Pour cause de fin de bail OEuvres anthumes

Chapter 6

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De grands feux allumés durant quelques jours par toute sa maison sont brusquement éteints un beau soir, les portes et fenêtres sont alors ouvertes à tous ballants et la pleurésie fait son oeuvre.

Quelle bête résisterait à ce régime?

(Inutile d'ajouter que ces messieurs et dames habitent, pendant cette expérience, un autre séjour.)

Évidemment, l'idée est ingénieuse, mais la pratique en est-elle bien commode? Je ne le crois pas.

Je travaille la question de la destruction des souris depuis bientôt un an, je la travaille sans relâche, et je puis affirmer que mon âme ignore le découragement autant que s'il était encore à naître.

Je crois modestement avoir réussi.

Le fruit de mes veilles, je vous le livre, sans espoir d'autre récompense que ma conscience satisfaite et la joie de nos ménagères enfin rassurées sur leurs provisions.

Le système consiste à capturer quelques souris qu'on enferme dans une boîte de fer blanc (autant que possible) et auxquelles on fait suivre un traitement spécial.

Pas de pain, pas de grain, en un mot rien de végétal dans leur alimentation.

De la viande, rien que de la viande.

La souris, qui, à l'état libre, est éminemment panphage, devient carnivore avec une facilité surprenante.

Non seulement carnivore, mais carnassière, dois-je dire, et cruellement carnassière.

Au bout d'un mois, toute souris soumise au régime exclusif de la viande s'est transformée en une sorte de petit animal féroce qui n'hésite pas à tuer ses congénères pour s'abreuver de leur sang et se repaître de leur chair.

C'est à ce moment qu'on remet en liberté ces inexorables barbares.

Alors, se produit un indicible carnage, un massacre général qui rappelle les plus tristes pages de notre histoire.

Puis, soudain, un grand silence.

Les vainqueurs repus s'endorment sur les cadavres mi-rongés des victimes: l'ordre règne à Varsovie.

Recommandation importante: Pour arriver à créer une race de ces souris fratricides il faut, bien entendu, se servir d'animaux des deux sexes, mais pour accomplir l'oeuvre de la destruction, ne lâcher que des femelles, beaucoup plus féroces que les autres et incapables ensuite de procréer des lignées de rongeurs qui se retourneraient un jour contre nous.

Si l'année prochaine, il subsiste une seule souris en France, avouez que ce ne sera pas de ma faute.

UTILISATION MILITARO-VÉHICULAIRE DU MOUVEMENT OSCILLATOIRE DU BRAS GAUCHE CHEZ LES TROUPES EN MARCHE.

Ce titre seul, à la rigueur, me dispenserait d'en dire plus long, si mon contrat avec mon éditeur ne stipulait point, de ma part, un nombre minimum de lignes, et si, d'ailleurs et surtout, ma conscience exigeuse ne m'incitait à pousser davantage une aussi pâle ébauche.

La vérité, c'est que j'arrive de Montargis, bourgade dont le nom seul nous dispense d'en dire plus long sur le sublime dévouement de sa race canine.

Pour ce qui est de la Fidélité poussée jusqu'au Sacrifice, le chien de Montargis tient, sur l'échelle de l'estime générale, le même rang que l'oie du Capitole dans le domaine de la Vigilance.

(Et même--pourquoi ne le dirait-on pas puisque voici justement une parenthèse?--quels admirables résultats ne donnerait-il pas, le croisement de ces deux sortes de bestiaux pour la création d'une race spécialement applicable à la garde et à la défense des habitations isolées!)

Mais toutes ces considérations nous entraînent loin de notre sentier. Ainsi que l'a dit notre digne maître Franc-Nohain:

_Revenons À nos moutons_.

Or donc, pour employer la forte expression de Chincholle, j'assistai récemment, _comme par une sorte de hasard prémédité_, à une expérience des plus intéressantes accomplie au 89° d'infanterie sous les ordres et d'après l'inspiration du bien connu lieutenant Th. Machin.

... Les personnes qui habitent une ville de garnison ne sont point sans avoir remarqué le mouvement oscillatoire et même _pendulaire_, dirait l'ami Serpollet, qu'imprime la marche au bras gauche du vaillant petit pioupiou français.

Il va sans dire que si ces messieurs portaient l'arme sur l'épaule gauche, ce serait le bras droit qui profiterait de ce balancement.

