Pour cause de fin de bail OEuvres anthumes
Chapter 7
Le duc a calculé qu'en mettant de la bonne volonté dans tous les pays civilisés de la terre, en contraignant tous les citoyens du monde entier à cultiver du liège dans leurs propriétés, sur le bord des routes, partout enfin où peut pousser le liège, il suffirait d'une vingtaine d'années pour arriver à un résultat définitif.
Mais aussi, quel résultat!
Plus de marine! Plus de ces coûteux et fragiles bateaux à la merci d'un coup de vent ou d'une collision!
Et le railway direct entre Paris et New-York (trois jours et demi de voyage).
Je n'insiste pas sur tous les progrès, sur tous les avantages qu'apporterait à l'humanité la réussite de cette magnifique entreprise.
Malheureusement, l'Angleterre est là, l'Angleterre moins disposée que jamais à négliger sa toute-puissance maritime, l'Angleterre égoïste et mercantile, l'Angleterre, en un mot, toute prête à étrangler dans son oeuf l'idée splendide et civilisatrice du duc de Pauvrelieu!
POST-SCRIPTUM
Un monsieur qui s'intitule ingénieur international m'adresse une lettre en laquelle il reproche aigrement au duc de Pauvrelieu, l'auteur de ce projet, de s'être inspiré d'une idée à lui, idée qu'il développa jadis dans les journaux spéciaux.
Il s'agit des _routes flottantes_, dont le souvenir est encore vivace (c'est l'ingénieur international qui l'affirme) chez toutes les personnes qui s'occupent sérieusement (_sérieusement_ est souligné) des progrès de l'humanité.
Comme son nom l'indique, la _route flottante est une longue queue de solides radeaux mis bout à bout, mouillés en mer au moyen d'ancres et de chaînes à ressort.
Ces chaînes à ressort permettent à nos radeaux de se disjoindre momentanément pour donner passage aux bateaux; après quoi lesdits radeaux n'ont plus qu'à se rabouter[7].
[Note 7: Le vrai mot français est _raboutir_; mais, je ne sais pas pourquoi, ce mot-là me dégoûte.]
De forts bourrelets _ad hoc_ atténuent les inconvénients du heurt et du frottage.
L'ingénieur international affirme que rien n'est plus pratique que son idée et, dans un post-scriptum véritablement touchant, il m'offre, si je veux préconiser son entreprise et lui procurer, par moi (!) ou mes amis, la dizaine de millions nécessaire à établir une route flottante Calais-Douvres, il m'offre, dis-je, une forte part dans les bénéfices.
Avis aux amateurs.
En plus des énormes profits que rapportera l'affaire, MM. les actionnaires auront droit à une carte de circulation sur les routes flottantes, pour eux et leur famille.
Avouez que c'est tentant.
D'autres communications me sont parvenues sur le même sujet.
J'y reviendrai, la chose en vaut la peine.
SAUVEGARDE DES BICYCLETTES
De même que, sous la blouse d'un humble campagnard ou d'un modeste artisan, peuvent se percevoir les battements d'un coeur d'homme, de même aussi, sous la casquette élimée d'un simple contremaître, peut-on constater le grouillement sourd d'un cerveau de génie.
Si ces messieurs et dames veulent bien m'accorder une petite minute d'attention, on s'apercevra que mes paroles ne sont nullement mensongères, ni même exagératoires.
... Un des gros ennuis de la bicyclette réside en l'étrange facilité de son larcin.
Le cycle, en effet, a ceci de particulier qu'il sert à favoriser la fuite rapide de qui vient de le dérober, ce qui n'arrive point dans mille autres cas, comme, par exemple, le vol d'un sac de farine ou d'un lot d'escargots.
Frappés de cet inconvénient, les bécaniciens les plus en vogue cherchent depuis longtemps le moyen d'en pallier les funestes effets.
Ayons le courage de reconnaître que rien de sérieux ne fut encore accompli dans cette voie.
Il fallut qu'arrivât le simple contremaître à qui j'ai fait allusion un peu plus haut.
Le temps de se frapper le front, cet homme avait résolu la question, grâce à son petit appareil qu'il a baptisé le _Pique-Cul_.
... Pourquoi, mesdames, cacher vos pudiques roseurs derrière vos éventails?
