Pour l'Amour du Laurier: Roman
Part 12
--Même diminuée, répondit le centaure, notre race reste double. Il en survit la plus laide part, celle qui fut toujours brutale et ne se glorifiait que de la vaine beauté de son corps. Ceux-là qu’excitaient le vin pourpre et les femmes, ceux-là qu’Hercule poursuivit avec d’horribles cris, ceux-là qui hurlaient d’amour dans les cavernes retentissantes, prospèrent encore, mais pour nous qui cultivions, avec les fleurs de la rhétorique, les fruits de la pensée et ne buvions que le vin des sciences exactes, le destin fut cruel. Il semble qu’un dieu dépérisse en s’instruisant! Veut-il amasser un trésor de connaissances, veut-il être le miroir du monde ou l’antre de la vérité, il retourne à la matière et, seule, lui survit son image idéale. Comprenez-vous? Lorsque Pan aux cornes spiralées eut rhythmé son cœur à la pulsation du monde, le grand Pan commença de mourir. Un dieu stupide est plus immortel qu’un dieu savant; l’homme nous tue en nous faisant représenter trop de choses et il était plus profitable à un habitant de l’Olympe d’avoir de belles fesses que de belles pensées.»
Bianor leva les bras.
«Jours sinistres! poursuivit-il. Tandis que nos vulgaires cousins bombent encore un torse suant et beau, nos derniers rejetons sont hideux! Et pourtant! si vous pouviez vous imaginer quel spectacle c’était que de voir trois ou quatre de nos fils gambader sur les prés arcadiens! Ils n’étaient point encore bien solides sur leurs jambes; ils se battaient mollement à coups élastiques, puis se couchaient sous les arbres, leurs têtes bouclées et blondes posées sur le gazon et leurs sabots enfouis parmi les fleurs. O chers enfants d’autrefois! charme de l’Arcadie! plaisir du paysage! Maintenant: voyez plutôt!»
Il siffla et un petit centaure arriva en trottinant.--Sylvius ne put retenir un cri de gaîté.
C’était un monstre.
Ses jambes cagneuses soutenaient mal son corps; sa tête branlait,--absolument chauve. Son œil droit était blanc et l’autre louche. Détail affreux: son poil ne le couvrait que par plaques et montrait un cuir malsain.
«Pauvre enfant! dit Sylvius qui crut devoir s’apitoyer. Il est une victime de la science. Mais quelle est cette excroissance qu’il a sur le côté de la bouche?
--Oh! cela est très affreux, murmura le vieux centaure, ce n’est pas une excroissance, c’est une pipe. Nos enfants sont pénétrés de ce vice et le tabac a remplacé pour eux l’hydromel.
«Allons! va-t’en! cria-t-il au nain vieillot qui, durant que son ancêtre parlait, était allé faire du crottin derrière un arbre, va-t’en! ta vue me fait horreur!--Quelle décadence! Ah! dans la forêt verte où les dieux habitaient, quand le galop sonore et lourd de notre troupe faisait trembler les chênes...»
Le centaure déclamait. A Sylvius ravi il dit les campagnes grecques et la fuite des oréades effrayées, et les travaux sublimes et les rives brillantes.--Il décrivit tout, du cèdre à l’hysope, et vanta la qualité du moindre dieu cantonal. Il parlait d’une voix monotone et scandée de telle façon que son discours, prolixement poétique, semblait tout composé d’hexamètres. En vérité il parla trop, ne s’interrompant que pour cracher, et, à la fin, comme il avait entrepris de décrire la guerre de Troie et n’était encore qu’à la première année du siège, Sylvius donna des signes manifestes d’impatience et d’inattention.
Soudain, le centaure lui toucha l’épaule:
«Je vois avec regret que vous ne m’écoutez pas. Vous êtes discourtois!»
Et balayant de sa queue le visage de Sylvius, le centaure disparut dans la futaie.--Tristement, le jeune homme s’éloigna en sens contraire.