Après une dizaine d'années d'un labeur opiniâtre, le lieutenant Th. Machin est arrivé à utiliser ce phénomène, et cela le plus ingénieusement du monde.

Des cordes tendues que les hommes tiennent de la main gauche, cordes qui correspondent à un treuil placé sur une voiture, lequel treuil met en mouvement des bielles, lesquelles bielles, finalement, actionnent les roues de la dite voiture.

C'est désormais la suppression des chevaux et mulets attelés aux voitures régimentaires: et voilà, du coup, une énorme économie réalisée sans que les hommes en aient le moins du monde à pâtir, car il est démontré qu'ainsi employé, le travail d'une trentaine d'hommes correspond, sans trace de fatigue pour ces derniers, à l'effort d'un cheval.

Pour plus de détails, consulter le numéro de _l'Illustration_ de la semaine prochaine qui publiera, sur ce sujet, d'intéressants croquis et dessins avec le portrait du lieutenant Th. Machin.

SUPPRESSION DE LA BOUE PAR UN PROCÉDÉ FORT SIMPLE, MAIS AUQUEL IL NE FALLAIT PAS MOINS SONGER.

J'ai raconté, dans le temps, à quelques centimètres de la place où vous lisez ces lignes, le curieux accident dont je fus témoin et auquel beaucoup de personnes ne crurent point devoir fournir la moindre foi.

Un immense chaland, relatais-je, chargé de papier buvard, s'étant heurté contre une des piles du Pont-au-Change, une voie d'eau se déclarait et aussitôt le chaland coulait, lui et sa marchandise, au fond de la Seine.

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, le chargement de papier buvard absorbait l'eau de la rivière, d'où brusque et énorme abaissement du niveau de la Seine, abaissement qui faillit un instant friser la dessication complète.

Mais bientôt arrivèrent les pompiers, et la Seine ne fut pas longue à reprendre son étiage normal.

Tel est le fait divers que j'avais fidèlement raconté à mon million et demi de lecteurs.

Beaucoup de ces messieurs et dames protestèrent.

Les uns m'accusèrent formellement d'être un «blagueur» (sic), et de relater à plaisir des désastres qui n'avaient lieu que dans mon imagination.

D'autres se refusèrent à croire que le papier buvard fut d'un emploi assez considérable pour provoquer à lui seul d'aussi fortes cargaisons.

L'épithète de «blagueur», je la renvoie à ceux qui m'en affublèrent.

Quant aux personnes qui m'accusèrent d'exagérer les transactions en matière de papier buvard, je les prie seulement d'assister aux expériences qui vont avoir lieu sur la chaussée des boulevards, à partir de lundi prochain.

Elles y verront de gigantesques rouleaux semblables, en plus grand, à ceux dont se servent les bureaucrates pour sécher l'encre de leur écriture.

Ces rouleaux, de 1m 80 de diamètre, traînés par des chevaux, seront promenés sur nos principales artères à seule fin d'éponger la boue qui les souille.

Dire qu'il a fallu quatre-vingt-trois ans (ce papier a été inventé en 1804 par le vénérable abbé Buvard qui lui donna son nom), pour penser à une application si simple et pourtant si avantageuse d'un produit tellement connu!

Ne récriminons pas trop, mais félicitons-nous au contraire d'en finir avec la boue, cet humide fléau qui souille nos souliers, le bas de nos pantalons et celui des jupes de nos compagnes.

Et pourquoi n'élèverait-on point une statue à feu Buvard, à ce modeste et utile citoyen?

LE CAMBRIOLAGE DE L'OBÉLISQUE

(Fait-Divers)

Dans la nuit de mercredi à jeudi, deux gardiens de la paix, opérant leur ronde, place de la Concorde, ne furent pas peu surpris en apercevant de la lumière qui filtrait à travers l'une des crevasses de l'Obélisque de Louqsor.

Tout d'abord, ils se crurent le jouet d'une illusion.

Mais, en s'approchant, aucun doute ne leur fut permis et les braves agents se virent forcés de se rendre à l'évidence: une lueur filtrait par la crevasse.

Positivement, une lueur filtrait.

Un peu ahuris, les agents firent le tour du monument et ne purent que se convaincre de cette étrange réalité: il y avait de la lumière dans l'Obélisque.

À grands pas, ils rentrèrent au poste, signalèrent le fait au brigadier qui n'hésita pas à envoyer quérir le commissaire de police.

