Pour cause de fin de bail OEuvres anthumes

Chapter 4

Chapter 43,678 wordsPublic domain

Comme dans les autres théâtres, on y joue des drames humains et des mélos surhumains. Mais, détail qui corse l'intérêt du spectacle, les victimes sont de vraies victimes, et il ne se passe pas une seule représentation, chez M. Bigfun, sans, au moins, un réel meurtre ou un suicide véritable.

Le plus étrange, dans cette étrange entreprise, c'est que, depuis l'ouverture de son théâtre, M. Bigfun ne s'est jamais trouvé à court de victimes volontaires.

Tout d'abord ce furent de pauvres diables qui, pour laisser quelque argent à leur famille indigente, n'hésitèrent pas à faire le sacrifice de leur vie.

Puis, vinrent des désespérés des deux sexes, amants malheureux, jeunes filles délaissées, que tentèrent ce cabotinage et cette mise en scène dans le trépas.

Enfin, le snobisme s'en mêla et beaucoup de personnes, sans raison apparente, s'offrirent au rôle de victimes, simplement pour épater la galerie.

Les gageures se mirent aussi à sévir, et il n'est pas rare de voir, dans les bars de Melbourne et de Sydney, d'excellents pochards tenir des paris dont l'enjeu est, tout bêtement, leur mort violente, mais décorative, sur la scène du bon Bigfun.

Malgré ses frais énormes (certains de ces macabres protagonistes touchant un millier de livres), notre imprésario a fait une fortune considérable.

Quand la victime volontaire possède quelque talent et surtout une jolie voix, le prix des places ne connaît plus de limites.

Ainsi, lorsque miss Th. K... consentit à jouer Juliette dans _Roméo_, représentation qui se termina par son vrai suicide, les places les plus modestes atteignirent des prix de vertige. (Un strapontin de quatrième galerie fut payé par notre sympathique confrère de la presse française M. Brandinbourg, pas loin de douze mille francs.)

Reste à savoir si le théâtre de M. Bigfun rencontrera à Paris sa vogue de là-bas.

Je le crois, pour ma part, à moins qu'une campagne de sentimentalerie niaise ne soit menée contre lui dans une certaine presse.

CLARA OU LE BON ACCUEIL PRINCIÈREMENT RÉCOMPENSÉ

(_Drame lyrique en deux actes_)

PREMIER ACTE

_La scène représente la grand'place d'un modeste village. Un vieillard péniblement appuyé sur un bâton vient d'y arriver. Des enfants, les uns goguenards, les autres pitoyables, contemplent le bonhomme et l'entourent._

LES ENFANTS, _animés de sentiments divers_

Où vas-tu, blanc vieillard, par ces tristes novembres? Cherches-tu quelque endroit où reposer tes membres? Vas-tu chez l'Espagnol ou bien chez le Kroumir?

LE VIEILLARD, _bien las, si las_...

L'épave choisit-elle un lieu pour y dormir? Que sais-je? Ah! mes enfants, voici la nuit qui tombe, Peut-être, au lieu d'un toit, trouverai-je une tombe!

PREMIER ENFANT, _hypocrite_

Pourquoi ne viens-tu pas, alors, chez mes parents? (Demande à mes amis qui s'en portent garants) Ils te réserveront une place à leur table.

DEUXIÈME ENFANT, _rageur, au premier_

Dis plutôt, camarade, une place à l'étable; Car ton père fort dur et ta mère sans coeur Recevront ce pauvre homme avec un air moqueur.

TROISIÈME ENFANT, _fier_

Vieillard viens chez mon oncle. Il est garde champêtre. Vois ces riches troupeaux qui s'en vont aux champs paître: À leurs maîtres, il peut dresser procès-verbal.

QUATRIÈME ENFANT, _cossu_

Papa tient cabaret, épicerie et bal. Chez lui, sans crainte, avant de reprendre ta route; O pâle voyageur, viens-t'en boire une goutte.

CINQUIÈME ENFANT, _une petite fille_

Vivant d'une pension de veuve de sergent, Ma mère, cher Monsieur, n'a pas beaucoup d'argent. Mais, ce qui vaut bien mieux, elle est jeune et jolie.

LE VIEILLARD, _enthousiaste, à la petite fille_

De tous ces galopins, c'est toi la plus polie, Blonde enfant! Conduis-moi jusques à ta maman Car (je le sens déjà) je l'aime énormément.