Et en quoi le mot de _Pique-Cul_ vous effarouche-t-il tant?
Si élevées aux Oiseaux que vous puissiez avoir été, n'avez-vous donc jamais prononcé les mots _gratte-cul_, _cul-blanc_, _cul-de-sac_, etc., etc?
Eh bien! alors?
* * * * *
Je continue:
Sans entrer dans des détails de construction trop techniques, qu'il vous suffise de savoir que le nouvel appareil se compose d'une forte aiguille longue d'environ 5 centimètres et dissimulée sous la selle de telle façon qu'elle peut prendre, grâce à un ressort, la position verticale ou horizontale.
Une légère ouverture circulaire, pratiquée dans le pégamoïd de la selle, permet le passage à pointe.
L'engin est complété par une bobine d'induction, dont un pôle correspond au guidon et l'autre à l'aiguille.
Et voilà!
Dès que vous êtes contraint d'abandonner votre machine, vous faites prendre à votre aiguille la position verticale, et vous vaquez tranquillement à vos occupations ou à vos besoins (cela ne regarde que vous).
Survient le voleur qui, d'un bond, saute sur votre machine avec l'agilité du sapajou lancé d'une main sûre.
Sous son poids, la selle fléchit et l'aiguille pénètre dans les parties les plus charnues de l'indélicat personnage.
Un courant électrique s'établit à travers son corps...
Ah! le pauvre, il ne va guère loin, car une pelle prochaine a bientôt fait de le livrer à la justice de son pays!
Alors, vous, après avoir remis en état inoffensif votre cruel petit instrument, vous continuez votre route par les campagnes embaumées.
Est-ce pas simple à la fois et charmant?
Présentez-vous de ma part chez notre vieux Comiot, représentant du _Pique-Cul_ pour toute la France.
Amenez, sans le prévenir, un de vos amis auquel vous ferez jouer le rôle de voleur, et vous vous amuserez bien.
ASTUCES D'UN PÊCHEUR
La pêche, c'est-à-dire la capture des poissons de mer et d'eau douce, est un de ces sports qui n'ont accompli aucun progrès depuis l'antiquité.
Du temps de Pline le Jeune et même de Pline l'Ancien (ce qui ne nous rajeunit pas) les pêcheurs employaient des procédés identiques à ceux d'au jour d'aujourd'hui.
Pourquoi ce croupissement dans les vieux stratagèmes?
Je ne saurais dire, n'ayant point encore approfondi la question.
Mais ce que je crois pouvoir affirmer, c'est que ce déplorable état de choses pourrait bien cesser prochainement.
Et cela, grâce aux efforts incessants et à l'imagination toujours en éveil d'un modeste et brave homme qui m'a prié de taire son nom (à cause de la police, je crois, car il a une bonne tête vénérable de forçat évadé).
Cet excellent gentleman habite une petite propriété sise au bord d'une rivière coquette, frais asile de toutes sortes de poissons.
Comme mon bonhomme est paresseux, tel défunt Fainéant lui-même, et que le lançage de l'épervier le fatigue, et que la ligne le rase très vite, et que patati, et que patata, et que tout de même, il adore le poisson, tant pour le déguster personnellement que pour en tirer un mercenaire profit, ce type a imaginé un certain nombre de trucs forts ingénieux, ma foi, desquels je vais avoir l'honneur de vous citer quelques-uns.
_Le coup de la poêle à frire_:
Sur une manière de petit radeau de bois, notre industriel installe une poêle à frire à moitié remplie d'huile d'olive laquelle est aromatisée d'une goutte d'huile d'aspic.
Très friands de ce parfum, les poissons accourent (si j'ose m'exprimer ainsi) autour de la poêle, s'enhardissent bientôt et, finalement, bondissent dans l'huile où ils trouvent la mort, trépas d'autant plus rapide que le bonhomme n'hésite pas à transporter son récipient sur un feu relativement assez vif.
_La pêche à la montre_:
Ce sport se pratique la nuit.
Vous prenez une de ces montres si fort à la mode depuis quelque temps et dont le cadran (grâce au sulfure de zinc) est lumineux par les plus épaisses ténèbres.
Cette montre, vous la mettez au fond d'un grand sac et vous immergez le tout dans votre rivière, en ayant soin de tenir à la main la corde qui s'attache au sac.