Ce magistrat crut d'abord à une mystification.

--C'est probablement, dit-il en ricanant, le concierge de l'Obélisque qui aura oublié de souffler sa chandelle.

Sur l'insistance du brigadier, le commissaire se décida à se porter sur les lieux, et force lui fut bien de constater que les agents n'avaient point la berlue.

D'un bond, ces messieurs franchirent la grille et vinrent appuyer leur oreille contre la paroi extérieure de l'édifice.

Dans l'intérieur du vieux monument égyptien, résonnaient des bruits d'orgie, des chocs de verres, des propos sacrilèges et blasphématoires, des refrains populaciers, d'obcènes poésies.

Un rapide examen permit à ces messieurs de constater qu'aucune porte, dissimulée ou non, ne permettait l'accès dans l'Obélisque.

Les malfaiteurs avaient donc dû pénétrer par en dessous.

* * * * *

Ce n'est pas une petite affaire que de réveiller les agents du Service des Égouts à trois heures du matin.

Il le fallut bien, pourtant.

Ajoutons que ces braves fonctionnaires ne regrettèrent point leur repos interrompu, car le spectacle qu'ils eurent à contempler sortait véritablement du banal.

Partant d'une petite branche d'égout (rarement explorée), des malfaiteurs avaient pratiqué un long trou qui venait aboutir juste au-dessous de l'Obélisque.

De là, et verticalement, grâce à des instruments _ad hoc_, une patience inaltérable et une énergie qui, mieux appliquée, aurait produit de grandes choses, ces bizarres cambrioleurs avaient réussi à évider l'antique bloc de granit, ne lui réservant qu'une épaisseur d'un centimètre à peine.

* * * * *

Quand, précédés du commissaire ceint du son écharpe, les braves agents pénétrèrent dans l'Obélisque, quatre individus, deux hommes à face patibulaire et deux filles dites de barrière, s'y trouvaient, s'adonnant à la plus crapuleuse orgie.

Pour ne point mentir, ces personnages n'étaient point rangés autour d'une table circulaire.

L'exiguïté du local les avait contraints à s'espacer sur une échelle verticale en fer creux, dérobée dans un grand magasin non loin du pont Notre-Dame.

Pour se communiquer aliments ou breuvages, ces indélicats personnages employaient le système américain dit _up and down_, c'est-à-dire que celui d'en bas passait litre ou charcuterie variée à son voisin d'au-dessus, lequel en faisait autant, et ainsi de suite.

* * * * *

Tout ce joli monde a été envoyé au Dépôt.

GRANDE INTELLIGENCE D'UNE TOUTE PETITE CHIENNE

J'ai dit assez de mal des chiens, j'ai assez blâmé leur platitude et leur servilité, j'ai assez souvent bafoué ces pauvres cabots pour leur rendre, aujourd'hui, un semblant de tardive justice.

Je proclame donc que les chiens sont très intelligents et même plus intelligents qu'on ne croit.

Les exemples de chiens malicieux foisonnent dans les traités spéciaux où il est question de l'esprit des bêtes, mais je ne crois point qu'un cas pareil à celui qui suit ait jamais figuré dans un de ces recueils.

L'histoire m'en a été contée par une jeune femme dont l'excessive frivolité n'enlève rien au charme de son commerce.

Je laisse la parole à cette évaporée:

--Imaginez-vous, mon pauvre monsieur, que j'ai failli perdre Jip, ma petite Jijip, la petite Jijip à sa mémère (_baisers répétés sur le noir et frais museau de Jip, dérisoire échantillon de la race canine_).

Oui, monsieur, Jip avait pris la clef des champs. Oh la vilaine qui a fait de la peine à sa mémère! Jip s'était tiré des papattes, un beau matin, et sans son collier, encore!

Ah! mon pauvre monsieur, si vous m'aviez vue! Une folle, monsieur, une vraie folle!

Immédiatement, j'envoie tout mon monde dans les environs. Jip! Jip! Jip!

Pendant toute la journée, on n'entendit que ce cri dans le quartier!

La nuit vient: pas de Jip!

Ah! mon pauvre monsieur, la nuit que j'ai passée! Je n'en souhaiterais pas une semblable à mes pires ennemis.