«Hélas! disait-il avec tristesse, en quelle profonde erreur ma mère était plongée qu’elle m’ait ainsi laissé naître quelques milliers d’années trop tard! C’est aux temps héroïques que j’aurais trouvé un emploi et cueilli le laurier, auprès d’Ulysse, ou comme vengeur d’Astyanax; mais j’eusse dû écouter ce centaure et ne point m’endormir, car son discours était fort beau!»
C’est alors que Sylvius vit, entre les arbres, briller la mer et qu’il se souvint, à cause d’un concours de peuple et d’un tumulte de cris qu’il percevait au loin, de cette fête patronale dont Marsyas lui avait parlé. C’en était là, sans doute, les prémisses ou l’exorde.
Sylvius sortit du bois.
Tout un spectacle de rayons et de verdures s’étendait devant lui.
«O clarté du jour! fraîche nature! paisibles flots! consolez bien mon cœur troublé!»
XXIV
Contre l’orée du bois et jusqu’à la mer qu’elle atteignait par un escarpement, c’était une grande pelouse lumineuse et verte comme une émeraude. Phébus, brillant au ciel de ses feux les plus purs, illustrait l’univers et jetait sur les flots d’éblouissants éclats. Une brise errait, si nourrie de parfums qu’on eût dit que s’effeuillait en elle un immortel rosier.--Les satyres se préparaient à leur fête. Cent petits sabots couraient sur l’herbe. Certains faunes, grimpés sur des échelles rustiques, tendaient sur la futaie, de branche en branche, des cordes qu’ils chargeaient de rameaux fleuris, d’autres préparaient devant la mer un banc de mousse, d’autres essayaient, avec des grimaces et des rires, le timbre d’une flûte ou la résonnance d’un tambourin; deux enfin, la mine grave, un pli d’attention au front, dessinaient une grande piste en ellipse. Ils saluèrent Sylvius par des cris d’accueil et des paroles plaisantes, lui demandèrent pourquoi il n’avait point dormi en leur société, dans quel lieu du bois il était allé et quelles amours avaient pu l’attarder ainsi;--tout cela sur un ton de bonne camaraderie et de jovialité un peu graveleuse.
Comme Sylvius prétextait une insomnie sans en donner la cause et racontait sa conversation avec le centaure:
«Ah! vous avez rencontré ce vieux radoteur! s’écria un ægipan. Vous en verrez d’autres aujourd’hui, plus vaillants mais plus bornés. Nous les invitons toujours à notre fête; ils seront ici avant peu.
--Je vois avec plaisir, dit un autre qui tâchait de sauter à la corde en se tenant sur une patte, que cet habit d’arlequin vous sied fort congrûment. Les losanges qui servent d’épaulettes sont de mon invention. Tenez! continua-t-il, rendez-moi donc un service! prenez cette lime et limez ma corne gauche, je la crois ébréchée.»
Il tendit le front et Sylvius lima, ému de sentir, au bas de cette corne courte, mince et droite, vivre une tête humaine. Ensuite, Sylvius polit la corne avec de la cire et le faune que ces opérations gênaient fort, le regardait en dessous avec une grimace de douleur. Délivré, il essuya du doigt une larme et poussa un soupir où il y avait peut-être un peu de bêlement.
«Merci, vous êtes gentil.»
Il prit la main de Sylvius et la baisa.
«Je vais aller vous chercher un lys frais éclos dans mon jardin.»
Il s’enfuit en frottant sa corne, le dos rond et la tête penchée.--Trois faunesses venaient en sens contraire. Elles étaient très âgées, et marchaient lentement. Leur chevelure blanche tombait en deux longues tresses. Elles portaient sur la tête des corbeilles lourdes de fleurs. Les ayant posées à terre, elles se retirèrent pour revenir quelques instants plus tard avec une nouvelle charge. Seins plats, lèvres minces, bras décharnés, soutenant leurs fardeaux embaumés, elles passaient et causaient vite, à voix basse, se confiant de menus ragots, comme le font les vieilles femmes, mais quelque chose de divin luisait toujours en leurs yeux et Sylvius les regardait avec gêne et perplexité.
