Pour l'Amour du Laurier: Roman
Part 1
GILBERT DE VOISINS
Pour l’Amour du Laurier
ROMAN
PRÉFACE DE PIERRE LOUŸS
TROISIÈME ÉDITION
PARIS SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES Librairie Paul Ollendorff 50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50
1904 Tous droits réservés.
DU MÊME AUTEUR
LA PETITE ANGOISSE, roman. LES JARDINS, LE FAUNE ET LE POÈTE, conférence.
PROCHAINEMENT:
UNE CHANSON DE PLEIN JOUR, roman. FEHL YASMÎN, poèmes. (_En collaboration avec Albert Erlande._)
Tous droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.
S’adresser, pour traiter, à la Librairie PAUL OLLENDORFF, 50, Chaussée d’Antin, Paris.
_Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires sur papier de Hollande._
J’offre à mon ami
ALBERT ERLANDE
cette invention chimérique.
G. V.
PRÉFACE
LETTRE A LA LECTRICE
Madame,
Le roman que j’ai le très grand honneur de vous présenter ici aurait de quoi vous surprendre avant de vous charmer, si quelqu’un ne se hasardait pas à vous l’expliquer tout d’abord. En deux mots, voici comment: c’est une intrigue entre jeunes gens contemporains et personnages fabuleux.
En littérature, vous le savez, certaines choses sont admises et d’autres ne le sont point. Il est reconnu que nous pouvons faire converser les Grecs avec les divinités de leurs mythologies, et les Croisés avec des ondines. Cela est parfaitement licite et on ne nous dira rien si tel est notre goût, pourvu que nous parlions en termes décents. Mais, le XIIIe siècle passé, toute imagination nous est interdite. Nous entrons, paraît-il, dans une Histoire nouvelle, à la mort de saint Louis, sans qu’on nous dise avec clarté pourquoi les temps antérieurs étaient un peu moins historiques, ou les suivants moins fabuleux. Gœthe a fait preuve d’une hardiesse extrême en laissant monter Faust sur le dos de Chiron. Victor Hugo a soulevé les risées du Second Empire en publiant un dialogue avec une certaine «Bouche d’Ombre» qui n’était pas de chair et d’os. Quant à M. de Banville, qui causait en prose et tout éveillé avec les fées du bois de Meudon, son cas fut considéré comme pathologique.
Je ne comprends pas du tout pourquoi.
Réfléchissez, madame, que si un personnage est en effet surnaturel, les lois de la nature étant immuables, il n’est pas plus hétéroclite de notre temps que trois mille années plus tôt. On est surnaturel ou on ne l’est pas. Aucun zoologue ne vous citera un animal qui serait surnaturel au XXe siècle et qui ne l’eût pas été au XIIe. S’il est réellement impossible qu’un Centaure, c’est-à-dire un mammifère, ait trois paires de pattes comme un insecte, cela n’était pas moins impossible à l’origine du monde, car, si les espèces ont varié, les caractères généraux des familles animales sont restés identiques à leur premier aspect. Si donc vous admettez qu’Ulysse ait pu rencontrer les Sirènes, vous n’avez plus le droit de sourire à nos romans lorsqu’ils vous disent que nous aussi, nous avons entendu des Voix sur la mer.
«Ulysse, répondez-vous, croyait aux Sirènes; Nous n’y croyons plus.» Mais comment donc, madame, mais nous y croyons. Je crois aux Sirènes de toute mon âme, comme je crois à la Muse qui est auprès de moi au moment où je vous écris et qui me dicte ces phrases un peu comme elles lui viennent, avec beaucoup de laisser-aller dans le style et dans la pensée parce que c’est une très jeune Muse qui ne s’attarde pas ce soir aux finesses de la syntaxe. Comment ne croirais-je pas en elle, puisque je l’entends, puisque je la vois?
Douter que les demi-dieux existent! ce serait douter de la poésie pure. Il y a toujours eu des nymphes dans les bois; il suffit de les prier pour les apercevoir à travers la mousse des chênes et les chevelures des roseaux. Les fleurs ne sont faites que pour elles, les prairies pour leurs pieds nus, les clairières pour leurs danses, les sous-bois pour leurs sommeils. La nuit forme leurs lignes avec du clair de lune et le jour avec de l’ombre. Tout est vivant dans l’invisible, tous les souffles ont un esprit, toutes les fontaines une âme immortelle.