Dès le lendemain, on va chez l'imprimeur et on lui commande des tas d'affiches: «Il a été perdu une petite chienne, etc., etc., répondant au nom de Jip, etc., etc., le signalement, etc., etc., l'adresse, etc., etc., récompense, etc., etc.,» enfin, tout ce qu'il fallait pour retrouver cette petite horreur. (_Baisers frénétiques comme plus haut._)

En deux heures, toutes ces affiches étaient collées sur les murs de Paris (je croyais même que c'était plus long à exécuter, ce travail).

La journée se passe, nulle Jip! Le soir tombe, nulle Jip! Sur nous la nuit se prépare à étendre ses voiles, pas plus de Jip que sur la main!

Tout à coup, je pousse un cri d'horreur!

Mes yeux venaient de se fixer sur un spécimen de l'affiche en question: _Il a été perdu_... etc...

Cet imbécile d'imprimeur n'avait-il pas écrit Gyp au lieu de Jip, vous savez bien Gyp, comme le nom de cette dame qui écrit des choses si amusantes!

Tout était à refaire.

J'allais me jeter sur un canapé eu poussant des sanglots inarticulés quand voilà ma femme de chambre qui entre en criant: «Jip! Jip! Jip est retrouvée!»

Et cette abomination de Jip qui se jette à moi, folle de joie!

Dans l'antichambre, il y avait un homme mal mis, un individu, je crois, qui me dit avoir trouvé Jip dans un quartier perdu, du côté de la rue de Rivoli. Il l'avait reconnue d'après le signalement donné par l'affiche, l'avait appelée Gyp! Gyp! et rapportée docile à sa pauvre mémère en pleurs. Et voilà!

Ainsi, cette petite bête avait parfaitement compris, quand on l'appelait _Gyp_, qu'il se commettait une erreur, et que c'est bien d'elle, _Jip_, qu'il s'agissait.

Combien d'hommes qui s'appellent Durand ne se retourneraient pas si on les appelait Martin, même s'il s'agissait de leur salut!

CONTE DE NOËL

_A Georges Darien, auteur de cet admirable_ Voleur _qu'on devrait voir dans toutes les mains vraiment dignes de ce nom._

Notre meilleur jour, à nous autres cambrioleurs, ou, pour parler plus exactement notre meilleure nuit, c'est la nuit de Noël.

Surtout dans les départements.

Principalement dans certains.

Dans ceux (vous l'avez deviné) où la foi subsiste, fervente, candide, au coeur de ces bons vieux vrais Français, comme les aime Drumont (Édouard).

En ces naïfs districts, c'est encore plus par allégresse que par devoir religieux que les fidèles accourent à la messe de minuit, et, dans cette assemblée, c'est plus des poètes qui rêvent que des chrétiens qui prient.

L'étoile... les rois mages... l'étable... le Bébé-Dieu sur son dodo de fins copeaux... la jolie petite Maman-Vierge rose d'émoi et un peu pâle, tout de même, et fatiguée de recevoir tant de monde qui n'en finit pas d'arriver, d'entrer, de sortir, de bavarder... et dans un coin, le menuisier Josef, quelque peu effaré, un tantinet ridicule (d'ailleurs, amplement dédommagé depuis par un fort joli poste fixe au Séjour des Bienheureux).

* * * * *

C'était le mille-huit-cent-nonante-troisième anniversaire de cette date bénie.

Et cela se passait à A. sur B. (département de C. et D.).

Une sale nuit!

Un ciel gorgé d'étoiles.

Pas un nuage.

Une pleine lune, toute ronde, aveuglante, bête comme elle-même.

On se croirait dans quelque hall monstrueux éclairé par une électricité en délire.

Ah! oui, ça va être commode tout à l'heure de travailler, dans ces conditions-là!

Un joli coup, pourtant:

Rien que des bijoux, de l'argent, des valeurs au porteur, dont--les imbéciles!--ils ont noté les numéros sur un petit carnet enfermé dans le même tiroir que les valeurs.

Je vais être forcé d'entrer par le jardin, derrière.

Il y a un chien.

Heureusement, les boulettes à la strychnine n'ont pas été inventées pour les... je suis bête... elles ont été justement inventées pour les chiens.

En attendant que la messe sonne, je pioche mon plan.

Une merveille de plan, dressé par un camarade, lieutenant de génie fraîchement démissionné pour raisons qui ne regardent que lui.

Oh! le joli plan, si précis!