Les poissons, fort curieux de leur nature, ne tardent point à s'approcher et à pénétrer dans le sac pour voir l'heure qu'il est.
Quand le sac est à peu près plein, ce que vous sentez à la traction de la ficelle, vous tirez à vous et vous allez chez les riches particulières leur demander si elles n'auraient pas besoin de beau poisson aujourd'hui, et pas cher, ma bonne dame.
Recommandation importante: essuyez immédiatement votre montre, dont les rouages sont bien connus pour s'accommoder mal des fluviaux séjours.
Le faible espace qui m'est départi dans cette publication me contraint à écourter mon récit.
Je terminerai par une révélation dont l'importance n'échappera à nul de ceux dans la poitrine desquels bat un coeur de vrai pêcheur.
Mon bonhomme a réussi à apprivoiser le brochet et à le dresser aussi bien que n'importe quel chien de chasse.
Grâce à lui, le brochet va devenir le faucon des rivières, de même que le faucon sauvage est le brochet des airs.
C'est ainsi, qu'à force de patience, l'homme arrive à asservir la nature entière et, de ses anciens ennemis, faire de fidèles serviteurs.
CHARCUTAGE ESTHÉTIQUE
La chirurgie, dont le seul mot effrayait tant naguère la pauvre humanité, tend à devenir d'un emploi courant, aimable et recherché.
Avec les anesthésiques nouveaux, plus de souffrance; avec les pansements antiseptiques, plus de suites dangereuses.
Alors, on serait bien bête de se gêner, n'est-ce pas?
C'est ainsi que les chirurgiens modernes enlèvent aux dames, et cela sans la moindre urgence, des organes indispensables à la génération (je ne sais pas si je me fais bien comprendre).
L'ovariotomie est aujourd'hui pratiquée sur une vaste échelle, dans les meilleures familles de France.
(La vaste échelle est spécialement indiquée pour ce genre d'opération. L'aération y est plus aisée que dans les salles de nos antiques hôpitaux.)
Et il n'est point rare d'entendre, entre chères madames, ce dialogue:
--Qu'est-ce que votre mari vous a donné pour vos étrennes?
--Oh! il a été très chic! Il m'a fait enlever les ovaires.
La désinvolture de certains chirurgiens apparaît aux esprits lucides comme un facteur important du dépeuplement français.
Beaucoup de maris, heureusement, opposent à ce _dilettantisme de la chirurgie_, comme dit Mirbeau, la digue du bon sens et la barrière de la saine indignation.
L'un de ces derniers, perdant patience un jour, interpella, dans ces termes, un célèbre praticien qui voulait absolument enlever quelques organes dans le ventre de sa bien portante épouse:
--Dites donc, si vous continuez à vouloir ainsi charcuter ma femme, savez-vous ce que je vais vous enlever, à vous?
--Non.
--Eh bien! je vais vous enlever le c..., et sans chloroforme, encore!
Le prince de la science n'insista point.
... Les chirurgiens allemands se sont, le mois dernier, réunis en congrès, à Berlin.
Les propos tenus dans cette assemblée relèvent, en grande partie, de l'affreux cauchemar.
Et ce qui ajoute encore à la stupeur qu'on éprouve à lire le récit de ces terrifiantes opérations, c'est le ton naturel et si tranquille qu'emploient ces messieurs!
Quelquefois même, on se demande si tous ces gens ne se moquent pas de nous; témoin, ce petit extrait du compte rendu que j'emprunte à la _Revue de chirurgie_:
CZERNY (d'Heidelberg), SUBSTITUTION D'UN LIPOME À UNE GLANDE MAMMAIRE.
_» Une dame portait une mammite intersticielle avec noyaux d'adénofibrome. Comme elle présentait des seins très développés et avait dans la région lombaire, un lipome du volume du poing, Czerny transplanta celui-ci dans la loge qu'occupait la mamelle extirpée.
» Réunion par première intention au bout de huit jours. Résultat esthétique excellent.»_
Et allez donc! Ça n'est pas plus malin que ça!
Moi, je connais une jeune fille légèrement bossue et qui n'a pas plus de seins que sur ma main.
J'ai bien envie de la conduire à Heidelberg, chez Czerny.