Voilà ce que M. Gilbert de Voisins vous dira beaucoup mieux tout à l’heure avec son talent créateur et sa foi de poète sincère. Ne protestez pas trop tôt que vous ne croyez plus aux Sirènes. Quand vous aurez lu ce livre-ci, vous les entendrez partout.
PIERRE LOUŸS.
POUR L’AMOUR
DU LAURIER
Chaque homme porte en lui sa dose d’opium naturel, incessamment sécrétée et renouvelée, et, de la naissance à la mort, combien comptons-nous d’heures remplies par la jouissance positive, par l’action réussie et décidée?
C. B.
On ne vit qu’en s’incorporant à quelque être plus grand que soi-même; il faut appartenir à une famille, à une société, à une science, à un art; quand on considère une de ces choses comme plus importante que soi, on participe à sa solidité et à sa force; sinon, on vacille, on se lasse et on défaille; qui goûte de tout se dégoûte de tout.
H. T.
J’ai suivi l’ombre de mes songes.
A. de M.
I
Sylvius Persane avait mille raisons d’être content de lui-même. La première était qu’il faisait beau. On s’attribue volontiers les grâces que l’on estime chez autrui et l’agrément de la nature est un motif d’être avantageux. Aussi bien la tiédeur admirable de l’air, l’aménité du vent et le ciel turquoise donnaient-ils, ce jour-là, un plaisir d’autant plus vif, qu’à Paris les après-midi de février sont trop souvent glaciales. Autre raison: Sylvius Persane se sentait jeune. Le matin même, il s’était trouvé au miroir de son porte-manteau, du teint et de la mine. Ses vingt-cinq ans avaient tout à fait bonne allure. Etroitement pris dans un veston de coupe juste, avec une face fraîche, de grands yeux bleus, un casque de cheveux blonds et ce peu de moustache qui relevait la lèvre, Sylvius figurait fort bien l’adolescent délicat, rêveur, curieux de tout, mais qui tâche à ne point se commettre ni se crotter. Aussi marchait-il sur les Champs-Elysées avec un petit air de coq vainqueur où il y avait aussi un peu de la satisfaction du paon qui se déploie.
Pourtant, Sylvius Persane regardait les gens qui passaient, sans orgueil, car le contentement de soi incline volontiers à la mansuétude, mais, de leur côté, les passants avaient autre chose en tête que de considérer ce jeune homme. Il y avait une grosse femme qui se hâtait, les seins et le ventre en avant, et agitait son parasol vers un fiacre. Il y avait deux enfants qui faisaient tourner une toupie et voler un ballon. Il y avait des hommes qui semblaient aller à leurs affaires, et d’autres, plus anxieux, qui paraissaient courir vers les affaires d’autrui. Quelques bonnes se confiaient les secrets de leurs maîtres. Des mioches riaient à Guignol; et sombres, ennuyeux, superflus, des sergents de ville faisaient les cent pas pour maintenir l’ordre.
Sylvius vit, clairement, que le monde ne s’occupait pas de lui. Il en conçut un certain déplaisir. Dans cette ville où il vivait depuis trois ans, pour la première fois il se sentait étranger.
Il avait quitté le Périgord, séjour de son enfance, sans regret. Rien ne l’y retenait plus que le charme de quelques souvenirs. D’ailleurs, lorsqu’on est orphelin, sans autres attaches d’affection que celles, très fortes, il est vrai, qui vous lient à vous-même, lorsque des rentes bien établies engagent l’avenir à vous ménager, et qu’on aie plus vif désir de connaître de la vie ce qu’elle offre de brillant et de sonore, le pavé de Paris est le seul terrain où l’on se sente à l’aise et l’air du boulevard le seul air qui vous grise.
Toutefois, en quittant les Champs-Elysées après une heure de marche au soleil, Sylvius était triste. Il revint par le Cours-la-Reine. Le fleuve s’était brusquement assombri, du fait d’un nuage qui occupait l’azur. L’eau huileuse et lourde, clapotante à cause des bateaux, salie par les écumes, était un spectacle sans beauté. Un mendiant, penché sur le parapet et qui regardait ces choses, tourna vers Sylvius ses yeux vitreux et tendit la main.
