Chapter 32
Et Berthe n'osait même plus entrer dans la chambre du malade. Dès que le père et la fille se voyaient, ils pleuraient tous les deux, ils se faisaient du mal.
Enfin, madame Josserand prit un grand parti: elle invita l'oncle Bachelard, résignée à s'humilier une fois encore. Elle aurait donné les cinquante mille francs de sa poche, si elle les avait eus, pour ne pas garder cette grande fille mariée, dont la présence déshonorait ses mardis. Puis elle venait d'apprendre des choses monstrueuses sur l'oncle, et s'il n'était pas gentil, elle voulait lui dire une bonne fois sa façon de penser.
Bachelard, à table, se conduisit d'une façon particulièrement malpropre. Il était arrivé dans un état d'ivresse avancé; car, depuis la perte de Fifi, il tombait aux écarts des grandes passions. Heureusement, madame Josserand n'avait invité personne, par crainte d'être déconsidérée. Au dessert, il s'endormit en racontant des histoires embrouillées de noceur gâteux, et il fallut le réveiller pour le mener dans la chambre de M. Josserand. Toute une mise en scène y était préparée, afin d'agir sur sa sensibilité de vieil ivrogne: devant le lit du père, se trouvaient deux fauteuils, l'un pour la mère, l'autre pour l'oncle. Berthe et Hortense se tiendraient debout. On verrait un peu si l'oncle oserait mentir une fois encore à ses promesses, en face d'un mourant, dans une chambre si triste, qu'une lampe fumeuse éclairait mal.
--Narcisse, dit madame Josserand, la situation est grave....
Et, d'une voix lente et solennelle, elle expliqua cette situation, le malheur regrettable de sa fille, la vénalité révoltante du mari, la résolution pénible où elle était de donner les cinquante mille francs, pour faire cesser le scandale qui couvrait la famille de honte. Puis, sévèrement:
--Souviens-toi de ce que tu as promis, Narcisse.... Le soir du contrat, tu t'es encore frappé la poitrine, en jurant que Berthe pouvait compter sur le coeur de son oncle. Eh bien! où est-il, ce coeur? le moment est venu de le montrer.... Monsieur Josserand, joignez-vous à moi, indiquez-lui son devoir, si votre état de faiblesse vous le permet.
Malgré sa profonde répugnance, le père murmura, par tendresse pour sa fille:
--C'est la vérité, vous avez promis, Bachelard. Voyons, avant que je m'en aille, faites-moi donc le plaisir de vous conduire proprement.
Mais, Berthe et Hortense, dans l'espérance d'attendrir l'oncle, lui avaient versé trop souvent à boire. Il était dans un tel état, qu'on ne pouvait même plus abuser de lui.
--Hein? quoi? bégaya-t-il, sans avoir besoin d'exagérer son ivresse. Jamais promettre.... Comprends pas du tout. Répète un peu, Éléonore.
Celle-ci recommença, le fit embrasser par Berthe qui pleurait, le supplia au nom de la santé de son mari, lui prouva qu'en donnant les cinquante mille francs, il remplissait un devoir sacré. Puis, comme il se rendormait, sans avoir l'air d'être affecté le moins du monde par la vue du malade et de cette chambre douloureuse, elle éclata brusquement en paroles violentes.
--Tiens! Narcisse, il y a trop longtemps que ça dure, tu es une canaille!... Je connais toutes tes cochonneries. Tu viens de marier ta maîtresse à Gueulin, et tu leur as donné cinquante mille francs, juste la somme que tu nous avais promise.... Ah! c'est propre, le petit Gueulin joue là dedans un joli rôle! Et toi, tu es plus sale encore, tu nous retires le pain de la bouche, tu prostitues ta fortune, oui! tu la prostitues, en nous volant pour cette catin un argent qui nous appartenait!
Jamais elle ne s'était soulagée à ce point. Hortense, gênée, dut s'occuper de la potion de son père, afin d'avoir un maintien. Celui-ci, dont cette scène enfiévrait le mal, s'agitait sur l'oreiller, répétait d'une voix tremblante:
--Je t'en prie, Éléonore, tais-toi, il ne donnera rien.... Si tu veux lui dire des choses, emmène-le, pour que je ne vous entende pas.