Un aveugle s'y reconnaîtrait.

Et il y a des gens qui veulent supprimer l'École Polytechnique!

Enfin, minuit!

Voici la messe qui sonne.

Un silence.

Tout le monde est à l'église.

* * * * *

Ouah! ouah! ouah!

Te tairas-tu, sale cabot!

Tu as faim? Tiens, boulotte cette boulette, boulette cette boulotte!

Pattes en l'air, le fidèle chien de garde bientôt contracte un silence religieux.

Me voilà dans la place!

* * * * *

Me voilà dans la place!

Mais, plus vite encore, me voilà sur le toit!

Car a surgi, revolver au poing, un homme sur lequel je n'étais pas en droit de compter, un homme qui faisait des réussites au lieu d'acclamer la venue du Sauveur!

Cet homme gueule comme un putois.

Je me trotte!

--Par ici! par ici! crie l'homme.

Des sergots, des pompiers me pourchassent.

... La balade sur les toits n'est généralement pas d'un irrésistible attrait; mais, par la neige, ce sport revêt je ne sais quelle mélancolie.

Tout à coup, des cris de triomphe: «Nous le tenons! Nous le tenons! Ah! vieille fripouille, ton compte est bon!»

Ce n'est pas moi qu'ils tiennent.

Alors qui?

Je risque un oeil derrière la cheminée où je me cramponne.

Les hommes de police étreignent les bras, la tête, la torse d'un pauvre vieux qui se débat.

Et une grande pitié me saisit.

Celui qu'ils ont pris pour moi, pour le cambrioleur, c'est le Bonhomme Noël, en train d'apporter dans les cheminées des cadeaux pour les gosses, de la part du petit Jésus.

LA MAISON VRAIMENT MODERNE

--Eh bien, mon vieux Cap, que pensez-vous de cela?

--De quoi?

Je tendis au Captain le numéro du _Journal_ en lequel Marcel Prévost traitait, avec son autorité et son charme coutumiers, la question de la maison moderne.

D'un rapide coup d'oeil, d'un de ces coups d'oeil que l'aigle le plus perspicace n'hésiterait pas à signer, notre vaillant camarade eut bientôt fait de dévorer la dite chronique.

Puis il haussa les épaules, et d'une attitude qui lui est familière:

--Votre ami Prévost, dit-il, me semble bien ingénu de tant s'effarer pour un monte-charge à ordures ménagères et pour le chauffage des W.-C.

--Vous avez vu mieux que cela, Cap?

--Enfant!

--Dans les Nouvelles-Galles du Sud, sans doute?

--Pas si loin, dans la région Nord du Canada, à Winnipeg; j'ai vu la maison idéalement construite pour ce climat, glacial l'hiver, torride l'été.

--Calorifères? Ventilateurs?

--Mieux que cela! J'habitai l'immeuble qui, durant la rude saison, se trouve toujours du côté du soleil...

--Ah! mon vieux Cap!... On ne me la fait plus, celle-là! je la connais!

--Qu'est-ce que vous connaissez?

--Il y a à San-Remo un hôtel qui, entre autres alléchances, met sur son prospectus cette curieuse indication: «_Grâce à une ingénieuse combinaison, toutes les chambres de l'hôtel sont exposées au Midi._» Or, l'ingénieuse combinaison, la voici: L'hôtel, fort mince, ne comporte qu'une épaisseur de chambres, lesquelles, naturellement, ont toute la même orientation, celle du Midi. Si c'est ça que vous appelez la maison idéale!

--Quand vous aurez fini de parler, je causerai.

--Allez.

--Semblable à votre hôtel de San-Remo, ma maison de Winnipeg est assez étroite, puisqu'elle ne comporte que l'épaisseur de deux pièces; mais ce qui fait sa singularité, c'est qu'elle est posée sur un immense chariot qui tourne sur des rails circulaires.

--Je commence à comprendre.

--Ma maison est une maison tournante. Sur le devant, sont placées chambres de maîtres, salles à manger, salons, etc.; sur le derrière, cuisines, chambres de domestiques, niches à belles-mères, etc. Pendant l'hiver, saison où le moindre rayon de soleil est ardemment béni, ma maison, dès le matin exposée au ponent, tourne, tourne, jusqu'au soir, où elle se trouve virée vers le plein couchant, pour recommencer le lendemain.

--Très ingénieux.