Nul doute que ce type extraordinaire ne réussisse à transformer la fâcheuse gibbosité de la jeune fille en deux agréables petits nichons, et que l'opérée, sortant de chez lui, n'aille tout de suite poser chez Chaplin.
Le seul empêchement à ce rêve, c'est que Chaplin est mort depuis quelques années.
Hein! mon vieux Brunetière, parleras-tu encore de la banqueroute de la chirurgie?
CHACUN SON MÉTIER
Quelle ne fut point la stupéfaction des ingénieurs du pont Alexandre III lorsque, arrivant mardi matin sur les chantiers, ils s'aperçurent que les constructions jusqu'à présent accomplies étaient la proie de la déformation, du gauchissement et du gondolage!
C'est eux qui ne se gondolaient pas!
Non loin de ces messieurs, un vieux contremaître ricanait:
--Je l'avais bien dit, moi, je l'avais bien dit!
--Quoi? fit un ingénieur d'un ton vif. Qu'est-ce que vous aviez bien dit? Expliquez-vous!
Le contremaître s'expliqua, et, dame! on fut bientôt forcé de convenir que cet homme avait pronostiqué juste.
... Si nos lecteurs veulent bien s'en souvenir, le commencement des travaux du pont Alexandre III coïncidait avec le passage à Paris de Leurs Majestés Impériales Russes.
On pria le tsar--idée touchante--de poser la première pierre de ce pont qui devait porter le nom de son regretté père.
Malheureusement (émotion bien légitime, manque d'entraînement technique, maladresse personnelle? on ne sait), l'empereur posa tout de travers cet important moellon.
Par révérence, personne n'osa rectifier l'auguste ouvrage, et les travaux commencèrent sur ce fâcheux début.
Ce fut une lourde faute, car aujourd'hui tout est à refaire, et voilà quelques millions de francs à la rivière, c'est le cas de le dire.
Mais aussi quelle fichue idée de confier à un empereur, excellent politique (nous n'en doutons pas), mais fort peu au courant du génie civil, une tâche aussi délicate!
Si encore, au lieu de la première pierre, on l'avait prié de poser la première ferme en bois, peut-être,--si l'atavisme n'est pas un vain mot,--s'en serait-il mieux tiré, ce brave Nicolas, en digne neveu de l'impérial charpentier Pierre le Grand?
Mais on ne pense pas à tout.
Qu'au moins cette leçon nous serve d'exemple, et, puisqu'il est question de reconstruire l'édifice social, confions cette entreprise, depuis a jusqu'à z, à des gens du métier, et non pas à certains monarques, lesquels, d'ailleurs, n'apporteraient à cette tâche qu'un entrain bien pâlot, je pense.
«... L'exemple du pont Alexandre III est loin d'être un cas isolé. Croiriez-vous, entre autres, cher monsieur, que, contrairement à l'opinion publique qui s'accorde à croire la Tour Eiffel toute en fer, ce monument est composé, au moins pour les trois quarts, de lattes en simple sapin?
» C'est incroyable, mais c'est ainsi!
» Comment le fait a-t-il pu se produire? je l'ignore.
» Fut-ce erreur de calcul de la part des ingénieurs qui ne prévirent pas l'énorme quantité de pièces nécessaire à la construction d'une tour de trois cents mètres?
» N'y eut-il point cambriolage dans les chantiers où les dites pièces se trouvaient réunies en attendant l'heure de l'édification?
» Je ne sais pas, mais ce que je puis garantir, c'est que, en cours de construction on s'aperçut bientôt qu'on n'aurait jamais assez de matériaux pour aller jusqu'au bout.
» Que faire? Il était trop tard pour se mettre à confectionner tant de métallurgie:
»--Ma foi, tant pis, dit M. Eiffel, remplaçons provisoirement les croisillons de fer par de bonnes lattes en excellent sapin.
» Malheureusement, en France, a dit si bien le jeune et intelligent Paul Leroy-Beaulieu, c'est le provisoire qui dure le plus, et aujourd'hui, à l'heure où je griffonne ces lignes (10 h. 20), la Tour Eiffel est toujours en bois, et en quel bois, grand Dieu, en bois pourri, en bois vermoulu, en bois qui va s'effondrer un de ces quatre matins.»
* * * * *
Lecteur, s'il t'arrive un malheur, tu ne diras pas qu'on ne t'a pas prévenu!
