Pot-Bouille

Chapter 7

Chapter 73,902 wordsPublic domain

Octave s'amusait de sa tranquillité à discuter cette question. Il la poussa, sans parvenir à l'embarrasser. Elle, du reste, faisait ce que son mari voulait. Sans doute, elle aimait les enfants; s'il avait pu en désirer d'autres, elle n'aurait pas dit non. Et, sous cette complaisance, qui se subordonnait aux ordres de sa mère, perçait une indifférence de femme dont la maternité ne s'était pas éveillée. Lilitte l'occupait comme son ménage, qu'elle tenait par devoir. Quand elle avait lavé la vaisselle et promené la petite, elle continuait son ancienne vie de jeune fille, d'un vide somnolent, bercée dans l'attente vague d'une joie qui ne venait point. Octave ayant dit qu'elle devait s'ennuyer, toujours seule, elle parut surprise: non, elle ne s'ennuyait jamais, les journées coulaient tout de même, sans qu'elle sût, en se couchant, à quelle besogne elle les avait passées. Puis, le dimanche, elle sortait parfois avec son mari; ses parents venaient, ou encore elle lisait. Si la lecture ne lui avait pas donné mal à la tête, elle aurait lu du matin au soir, maintenant qu'il lui était permis de tout lire.

--Ce qui est contrariant, reprit-elle, c'est qu'ils n'ont rien, au cabinet du passage Choiseul.... Ainsi, j'ai voulu avoir _André_, pour le relire, tant ça m'a fait pleurer autrefois. Eh bien! justement, on leur a volé le volume.... Avec ça, mon père me refuse le sien, parce que Lilitte déchirerait les images.

--Mais, dit Octave, mon ami Campardon a tout George Sand.... Je vais lui demander _André_ pour vous.

Elle rougit, ses yeux brillèrent. Vraiment, il était trop aimable! Et, quand il la laissa, elle resta devant Lilitte, les bras ballants, la tête sans une idée, dans l'attitude qu'elle gardait pendant des après-midi entières. Elle détestait la couture, elle faisait du crochet, toujours le même bout, qui traînait sur les meubles.

Le lendemain, un dimanche, Octave lui apporta le livre. Pichon avait dû sortir, pour déposer une carte de visite chez un de ses supérieurs. Et, comme le jeune homme la trouvait habillée, au retour d'une course faite dans le voisinage, il lui demanda par curiosité si elle revenait de la messe, la croyant dévote. Elle répondit que non. Avant de la marier, sa mère l'y conduisait très régulièrement. Pendant les six premiers mois de son ménage, l'habitude étant prise, elle y était retournée, avec la continuelle crainte d'arriver en retard. Puis, elle ne savait pourquoi, après quelques messes manquées, elle n'y avait pas remis les pieds. Son mari détestait les prêtres, et sa mère, maintenant, ne lui en ouvrait même plus la bouche. Cependant, elle restait remuée par la question d'Octave, comme s'il venait d'éveiller en elle des choses ensevelies sous les paresses de son existence.

--Il faudra que j'aille à Saint-Roch, un de ces matins, dit-elle. Une occupation qui vous manque, ça fait tout de suite un vide.

Et, sur ce pâle visage de fille tardive, née de parents trop vieux, parut le regret maladif d'une autre existence, rêvée jadis, au pays des chimères. Elle ne pouvait rien cacher, tout lui montait à la face, sous sa peau d'une finesse et d'une transparence de chlorose. Puis, elle s'attendrit, elle prit les mains d'Octave, d'un geste familier.

--Ah! que je vous remercie de m'avoir apporté ce livre!... Venez demain, après déjeuner. Je vous le rendrai et je vous dirai l'effet que ça m'aura produit.... N'est-ce pas? ce sera amusant.

En la quittant, Octave pensa qu'elle était drôle tout de même. Elle finissait par l'intéresser, il voulait parler à Pichon, pour le dégourdir et la lui faire secouer un peu; car, à coup sûr, cette petite femme n'avait besoin que d'être secouée. Justement, le lendemain, il rencontra l'employé qui partait; et il l'accompagna, quitte à arriver lui-même au _Bonheur des Dames_, un quart d'heure en retard. Mais Pichon lui sembla moins éveillé encore que sa femme, plein de manies commençantes, tout entier au souci de ne pas crotter ses souliers, par les temps de pluie. Il marchait sur la pointe des pieds, en parlant de son sous-chef, continuellement. Octave qui, dans cette affaire, était animé d'intentions fraternelles, finit par le lâcher, rue Saint-Honoré, après lui avoir conseillé de mener souvent Marie au théâtre.