_Le vieillard, tenant l'enfant par la main, s'éloigne dans la direction de la maison de la petite.--Rideau._

FIN DU PREMIER ACTE

DEUXIÈME ACTE

_La scène représente un perron orné d'une vigne vierge rouge, devant une maison rustique. Au lever du rideau, ils sont rangés là, tous les trois, le vieillard tenant dans sa main gauche la main de l'enfant et, du bras droit, enlaçant la taille de la jeune femme qui (la petite fille n'a nullement exagéré) est en effet fort jolie._

LE VIEILLARD, _véhément_

Accourez tous, enfants, vieillards et hommes mûrs! Celui que vous voyez aujourd'hui dans vos murs N'est pas--et tant s'en faut!--ce qu'un vain peuple pense. La bonté, tôt ou tard, trouve sa récompense.

_Désignant la jeune femme._

J'épouse cette dame au si charmant accueil. Pour elle, ils sont finis, les sombres jours de deuil!

_Il l'embrasse._

Du bonheur mérité, Clara, voici l'aurore!

_Il la rembrasse._

Qu'un beau soleil d'amour te caresse et nous dore!

_Il l'embrasse de nouveau; puis, comme devenu la proie subite d'une inconcevable frénésie, il arrache sa perruque, sa fausse barbe et les guenilles dont il était revêtu. Il apparaît alors en joli homme, sanglé dans une tunique de la meilleure coupe avec, sur la poitrine, les palmes d'officier d'Académie, et au côté, une épée administrative. Puis, il s'écrie:_

Si haut placé qu'il soit, honte à celui qui ment! Je suis le sous-préfet de l'arrondissement.

_Tableau--Rideau_

FIN

DE QUELQUES RÉFORMES COSMIQUES

Dans un article récent de M. Sarcey, je relève le passage suivant:

«...Du reste, on ne saurait s'imaginer à quel point d'ingénuité, de superstition, pour ne pas dire plus, en sont restés les gens de mer.

» N'ai-je point entendu, cet été, entendu de mes propres oreilles, à Concarneau où je passai quinze jours avec ma famille, un brave homme de pêcheur m'affirmer sans rire que le va-et-vient des marées n'était dû qu'à l'influence de la lune, de la lune, oui, vous avez bien lu!

» Tous les efforts que je fis pour détromper ce naïf furent en pure perte.

» Qu'est-ce que la lune venait faire là-dedans? m'acharnais-je à lui demander. On ne s'attendait guère à voir la lune en cette affaire.

» Je ne sais pas si cette bizarre croyance, qui doit remonter aux vieux Druides, est répandue chez tous les marins français, mais en Bretagne et en particulier à Concarneau, elle est admise comme parole d'évangile, et si d'aventure vous essayez de démontrer leur erreur à ces nigauds, ils vous feront comme à moi, ils vous traiteront de vieil imbécile...»

* * * * *

Mon cher oncle, je suis au désespoir de prendre parti contre vous, mais ils avaient raison, les gens du Concarneau et d'ailleurs: c'est vous qui avez tort.

Le mécanisme des marées ne connaît point d'autre ressort que l'attraction lunaire.

Et ce sujet fut même, au cours de l'été passé, la thèse d'une fort belle conférence que proféra M. Tristan Bernard au casino d'Étretat, sous ce titre: _La terre aux terriens_.

M. Tristan Bernard y déplorait qu'une planète de l'importance de la terre eût à compter pour la réglementation de ses marées avec--je ne veux froisser personne, mais enfin!--avec ce pâle satellite qu'est la lune.

Le savant cosmographe étudia les différents moyens proposés pour échapper à cette influence et pour devenir maîtres chez nous, que diable!

Un système de barrages fut celui qui me parut le plus pratique, mais voici où je diffère d'avis avec M. Bernard: cette question qui n'est, en somme, qu'affaire de vanité assez mesquine, mérite-t-elle tant d'efforts et de si fortes dépenses?

Une autre entreprise, autrement intéressante celle-là et combien plus pratique, pourrait se réaliser presque sans bourse délier.

Ne serait nécessaire que la parfaite entente d'un Congrès international, composé de savants, de géographes, de calculateurs, etc.

Suivez-moi bien.

Les deux pôles jouissent d'une basse température, chacun sait ça, comme dit la chanson.

