtrons comme nous reconnaissions l’aurore, quand elle rougissait les plages de l’Hellade!»
Sylvius commençait de souffrir.
Une femme, drapée d’étoffes sombres, joignit le groupe des bienheureux souffrants.
«Que sait-on du Banquet, de la mort de Socrate et de moi-même, Diotime de Mantinée? Dans le temple, là-bas, Cléarcos et Phédon pleurent leur ignorance des temps qui les ont suivis. Ah! revivre! Eh! quoi! nous aurions dit de si pures paroles pour que Zéphyr les emportât! Aristoclès a-t-il vécu sous ce nom que lui donna notre maître? Après nous, a-t-on rêvé, quand le crépuscule assombrit la mer, de Platon aux belles épaules? Sommes-nous vraiment mortes, Iphigénie? Narcisse! Alcibiade! êtes-vous vraiment morts?»
Un jeune homme lui prit la main. Elle poursuivit:
«Endymion, dis-moi, les hommes savent-ils que nous fûmes très grands? et, quand les Champs-Elysées seront tout à fait embrumés, nous souviendra-t-il nous-même que nous avons bien vécu?
Et d’autres femmes survinrent, et d’autres hommes, et tous se lamentaient, et Sylvius, invisible à leurs yeux, entendit se nommer et gémir ensemble Polyxène et Glycère, Adonis et Cynthie, Phèdre en pleurs et Chloé, Antigone enfin, assise près d’un cyprès et qui, tristement, comme jadis à Colone, écoutait les aériennes variations de Philomèle.
Sylvius eût voulu crier à cette foule d’ombres blêmes et soucieuses qu’elles étaient, sur la terre, plus grandes qu’elles ne l’avaient été, que les hommes les avaient mises au rang des dieux, et que le nom seul de Nausicaa leur semblait plus divin que la brise aux printemps. Mais il resta muet. Il ne pouvait même séparer ses lèvres. Il ne pouvait non plus descendre dans le beau jardin.
* * * * *
Sylvius ouvrit la porte d’amaranthe et se retrouva dans la salle où dormait Cerbère.