--Pourquoi donc? demanda Pichon ahuri.

--Parce que c'est bon pour les femmes. Ça les rend gentilles.

--Ah! vous croyez?

Il promit d'y songer, il traversa la rue, en guettant les fiacres avec terreur, travaillé dans la vie du seul tourment des éclaboussures.

Au déjeuner, Octave frappa chez les Pichon, pour reprendre le livre. Marie lisait, les coudes sur la table, les deux mains au fond de ses cheveux dépeignés. Elle venait de manger, sans nappe, un oeuf dans un plat de fer-blanc, qui traînait, au milieu de la débandade d'un couvert mis à la hâte. Par terre, Lilitte, oubliée, dormait, le nez sur les débris d'une assiette, qu'elle avait cassée sans doute.

--Eh bien? demanda Octave.

Marie ne répondit pas tout de suite. Elle avait gardé son peignoir du matin, dont les boutons arrachés montraient son cou, dans un désordre de femme qui se lève.

--J'ai lu à peine cent pages, finit-elle par dire. Mes parents sont venus hier.

Et elle parla d'une voix pénible, la bouche amère. Quand elle était jeune, elle aurait voulu habiter au fond des bois. Elle rêvait toujours qu'elle rencontrait un chasseur, qui sonnait du cor. Il s'approchait, se mettait à genoux. Ça se passait dans un taillis, très loin, où des roses fleurissaient comme dans un parc. Puis, tout d'un coup, ils étaient mariés, et alors ils vivaient là, à se promener, éternellement. Elle, très heureuse, ne souhaitait plus rien. Lui, d'une tendresse et d'une soumission d'esclave, restait à ses pieds.

--J'ai causé avec votre mari, ce matin, dit Octave. Vous ne sortez pas assez, et je l'ai décidé à vous conduire au théâtre.

Mais elle secoua la tête, pâlie d'un frisson. Il se fit un silence. Elle retrouvait l'étroite salle à manger, avec son jour froid. L'image de Jules, maussade et correcte, avait brusquement jeté son ombre sur le chasseur des romances qu'elle chantait, et dont le cor lointain sonnait toujours à ses oreilles. Parfois, elle écoutait: il arrivait peut-être. Son mari ne lui avait jamais pris les pieds dans ses deux mains pour les baiser; jamais non plus, il ne s'était agenouillé pour lui dire qu'il l'adorait. Cependant, elle l'aimait bien; mais elle s'étonnait que l'amour n'eût pas plus de douceur.

--Ce qui m'étouffe, voyez-vous, reprit-elle en revenant au livre, c'est lorsqu'il y a, dans les romans, des endroits où les personnages se font des déclarations.

Pour la première fois, Octave s'était assis. Il voulut rire, goûtant peu les bagatelles sentimentales.

--Moi, dit-il, je déteste les phrases.... Quand on s'adore, le mieux est de se le prouver tout de suite.

Mais elle parut ne pas comprendre, les regards clairs. Il allongea la main, effleura la sienne, se pencha pour voir un passage du livre, si près d'elle, que son haleine lui chauffait l'épaule, par l'écartement du peignoir; et elle restait la chair morte. Alors, il se leva, plein d'un mépris où il entrait de la pitié. Comme il partait, elle dit encore:

--Je lis très lentement, je n'aurai pas fini avant demain. C'est demain que ce sera amusant! Entrez le soir.

Certes, il n'avait aucune idée sur elle, et pourtant il était révolté. Une amitié singulière lui venait pour ce jeune ménage, qui l'exaspérait, tellement il lui semblait idiot dans la vie. Et l'idée lui poussait de leur rendre service, malgré eux: il les emmènerait dîner, les griserait, s'amuserait à les pendre au cou l'un de l'autre. Quand ces accès de bonté le prenaient, lui qui n'aurait pas prêté dix francs, il adorait jeter l'argent par les fenêtres, pour accrocher deux amoureux et leur donner du bonheur.

Du reste, la froideur de la petite madame Pichon ramenait Octave à l'ardente Valérie. Certainement, celle-ci ne se laisserait pas souffler deux fois sur la nuque. Il avançait dans ses faveurs: un jour qu'elle montait devant lui, il avait risqué un compliment sur sa jambe, sans qu'elle parût fâchée.