À quoi tient ce frigide état de choses?

Tout le monde vous le dira: à leur éloignement de l'équateur.

Si les pôles étaient près de l'équateur, on n'y verrait plus d'icebergs, et les ours blancs se transformeraient en lamas.

Or, voulez-vous avoir l'obligeance de me dire ce que c'est que l'équateur?

C'est une ligne _fictive_ (n'oubliez pas ce détail), _fictive_ et périmétrique d'un grand cercle perpendiculaire à l'axe des pôles.

Qui nous empêcherait--je vous le demande un peu,--qui nous empêcherait de la déplacer, cette ligne, puisqu'elle est fictive?

Car s'il y a quelque chose de facile à déplacer au monde, c'est bien une ligne fictive, nom d'un chien!

On la ferait alors passer par les pôles qui dégèleraient bientôt et offriraient plus de confortable aux navigateurs.

Voilà un projet pratique, simple, peu coûteux; mais les régions équatoriales consentiront-elles?

Au nom de l'humanité, on saura les y contraindre à coups de canon.

LA QUESTION DES CHAPEAUX FÉMININS AU THÉÂTRE

Je possède une cousine, jeune encore, mais que le ciel a gratifiée du plus exorbitant des sang-froids et d'un peu commun esprit de répartie.

Ajoutons qu'elle est veuve et qu'elle jouit d'une vingtaine de mille livres de rente, ce qui n'a jamais rien gâté, n'est-ce pas? (Rien des agences.)

La petite histoire qui vient de lui arriver n'est pas de nature, pour vrai dire, à déranger l'ordre établi du firmament; mais comme elle relève du tapis de l'actualité, je vais me permettre de vous la narrer, si toutefois vous voulez bien m'y autoriser. Vous en mourez d'envie, dites-vous.

Allons-y.

Il y a peu de jours, ou plutôt peu de soirs, ma cousine se trouvait au théâtre en société de l'une de ses amies.

Ces deux dames occupaient chacune un fauteuil d'orchestre.

Tout à coup, elles se retournèrent, attirées par du vacarme.

Un gros monsieur, placé juste derrière ma cousine, menait un tapage d'enfer.

--Y a-t-il du bon sens, hurlait-il, y a-t-il du bon sens, je vous le demande, messieurs, à venir au théâtre avec un chapeau pareil!

(Ma cousine--elle est, d'ailleurs, la première à le reconnaître--était affublée, ce soir-là, d'un chapeau un peu excessif pour assister à la comédie.)

--Mais, madame, insistait le monsieur de plus en plus furibond, quand on a un chapeau comme cela, on le laisse au vestiaire.

Et autres aménités semblables.

Ma cousine, laquelle se sentait légèrement dans son tort, ne répliqua rien et, pour avoir la paix, se contenta de changer de place.

À quelques jours de là, ces deux mêmes dames se trouvèrent dans un autre théâtre, toujours aux fauteuils d'orchestre.

Soudain, qui ma cousine aperçut-elle, installé juste dans le fauteuil devant elle?

Vous l'avez deviné, astucieuses lectrices, c'était le gros et tumultueux monsieur de l'autre soir.

Ce gros monsieur, non satisfait d'être de corps énorme, aggravait son cas par une tête plus énorme encore, une tête énorme, énorme, qu'une toison crépue hissait au fantastique dans l'énorme!

Et cela n'était encore rien, si on n'avait pas vu ses oreilles!

Oh! ses oreilles!

Imaginez-vous deux éventails plantés dans cette tête et plantés bien perpendiculairement au plan des joues.

C'est alors que ma cousine sentit éclater au meilleur creux de son coeur l'allègre fanfare des justes revanches.

--Y a-t-il du bon sens, s'écria-t-elle, empruntant au monsieur les propres termes de son trivial répertoire, y a-t-il du bon sens, je vous le demande, messieurs et mesdames, à venir au théâtre avec une tête pareille et de telles _esgourdes_!

Ce fut au tour du monsieur à en mener beaucoup moins large que ses oreilles.

--Madame, balbutia-t-il, madame.

--Mais, monsieur, insista ma cousine! quand on a une tête et des oreilles comme cela, on les laisse au vestiaire. Madame l'ouvreuse, veuillez débarrasser monsieur de sa tête et de ses oreilles, car, interposés entre la scène et moi, ces appendices me prohibent en totalité la vue du spectacle.