Berthe de son côté, pleurait plus fort, se joignait à son père.
--Assez, maman, fais plaisir à papa.... Mon Dieu! suis-je malheureuse d'être la cause de toutes ces disputes! J'aime mieux m'en aller, j'irai mourir quelque part.
Alors, madame Josserand posa carrément la question à l'oncle.
--Veux-tu, oui ou non, donner les cinquante mille francs, pour que ta nièce marche le front haut?
Effaré, il s'attardait dans des explications.
--Écoute un peu, j'ai trouvé Gueulin et Fifi ensemble. Quoi faire? il a bien fallu les marier.... Ce n'est pas ma faute.
--Veux-tu, oui ou non, donner la dot que tu as promise? répéta-t-elle furieusement.
Il vacillait, son ivresse s'aggravait au point qu'il ne trouvait plus les mots.
--Peux pas, parole d'honneur!... Ruiné complètement. Autrement, tout de suite.... Le coeur sur la main, tu le sais....
Elle l'interrompit d'un geste terrible, elle déclara:
--C'est bon, je vais réunir un conseil de famille et te faire interdire. Quand les oncles deviennent gâteux, on les met à l'hôpital.
Du coup, l'oncle fut pris d'une grosse émotion. Il regarda la chambre, la trouva sinistre, avec sa maigre lampe; il regarda le mourant qui, soutenu par ses filles, avalait une cuillerée d'un liquide noirâtre; et son coeur creva, il sanglota en accusant sa soeur de ne l'avoir jamais compris. Pourtant, il était déjà bien assez malheureux de la trahison de Gueulin. On le savait très sensible, on avait tort de l'inviter à dîner, pour l'attrister ensuite. Enfin, à la place des cinquante mille francs, il offrit tout le sang de ses veines.
Madame Josserand, épuisée, l'abandonnait, lorsque la bonne annonça le docteur Juillerat et l'abbé Mauduit. Ils s'étaient rencontrés sur le palier, ils entrèrent ensemble. Le docteur trouva M. Josserand beaucoup plus mal, encore sous le coup de la scène où il avait dû jouer un rôle. Lorsque, de son côté, l'abbé voulut emmener madame Josserand dans le salon, ayant, disait-il, une communication à lui faire, celle-ci flaira de quelle part il venait et répondit avec majesté qu'elle était en famille et qu'elle pouvait tout entendre; le docteur lui-même ne serait pas de trop, car un médecin était, lui aussi, un confesseur.
--Madame, dit alors le prêtre avec une douceur un peu gênée, voyez dans ma démarche l'ardent désir de réconcilier deux familles....
Il parla du pardon de Dieu, appuya sur la joie qu'il éprouverait à rassurer les coeurs honnêtes, en faisant cesser une situation intolérable. Il appelait Berthe malheureuse enfant, ce qui la mit de nouveau en larmes; et tout cela avec une telle paternité, en termes si choisis, qu'Hortense n'eut pas besoin de sortir. Cependant, il dut en arriver aux cinquante mille francs: les époux semblaient ne plus avoir qu'à s'embrasser, lorsqu'il posa la condition formelle de la dot.
--Monsieur l'abbé, permettez-moi de vous interrompre, dit madame Josserand. Nous sommes très touchés de vos efforts. Mais jamais, entendez-vous! jamais, nous ne trafiquerons avec l'honneur de notre fille.... Des gens qui se sont déjà réconciliés sur le dos de cette enfant! Oh! je sais tout, ils étaient à couteaux tirés, et maintenant ils ne se quittent plus, ils nous mangent du matin au soir.... Non, monsieur l'abbé, un marché serait une honte....
--Il me semble pourtant, madame..., hasarda le prêtre.
Elle lui couvrit la voix, elle continua superbement:
--Tenez! mon frère est là. Vous pouvez l'interroger.... il me répétait encore tout à l'heure: «Éléonore, je t'apporte les cinquante mille francs, arrange ce fâcheux malentendu.» Eh bien! monsieur l'abbé, demandez-lui quelle a été ma réponse.... Lève-toi, Narcisse. Dis la vérité.