Enfin, l'occasion guettée depuis si longtemps, se présenta. C'était le soir où Marie lui avait fait promettre de venir: ils seraient seuls pour causer du roman, son mari ne devait rentrer que très tard. Mais le jeune homme avait préféré sortir, pris d'effroi à l'idée de ce régal littéraire. Pourtant, il se risquait vers dix heures, lorsqu'il rencontra sur le palier du premier étage, la bonne de Valérie, l'air effaré, qui lui dit:

--Madame a une crise de nerfs, monsieur n'est pas là, tout le monde en face est au théâtre.... Venez, je vous en supplie. Je suis seule, je ne sais que faire.

Valérie était allongée dans un fauteuil de sa chambre, les membres rigides. La bonne l'avait délacée, sa gorge sortait de son corset ouvert. D'ailleurs, la crise céda presque tout de suite. Elle ouvrit les yeux, s'étonna d'apercevoir Octave, agit du reste comme devant un médecin.

--Je vous demande pardon, monsieur, murmura-t-elle, la voix encore étranglée. Cette fille n'est chez moi que depuis hier, et elle a perdu la tête.

Sa tranquillité parfaite à ôter son corset et à rattacher sa robe, gêna le jeune homme. Il restait debout, se jurant de ne pas partir ainsi, n'osant pourtant s'asseoir. Elle avait renvoyé la bonne, dont la vue paraissait l'agacer; puis, elle était allée à la fenêtre, pour aspirer fortement l'air froid du dehors, la bouche grande ouverte par de longs bâillements nerveux. Après un silence, ils causèrent. Ça l'avait prise vers quatorze ans, le docteur Juillerat était fatigué de la droguer; tantôt ça la tenait dans les bras, tantôt dans les reins. Enfin, elle s'y accoutumait; autant ça qu'autre chose, puisque personne ne se portait bien, décidément. Et, pendant qu'elle parlait, les membres las, il s'excitait à la regarder, il la trouvait provocante au milieu de son désordre, avec son teint de plomb, son visage tiré par la crise comme par toute une nuit d'amour. Derrière le flot noir de ses cheveux dénoués, qui coulait sur ses épaules, il croyait voir la tête pauvre et sans barbe du mari. Alors, les mains tendues, du geste brutal dont il aurait empoigné une fille, il voulut la prendre.

--Eh bien! quoi donc? dit-elle d'une voix pleine de surprise.

A son tour, elle le regardait, les yeux si froids, la chair si calme, qu'il se sentit glacé et laissa retomber ses mains, avec une lenteur gauche, comprenant le ridicule de son geste. Puis, dans un dernier bâillement nerveux qu'elle étouffait, elle ajouta lentement:

--Ah! cher monsieur, si vous saviez!

Et elle haussa les épaules, sans se fâcher, comme écrasée sous le mépris et la lassitude de l'homme. Octave crut qu'elle se décidait à le faire jeter dehors, quand il la vit se diriger vers un cordon de sonnette, en traînant ses jupes mal renouées. Mais elle désirait du thé, simplement; et elle le commanda très léger et très chaud. Tout à fait démonté, il balbutia, s'excusa, prit la porte, tandis qu'elle s'allongeait de nouveau au fond de son fauteuil, de l'air d'une femme frileuse qui a de gros besoins de sommeil.

Dans l'escalier, Octave s'arrêtait à chaque étage. Elle n'aimait donc pas ça? Il venait de la sentir indifférente, sans désir comme sans révolte, aussi peu commode que sa patronne, madame Hédouin. Pourquoi Campardon la disait-il hystérique? c'était inepte, de l'avoir trompé, en lui contant cette farce; car jamais, sans le mensonge de l'architecte, il n'aurait risqué une telle aventure. Et il restait étourdi du dénouement, troublé dans ses idées sur l'hystérie, songeant aux histoires qui couraient. Le mot de Trublot lui revint: on ne savait pas, avec ces détraquées dont les yeux luisaient comme des braises.

En haut, Octave, vexé contre les femmes, étouffa le bruit de ses bottines. Mais la porte des Pichon s'ouvrit, et il dut se résigner. Marie l'attendait, debout dans l'étroite pièce, que la lampe charbonnée éclairait mal. Elle avait tiré le berceau près de la table, Lilitte dormait là, sous le rond de clarté jaune. Le couvert du déjeuner devait avoir servi pour le dîner, car le livre fermé se trouvait à côté d'une assiette sale, où traînaient des queues de radis.