Sur la pelouse il y avait déjà foule. La brise parfumant tout, rien n’incommodait l’odorat de Sylvius. Maintenant, il courait de ci de là, satisfaisant aux demandes qu’on lui faisait, dressant une échelle, tendant une corde,--toujours un peu transi d’étonnement, mais se donnant du cœur, de temps à autre, en embrassant dans le duvet et sur la pointe de l’oreille, la faunesse dont il s’était diverti la nuit d’avant et qui venait de lui sauter au cou, en lui grattant la figure de ses petites mains de singe.
* * * * *
Soudain, avec un bruit de foulées, vif et léger comme un bruit d’averse, une dizaine d’ânes arrivèrent au grand galop. Le dernier était monté par un satyreau tout blanc, tout rose, tout bouclé et dont le ventre était une plaisante hémisphère. Il dirigeait ses bêtes en criant à hue et à dia, les joues gonflées ainsi qu’un angelot d’église, et tenait dans sa main une fine tige de roseau avec ses feuilles et la quenouille de son fruit.--Sur la pelouse les ânes s’ébranlèrent, pétaradant, se roulant et brayant. Quand ils furent calmes, une faunesse leur passa au cou des roses en collier.
Les braiements, les cris des faunes, les rires, les chansons, les tonnerres des tambourins composaient, avec le gazouillis des flûtes, une rumeur d’incessante allégresse.
«Où donc est Marsyas, demanda Sylvius qui maintenait avec peine un âne plein de fantaisie dont on lui avait confié la garde.
--Il s’habille, je crois, dit un vieux faune à barbe blanche. Pour notre fête il a coutume de mettre son vêtement de cérémonie. Je pense qu’il ne tardera plus guère... Voyons, tout est-il prêt?... Ah! dieux! non! Il n’y a plus de fleurs!»
Il appelait un tityre pour lui enjoindre d’en aller chercher, quand, tout justement, un silène, celui-là qui, la veille, tournait la broche dans le bois en fredonnant de petits vers, arriva, précédé de quatre satyreaux qui tendaient par ses coins une toile bleue chargée de corolles. Ils parcoururent la pelouse et le silène y semait les fleurs à pleines mains.
Durant ce temps on achevait les derniers préparatifs. La piste elliptique était tracée; le banc de mousse offrait l’aspect le plus riant; la lisière du bois était ornée de guirlandes. Une faunesse aux cheveux en boule et dont les cornes étaient longues et fort pointues nouait aux branches des écharpes de gaze. Sur une estrade on avait posé des flûtes de Pan, des tambourins, des pipeaux, des lyres,--sur une autre des disques d’acier poli, des osselets, des balles, des cerceaux. Un satyreau gonflait une outre aux larges flancs;--quand elle fut ronde, il la graissa avec un soin minutieux. Le semeur de corolles, ayant fini sa jonchée, se tenait maintenant à la limite de l’escarpement qui dominait la mer et donnait des ordres à trois faunes vigoureux afin qu’ils projetassent du bord sur l’eau une longue gaule. Avant qu’elle fût solidement fixée, il y eut plus d’un jurement où les dieux de l’Hellade (incestueux, parjures, grossiers et contrefaits, à en croire ces imprécations), étaient vivement pris à partie.
Soudain, le silène interrompit ses accents sacrilèges et courut en clopinant vers Sylvius:
«Ah! j’oubliais! s’écria-t-il tout essoufflé, faites attention! Marsyas m’avait bien recommandé de vous avertir! Garez-vous, mais n’ayez pas peur! Elles sont inoffensives!»
Et, de fait, Sylvius eût pris la fuite au plus tôt, car, à cette même seconde, trois silènes trapus, à la barbe courte, la fourche en main et portant aux chevilles des anneaux d’or, sortirent du bois, retenant avec des chaînes précieuses trois panthères.
«Ce sont les dernières du troupeau que possédait Bacchus,» expliqua le silène.