L'EDEN-BOAT
* * * * *
Le matin du 17, au petit jour, nous fûmes réveillés par un événement si extraordinaire que tout le monde, à bord, se crut le jouet d'une hallucination.
En un clin d'oeil, couchettes et hamacs étaient vides. Jamais on n'avait vu pareil branle-bas.
Alors chacun, équipage ou passager, de s'interroger pour être bien sûr qu'on ne rêvait pas:
--Vous entendez?
--Parbleu, si j'entends!... Faudrait être sourd!
--On dirait un orgue.
--Un orchestre, plutôt, un immense orchestre!
--D'où ça peut-il venir?
Oui, d'où pouvait-elle bien venir, cette mystérieuse musique qui charmait nos oreilles, cette harmonie lointaine, singulièrement intense et pourtant si douce qu'elle semblait un chant du ciel.
D'où pouvait-elle bien venir? Pas de la terre, bien sûr, puisque nous étions du moindre îlot loin d'une vingtaine de milles, au bas mot. D'un bateau voisin, alors?
Sans doute.
Malheureusement, une forte brume du matin nous masquait tout objet à plus d'une encâblure.
Et la musique continuait, divinement énervante et déchaînant dans nos coeurs je ne sais quelle folle angoisse.
--Que pensez-vous de cela, docteur? fis-je au médecin du bord.
--Ça, répondit-il, c'est le plus curieux cas d'hallucination collective que j'aie jamais constaté.
À ce moment, le soleil se mit à briller, la brume eut une violente déchirure et brusquement se volatilisa dégageant une mer de miroir.
C'était féerique.
Alors, sur tout le pont, ce fut une grande clameur.
À un mille, environ, par bâbord, un grand vapeur naviguait sur nous.
Un beau bateau, ma foi, mais étrangement peinturluré; la coque toute bariolée de vives couleurs, les mâts et les cheminées pareils à des mirlitons.
Un immense pavois de fantaisie complétait le tout.
Bientôt, on put lire son nom à l'avant: _Eden-Boat_.
J'avais souvent entendu parler de l'_Eden-Boat_, mais, je l'avoue, jamais je n'avais cru à son existence, pas plus qu'à celle du vaisseau fantôme. (Ceux qui naviguent dans les mers du Sud sont connus pour leur grande imagination et leur éternel bluffage.)
Cependant, l'_Eden-Boat_ arrivait sur nous.
On distinguait facilement des gens installés sur les passerelles, et parmi ces personnes des dames vêtues de toilettes claires.
La grande musique mystérieuse s'était tue et maintenant nous entendions un bizarre orchestre qui jouait, diablement, _Tararaboum de hay_.
On distinguait de tout dans cet orchestre, des binious, des castagnettes, des banjos, des instruments de cuivre, des mandolines, etc.
Une chaloupe à vapeur aussi drôlement accoutrée que l'_Eden-Boat_ nous accosta.
Un monsieur sauta à notre bord et après avoir présenté ses hommages au commandant, nous adressa un boniment extraordinaire sur le ton qu'emploient les managers de cirques forains pour faire valoir leurs «numéros exceptionnels».
L'_Eden-Boat_ était bien ce qu'on nous avait raconté déjà: un endroit de plaisir flottant où toutes les _rigolades_ (comme disent les Parisiens) se trouvent réunies: comédie, serio-comic concert, pantomime et bars servis par de fort jolies filles volontiers peu farouches.
Pas un homme dans cet équipage, d'ailleurs cosmopolite, qui ne joue supérieurement d'un instrument de son pays: des nègres du banjo, des Espagnols de la guitare, etc., etc.
Ce qui me toucha le plus, ce fut de voir deux pauvres Bretons (déserteurs de la flotte française, disait-on), qui soufflaient du biniou avec, parfois, des larmes dans les yeux.
Quant à la grande et étrange musique qui nous avait si fort affolés le matin, c'était un orgue, mais un orgue tel qu'il nous émerveilla tous.
L'air comprimé, qui sert ordinairement à ces instruments, se trouve remplacé, dans celui-là, par de la vapeur à très haute pression.
Selon la forme et la dimension des trous par lesquels s'échappe cette vapeur, on obtient tous les sons de la gamme, depuis les plus suraiguës stridences jusqu'à des contrebasses inconnues dans n'importe quel orchestre.