Oh! que la vie est donc lugubre et laide, tout à coup, sans qu’on sache pourquoi! D’office, elle impose une tristesse dont on ne peut se défaire.
Et, comme pour insister, le vent devint revêche. Les arbres, agités de brusques soubresauts quand des coups d’air visitaient leurs ramures nues, crièrent, gesticulèrent de leurs branches encore maigres.
Février laissait choir son masque de printemps.
Sylvius fut chassé par ces manifestations que donnaient les marronniers de leur mauvaise humeur. Pour hâter encore le pas du jeune homme, l’un d’eux remua soudain tout son petit squelette. Gestes mélancoliques!
Sylvius rentra chez lui.
Il s’assit dans le fumoir. C’était une chambre dont les meubles profonds convenaient aux heures de tristesse: des coussins orientaux endorment si bien un cœur ennuyé! Aux murs, des eaux-fortes, achetées avec trop de hâte, témoignaient d’un goût curieux. De belles reliures s’alignaient sur une étagère, elles protégeaient des livres heureusement choisis; un piano drapé coupait, un angle où se dressait la forme fantastique et gracile d’un vase couronné de trois orchidées.
Sylvius s’assit à son bureau. Là, il projetait parfois de travailler à quelque chose. Il remua des papiers, lut des notes, ouvrit des livres, étouffa ses bâillements.
«Est-il possible, se disait-il, que la vie soit si pareille à elle-même et que chaque jour n’apporte rien de nouveau qu’un chiffre à l’éphéméride!»
Sur une feuille, il dessina à la plume un paysage allégorique, et, toujours bâillant, tâcha de s’y intéresser... Avoue donc que tu t’ennuies, Sylvius!... Voilà maintenant que tu changes de place et d’expression, que tu regardes la poussière qu’on a laissée sur ton piano, que tu déplies un journal, (inutile de le lire il est d’hier!) Va! remue-toi! tu ne t’ennuieras pas moins!... Eh! oui! je sais! chaque jour tu sors de chez toi d’un air victorieux, le cœur léger, l’œil brillant! A quoi bon, si c’est pour rentrer tout penaud?
Pourtant, ces livres, ces fauteuils, cette existence facile, n’est-ce rien?
Non!--Sylvius se dit qu’étant venu au monde un jour de juin où le soleil brillait, où les mésanges s’évertuaient à rendre l’air joyeux... (comment le savait-il?... son institutrice le lui avait dit)... il ne pouvait, entré avec tant de splendeur dans ce monde, le parcourir indifféremment.--Tenez! on voit déjà le bout de l’oreille.--Sylvius est un peu suffisant.
Cela lui a poussé sans qu’il y mît beaucoup du sien, parce qu’étant enfant et seul de son espèce, (les petits paysans, ses camarades, ne comptaient pas), la victoire lui restait toujours. Puis, il était sujet à certaines poussées d’imagination, comme en ont les grands hommes. Il songeait, sans prendre beaucoup de peine, à divers aspects plaisants de l’univers et tout le monde admirait que l’on pût rêver si jeune.--Alors, que voulez-vous! roi dans son petit royaume d’arbres, de vaches et de pâturages, bientôt il désira, quand ses parents furent sous terre et la campagne vendue, être roi autre part. L’ambition le poussa à ne point se tenir tranquille; il ne voulut pas devenir simplement un homme de goût et apprécier le miel d’une oisiveté honnête.
«Ah! Dieu! soupirait-il. Parfois, s’éveille en moi une émotion imprévue, mais la cruelle se rendort. Quand donc viendra-t-elle cette gloire qui doit me couronner d’un laurier double et vert?»
L’image lui revenait alors de ce parc où il vivait jadis de façon si princière, du grand parc et de ses entours... oh! la prairie surtout! la prairie en pente qui menait aux reflets de la rivière. Dominant cet univers d’herbe douce, il y avait deux grands chênes qui bruissaient majestueusement...
* * * * *
Il fait dans la chambre une chaleur d’étuve. Sylvius sent sa tête peser. Les souvenirs sont toujours malsains. Il ouvre la fenêtre et s’assied sur le bord. De ce rez-de-chaussée qu’il habite, on a une perspective de promeneur.