L'oncle s'était déjà rendormi sur un fauteuil, au fond de la chambre. Il se remua, il lâcha des mots sans suite. Puis, comme sa soeur insistait, il mit la main sur son coeur, en bégayant:
--Quand le devoir parle, on doit marcher.... La famille avant tout.
--Vous l'entendez! cria madame Josserand, d'un air de triomphe. Pas d'argent, c'est ignoble!... Répétez bien à ces gens que nous ne mourons pas, nous autres, pour éviter de payer. La dot est ici, nous l'aurions donnée; mais, du moment qu'on l'exige comme le rachat de notre fille, c'est trop sale.... Qu'Auguste reprenne Berthe d'abord, nous verrons plus tard.
Elle avait élevé la voix, et le docteur qui examinait le malade, dut la faire taire.
--Plus bas, madame! dit-il. Votre mari souffre.
Alors, l'abbé Mauduit, dont la gêne augmentait, s'approcha du lit, trouva de bonnes paroles. Et il se retira, sans revenir sur l'affaire, cachant la confusion d'avoir échoué, sous son aimable sourire, avec un pli de dégoût et de douleur aux lèvres. Comme le docteur s'en allait à son tour, il apprit rudement à madame Josserand que le malade était perdu: les plus grandes précautions devenaient nécessaires, car la moindre émotion pouvait l'emporter. Elle resta saisie, elle passa dans la salle à manger, où ses deux filles et l'oncle rentraient, pour laisser reposer M. Josserand, qui semblait vouloir dormir.
--Berthe, murmura-t-elle, tu viens d'achever ton père. C'est le docteur qui l'a dit.
Et toutes trois s'affligèrent autour de la table, pendant que Bachelard, gagné lui aussi par les larmes, se confectionnait un grog.
Lorsqu'on eut fait connaître à Auguste la réponse des Josserand, il fut repris de fureur contre sa femme, jurant qu'il la repousserait à coups de botte, le jour où elle viendrait demander grâce. Au fond, elle lui manquait, il souffrait d'un vide, il était comme dépaysé, dans les nouveaux ennuis de son abandon, aussi graves que les ennuis du ménage. Rachel, qu'il avait gardée pour blesser Berthe, le volait et le querellait maintenant, avec la tranquille impudence d'une épouse; et il finissait par regretter les petits bénéfices de la vie à deux, les soirées passées à s'ennuyer ensemble, puis les réconciliations coûteuses dans la chaleur des draps. Mais il avait surtout assez de Théophile et de Valérie, installés en bas, occupant le magasin de leur importance. Même il les soupçonnait de s'approprier parfois la monnaie, sans aucune délicatesse. Valérie n'était pas comme Berthe, elle aimait trôner sur la banquette de la caisse; seulement, il crut s'apercevoir qu'elle attirait des hommes, à la face de son imbécile de mari, dont le rhume persistant voilait les yeux de continuelles larmes. Autant Berthe alors. Au moins, elle n'avait jamais fait passer la rue à travers les comptoirs. Enfin, une dernière inquiétude le travaillait: _le Bonheur des Dames_ prospérait, devenait une menace pour sa maison, dont le chiffre d'affaires diminuait de jour en jour. Certes, il ne regrettait pas ce misérable Octave, et cependant il était juste, il lui reconnaissait des facultés hors ligne. Comme tout aurait marché, si l'on s'était mieux entendu! Des regrets attendris le prenaient, il y avait des heures où, malade de solitude, sentant la vie crouler sous lui, il serait monté chez les Josserand leur redemander Berthe, pour rien.
D'ailleurs, Duveyrier ne se décourageait pas, le poussait toujours à une réconciliation, de plus en plus navré de la défaveur morale qu'une telle histoire jetait sur son immeuble. Il affectait même de croire aux paroles de madame Josserand, rapportées par le prêtre: si Auguste reprenait sa femme sans condition, on lui compterait certainement la dot, le lendemain. Puis, comme celui-ci redevenait enragé, devant une affirmation pareille, le conseiller faisait surtout appel à son coeur. Il l'emmenait le long des quais, lorsqu'il se rendait au Palais de Justice; il lui enseignait le pardon des injures d'une voix trempée de larmes, le nourrissait d'une philosophie désolée et lâche, où la seule félicité possible était d'endurer la femme, puisqu'on ne pouvait pas s'en passer.