--Pendant l'été, l'été torride de ces parages, on opère le manège contraire et l'on peut ainsi fuir l'horreur des calcinants midis.

--Admirable!

--Nous voilà loin, n'est-ce pas, mon cher, de la maison moderne et Marcel Prévost, aux tuyaux émaillés qui empêchent les microbes de remonter dans l'appartement!

* * * * *

--Un petit _corpse reviver_, Captain?

--Volontiers! fit Cap.

SUPPRESSION DES OCÉANS, MERS, FLEUVES ET, EN GÉNÉRAL, DES DIFFÉRENTES PIÈCES D'EAU QUI GARNISSENT LA SURFACE DU GLOBE.

--Moi, dit une dame, avec un accent anglais, je l'ai visité le _Hohenzollern_. C'est un magnifique bateau.

Suit la description détaillée de l'impérial bâtiment.

Tous, dans le wagon, nous écoutions la dame, n'épargnant aucun effort pour donner à nos physionomies l'apparence de l'intérêt le plus passionné.

Seul, dans un coin, un monsieur âgé ne semblait goûter aucun plaisir au détail de cette tudesque et flottante splendeur.

Bientôt, même, il perdit patience, haussa les épaules et grommela:

--Des bateaux! Ah! oui, parlons-en! Quelque chose de propre, les bateaux! Et à quoi ça sert-il, je vous le demande un peu?

--Pardon, monsieur, l'interrompis-je poliment: les bateaux, c'est encore ce qu'on a trouvé de mieux pour aller sur l'eau.

--Pardon vous-même! répliqua le vieux monsieur. J'ai trouvé mieux que cela, moi qui vous parle!

--Mieux que des bateaux?... pour aller sur l'eau?

--Oui, monsieur, pour aller sur l'eau!

--Ah! par exemple!... Je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien savoir...

--Il ne tient qu'à vous, monsieur. Si vous voulez me faire l'honneur de venir chez moi, je vous ferai assister à de curieuses expériences.

Et il me tendit sa carte: _Duc de Pauvrelieu, château de Pauvrelieu, près Salbec-en-Auge_.

J'avais beaucoup entendu signaler ce vieux gentilhomme comme un fier original, mais c'est la première fois que je me trouvais en sa présence.

Je n'eus garde, comme vous pensez bien, de manquer à son alléchante invitation.

Le domaine de Pauvrelieu, comme tous les domaines qui appartiennent à des gens lotis d'une idée fixe, est un domaine fort négligé.

De l'herbe pousse emmy les allées, et les vieux arbres séculaires ne perdraient rien à être ébranchés en de plus fréquents laps.

.... Nous étions arrivés au fond du parc devant une assez grande surface plane dont je ne m'expliquai pas, tout d'abord, la nature.

Un immense manège, eût-on dit, un manège à air libre et couvert d'une forte couche de sciure de bois.

--Qu'est-ce que c'est que ça, d'après vous, me demanda brusquement mon hôte.... Ne cherchez pas, vous ne trouveriez pas: c'est un étang.

--Un étang?... Un étang sans eau, alors.

--Un étang plein d'eau, au contraire mais dont l'eau est recouverte d'une couche de liège grossièrement pulvérisé.

--Je commence à comprendre.

--Cette couche de liège pulvérisé a une épaisseur de trente centimètres, épaisseur suffisante pour supporter, non seulement le passage des gens, mais encore la circulation des voitures.

--C'est à peine croyable.

--L'expérience en est à votre portée.

En effet, nous nous acheminâmes sur le liège du bonhomme et je constatai que nous n'enfoncions nullement.

On avait la sensation de marcher sur un tapis élastique, sur un matelas de caoutchouc, et _on n'enfonçait pas_.

Le duc de Pauvrelieu enfourcha un vieux tricycle et fit plusieurs tours sur la pièce d'eau.

Même résultat.

--Eh bien! triompha le bonhomme, êtes-vous convaincu, maintenant?... Car, ce qu'on fait sur un étang, rien n'empêche de le réaliser en grand sur la mer.

--Oh! permettez...

--Je prévois vos objections et je vais les démolir l'une après l'autre, ainsi que le ferait un tireur habile pour les pipes d'un établissement forain.

Et, en effet, ce diable d'inventeur me convainquit totalement.

Seulement, dame, il eu faudrait du liège, pour couvrir toute la surface liquide du globe, il en faudrait!