Des voitures passent, emportant de jolies personnes, plus jolies d’avoir passé si vite. Une victoria vernie s’arrête devant la maison d’en face. Deux femmes en descendent, minces, bien habillées: deux gravures de modes. Des gens se retournent et regardent.--Les beaux manteaux! et ces chapeaux à fleurs sombres!
«Mâtin!» dit une bourgeoise admirative.
Et le défilé continue:
* * * * *
Voici un général. Son cheval piaffe comme dans les tableaux de revue.
Voici un vieillard à lunettes que Sylvius a entendu professer au Collège de France. C’est un sage et un orateur.
Ah! cette figure joyeuse et rasée qu’on dirait aplatie par un coup de poing! Sylvius a reconnu l’acteur en renom. Il l’a si souvent applaudi!
Vraiment, c’est comme si des symboles se promenaient.
Et cet autre! Il est anonyme, mais il représente tant de choses! Il regagne son quartier en traversant des rues ennemies. La casquette basse, la démarche balancée, le pantalon étroit, un certain air malpropre et suffisant... On l’a vu, sur les boulevards extérieurs, surveiller les amours d’une fille blonde qui l’adore.
La gloire, tout cela!
Sylvius quitte la fenêtre et va dîner. Il ne veut pas prêter trop d’attention aux sauces, au vin, aux fruits... Il rêve ailleurs... Très haut.
Ici, dans l’appartement de garçon qu’il meubla avec tant de soin, c’est la vie médiocre et facile, indulgente, paresseuse, douce à l’homme... Là-bas, c’est l’action, la fièvre, les soucis... mais, lorsqu’on passe dans la rue, les gens se retournent.
Le choix de Sylvius est fait. Il veut le laurier... Et Sylvius retourne à la fenêtre ouverte d’où l’on voit le monde.
La nuit est acide et mordante. La rue tranchée de lumières et d’ombres, blafarde ou noire, froide, trop droite, va jusqu’à ce lointain où elle se mélange à des brumes. Sylvius soupire. Un bec de gaz le considère, ironique, avec son œil de cyclope clignant sous un sombre chapeau.
En vérité, le paysage n’a rien qui séduise: des échafaudages autour d’une maison à moitié construite, des palissades, des plâtras, une brume de fumée... Et Sylvius, un peu transi, songe à la prairie en pente qui mène à la rivière.
«Peut-être, à cette heure même, les deux chênes bruissent-ils divinement à feuillage mêlé.»
Persane pose un doigt sur sa tempe et ses lèvres ébauchent des paroles:
«Sous ce toit innombrable, tu venais t’allonger, petit Sylvius, à l’époque heureuse des mollets nus et des boucles blondes. Tu te choisissais une place où tes pieds fussent bien enfouis parmi les herbes chaudes et ta tête reposée dans de l’ombre. Tu perdais ton regard suivant le réseau des moindres branches et te prenais à rêver, sans dormir, parce que l’on rêve plus longtemps ainsi et que l’on goûte mieux ses imaginations.»
Qu’elle était belle cette grande masse de feuillage poreux! Quand il la regardait jadis, l’esprit à la dérive, son rêve, à force d’être rêvé, prenait corps, et, bientôt, dans le monde supérieur de la verdure, des femmes paraissaient, nues et charmantes, qui lui souriaient entre les feuilles et lui chantaient parfois sa gloire future.
Sylvius prêta l’oreille aux bruits de la ville endormie pour les dénigrer et les haïr.--Il y en avait beaucoup, c’était très compliqué: un fracas de charrettes, une cheminée en querelle avec le vent, des murmures, des pas de passants, mille autres choses...
Seuls, quelques sons indistincts lui plurent par certain air de chanson gracieuse et défaillante. On eût dit le cri d’un marchand ambulant: deux notes hautes d’abord, puis deux notes basses, et le reste en notes hautes avec une fin tout à fait pointue.
Et le jeune homme vit, en se penchant vers la rue, la forme grise d’une vieille femme qui se hâtait. Elle portait sur l’épaule un long bâton au-dessus duquel flottaient des choses rondes et colorées, assez semblables aux ballons que des vendeurs retiennent dans les allées d’un parc à la mode.
Deux noctambules dépassèrent la vieille et ne parurent point l’avoir vue...