Duveyrier baissait, inquiétait la rue de Choiseul par la tristesse de sa démarche et la pâleur de son visage, où les taches rouges s'élargissaient, irritées. Un malheur inavouable semblait s'abattre sur lui. C'était Clarisse qui engraissait toujours, qui débordait et le torturait. A mesure qu'elle éclatait d'un embonpoint bourgeois, il la trouvait plus insupportable de belle éducation, de rigorisme distingué. Maintenant, elle lui défendait de la tutoyer en présence de sa famille; et, devant lui, elle se pendait au cou de son maître de piano, se lâchait dans des familiarités, dont il sanglotait. Deux fois, il l'avait surprise avec Théodore, s'était emporté, puis avait demandé son pardon à genoux, acceptant tous les partages. D'ailleurs, continuellement, pour le tenir humble et soumis, elle parlait avec répugnance de ses boutons; même l'idée lui était venue de le passer à une de ses cuisinières, grosse fille accoutumée aux basses besognes; mais la cuisinière n'avait pas voulu de monsieur. Chaque jour, la vie devenait ainsi plus cruelle pour Duveyrier, chez cette maîtresse où il retrouvait son ménage, tombé dans un enfer. La tribu des camelots, la mère, le grand voyou de frère, les deux petites soeurs, jusqu'à la tante infirme, le volaient avec impudence, vivaient de lui ouvertement, au point de vider ses poches la nuit, quand il couchait. Sa situation s'aggravait d'autre part: il était à bout d'argent, il tremblait d'être compromis sur son siège de magistrat; certes, on ne pouvait le destituer; seulement, les jeunes avocats le regardaient d'un air polisson, ce qui le gênait pour rendre la justice. Et, lorsque, chassé par la saleté et le vacarme, pris du dégoût de lui-même, il s'échappait de la rue d'Assas et se réfugiait rue de Choiseul, la froideur haineuse de sa femme achevait de l'accabler. Alors, il perdait la tête, il regardait la Seine en se rendant à l'audience, avec l'idée de s'y jeter, le soir où une dernière souffrance lui en donnerait le courage.
Clotilde avait bien remarqué les attendrissements de son mari, inquiète, courroucée contre cette maîtresse qui n'arrivait même pas à faire le bonheur d'un homme, dans son inconduite. Mais elle était, de son côté, très ennuyée d'une aventure déplorable, dont les conséquences révolutionnaient la maison. Clémence, en remontant un matin chercher un mouchoir, venait de surprendre Hippolyte avec cet avorton de Louise, sur son propre lit; et, depuis lors, elle le giflait dans la cuisine au moindre mot, ce qui détraquait le service. Le pis était que madame ne pouvait fermer les yeux davantage sur la situation illégale de sa femme de chambre et de son maître d'hôtel: les autres bonnes riaient, le scandale se répandait chez les fournisseurs, il fallait absolument les marier ensemble, si elle désirait les garder; et, comme elle continuait à être très contente de Clémence, elle ne songeait plus qu'à ce mariage. La négociation lui semblait si délicate, avec des amoureux qui se rouaient de coups, qu'elle résolut d'en charger encore l'abbé Mauduit, dont le rôle moralisateur paraissait tout indiqué dans la circonstance. Du reste, ses domestiques lui donnaient beaucoup de mal, depuis quelque temps. A la campagne, elle s'était aperçu de la liaison de son grand galopin de Gustave avec Julie; un instant, elle avait voulu renvoyer cette dernière, à regret, car elle aimait sa cuisine; puis, après de sages réflexions, elle l'avait gardée, préférant que le galopin eût une maîtresse chez elle, une fille propre qui ne serait jamais un embarras. Au dehors, on ne sait pas ce qu'un jeune homme peut empoigner, quand il commence trop jeune. Elle les surveillait donc, sans rien dire; et il fallait, maintenant, que les deux autres vinssent l'occuper de leur histoire!
Justement, un matin, madame Duveyrier allait se rendre chez l'abbé Mauduit, lorsque Clémence lui annonça que le prêtre montait l'extrême-onction à M. Josserand. La femme de chambre, après s'être trouvée dans l'escalier, sur le passage du bon Dieu, était rentrée à la cuisine, en s'écriant:
--Je disais bien qu'il reviendrait cette année!