--Vous avez fini? demanda Octave, étonné du silence de la jeune femme.

Elle semblait ivre, le visage gonflé, comme au sortir d'un sommeil trop lourd.

--Oui, oui, dit-elle avec effort. Oh! j'ai passé une journée, la tête dans les mains, enfoncée là-dedans.... Quand ça vous prend, on ne sait plus où l'on est.... J'ai très mal au cou.

Et, courbaturée, elle ne parla pas davantage du livre, si pleine de son émotion, des rêveries confuses de sa lecture, qu'elle suffoquait. Ses oreilles bourdonnaient, aux appels lointains du cor, dont sonnait le chasseur de ses romances, dans le bleu des amours idéales. Puis, sans transition, elle dit qu'elle était allée le matin à Saint-Roch entendre la messe de neuf heures. Elle avait beaucoup pleuré, la religion remplaçait tout.

--Ah! je vais mieux, reprit-elle en poussant un profond soupir et en s'arrêtant devant Octave.

Il y eut un silence. Elle lui souriait de ses yeux candides. Jamais il ne l'avait trouvée si inutile, avec ses cheveux rares et ses traits noyés. Mais, comme elle continuait à le contempler, elle devint très pâle, elle chancela; et il dut avancer les mains pour la soutenir.

--Mon Dieu! mon Dieu! bégaya-t-elle dans un sanglot.

Il la gardait, embarrassé.

--Vous devriez prendre un peu de tilleul.... C'est d'avoir trop lu.

--Oui, ça m'a tourné sur le coeur, quand je me suis vue seule, en fermant le livre.... Que vous êtes bon, monsieur Mouret! Sans vous, je me faisais du mal.

Cependant, il cherchait du regard une chaise, où il pût l'asseoir.

--Voulez-vous que j'allume du feu?

--Merci, ça vous salirait.... J'ai bien remarqué que vous portiez toujours des gants.

Et, reprise de suffocation à cette idée, tout d'un coup défaillante, elle donna dans le vide un baiser maladroit, comme au hasard de son rêve, et qui effleura l'oreille du jeune homme.

Octave reçut ce baiser avec stupeur. Les lèvres de la jeune femme étaient glacées. Puis, lorsqu'elle eut roulé contre sa poitrine, dans un abandon de tout le corps, il s'alluma d'un brusque désir, il voulut l'emporter au fond de la chambre. Mais cette approche si rude éveilla Marie de l'inconscience de sa chute; l'instinct de la femme violentée se révoltait, elle se débattit, elle appela sa mère, oubliant son mari, qui allait rentrer, et sa fille, qui dormait près d'elle.

--Pas ça, oh! non, oh! non.... C'est défendu.

Lui, ardemment, répétait:

--On ne le saura pas, je ne le dirai à personne.

--Non, monsieur Octave.... Vous allez gâter le bonheur que j'ai de vous avoir rencontré.... Ça ne nous avancera à rien, je vous assure, et j'avais rêvé des choses....

Alors, il ne parla plus, ayant une revanche à prendre, se disant tout bas, crûment: «Toi, tu vas y passer!». Comme elle refusait de le suivre dans la chambre, il la renversa brutalement au bord de la table; et elle se soumit, il la posséda, entre l'assiette oubliée et le roman, qu'une secousse fit tomber par terre. La porte n'avait pas même été fermée, la solennité de l'escalier montait au milieu du silence. Sur l'oreiller du berceau, Lilitte dormait paisiblement.

Lorsque Marie et Octave se furent relevés, dans le désordre des jupes, ils ne trouvèrent rien à se dire. Elle, machinalement, alla regarder sa fille, ôta l'assiette, puis la reposa. Lui, restait muet, pris du même malaise, tant l'aventure était inattendue; et il se rappelait que, fraternellement, il avait projeté de pendre la jeune femme au cou de son mari. Il finit par murmurer, sentant le besoin de rompre ce silence intolérable:

--Vous n'aviez donc pas fermé la porte?

Elle jeta un coup d'oeil sur le palier, elle balbutia:

--C'est vrai, elle était ouverte.