Le monsieur passa par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, sans oublier les fameux rayons ultra-violets.

Après le premier acte, il prit son air de rien, et disparut sans qu'on le revit par la suite.

Encore un, je le parie, qui n'osera plus hurler contre les chapeaux féminins au théâtre, ou s'il hurle, ce sera tout bas.

LE PAUVRE GENDRE[4]

[Note 4: Cette histoire fut, bien entendu, écrite avant le trépas du regretté M. Félix Faure.]

--Oui, monsieur, si le Président de la République savait ce que j'ai été malheureux grâce à lui, il n'hésiterait pas à me décorer.

--Grâce à lui?

--C'est une façon de parler; je ne lui en veux pas, d'ailleurs, car, à vraiment dire, Félix Faure n'a jamais rien fait contre moi; mais si notre Président n'avait jamais existé ou si, seulement, il n'était pas parvenu aux honneurs, moi, je serais le plus heureux des hommes.

--Daignez vous expliquer.

--Oh! mon Dieu, c'est bien simple: Je suis marié à une charmante femme que j'aime beaucoup et qui me le rend bien. Malheureusement, mon épouse a une mère...

--Et cette mère est votre belle-mère?

--On ne peut rien vous cacher à vous!.......

Ce détail n'aurait, à la rigueur, que peu d'importance; mais voici le terrible de la chose: jadis, alors qu'elle n'était qu'une simple jeune fille comme vous et moi, ma belle-mère fut demandée en mariage, par un jeune homme qui s'en trouvait, paraît-il, éperdument amoureux et qui ne lui était pas du tout indifférent. Les parents de ma belle-mère, jugeant la situation du jeune homme pas en rapport avec la fortune de leur demoiselle, s'opposèrent au mariage.

--Jusqu'à présent, je ne vois pas bien...

--Vous comprendrez tout, monsieur, quand j'aurai ajouté que le jeune homme en question n'était autre qu'un nommé Félix Faure, employé dans une grande maison de cuirs du faubourg Saint-Martin.

--L'histoire est, en effet, des plus piquantes.

--Mon supplice commença peu de temps après mon mariage. Les débuts de notre union avaient été des plus cordiaux, des plus paisibles, des plus patriarcaux, oserai-je dire. Un beau jour, un lundi, lendemain d'élections générales, nous lûmes dans le journal qu'un nommé Félix Faure, négociant, venait d'être élu député du Havre.--«Tiens! s'écria ma belle-mère, Félix Faure, ce doit être mon ancien amoureux. J'ai dû, dans le temps, épouser un garçon qui portait ce nom-là.»

--Et alors?

--Elle s'informa et acquit bientôt la certitude que le nouveau député ne faisait qu'un avec son ancienne passion.

L'humeur de ma belle-mère s'altéra légèrement à cette découverte: «Si mes parents, répétait-elle, ne s'étaient point opposés à ce mariage, je serais, aujourd'hui, la femme d'un député!...» Quelques années plus tard, Félix Faure devenait ministre de la marine. Cette fois, le caractère de la bonne femme tourna franchement à l'aigre, et comme elle n'avait plus ses parents à qui adresser de sanglants reproches, ce fut moi qui écopai: «Si, tout de même, j'avais épousé cet homme-là, quel beau mariage tu aurais pu faire, ma pauvre fille!»

--Et quand Félix Faure fut nommé Président de la République?

--Oh! alors, mon pauvre monsieur!... De telles scènes ne sauraient se raconter... Et quand il a reçu le tsar et la tsarine, donc!... Et quand il a été en Russie!... Et encore l'autre jour, quand il a reçu la Toison d'or!... Ma vie n'est plus tenable!... Quelquefois je perds patience et j'eng... la pauvre femme comme un pied!

--Que dit-elle?

--Elle tombe sur une chaise d'un air accablé et gémit: «Ce n'est pas M. Berge qui se conduirait comme ça avec moi!»

LA DOULEUR MARCHE, BRAS DESSUS BRAS DESSOUS, AVEC L'ÉCONOMIE (PANNEAU DÉCORATIF)

Les personnes qui m'ont conté l'anecdote ci-dessous m'en garantissent la rigide authenticité: ces gens se trouvant être d'honorables commerçants prospères et jouissant, dans leur quartier, de la considération générale, je n'hésite pas à nantir cette aventure d'une flatteuse publicité.