Et, faisant allusion aux catastrophes dont la maison souffrait, elle avait ajouté:
--Ça nous a porté malheur à tous.
Cette fois, le bon Dieu n'arriva pas en retard: c'était un signe excellent pour l'avenir. Madame Duveyrier se hâta d'aller à Saint-Roch, où elle attendit le retour de l'abbé. Il l'écouta, garda un silence triste, puis ne put refuser d'éclairer la femme de chambre et le maître d'hôtel sur l'immoralité de leur situation. D'ailleurs, l'autre histoire l'aurait fait retourner prochainement rue de Choiseul, car le pauvre M. Josserand ne passerait sans doute pas la nuit; et il donna à entendre qu'il voyait là une circonstance cruelle, mais heureuse, pour réconcilier Auguste et Berthe. On tâcherait d'arranger les deux affaires à la fois. Il était grand temps que le ciel voulût bien bénir leurs efforts.
--J'ai prié, madame, dit le prêtre. Dieu triomphera.
En effet, le soir, à sept heures, l'agonie de M. Josserand commençait. Toute la famille se trouvait réunie, sauf l'oncle Bachelard qu'on avait inutilement cherché dans les cafés, et Saturnin qui était toujours enfermé à l'asile des Moulineaux. Léon, dont la maladie de son père retardait fâcheusement le mariage, montrait une douleur digne. Madame Josserand et Hortense avaient du courage. Seule, Berthe sanglotait si fort, que, pour ne pas affecter le malade, elle s'était réfugiée au fond de la cuisine, où Adèle, profitant du désarroi, buvait du vin chaud. D'ailleurs, M. Josserand mourut avec simplicité. Son honnêteté l'étouffait. Il avait passé inutile, il s'en allait, en brave homme las des vilaines choses de la vie, étranglé par la tranquille inconscience des seules créatures qu'il eût aimées. A huit heures, il bégaya le nom de Saturnin, se tourna contre le mur, et s'éteignit.
Personne ne le croyait mort, car on redoutait une agonie terrible. On patienta quelque temps, on le laissait dormir. Lorsqu'on le trouva qui se refroidissait déjà, madame Josserand, au milieu des pleurs, s'emporta contre Hortense, qu'elle avait chargée d'aller chercher Auguste, comptant elle aussi remettre Berthe sur les bras de ce dernier, dans la grosse douleur des derniers moments.
--Tu ne songes donc à rien! disait-elle en s'essuyant les yeux.
--Mais, maman, répondait la jeune fille en larmes, est-ce qu'on pouvait croire que papa finirait si vite!... Tu m'avais dit de descendre prévenir Auguste à neuf heures seulement, pour être sûre de le garder jusqu'à la fin.
La famille, très affligée, trouva dans cette querelle une distraction. C'était encore une affaire manquée, on n'arrivait jamais à rien. Il restait heureusement l'occasion du convoi, pour s'embrasser.
Le convoi parut convenable, bien qu'il fût d'une classe inférieure à celui de M. Vabre. On se passionna d'ailleurs beaucoup moins dans la maison et dans le quartier, car il ne s'agissait plus d'un propriétaire. Le mort était un homme paisible, qui ne troubla même pas le sommeil de madame Juzeur. Marie, sur le point d'accoucher depuis la veille, exprima le seul regret de n'avoir pu aider ces dames à faire la toilette du pauvre monsieur. En bas, madame Gourd se contenta de se lever, au passage du cercueil, et de le saluer du fond de la loge, sans venir jusqu'à la porte. Toute la maison, cependant, alla au cimetière: Duveyrier, Campardon, les Vabre, M. Gourd. On causa du printemps, dont les grandes pluies avaient compromis les récoltes. Campardon s'étonna de la mauvaise mine de Duveyrier; et, comme, en regardant descendre le corps, le conseiller pâlissait, sur le point de se trouver mal, l'architecte murmura:
--Il a senti l'odeur de la terre.... Dieu veuille que la maison ne soit pas décimée davantage!