Sa marche semblait gênée, et il y avait un dégoût sur son visage. Le jeune homme songeait maintenant que ce n'était pas drôle, avec une femme sans défense, au fond de cette solitude et de cette bêtise. Elle n'avait pas même eu de plaisir.

--Tiens! le livre qui est tombé par terre! reprit-elle en le ramassant.

Mais un coin de la reliure s'était cassé. Cela les rapprocha, ce fut un soulagement. La parole leur revenait. Marie se montrait désolée.

--Ce n'est pas ma faute.... Vous voyez, je l'avais enveloppé de papier, de peur de le salir.... Nous l'avons poussé, sans le faire exprès.

--Il était donc là? dit Octave. Je ne l'ai pas remarqué.... Oh! pour moi, je m'en fiche! Mais Campardon tient tant à ses livres!

Tous deux se le passaient, tâchaient de redresser le coin. Leurs doigts se mêlaient, sans un frisson. En réfléchissant aux suites, ils restaient vraiment consternés du malheur arrivé à ce beau volume de George Sand.

--Ça devait mal finir, conclut Marie, les larmes aux yeux.

Octave fut obligé de la consoler. Il inventerait une histoire, Campardon ne le mangerait pas. Et leur embarras recommença, au moment de la séparation. Ils auraient voulu se dire au moins une phrase aimable; mais le tutoiement s'étranglait dans leur gorge. Heureusement, un pas se fit entendre, c'était le mari qui montait. Octave, silencieux, la reprit et la baisa à son tour sur la bouche. Elle se soumit de nouveau, complaisante, les lèvres glacées comme auparavant. Lorsqu'il fut rentré sans bruit dans sa chambre, il se dit, en ôtant son paletot, que celle-là non plus n'avait pas l'air d'aimer ça. Alors, que demandait-elle? et pourquoi tombait-elle aux bras du monde? Décidément, les femmes étaient bien drôles.

Le lendemain, chez les Campardon, après le déjeuner, Octave expliquait une fois de plus qu'il venait de cogner maladroitement le volume, lorsque Marie entra. Elle conduisait Lilitte aux Tuileries, elle demanda si l'on voulait lui confier Angèle. Et, sans trouble, elle sourit à Octave, elle regarda de son air innocent le livre resté sur une chaise.

--Comment donc! c'est moi qui vous remercie, dit madame Campardon. Angèle, va mettre un chapeau.... Avec vous, je n'ai pas peur.

Marie, très modeste, dans une simple robe de laine sombre, causa de son mari qui, la veille, était rentré enrhumé, et du prix de la viande, qu'on ne pourrait plus aborder bientôt. Puis, quand elle eut emmené Angèle, tous se penchèrent aux fenêtres, pour les voir partir. Sur le trottoir, Marie poussait doucement, de ses mains gantées, la voiture de Lilitte; pendant que, se sachant regardée, Angèle marchait près d'elle, les yeux à terre.

--Est-elle assez comme il faut! s'écria madame Campardon. Et si douce! et si honnête!

Alors, l'architecte frappa sur l'épaule d'Octave, en disant:

--L'éducation dans la famille, mon cher, il n'y a que ça!

V

Ce soir-là, il y avait réception et concert chez les Duveyrier. Vers dix heures, Octave qu'ils invitaient pour la première fois, achevait de s'habiller dans sa chambre. Il était grave, il éprouvait contre lui-même une sourde irritation. Pourquoi avait-il raté Valérie, une femme si bien apparentée? Et Berthe Josserand, n'aurait-il pas dû réfléchir, avant de la refuser? Au moment où il mettait sa cravate blanche, la pensée de Marie Pichon venait de lui être insupportable: cinq mois de Paris, et rien que cette pauvre aventure! Cela lui était pénible comme une honte, car il sentait profondément le vide et l'inutilité d'une telle liaison. Aussi se jurait-il, en prenant ses gants, de ne plus perdre son temps de la sorte. Il était décidé à agir, puisqu'il pénétrait enfin dans le monde, où les occasions, certes, ne manquaient pas.

Mais, au bout du couloir, Marie le guettait. Pichon n'étant pas là, il fut obligé d'entrer un instant.

--Comme vous voilà beau! murmura-t-elle.

On ne les avait jamais invités chez les Duveyrier, ce qui l'emplissait de respect pour le salon du premier étage. D'ailleurs, elle ne jalousait personne, elle ne s'en trouvait ni la volonté ni la force.