Sylvius soupira, songeant aux vagues murmures du feuillage, aux entretiens des rossignols, aux corolles des roses. La ville lui parut un lieu morne et lui-même se sentit désolé, plus désolé encore, parce qu’il était trop seul. Il eût désiré la caresse d’une chevelure, des gestes voluptueux, un nuage qui passe, le sourire du soleil, des paroles apaisantes, un champ de blé où les coquelicots mettent des points de sang clair, un baiser surtout, ce baiser qui fait toucher à la gloire, ne fût-ce qu’un instant... Pourtant n’était-ce point à Paris que se distribuent les étreintes et les couronnes?
Et, comme si cette incertaine nuit, elle-même, avait parlé, une voix ancienne, fine et tremblante, dit à Sylvius:
«Jeune homme, qu’avez-vous? Quelle tristesse vous navre et que cherchez-vous dans le ciel? Phœbé et son croissant qui penche, ou la figure de vos songes?»
II
La femme aux ballons!
Sylvius tressaillit. Une interrogation faite de plain pied indispose d’ordinaire.
«Phœbé? La figure de mes songes? Pourquoi me parlez-vous? Qui êtes-vous?»
Il n’avait point entendu cette vieille s’approcher. Avait-elle donc une démarche aussi peu sensible que la fuite d’une feuille sur les eaux? Sa figure était toute composée de rides, et l’on ne voyait en elle que des marques d’années. Sur son épaule était appuyé un long bâton, et, du nuage de grosses boules qui flottait au-dessus de sa tête, sortait un murmure comme d’une société de moineaux, ou d’une lointaine école laïque en promenade. Elle était ainsi entourée d’un bruissement, ou, mieux, d’un petit gazouillis de confessional.
Sylvius ne sut que penser de cette apparition imprévue, mais il s’y habitua aussitôt. Le souvenir des belles dames qui vivaient, toutes nues, dans les chênes, avait mis son esprit en état d’accepter la plus audacieuse fantaisie.--Avec cette vieille, si proprette, et dont les haillons avaient un air soyeux et composé, il causa d’abord, comme il eût fait, le soir d’un bal, avec un masque en intrigue.
«Etait-ce donc vous, madame, qui chantiez tout le long de la rue? De ce chant, le sens ne me parvint pas, mais sa mélodie me parut très persuasive. Je suis curieux de savoir quelles marchandises vous pouvez bien vanter, à une heure où la ville est si déserte?»
La vieille défripa d’un doigt vif les loques de sa robe et répondit:
«Oui, c’était moi, jeune homme, et je suis heureuse que vous ayez pris garde à mes accents. Si nombreux sont les gens qui me considèrent sans me voir du tout et qui, dans mes chansons, n’entendent qu’un bruit de brise! J’en arrive parfois à douter de moi-même, ou, pour mieux dire, à ne plus savoir au juste si j’existe. Vous êtes bien, ô Sylvius Persane! de la race de ceux qui croient en ma réalité. Voilà pourquoi je suis venue offrir quelques répliques à vos songeries.»
Durant qu’elle parlait, le jeune homme se sentait parcouru d’une étrange souleur. Il y avait, dans la voix de cette vieille, un timbre sans précédent, des modulations inouïes, un ton de mystère dont la surprise était nouvelle, et c’était comme si le souffle d’une déesse franchissait des lèvres sensibles et bien humaines, comme si se manifestait, dans une chair mortelle, l’essence de la fée.
Sylvius pressentait quelque émerveillement. Celle qui discourait ainsi, mélodieuse, n’avait point l’esprit perdu. Encore moins avait-elle concerté les déchirures de sa robe pour se distraire à une plaisanterie sans témoins. Cette femme était trop pareille à celles dont la lecture d’historiettes poussiéreuses lui avait appris à peupler ses veilles et ses nuits... mais, quand il entendit qu’elle prononçait son nom, les syllabes qui le désignaient au monde éveillèrent en lui des notions précises et, brusquement, il se reprit.