Il fallut soutenir jusqu'à leur voiture madame Josserand et ses filles. Léon s'empressait, aidé de l'oncle Bachelard, pendant que, l'air gêné, Auguste marchait en arrière. Ce dernier monta dans une autre voiture, avec Duveyrier et Théophile. Clotilde gardait l'abbé Mauduit, qui n'avait pas officié, mais qui était venu au cimetière, voulant donner un témoignage de sympathie à la famille. Les chevaux repartirent plus gaiement; et, tout de suite, elle pria le prêtre de rentrer avec eux, car elle sentait l'heure favorable. Il consentit.
Rue de Choiseul, les trois voitures de deuil déposèrent silencieusement la famille. Théophile rejoignit aussitôt Valérie, restée à surveiller un grand nettoyage, pour profiter de la fermeture du magasin.
--Tu peux faire tes paquets, lui cria-t-il d'une voix furieuse. Ils sont tous à le pousser. Je parie qu'il va lui demander pardon!
Tous, en effet, éprouvaient le pressant besoin d'en finir. Il fallait que le malheur, au moins, fût bon à quelque chose. Auguste, au milieu d'eux, comprenait bien ce qu'ils voulaient; et il était seul, sans force, l'air gêné. Lentement, la famille avait défilé sous la voûte, vêtue de noir. Personne ne parlait. Dans l'escalier, le silence continua, un silence plein d'un sourd travail; tandis que les jupes de crêpe, molles et tristes, montaient les marches. Auguste, pris d'une dernière révolte, était passé le premier, avec l'idée de s'enfermer vivement chez lui; mais, comme il ouvrait sa porte, Clotilde et l'abbé, qui l'avaient suivi, l'arrêtèrent. Derrière eux, Berthe en grand deuil parut sur le palier, accompagnée de sa mère et de sa soeur. Toutes trois avaient les yeux rouges, madame Josserand surtout faisait peine à voir.
--Allons, mon ami, dit simplement le prêtre, gagné par les larmes.
Et cela suffit, Auguste céda tout de suite, voyant qu'il valait mieux se résigner, dans cette occasion honorable. Sa femme pleurait, il pleura aussi, bégayant:
--Entre.... Nous tâcherons de ne pas recommencer.
Alors, la famille s'embrassa. Clotilde félicitait son frère: elle n'attendait pas moins de son coeur. Madame Josserand montrait une satisfaction navrée, en veuve que les bonheurs inespérés ne touchent même plus. Elle associa son pauvre mari à la joie générale.
--Vous faites votre devoir, mon gendre. Celui qui est au ciel vous remercie.
--Entre, répétait Auguste bouleversé.
Mais, attirée par le bruit, Rachel venait de paraître dans l'antichambre; et, devant l'exaspération muette qui pâlissait le visage de cette fille, Berthe eut une courte hésitation. Puis, sévèrement, elle entra, elle disparut avec le noir de son deuil, dans l'ombre de l'appartement, Auguste la suivait, la porte se referma sur eux.
Un grand soupir de soulagement traversa l'escalier, emplit la maison d'allégresse. Les dames serrèrent les mains du prêtre, que Dieu avait exaucé. Au moment où Clotilde l'emmenait, pour arranger l'autre histoire, Duveyrier, resté en arrière avec Léon et Bachelard, arriva péniblement. Il fallut lui expliquer l'issue heureuse; mais, lui qui la désirait depuis des mois, sembla comprendre à peine, l'air étrange, travaillé d'une idée fixe, dont la torture le désintéressait. Pendant que les Josserand montaient chez eux, il rentra derrière sa femme et l'abbé. Et ils étaient encore dans l'antichambre, lorsque des cris étouffés les firent tressaillir.
--Que madame se rassure, expliqua complaisamment Hippolyte. C'est la petite dame d'en haut qui a été prise des douleurs.... J'ai vu le docteur Juillerat monter en courant.
Puis, lorsqu'il fut seul, il ajouta philosophiquement:
--Un qui part, un qui vient.
Clotilde installa l'abbé Mauduit dans le salon, en disant qu'elle lui enverrait d'abord Clémence; et, pour le faire patienter, elle lui donna la _Revue des deux mondes_, où il y avait des vers vraiment délicats. Elle voulait préparer sa femme de chambre. Mais elle trouva son mari assis sur une chaise de son cabinet de toilette.