--Je vous attendrai, reprit-elle en tendant le front. Ne remontez pas trop tard, vous me direz si vous vous êtes amusé.

Octave dut mettre un baiser sur ses cheveux. Bien que des rapports se fussent établis, à son gré, lorsqu'un désir ou le désoeuvrement le ramenait près d'elle, ni l'un ni l'autre ne se tutoyait encore. Il descendit enfin; et elle, penchée au-dessus de la rampe, le suivait des yeux.

A la même minute, tout un drame se passait chez les Josserand. La soirée des Duveyrier où ils se rendaient, allait, dans l'esprit de la mère, décider du mariage de Berthe et d'Auguste Vabre. Celui-ci, vivement attaqué depuis quinze jours, hésitait encore, travaillé de doutes évidents sur la question de la dot. Aussi, madame Josserand, pour frapper un coup décisif, avait-elle écrit à son frère, lui annonçant le projet de mariage et lui rappelant ses promesses, avec l'espoir qu'il s'engagerait, dans sa réponse, par quelque phrase dont elle tirerait parti. Et toute la famille attendait neuf heures devant le poêle de la salle à manger, habillée, sur le point de descendre, lorsque M. Gourd avait monté une lettre de l'oncle Bachelard, oubliée sous la tabatière de madame Gourd, depuis la dernière distribution.

--Ah! enfin! dit madame Josserand, en décachetant la lettre.

Le père et les deux filles, anxieusement, la regardaient lire. Autour d'eux, Adèle, qui avait dû habiller ces dames, tournait de son air lourd, desservant la table où traînait encore la vaisselle du dîner. Mais madame Josserand était devenue toute pâle.

--Rien! rien! bégaya-t-elle, pas une phrase nette!... Il verra plus tard, au moment du mariage.... Et il ajoute qu'il nous aime bien tout de même.... Quelle fichue canaille!

M. Josserand, en habit, était tombé sur une chaise. Hortense et Berthe s'assirent également, les jambes cassées; et elles restaient là, l'une en bleu, l'autre en rose, dans leurs éternelles toilettes, retapées une fois de plus.

--Je l'ai toujours dit, murmura le père, Bachelard nous exploite.... Jamais il ne lâchera un sou.

Debout, vêtue de sa robe feu, madame Josserand relisait la lettre. Puis, elle éclata.

--Ah! les hommes!... Celui-là, n'est-ce pas? on le croirait idiot, tant il abuse de la vie. Eh bien! pas du tout! Il a beau n'avoir jamais sa raison, il ouvre l'oeil, dès qu'on lui parle d'argent.... Ah! les hommes!

Elle se tournait vers ses filles, auxquelles cette leçon s'adressait.

--C'est au point, voyez-vous, que je me demande quelle rage vous prend de vouloir vous marier.... Allez, si vous en aviez par-dessus la tête, comme moi! Pas un garçon qui vous aime pour vous et qui vous apporte une fortune, sans marchander! Des oncles millionnaires qui, après s'être fait nourrir pendant vingt ans, ne donneraient seulement pas une dot à leurs nièces! Des maris incapables, oh! oui, monsieur, incapables!

M. Josserand baissa la tête. Cependant, Adèle, sans même écouter, achevait de desservir la table. Mais, tout d'un coup, la colère de madame Josserand tomba sur elle.

--Que faites-vous là, à nous moucharder?... Allez donc voir dans la cuisine si j'y suis!

Et elle conclut.

--Enfin, tout pour ces vilains moineaux, et, pour nous, une brosse, si le ventre nous démange.... Tenez! ils ne sont bons qu'à être fichus dedans! Rappelez-vous ce que je dis!

Hortense et Berthe hochèrent la tête, comme pénétrées de ces conseils. Depuis longtemps, leur mère les avaient convaincues de la parfaite infériorité des hommes, dont l'unique rôle devait être d'épouser et de payer. Un grand silence se fit, dans la salle à manger fumeuse, où la débandade du couvert, laissée par Adèle, mettait une odeur enfermée de nourriture. Les Josserand, en grande toilette, épars et accablés sur des sièges, oubliaient le concert des Duveyrier, songeaient aux continuelles déceptions de l'existence. Au fond de la chambre voisine, on entendait les ronflements de Saturnin, qu'ils avaient couché de bonne heure.

Enfin, Berthe parla.

--C'est raté alors.... On se déshabille?