..... Le charbonnier qui occupe la petite boutique au coin de la rue Legendre et de l'avenue de l'Observatoire vint à mourir d'une bronchite aiguë qui l'enleva sans qu'il eût le temps de dire _bougri_!

La veuve désolée télégraphia au frère du défunt qui arriva aussi rapidement que le permet le train omnibus qui va de Saint-Flour à Paris.

Ce fut une scène déchirante quand le voyageur fut mis en présence du pauvre défunt, une scène véritablement déchirante! (Car ce serait un grand tort de croire que les instincts du lucre, si fertiles en l'âme de certains Auvergnats, abolissent chez eux tout sentiment du coeur.)

--Avez-vous au moins un portrait de lui? fit-il à sa belle-soeur.

--_Hélache_, non! je n'en ai _poigne_.

(Pour le restant du dialogue, prière au lecteur d'apporter lui-même l'accent auvergnat duquel la notation exacte me coûterait trop de peine et deviendrait, à la longue, monotone.)

--Pauvre frère! je vais aller chercher un photographe pour qu'il nous tire un souvenir de Pierre...

Le photographe manifesta de terribles exigences: il ne parlait de pas moins de trente francs pour se transporter à domicile, lui et son matériel.

--Mais, disait l'autre, il y a sur votre tableau en bas: _Portraits depuis 10 francs la douzaine_.

--Les portraits que je fais ici, dans mon atelier, oui! Mais à domicile, c'est forcément plus cher.

Notre homme se gratte la tête, ainsi que font les Auvergnats pour exprimer leurs sentiments perplexes.

(Cette coutume ne date pas d'hier, car César, dans ses _Commentaires_, raconte que Vercingétorix n'arrêta pas de se gratter la tête pendant tout le siège d'Alésia.)

Trente francs, dame, c'est une somme, pour de pauvres charbonniers!

Puis, brusquement:

--Bon, fit-il.

Et le voilà, revenu au domicile funéraire, qui raconte la chose à sa belle-soeur.

--Donnez-moi un grand sac à braise, dit-il en matière de conclusion.

Quelques minutes après, le médecin des morts s'amène et très désinvolte, demande le défunt.

--Le défunt! répond tranquillement la femme. Il faut que vous l'attendiez un petit instant; il est chez le photographe avec son frère.

BOTTONS NOS ANIMAUX DOMESTIQUES, MAIS BOTTONS-LES BIEN

Pour peu qu'on soit affublé de la moindre fille, ou de la moindre jeune soeur, ou de la moindre pas très âgée cousine ou de toute autre gracieuse et analogue parente, on connaît la _Revue pour les jeunes filles_.

Chaque fois qu'il m'arrive de feuilleter cet aimable périodique--bien que n'étant point jouvencelle--je suis certain d'y enrichir mon esprit de quelque connaissance nouvelle.

C'est ainsi que, ayant lu _Sur les routes de Russie_, une relation des plus intéressantes, signée Mme Stanislas Meunier, j'ai appris l'existence, du côté de Bakou, des _oies bottées_.

Je laisse la parole à la charmante et littéraire femme du savant géologiste bien connu:

LES OIES BOTTÉES

Ces oies sont très abondantes dans le steppe: tout comme les chameaux, les chevaux, les moutons, elles y font des bandes nombreuses; et quelquefois toutes ces bêtes disparates de forme, mais également végétariennes et paisibles, sont réunies en un troupeau commun.

Les oies ne sont pas créées pour pâturer éternellement, toutes blanches sur des terres noires. Elles doivent achever leur destinée, dorées dans un plat. Mais pour arriver du steppe dans le plat, il faut faire bien des étapes, car les distances sont longues, et cinq cents kilomètres séparent quelquefois le nid du four. Transporter les oies en chemin de fer, vous n'y songez pas! On ne voiture là-bas que les chrétiens, ou tout au plus les musulmans, quand ils sont riches. Les oies vont à pied. Mais comme elles ont les pattes tendres, on les botte.

On les botte!... Ne vous récriez pas. Les fausses nouvelles du Congrès, rarement absurdes, s'appuient ordinairement sur de la vraisemblance. Les bottes des oies ne sont pas de celles qu'on fabrique dans les cordonneries; elles sont une invention simple et sublime, comme celle des tuyaux à pétrole et des wagons-citernes. Donc, on chasse les oies, à coup de trique, sur une aire résineuse, puis sur une aire de petits cailloux; les pattes poissées se recouvrent de gravier; l'enduit s'agglutine et sèche. Comprenez-vous?... Les oies ayant la palmature protégée par des brodequins pierreux à double semelle, peuvent hardiment aller de l'avant, ce qu'elles font à grand bruit, comme autant de statues du Commandeur en marche.

Je crois que le journaliste scientifique bien connu, _M. Alphonse Allais_, était membre du Congrès.

* * * * *

Non, madame Stanislas Meunier, je ne faisais pas partie du Congrès de Bakou, ces messieurs organisateurs ayant totalement négligé de m'inviter, et moi n'ayant pas coutume de me rendre aux endroits où je ne suis pas mandé.

Je le regrette, car sur ces questions des _oies bottées_, j'aurais pu émettre quelques idées tant personnelles qu'acquises et singulièrement perfectionner le système russe.

Écoutez plutôt:

En Nouvelle-Zélande un procédé analogue est appliqué aux pattes des autruches, mais combien plus scientifique et plus ingénieux! Suivez-moi bien.

On fait barboter les volatiles dans une auge contenant une solution de caoutchouc mélangée à du carbonate de magnésie.

Au bout de quelques séances successives de trempages et de dessications, les pattes des autruches se trouvent enfermées dans une grosse boule de substance élastique.

Mais ce n'est pas tout!

Pour rendre cette substance plus élastique encore, on promène nos autruches sur du sable surchauffé.

Qu'arrive-t-il?

Le carbonate de magnésie se décompose sous l'influence de la chaleur: de grosses bulles d'acide carbonique se forment dans la masse de caoutchouc, produisant autant de petits pneux et augmentant incroyablement l'élasticité de la matière.

D'autre part, la magnésie devenue libre n'a plus qu'une ressource, c'est de vulcaniser notre caoutchouc, mission dont elle s'acquitte à la satisfaction générale.

Les autruches se trouvent ainsi bottées pour la vie et bottées d'admirables pneux qui donnent à leur allure une légèreté, une grâce inexprimables, sans compter que la vitesse des bêtes s'en trouve presque doublée et la fatigue pour ainsi dire abolie.

Voilà du progrès ou je ne m'y connais pas!

LE TALENT FINIT TOUJOURS PAR TROUVER SON EMPLOI

Bien entendu, il s'appelait Legrand.

Et même Alexandre Legrand.

Enfant, il était déjà tout petit et en grandissant, il devint plus petit encore.

Je m'explique: dès le jeune âge, sa taille était fort exiguë; mais à mesure que vinrent les années, le torse seul et la tête consentirent à croître normalement, cependant que les bras et les jambes conservaient leurs menues dimensions longitudinales, de sorte que l'ensemble de notre ami Legrand à l'âge viril constitue le corps d'un excessivement petit bonhomme.

Ce qui désole le plus Alexandre dans cette disgrâce, c'est qu'elle lui interdit toute apparition sur la plus quelconque de nos scènes lyriques.

Et cela est fort dommage, mes pauvres amis, car Legrand possède un organe comme on en souhaiterait à plus d'un pensionnaire de M. Gailhard.

Une voix de basse taille, bien entendu.

Et même une superbe voix de basse taille.

À quoi diable a pu penser le bon Dieu le jour où il enferma un tant merveilleux instrument au sein d'une si piètre enveloppe?

Voulut-il s'amuser un brin, le Maître de toute chose?

Peut-être... Est-ce qu'on sait!

Notre pauvre Alexandre, tout en déplorant chaque jour sa triste situation, n'a point cessé de cultiver l'art lyrique comme s'il devait un jour en être l'une des étoiles.

L'Opéra, l'Opéra-Comique et tous les concerts sérieux ne pourraient compter de plus fidèle spectateur et les partitions des maîtres s'entassent sur son piano.

Quelques rares occasions s'offrent à notre ami de faire sonner le splendide métal de son beau creux: fêtes de famille (de la sienne, comme de juste), banquets entre camarades (les siens) et surtout les concerts dans les établissements de jeunes aveugles (public peu préoccupé de la plastique des protagonistes).

À part ces chauves circonstances, Legrand en est réduit à chanter pour lui, chez lui, sans gloire.