Suantes, elles bondissaient en miaulant. Elles étaient merveilleuses!--plus souples que des chattes, douces mais point apprivoisées et gardant au fond des prunelles une lueur si féroce! Maintenant elles rampaient, le ventre sur l’herbe, puis, tout soudain, faisaient le gros dos, le poil dressé, puis se roulaient à terre et s’étiraient comme des femmes.--Par quelques flatteries, Sylvius sut s’en approcher et leur complaire. On noua l’extrémité de leur chaîne à un piquet et les tityres formèrent le cercle autour d’elles, se faisant donner la patte, les taquinant du sabot ou leur agaçant la moustache. D’autres spectateurs regardaient de loin. Un seul eut peur et cria d’une voix perçante, plaintive et fine. Il était encore dans les bras de sa mère. En guise de consolation, la satyresse lui offrit le sein. Il le prit à pleines mains, le téta goulûment et ne cria plus.
Sur la pelouse, c’était des clameurs, des rires, toute une bousculade, toute une cohue de petites cornes et de petits sabots. On remarquait surtout l’agitation désordonnée du dernier rejeton d’une race presque éteinte, ainsi qu’on l’apprit à Sylvius, d’un paposilène, grand faune aux pattes lourdes, tout noir, poilu comme un ours et jusqu’aux yeux, pansu, lippu, cornu en spirale et couillard extrêmement. Les satyreaux se moquaient de sa haute taille, de ses façons trop rustiques et de son émouvante lubricité; mais bientôt on ne s’occupa plus de lui. Des cris de joie annonçaient l’arrivée du maître. Cent bras agitaient des fleurs. La foule s’ouvrit.
Ce fut Marsyas.
Il s’avançait d’un pas ondoyant. Son front pourpre était ceint d’une couronne faite d’un cercle d’or où des pommes de pin étaient liées. Un grand voile vert-nil, attaché à ses épaules, tantôt flottait, tantôt prenait le vent. Sous ce voile, son corps sanglant et grêle était nu, mais une ceinture de soie noire entourait sa taille et retenait contre sa cuisse le sabre de Sylvius au clair. Dans sa main droite il tenait le sceptre d’un glaïeul. Sur son poing un singe assis, coiffé de plumes noires, pelait une banane.
* * * * *
Le demi-dieu sanglant marchait d’un pas majestueux; ses cornes de bélier brillaient au soleil, toutes dorées, comme aussi ses sabots.--Des acclamations jaillirent, quand il atteignit le milieu de la pelouse. Evidemment, on l’aimait bien.--Il était suivi d’une faunesse qui n’avait pour tout vêtement que sa chevelure (un ruisseau d’or!) et dont les cornes retordues soutenaient deux grappes de fleurs sombres.
Marsyas s’assit sur un trône rustique et Sylvius près de lui avec la faunesse aux cheveux d’or. Les faunes se vautrèrent à leurs pieds, les silènes firent un groupe vers la droite, les ânes aux colliers de roses menèrent à nouveau grand train de braiements et de pétarades; les panthères miaulèrent en tirant sur leurs chaînes, les tityres se couchèrent parmi les fleurs, le paposilène s’accroupit dans un coin, derrière une pyramide d’oranges, les vieilles satyresses se réunirent sur le banc de mousse et se reprirent à caqueter, le singe coiffé de plumes s’évada vers un arbre où il se divertit aussitôt à sa façon...
Tout à coup, trois appels sonores retentirent, suivis de trois longs frémissements et Sylvius vit, dans les flots soleilleux douze tritons qui, le coude haut, pressaient à leur bouche des conques marines et douze autres tritons qui laissaient courir leurs doigts sur des séquelles de coquillages.
Sylvius emplit sa poitrine d’air. Il sentait des larmes sourdre dans ses yeux...
Encore trois appels de conque, trois frémissements de nacre et la fête commença.
XXV
Et la fête commença... Que dis-je! elle éclata et se déroula à la façon dont éclate et se déroule un orage en été.
* * * * *
Tout fleurit, tout embaume, tout chante, tout respire;--c’est le règne de la paix et de l’harmonie. Dans l’ombre bleue une femme dort, un enfant joue dans la prairie, au fond du ciel turlutent des alouettes qu’on ne voit pas...