Dans quel cauchemar était-il entré? Quelle était la qualité de cette passante? Une frayeur indubitable et glacée s’abattit sur lui. Il eut un geste qui repoussait ce prestige de l’ombre. Il essaya vainement de fermer la fenêtre, de s’enfuir, de crier,--mais la voix reprit, douce comme le vieil écho d’un ancien murmure:
«Oh! ce mouvement de votre esprit est indigne et puéril, cher Sylvius! Quoi! parce que le rêve, quand il vous fait visite, a vraiment figure de rêve, parce que sa diction vous paraît singulière, vous avez peur et pensez reculer hors de prise en fermant une fenêtre? Je vous croyais l’âme mieux trempée! Cette fenêtre, vous ne la fermerez pas! Je vous en défie! Ce serait vous tuer à moitié et ne vivre plus qu’avec la part de vie dont le commun se déclare content! Voulez-vous dépouiller la nuit de ses songes, la mer de ses soupirs et priver de leur poussière les rayons du soleil? Ne vous pincez pas, mon ami, vous êtes tout à fait éveillé.»
La chair rugueuse, les tempes moites, Sylvius bégaya:
«Comment... comment savez-vous mon nom? Comment devinez-vous ce que...
--Comment je sais vos sentiments les plus intimes?... Ecoutez!...»
Elle tendit ses maigres doigts vers les yeux de Sylvius et dit:
«Quelque chose des récentes pensées reste toujours dans les prunelles. Au miroir des vôtres, j’ai pu voir des joies et des chagrins encore manifestes. Les accidents du jour, c’est la nuit qui les efface; pardonnez-moi de les avoir surpris avant que le sommeil ne les eût dégagés de vos yeux... et d’avoir aussi deviné votre nom: tout mortel porte le sien écrit sur son visage.
--Mais... qui êtes-vous donc? murmura Sylvius en un soupir rauque.
--Marchande, mon ami, je suis marchande d’amours, et même j’oublie, à causer avec vous, les devoirs de ma profession.»
Elle recula de quelques pas dans la rue et chanta:
«Qui veut des amours? des amours tout frais? Qui veut des amours?»
On eût dit que, dans un bois, une flûte préludait. En outre, la mystérieuse musique qui planait au-dessus de la vieille se fit plus forte. On y distinguait maintenant le son de diverses petites voix.--Sylvius tomba dans un fauteuil et se mit à pleurer d’épouvante. Il ne pouvait détacher son regard de la figure étrange de cette femme qui lui souriait, là, tout près, dans la rue... Tant de sensations nouvelles l’accablaient que de longues larmes glissèrent sur ses joues. Qu’avait-il fait pour perdre ainsi la raison?
Soudain, maigre et légère, la vieille bondit sur le rebord de la fenêtre et de là dans la chambre, entraînant à sa suite le nuage musical qui bourdonnait au bout du bâton.
Mais, alors, Persane sut, à n’en pas douter, qu’il avait franchi le seuil des féeries, car, autour de lui, le long des murs, contre le plafond, en place des petits ballons qu’il avait cru voir, une douzaine de têtes ailées, sans corps, têtes blondes, rousses et brunes, voletaient en piaillant à voix douce et mêlaient leurs discrètes chansons.
La vieille s’approcha de Sylvius; elle posa sa main sur le front du jeune homme, et, caressant ses yeux ensevelis:
«Ami, murmura-t-elle, il ne faut pas que votre esprit s’effare, parce que les dieux vous ont donné le regard d’un poète. Seuls, croyez-moi, sont ineffables les aspects que l’on dit irréels.»
Et, comme elle parlait, une délicieuse paix s’épancha en Sylvius; elle calma sa fièvre, suspendit sa terreur, le remit en posture d’honnête homme.--La vieille avait fermé la fenêtre. Tout à coup, elle donna l’essor à sa troupe gazouillante.
Minute non pareille! instant inoubliable. Persane ouvrit les yeux et fut aussitôt soulevé par le flot d’une irrésistible joie. Amours! beaux amours fredonneurs! vous l’entouriez de vos danses ailées et le charmiez de vos chansons.--Et toi, invraisemblable fée! docte, vieille et moqueuse, tu restais appuyée, des deux mains croisées, sur ton bâton et souriais au jeune homme avec tendresse, mais ton sourire se faisait narquois au coin ridé de ta lèvre.
Sylvius se leva, et ce fut d’abord, dans sa gorge, un sanglot de plaisir. Le temps de son enfance lui semblait revenu, le temps heureux où toutes les images étaient merveilleuses. Il étendit les deux bras, et, dans un délire de bonheur: