Pour cause de fin de bail OEuvres anthumes
Chapter 5
Ne pouvant charmer les abonnés de l'Opéra, Legrand gagne sa vie comme employé dans une banque de la place Vendôme.
Il occupe une table installée près d'une fenêtre, situation qui lui permet, avec une bonne jumelle, de voir le prince de Galles entrer à l'hôtel Bristol et en sortir, les jours naturellement où ce blond présomptif est à Paris.
Maigre dédommagement!
* * * * *
Aussi, quelle ne fut point ma légitime stupeur en apercevant, hier, au café de Suède, mon ami Alexandre Legrand!
Mais quel Legrand!
La face entièrement rasée à la façon des acteurs, un chapeau à bords plats légèrement incliné sur l'oreille, une cravate dite Lavallière, un mac-ferlane, bref tout à fait l'aspect de ces artistes lyriques de provenance souvent toulousaine.
En plus, il appelait, non sans affectation, les garçons du café par leur petit nom, et deux un peu trop grosses bagues étincelaient à ses doigts.
Il tint à m'offrir un quinquina Dubonnet et m'expliqua:
--Oui, mon cher, j'ai balancé la finance! À bas les bureaux! Vive le Répertoire!
--Tu as un engagement?
--Superbe!
--Ah bah! Et où ça?
--Tu peux m'entendre partout, mon vieux, à Paris, en province, à l'étranger!...
J'ai cru qu'il devenait fou.
--Parfaitement, mon ami, je chante des morceaux d'opéra dans les phonographes de la maison Lioret!
DOMESTIQUONS
Mon vieux camarade Bourdarie ne se contente pas, comme voudrait l'insinuer l'oncle Francisque, à collectionner des chaussettes pour nos joyeux Congolais, mais il applique encore toute son énergie au salut et à la conservation de l'éléphant d'Afrique. Il en démontre la facile domesticabilité et décrit les mille services que ce robuste animal pourrait rendre à la grande cause de la colonisation.
La voix de Bourdarie sera-t-elle écoutée?
J'en doute: les gens sont si bêtes!
Comme c'est intelligent, n'est-ce pas? d'avoir sous la main des serviteurs gratuits, vigoureux, et de les tuer au lieu de s'en servir.
Et pourtant, que serait l'humanité sans les bêtes, je vous le demande un peu?
Voyez-vous d'ici les bénéfices du pari mutuel, si les chevaux ne consentaient parfois à donner un petit coup de main à cette entreprise (un petit coup de pied plutôt).
Et la charcuterie? Dites-moi un peu à quoi se réduirait cette florissante industrie sans le concours infatigable que n'a cessé de lui apporter--avec quel désintéressement!--le cochon, depuis tant de siècles[5].
[Note 5: Je m'aperçois un peu tardivement que cet exemple marche à l'encontre de ma thèse. Il sera supprimé dans les prochaines éditions.]
Je pourrais multiplier les exemples, mais le temps me manque (le train qui emporte ce papier part à 10 h. 41 et il est en ce moment, 10 h. 30, sans compter que je suis à cinq bonnes minutes de la gare).
Je voulais en arriver à la baleine.
La baleine n'est pas ce qu'un vain peuple pense: un gros poisson qui sert à fabriquer des baleines de parapluie ou de corset.
La baleine est un mammifère des plus avisés doublé d'un cétacé qui, mieux employé et utilisé vivant, rendrait à l'homme d'ineffables services, lui traînerait ses esquifs à des vitesses inconnues jusqu'à ce jour et à des tarifs parfaitement rémunérateurs.
L'expérience en a été faite il y a deux ans par M. Adrien de Gerlache, le hardi marin belge qui explore actuellement les rives enchanteresses du Pôle Sud.
Il y a deux ans, M. de Gerlache fit un voyage vers ces régions, à bord de son trois-mâts le _Jules Renard_.
Un jour qu'il se promenait sur une banquise de _Moeterlinckland_, il aperçut une pauvre baleine qui venait de s'y échouer, à bout de force et portant à son flanc une large blessure déterminée par le contact un peu vif de quelque harpon.
Bref, elle avait sur elle tout ce qu'il faut pour injustifier l'expression si connue: rigoler comme une baleine.
Loin d'achever l'infortunée, M. de Gerlache, n'écoutant en lui qu'une clameur de pitié, pansa la pauvre bête et parvint à la guérir.
Mais, auparavant, elle avait mis bas deux petits baleineaux, ou plutôt un petit baleineau et une petite baleinelle, deux amours, que l'équipage baptisa gaiement Léopold et Cléo.
* * * * *
Les personnes qui n'ont jamais connu de baleine en bas âge ne peuvent point se faire une idée de la douceur, de l'espièglerie et de l'intelligence de ces jeunes êtres.
La baleine, même parvenue à l'âge adulte, n'a qu'un défaut, son extrême timidité.
Connaissant par expérience la grossièreté et la trivialité des matelots de tout pavillon, les baleines ne voient pas plutôt surgir près d'elles quelque pirogue chargée de ces personnages sans retenue, que, le rouge au front, elles plongent immédiatement au plus profond des eaux.
Grosses bêtes!
Les animaux qui nous occupent en ce moment, la mère et ses deux petits n'échappaient point à la loi commune.
D'une timidité de jouvencelle, ils eurent beaucoup de peine à prendre un contact sérieux avec l'équipage du _Jules Renard_.
Et Dieu sait pourtant si les braves marins y mirent de la complaisance!
Très éprouvée par sa blessure et sa double maternité, la mère baleine n'arrivait pas à allaiter suffisamment ses rejetons.
Ce fut alors un spectacle touchant.
Les rudes hommes de mer, touchés de tant d'infortune, n'hésitèrent pas à prélever sur leur nécessaire de quoi alimenter l'intéressant trio.
Tout le lait concentré du bord y passa.
On essaya bien de procurer aux bébés quelques nourrices sous forme de vaches marines, mais ces dernières y mirent si peu d'entrain qu'on dut bientôt renoncer à l'entreprise.
Cependant, les baleineaux croissaient et prenaient de la force.
Tout effarouchement de leur part disparut, et, même, ils accouraient au moindre appel de leur nom.
Le capitaine Adrien de Gerlache eut un jour l'idée d'utiliser ses élèves au remorquage de ses canots et de faire ainsi concurrence à ses propres _bear-boats_.
(Le _bear-boat_ est un léger bâtiment fort en usage dans les contrées arctiques et même antarctiques. Imaginez une barque propulsée par une hélice qu'actionne la rotation d'une cage circulaire mue par un ours blanc qui se trouve à l'intérieur, dispositif analogue aux engins de nos climats actionnés par des écureuils.)
En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, un ingénieux matelot avait taillé, dans la peau des morses, deux superbes harnais qui allèrent, tel un gant, à Léopold et à Cléo.
Et les voilà partis au large avec une vitesse de quinze à vingt noeuds à l'heure, pendant des cinq ou six heures sans dételer.
Malheureusement, la campagne prit fin et le _Jules Renard_ dut regagner Anvers, son port d'attache.
Les adieux furent littéralement déchirants, mais il fallait se quitter, car on apercevait déjà l'embouchure de l'Escaut, rivière universellement connue pour son manque d'hospitalité à l'égard de la baleine.
Mais qu'importe! L'expérience était faite et le premier jalon posé.
M. de Gerlache est retourné au Pôle Sud, il s'y trouve actuellement pour encore deux ans.
Quand il reviendra, nul doute que la question ne soit définitivement résolue.
La civilisation en général, et la navigation en particulier, auront fait un grand pas.
AUTRE MODE D'UTILISATION DE LA BALEINE
N'est-ce point inconcevable que l'homme si habile à faire des animaux ses utiles auxiliaires n'ait jamais songé à utiliser, autrement que pour ses parapluies, cet énorme et vigoureux cétacé qui a nom baleine?
Ce n'est pas seulement par ses fortes dimensions et par sa vélocité peu commune que se recommande la baleine; les navigateurs sont d'accord pour proclamer sa vive intelligence et son attachement sincère à tout être humain non pourvu de harpon.
Donc, messieurs, de grâce, ne tuons plus la baleine, faisons-en plutôt notre alliée fidèle, notre grosse amie.
Comment utiliser la baleine?
1° En l'attelant à des navires comme on attelle un cheval à une voiture.
L'expérience en a été faite avec la plus complète réussite au Pôle Sud par le capitaine Adrien de Gerlache, avec ses deux baleineaux Léopold et Cléo (j'ai raconté cette piquante aventure, en de récentes colonnes).
2° En se servant de la baleine elle-même comme bateau.
Tout de suite, vous pensez à Jonas, n'est-ce pas, mes amis, et vous vous imaginez que je vais vous raconter des histoires de l'Ancien Testament.
Détrompez-vous, je n'eus jamais la prétention d'enfourner des marins dans les estomacs méphitiques des baleines. La position y serait malpropre et dénuée de confort. Non, le procédé dont je vais avoir l'honneur d'entretenir ma riche clientèle est infiniment plus moderne.
Il est dû à l'heureuse initiative, couronnée de succès, du capitaine américain Moonson, un brave garçon dont le nom est bien connu de tous nos lecteurs.
Voici de quelle façon manoeuvre l'ami Moonson.
Dès qu'il a capturé une baleine, il l'enferme dans un bassin assez étroit pour qu'elle ne puisse prendre aucun exercice, et il la gorge de nourriture.
À ce régime, la pauvre bête a bientôt fait d'engraisser terriblement.
Quand elle se trouve au mieux de sa forme (quelques baleines arrivent ainsi à doubler de volume), le capitaine Moonson la délarde en prenant toutefois la précaution de l'endormir au chloroforme.
Il la délarde, comprenez-vous bien?
C'est-à-dire qu'il lui enlève les énormes paquets de graisse qu'elle a sous la peau, aux deux flancs.
Moonson obtient de la sorte des espaces vides dans lesquels il introduit deux vastes coffres en ébonite épousant la forme exacte de la cavité produite.
Au bout de quelques jours, notre baleine, soigneusement pansée, est guérie de sa petite opération et ne demande qu'à reprendre la mer.
Moonson prend place alors dans un des coffres, son matelot dans l'autre, et adieu va! Vogue la galère.
La direction se fait électriquement, les deux nageoires pouvant être immobilisées par un courant.
Une supposition: Vous voulez virer tribord, vous n'avez qu'à faire passer votre courant dans la nageoire gauche et réciproquement. Rien n'est plus simple, comme vous voyez.
La baleine est mise dans l'impossibilité de plonger, grâce à des flotteurs adaptés de chaque côté.
D'ailleurs, les plus petits détails sont prévus, et nul doute que ce nouveau mode de navigation ne se généralise bientôt.
Moonson se propose de venir prochainement de New-York à Paris sur son curieux appareil. Je lui prédis un vif succès de curiosité.
BLACK AND WHITE
Mon Dieu! qu'elle était jolie, la première fois que je la rencontrai dans je ne sais plus quelle rue des Batignolles!
Oh! ses grands yeux d'un noir si profond!
Oh! la copieuse torsade de sa chevelure d'un noir également si profond!
Oh! sa toilette toute noire de grand, grand deuil!
Une supposition que cette jeune fille eût été négresse: alors, elle eût été toute noire, toute noire.
Heureusement que non.
Sa peau, au contraire--oh! sa peau!--était d'un blanc!...
Imaginez-vous du lait dans lequel, un tout petit moment, on aurait fait macérer un menu fragment d'ambre clair.
C'est ainsi qu'elle m'apparut, blanche et noire, évoquant l'idée d'une magnifique épreuve de gravure à l'eau-forte, due au burin de quelque maître génial et charmant.
Elle me plut beaucoup.
Je ne le lui envoyai point dire, et, peu de semaines après cette rencontre, je devenais l'heureux époux de celle que j'avais baptisée, déjà en l'ignorance provisoire de son état civil, miss Black-and-White.
Tout le temps que dura son deuil[6], ma vie s'étira en extase incessée.
[Note 6: Elle était en deuil d'un sien oncle, colonel belge, lequel mourut héroïquement d'une pneumonie aiguë, après avoir eu un cheval tué sous lui d'un chaud et froid.]
Au bout de l'époque indiquée par le code des convenances, son grand deuil subit un déchet de cinquante pour cent.
(Je veux ainsi dire qu'elle prit le demi-deuil, et je ne suis pas fâché de protester, en passant, contre cette anomalie. On ne devrait, selon moi, porter le demi-deuil que pour les parents qui sont à moitié morts, ne vous semble-t-il pas?)
Puis vint le jour où ce dernier demi-deuil tomba de lui-même.
Alors, ce fut l'innommable torture.
L'ex-miss Black-and-White révéla des goûts de la plus criarde polychromie.
Véritablement, certaines pièces de sa toilette se réclamaient de couleurs inconnues chez les pires aras des forêts brésiliennes.
Le tout assorti avec un parti pris d'inharmonie et de mauvais goût fort agressifs.
Mes observations, douces ou rageuses, obtinrent le même résultat, à savoir celui que récolterait un tout petit enfant décochant des chiquenaudes sur le pilier N.-O. de la Tour Eiffel.
Parfois, je m'indignais:
--C'est dégoûtant! j'ai épousé une eau-forte et voici qu'aujourd'hui j'ai pour femme une image d'Épinal!
Mais ma petite compagne était butée.
--Je ne reprendrai du noir, se plaisait-elle à répéter, que le jour où je serai veuve.
--J'eus la très forte envie de me tuer... pour voir.
Une courte réflexion me fit revenir à une attitude plus sensée.
Et puis, sacrifier une existence humaine uniquement pour la simple couleur d'une toilette de dame, me parut excessif.
Je me contentai alors de tuer sa mère, démarche qui produisit, d'ailleurs, le même effet, à ce point de vue un peu spécial.
Depuis ce jour, j'ai retrouvé ma petite Black-and-White de l'année dernière, et je suis bien heureux.
RÉSULTAT INESPÉRÉ
Je reçois de ma très gracieuse amie miss Sarah Vigott, fille du major Vigott, actuellement en garnison à Malte, la lettre suivante de laquelle je me ferais scrupule de changer la plus pâle intonation.
«Bien cher camarade,
» Il faut que je vous raconte une chose qui va vous émerveiller excessivement fort.
» Quinze jours passés environ, après souper, la nuit paraissait splendid avec une claire de lune si belle que nous pensions tous à faire un léger promenade dans le jardin, avant le lit.
» Alors, combien forte était notre stupéfaction quand nous voyons notre jardin tout noir, tout plein de ténèbres obscures, tant que nous cognons contre nous-mêmes!
» Pourtant, partout ailleurs, le temps était tout à fait lumineux et si bien nous apercevions dans la mer les bateaux pêchants que nous pouvions compter leurs plus petites cordages.
» Alors, voilà que la frayeur de cette mystère refroidit notre sang et frissonne notre peau.
» Le petit Fred pleurait, car il disait que c'était la fin du monde.
» Oh! si noir, ça était partout dans notre parc, si noir!
» Notre parc, c'est une terrasse située en haut qui voit sur la mer et qui n'a pas des murs autour pour faire l'ombre.
» Papa aussi devenait très ennuyé, quand nous entendions subit Jim (le plus vieux de mes frères) qui riait avec grands éclats.
»--Quelle matière avez vous, Jim, disait papa, de rier si fort en cette instant?
»--Je ris, répondait Jim, parce que, en cette instant, c'est la plus comique chose de tout l'univers.
» Et comme il nous voyait chacun si inquiète, il expliquait nous la terrible mystère.
* * * * *
» Vous savez, bien cher camarade, quelle attention nous payons à tous vos travaux scientifiques, à vos si intéressantes découvertes.
» Chaque fois que vous publiez une nouvelle idée, immédiatement nous la pratiquons à la maison.
» Quelquefois, ça ne réussit pas, d'autres fois, le résultat dépasse l'espérance.
» Pour cette chose de vers-luisants que vous vous êtes occupé cet été, l'affaire était tout à fait bonne.
» Nous suivions attentivement votre recommandation et nous obtiennons maintenant de magnifiques bêtes avec une lumière très forte et très durante.
» Quand vous disiez que les vers-luisants éclairent vert parce qu'ils nourrissent avec la verdure et qu'ils pouvaient éclairer rouge quand ils mangent la rougure ou mauve quand c'est la mauvure, cette observation est positivement exacte.
» Plus de cent fois nous faisions cette amusante expérience et toujours le résultat n'était jamais contraire.
» Ainsi cette fameuse nuit que vous disais que notre pauvre jardin était si ténébreux malgré cette magnifique claire de lune, eh bien! c'est mon frère Jim qui avait amusé à donner aux vers-luisants toute la journée avant, à manger des tulipes noires que nous avons dans notre jardin, des tulipes si noires!
» Tout le monde dans notre maison vous embrasse et moi aussi deux fois, et même si vous voulez, un peu plus.
» Heartly yours,
» SARAH VIGOTT.»
Toute la question maintenant est de savoir si miss Sarah Vigott ne s'aurait pas payé ma fiole, comme disent les gens.
Oh! ces Anglaises!
NOUVEAU TRAITEMENT DU VER SOLITAIRE
Au risque de passer pour un cosmopolite de bas étage, pour un sans-patrie, pour un Gannelon, je vais publier ici la lettre d'un Allemand.
En certains cas, la voix de l'humanité doit couvrir toute autre clameur, même celle de notre chère nation. N'est-ce point votre avis?
Et puis, il s'agit de médecine, question qui, tel l'art, ne comporte point de frontières.
Voici le principal fragment de la lettre en question de mon Bavarois. (On voudra bien en excuser les légères incorrections grammaticales).
* * * * *
«Je voulais vous voir à mon passage dans Paris, mais le temps manque et je vous écris ce billet pour vous faire savoir le moyen qu'un de mes amis, qui est un médecin à Anspach, vient de trouver pour débarrasser ses malades du ver solitaire, si ils l'ont.
» Mon intention avait été de l'envoyer à ma revue de médecine de Paris, si j'aurais écrit français mieux et comme un médecin ici.
» Comme on m'a dit que vous êtes très influent, peut-être vous pourriez le publier, ce serait un bon service à rendre pour l'humanité.
» Donc, Herr Professor Ruhlmann, mon ami, a chez lui un gros ver solitaire qu'il nourrit richement et qu'il est en train d'habituer.
» Si un malade en a un dans le corps, il ordonne une sévère diète pendant quatorze jours.
» Le ver du malade dépérit, il n'a plus bientôt aucune force.
» Alors H. Prof. Ruhlmann, fait avaler au malade le gros sien, la tête en avant, mais pas tout entier, car il garde la queue dans sa main.
» Le gros rencontre l'autre qui est très faible, il se bat avec lui et le mange.
» Puis, H. Prof. Ruhlmann le retire doucement en arrière et le malade est débarrassé.
» À la vérité, ce système a réussi mal au premier essai, parce que le gros s'est fixé dans l'intestin du malade et il n'a pas voulu sortir, le pauvre homme a fallu le garder complètement, de sorte que il en a deux maintenant.
» Mais c'était sans doute que le gros n'avait encore aucune habitude de ce qu'il devait faire et H. Prof. Ruhlmann fera un nouveau essai bientôt.
» Je vous ferai connaître le résultat.»
* * * * *
Je ne sais pas au juste ce que pensera l'Académie de Médecine de ce bien curieux procédé, mais je crois être l'interprète de tous nos lecteurs en remerciant Herr Professor Ruhlmann (de Munich) de son intéressante communication.
LA GRAPHOLOGIE MISE EN DÉFAUT PAR UNE SIMPLE JEUNE FILLE AMOUREUSE, IL EST VRAI
La graphologie, longtemps considérée comme une science à côté, prend aujourd'hui une éclatante revanche.
Ça durera ce que ça durera, mais, pour le moment, les graphologues sont bien contents.
La cause de cette agitation? Inutile, n'est-ce pas d'y insister; d'autres que moi s'en chargent, et j'ai juré de ne, tant que je serai vivant, écrire plus jamais le mot _bordereau_.
* * * * *
Ah! la graphologie!
J'ai raconté jadis qu'un graphologue fut poussé, par la conscience qu'il mettait à son art, jusqu'aux extrémités les plus regrettables.
Ayant un beau jour découvert dans sa propre écriture les signes indéniables auxquels on reconnaît l'assassin, le voilà qui s'en va vers le commissaire de police le plus voisin et le prie de le mettre en état d'arrestation.
--Vous arrêter, fait le magistrat, pourquoi?
--Parce que je suis un meurtrier.
--Vous avez tué quelqu'un?
--Pas encore, mais je tuerai.
--Qui?
--Je n'en sais rien, mais je tuerai. Je tuerai puisque je suis, graphologiquement et, à n'en point douter, un terrible assassin.
Le commissaire envoya coucher le maniaque.
Qu'arriva-t-il?
Il arriva que notre graphologue, irrité de n'être pas pris au sérieux, tua, en rentrant, son concierge, avec un fort couteau à découper et revint, couvert de sang, vers l'incrédule magistrat:
--Me croirez-vous une autre fois? disait-il d'un air triomphant.
Les histoires arrivées aux graphologues ne sont pas toutes d'aussi funèbre ton.
J'en connais une, entre autres, en laquelle il apparaît clair comme le jour que le plus subtil devin en écritures peut être roulé par une innocente fillette à peine ornée de vingt et un printemps.
Un vieux graphologue était le père de la délicieuse jeune fille en question.
À plusieurs reprises, la pauvre enfant avait éperdument adoré différents fiancés, mais, chaque fois, son vieux maboul de père lui avait fait le coup de l'écriture.
--Tu n'épouseras pas ce garçon-là, ma fille!
--Pourquoi, papa?
--Parce que, ma chérie, à sa façon de mettre les points sur les i, je devine qu'il ne tarderait pas à te mettre les siens sur la figure.
--Il a l'air si doux, pourtant!
--L'air n'est rien, l'écriture est tout.
La pauvre petite commençait à se désespérer sombrement, car douze fiancés avaient été balancés déjà.
Un treizième soupirant se déclara.
--Celui-là, décida la jouvencelle, celui-là, il n'y a pas de tonnerre de Dieu qui m'empêchera de l'épouser!
Et elle fit comme elle l'avait dit.
Un soir, le vieux têtu était à dîner en compagnie de sa charmante fille, quand la bonne apporta une lettre.
--Je n'ai pas mes lunettes, dit le bonhomme, lis-moi cette missive.
--Tiens!... C'est un mot de Monsieur Albert.
(Monsieur Albert était le nouveau fiancé.)
--Monsieur Albert, continua la jeune fille, s'excuse de ne pouvoir venir ce soir, comme il l'avait promis.
--Attends un instant, fifille, je vais quérir mes bésicles et étudier de près l'écriture de ce gaillard.
Fifille pâlissait.
Ce qui d'abord sautait aux yeux dans l'écriture de Monsieur Albert, c'en était l'extraordinaire déclivité.
Signe de dépression, de faiblesse, de manque d'énergie.
* * * * *
... De même que l'amour donne des ailes, il procure du génie.
Les trois ou quatre lignes de Monsieur Albert étaient tracées non point sur du papier à lettres, mais sur un de ces cartons dont se servent les personnes qui n'ont que quelques mots à écrire.
En quatre coups de ciseaux, pendant que le bonhomme cherchait ses toujours égarées lunettes, la jeune fille avait modifié la forme du carton de telle sorte que l'écriture du fiancé, au lieu de tomber au bas de la page, se relevait, au contraire, conquérante, luronne...
--À la bonne heure! fit le vieux papa. Voilà enfin l'écriture d'un lascar! Qui est-ce qui aurait dit ça, à le voir!
Ajoutons, pour rassurer toute la partie saine de nos lecteurs, que le mariage eut lieu peu après et que les deux jeunes gens, parfaitement heureux, rigolent beaucoup quand on parle chez eux de la graphologie infaillible.
SOURIS MYOPHAGES
Consultez nos excellentes ménagères, elles seront unanimes à vous affirmer que les souris sont la plaie des maisons et _plaie_ ne me semble pas trop fort.
Mille procédés sont en usage en vue de supprimer ces intolérables parasites.
Quelques personnes arrivent à ce résultat en infligeant subrepticement aux souris une alimentation des plus toxiques, tord-boyaux, mort-aux-rats ou autres.
D'autres attirent insidieusement la gent trotte-menue en des pièges d'où elle ne sort que pour être livrée au trépas.
Le chat est également fort employé, son instinct le poussant à la destruction de nos petits ennemis.
Certains inventeurs ont préconisé différents systèmes qui se signalent surtout par leur originalité.
Rappellerai-je brièvement le procédé de M. de Gautier de la Hulinière, le célèbre créateur de _l'air factice des montagnes_ (dont j'entretiendrai prochainement mes lecteurs)?
M. Gautier de la Hulinière fait périr ses souris, rats, cancrelats, punaises et autres nuisances au moyen d'un simple chaud et froid.