Un voile gris s’étend, un nuage gronde, un autre, puis un autre encore. L’herbe immobile, l’animal craintif, l’homme inquiet attendent l’effet de ces marques de courroux, et, dans la prairie, l’enfant, s’arrêtant de jouer, va réveiller sa mère, quand, presque imprévue, portant des gouttes de chaude pluie, passe une haleine annonciatrice, puis le vent accourt, chassant la bête, pliant la branche, effarant l’homme. La bise a des coups précipités et forts. Garde-toi bien, nature! C’est le règne du désordre avec son effrayant appareil de trombes, d’éclairs bleus et de gémissements. Des femmes prient, et les peupliers de la route craignent d’être bientôt découronnés. Il se trouve dans l’air une fureur évidente à laquelle on ne pense point à résister d’abord. Elle ne s’apaise, un fragment de seconde, que pour montrer, sous le flamboiement froid de la foudre, les désastres qu’elle vient de composer, et, tout aussitôt, on voit, on sent, on entend les hordes de l’espace reprendre, sous le céleste incendie, leur galop de conquérants ivres. Mais, s’il est vrai que l’homme, au spectacle de cet assaut, a touché la peur et senti le tremblement, le voici qui se relève... Le vent ne le renverse plus, il le pénètre, la dure averse lui paraît une rosée et le hurlement que répercutent les nuages trouve en lui un second écho...
Humble, prosterné, te voilà glorieux! Tu te dresses dans le tourbillon, ta gorge mêle ses cris aux sifflements de l’air, ta clameur s’élance, poursuivant l’avalanche. La tempête t’a conquis, mais elle t’élève vers l’extase, elle te possède tout entier, et si ta condition humaine est d’être un poète, tu la prends à ton tour, elle, avec la nature qu’elle fouettait de ses bises, tu l’étreins, elle est à toi, tu la façonnes à la figure de tes rêves qui, l’orage calmé, ne cessent de tourbillonner et de rugir.
Toutefois, il est des hommes qui ne voient dans cette colère que les arbres abattus, que les blés renversés, et qui, debout au bord de leur champ, comptent, l’âme désolée, les épis encore droits qu’en son festin dédaigna la tempête. Mais toi, poète, tu souris, triomphant.
La tempête!...
_Glorificaberis ab ea, cum eam fueris amplexatus._--Elle te remplira de gloire quand tu l’auras embrassée, ainsi qu’il est dit au livre des Proverbes.
* * * * *
Il en fut pareillement des bonds et des danses de l’orgie, mais, hélas! Sylvius n’était pas un poète.
La gent tout entière des demi-dieux se livrait, sans grand bruit, à des amusements puérils. L’un faisait claquer sur sa joue un lys gonflé, tel autre chevauchait un bâton. Sur la piste, des faunes couraient, faisant, de leurs petits sabots, voler la poussière. Puis, le poil en sueur, ils s’essuyaient le front avec du feuillage en riant d’avoir eu si chaud. Un silène leur servait d’arbitre. Ce silène!... c’était sans doute un vieux beau, _rosarum feminarumque amator_. Deux narcisses fleurissaient derrière ses oreilles. Son cou plissé et ses hanches un peu chauves étaient ornées d’un pampre luxuriant:--on le respectait comme un sage, parce qu’au temps où sa hanche était encore chevelue, il avait baisé les mains de Bacchus Héméride. Non loin, le tourneur de broche qui, la veille, chantait des ritournelles, tâchait à se tenir debout sur l’outre bien graissée. Sylvius regardait deux faunes amis consulter le saut des osselets, tandis qu’autour d’eux, une nymphe aux doigts de pieds fleuris de violettes faisait tantôt la roue et tantôt l’arbre droit. Sur le bord de la petite falaise, le paposilène lançait en ricochets des pierres plates aux tritons et, près de lui, un panisque s’essayait à marcher sur de rustiques échasses.
Les courses étaient finies. Les tambourins, les flûtes, les conques, les cymbales remplissaient l’air d’agréables rumeurs. Le vieil arbitre, la tête couverte d’un turban de feuilles tressées, galopait à quatre pattes, portant sur son dos une bacchante. Dans la piste on mangeait, on se jetait des fruits. Les ânes, les panthères ne servaient plus qu’aux jeux des enfants, et ceux-ci, d’ailleurs, paraissaient se divertir fort bien en leur tirant les oreilles et la queue. Un satyreau tenait une de ces grandes chattes entre ses bras, roulait avec elle sur l’herbe, et ne s’arrêtait de lui baiser le museau que pour lui agacer la moustache.
Il y avait dans ces amusements qu’on eût dit d’une fête de village tant de belle humeur, tant de bonne et simple gaîté que Sylvius en était tout heureux. Marsyas, qui l’avait rejoint, lui prit le bras et tous deux, ils traversèrent en souriant la mêlée de bonds et de cris. Ils passèrent près de deux sylvains qui s’étaient tant battus pour un rayon de miel qu’ils étaient eux-mêmes tout emmiellés et se léchaient les doigts d’un air triste. Mais l’endroit le plus agité de ce lieu de fête était celui où l’on avait fixé une longue gaule par dessus la falaise de façon à ce qu’elle surplombât les flots. Là se trouvait la compagne de Marsyas, la faunesse aux cheveux d’or. Elle considérait les jeux des satyres.
O difficile tâche pour un chèvre-pied que de marcher sur un tronc d’arbre glissant pour atteindre un bouquet champêtre piqué à son extrémité. Et quand un concurrent maladroit avait failli et qu’il tombait à l’eau, quels rires et quelle bousculade! Les tritons assemblés sous le mât, tenaient ces malheureux, leur faisaient boire l’eau amère, les chassaient avec des sifflets et des injures, mais ils ramenèrent jusqu’à la grève, aux cris rauques des conques, le faune vainqueur qui, glorieusement huché sur ces épaules marines, brandissait le bouquet. Et l’on vit la toison mouillée jeter une ombre rousse contre les poissonneuses écailles, dans la joie des rayons d’or et des écumes blanches.
Sylvius s’était retourné vers Marsyas qui pressait la taille de la faunesse aux cornes fleuries.
«Fête charmante! dit le jeune homme. Délicieux après-midi.»
Marsyas ne répondit pas. Il regardait fréquemment, et d’un air inquiet, vers le coin de plage où un chemin large et montant se perdait sous bois. La faunesse, elle aussi, semblait agitée par quelque attente et levait les yeux vers Marsyas à tout instant... mais les bruits de la fête ne s’apaisaient point, plaisants, familiers et joyeux.
Soudain, on entendit gronder une lourde voix. Tout le monde, jusqu’aux panthères, tourna la tête.
Sur le chemin montant douze centaures apparurent, et qui chantaient.
Aux sons de leur lente musique, lentement, ils descendirent la côte, tenant à la main de grands bâtons qu’enguirlandait du lierre. Certes, ils n’étaient pas de la race du vieux Bianor qui, sur un mode épique, radotait, car, splendides et leur corps d’homme nu, ils ressemblaient à des lutteurs dont la force eût été au repos. Trois centauresses amplifiaient le chant de leurs voix profondes et si grave était ce chant, si religieux, que la fête s’arrêta comme sous l’injonction d’une divinité.
Dès cet instant, Sylvius ne comprit plus rien à rien.
Et ce fut en effet la présence d’un dieu qui se manifesta.--L’île tout entière, avec ses rocs, sa forêt, ses sables et ses pâturages se souleva comme une croupe de femme chaude. On eût dit qu’au même instant des milliers de fleurs s’étaient ouvertes et lançaient au ciel un pollen d’or, que le jargon des oiseaux s’amincissait en trilles amoureux, que la mer caressait plus suavement la plage, que le sol crevait de volupté... Et les arbres se penchèrent les uns vers les autres, joignirent leurs branches, balancèrent leurs têtes, et l’air fut occupé par le bruit d’un seul baiser.