L'_Eden-Boat_ est, en somme, une institution d'une moralité contestable, mais offrant néanmoins de grandes ressources pour la distraction de ces pauvres longs courriers qui restent souvent des mois sans toucher terre.
Pour ma part, je ne regrettai point les vingt-cinq dollars que me coûtèrent mes deux heures de séjour à bord de ce curieux bâtiment.
* * * * *
_(Passage supprimé pour faire plaisir à M. Bérenger.)_
LE NOUVEAU RECRUTEMENT
Tous les journaux ont récemment parlé du projet qu'on avait, au ministère de la guerre, d'abaisser de quelques centimètres la taille des conscrits bons pour le service.
La nouvelle est exacte, mais incomplète, et les travaux qui agitent en ce moment les bureaux de la guerre sont d'une telle envergure, que nos bons ronds-de-cuir ne peuvent se défendre de quelque vertige.
Et il y a quoi!
Je tiens de M. Bertillon, fonctionnaire dont l'indiscrétion est généralement reconnue (surtout de ceux qu'il a mensurés), de curieux détails sur cette réforme militaire dans laquelle il joue un important rôle consultatif.
... Vous savez qu'actuellement le classement par rang de taille se fait dans les compagnies, de sorte que chaque compagnie de l'armée française se compose de petits hommes, de moyens hommes et de grands hommes.
Cet état de choses n'est pas sans causer mille difficultés dans l'habillement des militaires, chaque magasin de compagnie devant recéler des effets de toutes les tailles et de toutes les pointures, d'où encombrement, fouillis, et perte énorme de temps dans l'équipement des troupes en cas de mobilisation.
C'est à ces multiples inconvénients que va obvier le nouveau système.
Dorénavant, le classement se fera sur l'ensemble des régiments.
Un certain nombre de _types_ d'hommes, correspondant au nombre des régiments, sera établi _anthropométriquement_, de telle façon que _tous_ les hommes du même régiment auront _tous_ l'ensemble des mêmes pointures, depuis les godillots jusqu'au képi.
Les voyez-vous d'ici, les avantages du nouveau système.
La guerre éclate, les hommes rallient leur dépôt: cinq minutes après, voilà tout mon monde habillé, équipé, armé, prêt à marcher. Vive la France!
Je vois sur vos lèvres s'épanouir la fleur de l'objection grincheuse:
--Oui, me dites-vous, cela est fort joli; mais le temps gagné à ce rapide équipement ne sera-t-il pas compensé par celui perdu à courir après des régiments forcément éparpillés?
Si le soldat dunkerquois jouit d'une pointure qui le désigne pour la garnison de Biarritz, par exemple? le trajet ne le rapprochera pas sensiblement de la frontière, dites-vous.
Cela est prévu, bonnes gens, et des dépôts seront organisés, pour le cas de mobilisation tout le long d'une frontière que je crois inutile de désigner plus clairement.
Tout est prévu, d'ailleurs, même le cas où le réserviste grandit, grossit, maigrit, etc., etc.
Chaque année, une revue _anthropométrique_ aura lieu dans les chefs-lieux de canton, et, selon les modifications survenues dans la pointure de l'homme, ce dernier sera affecté dans un régiment adéquat.
Avais-je point raison de dire, en commençant, que nous allions assister à une des plus importantes réformes militaires que nous ayons vues depuis la suppression du service de sept ans?
Ne quittons pas le ministère de la guerre sans signaler le bruit qui court de la suppression du sabre pour les officiers d'infanterie.
Cet ustensile serait remplacé par une forte canne à épée, beaucoup moins encombrante que le sabre et rendant, pendant la marche, de réels services.
Très appuyée par certains, cette modification rencontre également beaucoup de détracteurs.
LÉGÈRE MODIFICATION À APPORTER DANS LE COURS DE LA SEINE
L'hygiène de notre capitale au cours des hautes températures, provoquées par l'été, est, au dire des meilleurs connaisseurs, déplorable en tous points, déplorable, déplorable...
Un des facteurs les plus importants de cet affligeant état de choses consiste en la traversée de Paris par la Seine (la _malseine_, comme dit notre vaillant maître Aurélien Scholl).