Pour l'Amour du Laurier: Roman
Part 10
Chrysolet qui, durant la défaite de son maître, avait ri comme au spectacle, ne riait plus et parcourait le demi pont d’un pas de course agité.--Lautonne le cueillit avec deux doigts.
«J’ai cru voir dans un coin de la cabine, dit-il à Clorinde, une poêle et un réchaud; apporte-les... Bien... Pose-les sur l’avant... Bien... Allume le réchaud...»
Quoiqu’il éprouvât certain soulagement à n’être pas compromis dans la vengeance du poète, Sylvius, tout comme l’orphelin sympathique d’un très noir roman feuilleton, se demandait quel complot Vincent Lautonne, traître et bourreau, pouvait ourdir.
XIX
Les ombres du crépuscule s’étaient retirées devant les clartés grises du clair de lune. La mer, tranchée d’un chemin d’argent, était calme. Les étoiles se voyaient à peine dans le ciel. De temps en temps, une longue phosphorescence serpentait près du bateau et l’on gardait dans les yeux, longtemps encore après qu’elle avait disparu, l’éblouissement de cette traînée d’azur.
Clorinde était debout sur la poupe devant la flamme du réchaud. Cheveux au vent, elle avait l’apparence d’une petite sorcière préparant un maléfice. Une écharpe sur son épaule suivait le mouvement aérien de ses cheveux.
«La poêle est rouge!» dit Clorinde.
Aussitôt Lautonne qui s’était accroupi dans la coupée se leva, tenant toujours Chrysolet entre le pouce et l’index.
«Que voulez-vous faire de moi? s’écriait le petit être d’une voix suppliante et mince. Que voulez-vous faire de moi? hurlait-il sur un mode précipité. Oh! je vous montrerai des fleurs et des coquillages et des papillons faits de seule lumière!...»
Lautonne rit, cruellement, et, lâchant prise tout à coup, laissa tomber Chrysolet dans la poêle à frire.--De quel marbre, de quel acier, de quel diamant était donc fait le cœur de Clorinde et de Lautonne qu’il ne se fût attendri à de tels accents de supplication. Chrysolet dansait d’angoisse et trépignait et bondissait dans la poêle. Craignant que par un mouvement trop vif il ne s’échappât, Lautonne l’empêchait de franchir le bord en lui donnant de petits coups avec le sabre de Sylvius.--Une heure plus tôt, Sylvius détestait Chrysolet; maintenant il avait pour lui d’affectueux élans. D’ailleurs une âme honnête peut-elle assister sans compatir à la torture d’un ennemi?
Car, en vérité, le petit homme avait commencé à fondre. Ce furent d’abord ses pieds qui se liquéfièrent, ses chevilles, puis ses mollets, et bientôt il sauta, suivant un mode grotesque, d’un genou sur l’autre. L’instant d’après, il n’y eut qu’un mince torse tordu avec deux bras agités et les cris s’atténuaient jusqu’à n’être plus que des gémissements d’oiseau malade.--Clorinde riait, Lautonne riait, une mouette suivait le sillage en piaillant.--Il n’y avait dans la poêle qu’une flaque dorée portant une petite tête gémissante qui se fondait par le cou.--Puis il n’y eut rien que de l’or liquide.--Chrysolet avait disparu.--La mouette du sillage piaillait fort et pathétiquement. Lautonne et Clorinde avaient cessé leur rire. Des enfants, les plus cruels que l’on peut concevoir, se lassent de martyriser l’insecte qu’ils ont pris.--Lautonne jeta sur le pont d’un air de mauvaise humeur, le sabre qui lui servait à guider le trépas de sa victime.
«Eteins le réchaud!» dit-il à Clorinde.
Ils se parlèrent à voix basse. Sylvius n’écoutait guère; à grand’peine il avait dégagé son bras du lien de la corde et pensait pouvoir saisir le sabre tombé à ses pieds. Il voulait tenir cette arme. Il ne savait au juste pourquoi. Il y parvint. Parcouru d’un petit frisson de joie, il la mit derrière son dos. Il ne bougea plus.--Lautonne s’avança vers lui:
«Je déplore, cher ami, d’avoir eu à faire cette petite exécution, mais il faut que je vous convainque de sa nécessité. Hélas! Chrysolet était bien votre muse. Quand je vous engageais à trouver un compagnon de voyage qui vous exprimât parfaitement, vous ne m’avez que trop pris au mot. Ce petit homme était vraiment une réduction de vous-même: un être en or, oui! mais en or léger, en or fusible, en or de pacotille. Eh! quoi! cher ami! il faut bien que je vous le dise, (et d’avoir reçu de vous quelques services m’oblige à plus de franchise que je n’en aurais pour un passant), votre vertu cardinale est d’être riche!--Homme de goût, dilettante, amateur curieux de tout et précisément de trop de choses, vous l’êtes à coup sûr. Vous avez de bons yeux, fort proprement vous caressez une statue, écoutez une musique, pleurez devant un clair de lune... mais que seraient ces avantages si vous mouriez de faim? Votre fortune vous permit de suivre votre penchant, qui était, je pense, de regarder, mais, comme cet animal fabuleux dont j’oublie le nom et qu’on vante dans les mythologies, vous aviez des prunelles tout autour de la tête.--Clorinde! le bain est-il refroidi?
--Non! pas encore.
--Parle! Parle donc! murmurait Sylvius qui, les mains derrière le mât, tourmentait la poignée de son sabre.
--Tant que nous voyagions sur terre et que je n’en étais qu’à élaborer mon œuvre nouvelle, tout était bien, mais pensez au trouble ridicule qu’apporta en moi la présence de Chrysolet quand il se mêla soudain de mon ode, à l’instant même où l’œuvre allait s’épanouir... _L’oiseau Rok et la Péri_, tel était le titre!... Et quel poème!... fleurs d’Orient! voiles de soie! bassins verts comme des pierreries! et les charmes magiciens d’un rossignol qui meurt d’amour!... Tout mon génie était tendu vers une image à laquelle j’ajoutais, par fantaisie ou dessein, une ombre, une ligne, une teinte nouvelles. Comprenez mon courroux lorsque votre petit acolyte vint brouiller tout cela! Vous avez un esprit charmant, mon cher Sylvius, et, sans doute parce que votre passion pour Clorinde était absorbante, vous ne me dérangiez pas, mais je n’aurais pu endurer Chrysolet plus longtemps, dès la minute qu’il prit garde à mes rêves. Par sa faute, voilà un poème perdu; d’ailleurs ses méfaits n’iront pas plus loin, et, maintenant je vais vous détacher. Si vous m’en croyez, nos routes divergeront bientôt. Je vous déposerai sur la première grève et continuerai seul ce voyage; seul avec Clorinde. J’aime mieux reprendre ma misère car le hasard pourrait incarner à nouveau votre fantaisie et, cette fois, c’est bien vous que je tuerais, non le semblant de vous-même!
--Le bain est tiède, dit Clorinde avec un petit tremblement dans la voix.
--Apporte-le.»
Elle vint, tenant la poêle.
«En vérité, c’est fort curieux, dit Lautonne, la gorge embarrassée comme par un hoquet. Regardez!»
Il mit la poêle sous le nez de Sylvius.
Tandis que la pâte métallique se refroidissait, elle se brisait en petites pièces, semblait-il, plus exactement en louis d’or, c’était bien cela, en louis d’or.
«Votre vertu, dit Lautonne, n’est donc point inutile! Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée, je le veux, mais ne dédaignons point ceinture dorée. Voyez comme la providence est douce aux poètes...»
Il secoua ses cheveux rouges...
«... Elle me donne de quoi vous remplacer quand vous serez parti. Le dilettantisme a son prix, Sylvius, je n’ignorais point qu’il servait aux artistes à échanger leurs rêves contre des substances comestibles, mais jamais je n’eusse pensé à lui attribuer une valeur aussi précise! Eh! quoi! un amateur admire une toile peinte, son admiration est donc tarifée, comme la course d’un cocher ou le bouquet d’un vin? Plaisante analogie! Chrysolet s’explique après sa mort. Le Christ, il est vrai, fit de même, puisqu’il ne se révéla tout entier que sur la croix et, d’ailleurs, Dieu fait bien tout ce qu’il fait! Louons donc le Seigneur, ô gué! louons donc le Seigneur!»
D’un geste de marchand de crêpes, Lautonne fit sauter l’or qui retomba sur la tôle en fontaine chantante.
Sylvius ne put y tenir davantage. Depuis quelques moments, des pensées de haine le troublaient. De ses deux mains jointes il serrait son glaive derrière le mât. Blesser Lautonne, le blesser grièvement, tirer vengeance de ses sarcasmes! Avoir au moins la gloire d’un Ruy Diaz: «A moi comte, deux mots!» Pourtant il ne pensait pas à tuer son compagnon, il n’osait projeter un meurtre, mais il visait d’un geste imaginaire l’épaule de Lautonne, et, soudain, quand il vit le poète faire sauter la monnaie de Chrysolet avec des mouvements de bateleur, ce geste, emmagasiné comme un ressort, se détendit. Le bras de Sylvius devint rigide, prolongé par le glaive. Lautonne recula, effrayé. La poêle et sa charge d’or sombrèrent dans les flots avec un bruit strident. Au même instant, Lautonne glissa sur le pont et tomba en avant.
Oh! que la chair humaine est chose sensible et peu résistante! Le sabre pénétra. Lautonne, effondré, portait à la gorge une entaille rouge. Un cri. Un jet de sang. Il n’y eut rien d’autre. Lautonne était mort.
XX
Incontinent, Clorinde défaillit et Sylvius, encore à demi lié au mât, regarda sa victime. Lautonne avait rendu l’âme,--tout à fait. Sylvius devint grave.
«J’ai donc commis un meurtre!»
Se pouvait-il qu’un sabre japonais?... Oui, il se pouvait.
«J’ai tué!» se disait Sylvius, très à court d’autres pensées, et tâchant à dénouer les cordes qui retenaient ses pieds par une rose savante.
Clorinde, revenue de ses vapeurs, se levait, faible et pâle, toute prête à défaillir une seconde fois. Sylvius n’y prit garde.
«J’ai tué! Je suis un misérable!»
Par les dieux! cette corde était nouée de manière bien étroite! Midas en avait préparé une pareillement, à Gordium, pour le glaive d’Alexandre!
Clorinde gémissait sur un mode plaintif, à la façon des petits enfants, et Sylvius se déchirait les ongles.
«Je suis un misérable!»
Mais, dans le temps que sa conscience le blâmait d’avoir si vivement agi, Persane sentait qu’un certain orgueil montait en lui, un certain orgueil qui déjà grandissait et, bientôt, serait épanoui.--Il venait, sans nul doute, de commettre un homicide que rien n’excusait; oui, mais tel et tel, et tel autre encore n’avaient-ils point séduit la gloire par de pires méfaits?
«Laissons César et Napoléon! Henri VIII n’a-t-il pas exécuté des femmes? et Lacenaire, dont parle Théophile Gautier! et Ravaillac, sans compter Caserio! Louis XI aussi, et Poltrot qu’il ne faut pas oublier!»
Quelques lumières sur l’histoire sont parfois un baume.--Ah! ah! il était donc de la race des hommes au sang riche qui savent vouloir! Que rêvait-il d’auréoles intellectuelles? Par un mouvement orgueilleux d’homme fort, il se délivra de ses derniers liens, et, bon prince, alla secourir Clorinde sur le point de choir à nouveau. Elle fut insensible, mollement gémissante et comme étrangère. Il se détourna.
«Soit! la partie est engagée! Des crimes seront les diamants de ma couronne!»
Le cadavre saignait encore. Sylvius s’en fut le tâter, puis il se regarda les mains: elles étaient pourpres. Il les mit derrière son dos et se promena de long en large, devant Clorinde prosternée auprès de son amant et qui semblait se fondre en un sanglot.
Maintenant Sylvius, à l’aspect de cette grande douleur, se demandait si son acte avait tant de mérite.--La lune jetait un rayon sur la joue de Lautonne.
«Tout de même, j’ai fait un acte volontaire, sans aucun aide.»
Quelque chose le troublait encore: comment donnerait-il à son premier crime une publicité suffisante? Comment ferait-il frémir le monde?
«Bah! Clorinde me servira de héraut!»
Ah! le beau cadavre aux jambes courbes, à la toison d’or! Ah! la belle bouche, fermée à tout jamais! Oh! le beau crime!
Sylvius regarda la face blêmie, et, à cet instant même, tordant brusquement dans la cervelle du jeune homme un écheveau d’émotions diverses et mal débrouillées, le mort ouvrit les yeux. Il se les frotta de la main droite, s’assit sur son séant, puis, avec simplicité, il parla. Sylvius sentait son cœur se déplacer violemment vers sa gorge.
«Sachez au moins, Persane, que vous m’avez occis sans le vouloir! Si je n’avais pas maladroitement glissé, vous m’auriez tout au plus piqué à l’épaule et, bientôt après, c’eût été vous le défunt. Je le regrette. Je vous en voulais de m’avoir, par l’entremise de Chrysolet, interrompu en un poème. Je vous explique ces choses, afin que vous n’ayez pas des mouvements d’orgueil quand, plus tard, au coin du feu, vous conterez vos exploits. Mon décès ne fut point déterminé par un acte héroïque, mais par un geste fortuit.--Et toi, Clorinde, pleure-moi quelque temps, (les convenances et ton cœur l’exigent,) puis tâche d’oublier et de sourire, car le sourire sied mieux à ta figure qu’un sanglot. Pour l’instant, fais-moi rejoindre au fond de l’eau les écus de M. Persane, après avoir, si tu l’oses, baisé ma bouche.»
Le mort renifla, se lissa les cheveux, puis, ayant fini de parler, se raidit définitivement.
Alors Sylvius eut une frénésie de rage. Il fit craquer sa mâchoire et frappa l’air d’un poing crispé. Il aurait voulu égratigner le mort, mais le mort était mort, mort pour tout de bon, très mort, et ne broncha plus.
Clorinde s’était soulevée sur les mains et les genoux. Elle se traîna lentement vers Lautonne, se pencha jusqu’aux lèvres sanglantes et s’immobilisa dans ce dernier baiser. Quand elle se fut relevée, sa bouche, élargie d’une tache rouge se faisait braise au clair de lune. Puis, toujours accroupie, les bras roides, le menton en avant et sa chevelure divisée tombant le long de ses joues, elle se mit à pousser d’effroyables hurlements.--Elle hurlait dans la nuit lugubre où la brise était morte, et ce hurlement continu, bestial, toujours identique à lui même, était, à bord du bateau dont clapotait la voile, d’une telle épouvante que Sylvius grelotta. La lune, qu’un nuage allait couvrir, paraissait gelée. L’horizon était noir, les étoiles se fondaient dans l’ombre.
Oh! ce drame inutile! ce cadavre perdu! cette mer invisible qui soupirait alentour.
Soudain, Clorinde se tut. Elle se leva et s’approcha du corps ainsi qu’une prêtresse. Sans doute allait-elle le pousser à l’eau, suivant les dernières volontés du poète défunt, mais il survint tout à coup un accident singulier. Au milieu de ce paysage composé de gris et de bleu, paysage sombre, avare de clartés et dans lequel quelques taches d’un vert presque noir semblaient dormir, une lueur s’éveilla soudain.
C’était dans le ciel, à son zénith même, une lueur, blanche comme un grésillement d’électricité. L’air chanta, telle une harpe que la brise baise, et, subitement, Sylvius et Clorinde purent voir planer au-dessus d’eux, puis descendre avec lenteur, un immense oiseau blanc, plus blanc que la neige la plus pure, sauf son bec courbe et ses pattes qui avaient la couleur éclatante du cinabre. Sur le dos de cet oiseau porte-lumière, (car rien ne l’éclairait que lui-même), une femme se tenait assise, jeune et maigre, aux yeux noirs. Sa chair olivâtre était couverte de pierreries, ses mains et les doigts de ses pieds délicats étaient chargés de bagues, ses bras et ses chevilles, de bracelets, son cou, de colliers innombrables. Une ceinture d’émeraudes entourait sa taille, sa poitrine soutenait deux boucliers d’or, ses cheveux, une tiare de perles et dans sa main droite il y avait un lys fleurissant, tandis que de la gauche tombaient des saphirs.
Cette belle apparition gagnait le bateau.
«L’oiseau Rok et la Péri!» murmura Clorinde d’une voix presque éteinte.
Par de lents battements d’aile, l’oiseau s’approchait encore, et la vaste envergure paraissait plus vaste à chaque battement.
Alors, d’une voix de cristal, la Péri parla:
«Lautonne n’ira point au paradis que son enfance imaginait. Les anges aux trompettes d’or, ceux qui tiennent des citoles, ceux dont la voix fait de si belles louanges, et ceux dont le doux emploi est de sourire, ne célébreront pas sa venue. Son vénérable corps ne deviendra pas une épave, car je l’emporterai. Je suis la Péri qu’il chantait avec l’oiseau Rok, dans une ode immortelle, quand un glaive de hasard interrompit ses jours. Cette ode, je veux qu’il la finisse en vers aériens et tendres, parfumés du parfum pesant des tubéreuses, tintinnabulant de clochettes et tout parcouru d’arcs-en-ciel. Il y parlait déjà d’étoffes orientales, de jets d’eau composant des brouillards nacrés et dont l’essor épouvante les libellules. Il l’achèvera, couché parmi les fleurs, entre Hafiz et Omar Khayam, poètes. Une coupe de vin scintillera devant lui, près d’un rosier épanoui. Et, parfois il interrompra son œuvre pour jeter quelques saphirs pleins d’astres dans l’onde proche d’une vasque où nage avec lenteur un poisson bleu. Enfin quand viendra l’heure où l’ode sera parfaite avec son dernier vers, il ira écouter les rossignols pieux qui s’enivrent de leur chant pour nous créer de nouveaux songes.»
Blanche! il y eut alors une minute toute blanche où scintillaient parfois les astres colorés des pierreries, où passaient et repassaient les pattes rouges et le bec rouge de l’oiseau, où, parmi des blancheurs, se croisaient d’aigres cris, où bruissaient des plumes froissées, où voletaient des plumes blanches... Minute blanche! éclairs de marbre! ombres de craie! neiges de cygnes! laiteuse écume! albâtre! lys!... Tout était blanc.
Lorsque Sylvius et Clorinde revinrent de leur éblouissement, le Rok planait près du flot, tenant dans son bec Lautonne suspendu par la chevelure et dont les jambes tordues ballottaient faiblement et de qui les pieds touchaient parfois la vague. La Péri assise levait la tête vers le ciel, et semblait offrir à la lune la fleur qu’elle tenait. Ils s’éloignèrent, ils disparurent et, tandis que de la voûte du ciel assombri, quelques longues étoiles glissaient vers les quatre points de l’horizon comme des larmes d’argent sur un drap funèbre, les ombres de la nuit se replièrent sur le bateau.
XXI
Clorinde et Sylvius restaient immobiles, interdits, muets. Il semblait que la brise voulût renaître. Elle se leva d’abord par molles bouffées suivies de caresses lentes et douces. Enfin elle souffla continûment. Clorinde prit la barre. Sylvius restait à grelotter sur l’avant. Une heure passa. On entendait, avec les gémissements de Clorinde, des bruits d’eaux et de voile tendue, puis, durant que l’aube écartait sur les étoiles son ample robe tissée d’ombre et de jour, les gémissements de Clorinde se changèrent en implorations vers les quelques astres pâles qui restaient dans les cieux:
«Etoiles! Etoiles qui scintilliez pour lui! Etoiles qu’il aimait voir renaître à travers les fumées du crépuscule, étoiles qu’il reconnaissait chaque soir et qu’il se plaisait à suivre, vous qui donnez l’enthousiasme et les heures où la mélancolie se fertilise, dites-moi, belles étoiles, dites-moi laquelle de vous est morte qui, par mes regards et mes étreintes, l’inspirait!
--Clorinde! murmurait Sylvius, écoutez moi!...»
Mais, lorsqu’elle tournait vers lui son regard lourd de haine, il ne trouvait rien à dire et rien à faire, sinon de serrer mieux le glaive qu’il avait repris et dont il venait de laver dans une vague l’acier sanglant.
Clorinde tenait toujours la barre. Le vent fraîchissait. Sylvius eut faim et descendit dans la coupée pour y chercher de la nourriture. Il revint, mordant une croûte.--Il ne savait pas où Clorinde dirigeait le bateau...
«Vers la terre... oui, vers la terre...»
Et d’ailleurs, que lui importait!
Cependant le jour sortait de la mer, éclatant et prompt comme un ouragan. Les écarlates, les carmins, les laques et les roses composaient entre eux de tumultueuses nuées pleines de lumière, et, bientôt, le ciel en fut tout occupé. Puis, lentement il s’azura.
De temps en temps, Sylvius tournait vers Clorinde un œil furtif; ensuite, il considérait le ciel ou bien la mer, et la turquoise de l’un comme aussi le saphir de l’autre n’offraient rien qui ne fût usuel. Le vent gonflait la voile, le bateau filait d’une allure unie et rapide. N’eût été sur le pont l’affligeante présence de la flaque de sang, on aurait dit une heureuse croisière.
Mais qu’arrivait-il donc à Clorinde? Sur sa bouche un sourire semblait s’être posé, si l’on peut entendre par ce vocable une grimace où le contentement le cède fort à la haine.--Ses yeux élargis avaient fixé leur regard à la base du mât; or, la base du mât était lisse et propre; nul détail ne la distinguait des bases de mâts que l’on voit communément.--Sylvius reprit donc sa contemplation céleste et méditerranéenne.--Il s’en fatigua bientôt.--Il n’est pas toujours possible de faire naître en soi des pensées poétiques à l’aspect des éléments; et qu’on ne s’ébahisse point qu’il soit malaisé, après meurtre accompli, de dévisager la nature de féconde façon.--Essayez plutôt vous-même!--Quelques minutes passèrent. Sylvius bâilla. Il vit que Clorinde n’avait pas diverti son regard. Elle ne quittait point des yeux la base du mât.--Encore une fois, que pouvait-elle bien y découvrir?--S’étant rapproché, Persane sut enfin la cause de cette fascination.--Il y avait là une grosse araignée qui remuait les pattes comme si elle voulait dire quelque chose, s’exprimer plus complètement.
Depuis l’enfance, Sylvius avait montré peu d’amitié pour les araignées.
Maintenant, Clorinde parlait à l’araignée en paroles basses.
Dès lors, Sylvius n’eut pour les araignées que du dégoût et du plus vif.
Clorinde permit à l’araignée de gravir sa robe et de dévaler le long de son bras, puis, levant la main, elle lui dit encore quelques mots que Sylvius n’entendit pas.--L’araignée parut les avoir fort bien compris. A l’aide de son derrière elle se laissa couler jusqu’aux planches du pont et s’avança fort rapidement vers Sylvius.
Sylvius eut pour les araignées la plus excessive répulsion.
La bête s’approcha sans pudeur. Sylvius ne broncha point, (peut-on fuir devant un insecte!) même il tâchait de conserver de l’indifférence à son regard... Le ciel était fort beau... oui... le ciel était fort beau... Et que pensez-vous, chère madame, de la pièce que le Vaudeville vient de nous donner... Il est certain que la peinture moderne... Et le cigare facilite la digestion...
Inutiles pensées!--Sylvius poussa un hurlement. L’araignée venait de se glisser sous son pantalon et faisait l’ascension de sa jambe. Sylvius tâchait en vain de la tuer par des claques sonores. L’araignée atteignit sa taille. Sylvius se tordit de douleur. Ah! elle tournait autour de lui.--Sylvius se mit à danser, et, au même instant, Clorinde se mit à rire.
Ce fut, à bord du bateau, tandis que s’achevait l’aurore, une manière de rivalité, de dispute à qui emporterait le prix: Clorinde, de la gaîté, Sylvius, de la chorégraphie.
Sylvius sautait d’un pied sur l’autre, ainsi que les gamins que le froid mord.--Clorinde jetait autour d’elle de petites notes claires et courtes.--Sylvius eut des mouvements d’une almée pressée d’en finir avec la danse.--Clorinde décocha la flèche d’un rire.--Sylvius, sentant l’araignée sous son bras, voltigeait de droite et de gauche, pirouettait, faisait suivre d’une matassinade un effort d’acrobatie; et que de voltes, que de ronds de jambe, que de jetés-battus involontaires!--Clorinde riait comme font les ruisseaux qui tombent.--Un entrechat de l’un provoquait un hoquet de l’autre.--Sylvius mêlait la tarentelle à la carmagnole, des pirouettes à des convulsions de nègre; il faisait suivre une chute d’un bond, une glissade d’un écart.--Et Clorinde ne cessait de rire.--Sylvius suait à grosses gouttes.--Clorinde s’épongeait le front.--Exténué, Sylvius s’évanouit.--Il s’en fallut de peu que Clorinde ne défaillît. Pourtant, dès qu’elle vit sa victime vaincue, elle cessa presque de rire. Seuls, quelques petits roucoulements gonflaient sa gorge, tandis que des larmes tombaient encore de ses yeux.