Chapter 31
--Devant Dieu! dit-elle, moi, je jure que je me serais retenue, même si l'empereur m'avait tourmentée!... On y perd trop.
Elle fit quelques pas en silence, parut réfléchir, puis ajouta:
--D'ailleurs, c'est la plus grande des hontes.
M. Josserand la regardait, regardait sa fille, remuant les lèvres sans parler; et tout son être meurtri les conjurait de cesser cette explication cruelle. Mais Berthe, qui pliait devant les violences, restait blessée de la leçon de sa mère. A la fin, elle se révoltait, car elle avait l'inconscience de sa faute, dans son ancienne éducation de fille à marier.
--Dame! dit-elle, en mettant carrément les coudes sur la table, il ne fallait pas me faire épouser un homme que je n'aimais pas.... Maintenant, je le hais, j'en ai pris un autre.
Et elle continua. L'histoire entière de son mariage revenait, dans ses phrases courtes, lâchées par lambeaux: les trois hivers de chasse à l'homme, les garçons de tous poils aux bras desquels on la jetait, les insuccès de cette offre de son corps, sur les trottoirs autorisés des salons bourgeois; puis, ce que les mères enseignent aux filles sans fortune, tout un cours de prostitution décente et permise, les attouchements de la danse, les mains abandonnées derrière une porte, les impudeurs de l'innocence spéculant sur les appétits des niais; puis, le mari fait un beau soir, comme un homme est fait par une gueuse, le mari raccroché sous un rideau, excité et tombant au piège, dans la fièvre de son désir.
--Enfin, il m'embête et je l'embête, déclara-t-elle. Ce n'est pas ma faute, nous ne nous comprenons pas.... Dès le lendemain, il a eu l'air de croire que nous l'avions mis dedans; oui, il était refroidi, désolé, comme les jours où il rate une vente.... Moi, de mon côté, je ne le trouvais guère drôle. Vrai! si le mariage n'offrait pas plus d'agrément! Et c'est parti de là. Tant pis! ça devait arriver, je ne suis pas la plus coupable.
Elle se tut, puis ajouta avec une conviction profonde:
--Ah! maman, comme je te comprends, aujourd'hui!... Tu te rappelles! quand tu nous disais que tu en avais par-dessus la tête.
Madame Josserand, debout devant elle, l'écoutait depuis un instant, dans une stupeur indignée.
--Moi! j'ai dit ça! cria-t-elle.
Mais Berthe, lancée, ne s'arrêtait plus.
--Tu l'as dit vingt fois.... Et, d'ailleurs, j'aurais voulu te voir à ma place. Auguste n'est pas gentil comme papa. Vous vous seriez battus pour l'argent, au bout de huit jours.... C'est celui-là qui t'aurait fait dire tout de suite que les hommes ne sont bons qu'à être fichus dedans!
--Moi! j'ai dit ça! répéta la mère hors d'elle.
Elle s'avança si menaçante sur sa fille, que le père tendit les mains, dans un geste de prière qui demandait grâce. Les éclats de voix des deux femmes le frappaient au coeur, sans relâche; et, à chaque secousse, il sentait la blessure grandir. Des larmes jaillirent de ses yeux, il balbutia:
--Finissez, épargnez-moi.
--Eh! non, c'est épouvantable, reprit madame Josserand d'une voix plus haute. Voilà que cette malheureuse à présent me prête son dévergondage! Vous allez voir que ce sera moi bientôt qui aurai trompé son mari.... Alors, c'est ma faute? car, au fond, ça veut dire ça.... C'est ma faute?
Berthe restait les deux coudes sur la table, très pâle, mais résolue.
--Bien sûr que si tu m'avais élevée autrement....
Elle n'acheva pas. A toute volée, sa mère lui allongea une gifle, et si forte, qu'elle la cloua du coup sur la toile cirée. Depuis la veille, elle avait cette gifle dans la main; ça lui démangeait les doigts, comme aux jours lointains où la petite s'oubliait encore en dormant.
--Tiens! cria-t-elle, voilà pour ton éducation!... Ton mari aurait dû t'assommer.
La jeune femme sanglotait, sans se relever, la joue contre le bras. Elle oubliait ses vingt-quatre ans, cette gifle la ramenait aux gifles d'autrefois, à tout un passé d'hypocrisie craintive. Sa résolution de grande personne émancipée se fondait dans une grosse douleur de petite fille.
Mais, à l'entendre pleurer si fort, une émotion terrible s'était emparée du père. Il se levait enfin, éperdu; et il repoussait la mère, en disant:
--Vous voulez donc me tuer toutes les deux.... Dites? faut-il que je me mette à genoux?
Madame Josserand, soulagée, n'ayant rien à ajouter, se retirait dans un royal silence, lorsque, derrière la porte, brusquement ouverte, elle trouva Hortense, l'oreille tendue. Ce fut un nouvel éclat.
--Ah! tu écoutais ces saletés, toi! L'une commet des horreurs, l'autre s'en régale: vous faites la paire! Mais, grand Dieu! qui est-ce qui vous a donc élevées?
Hortense, sans s'émouvoir, entra en disant.
--Je n'avais pas besoin d'écouter, on vous entend du fond de la cuisine. La bonne se tord.... D'ailleurs, je suis d'âge à être mariée, je puis bien savoir.
--Verdier, n'est-ce pas? reprit la mère avec amertume. Voilà les satisfactions que tu me donnes, toi aussi.... Maintenant, tu attends la mort d'un mioche. Tu peux attendre, il est gros et gras, on me l'a dit. C'est bien fait.
Tout un flot de bile avait jauni le visage maigre de la jeune fille. Elle répondit, les dents serrées:
--S'il est gros et gras, Verdier peut le lâcher. Et je le lui ferai lâcher plus tôt qu'on ne pense, pour vous attraper tous.... Oui, oui, je me marierai seule. Ils sont trop solides, les mariages que tu bâcles!
Puis, comme sa mère revenait sur elle:
--Ah! tu sais, on ne me gifle pas, moi!... Prends garde.
Elles se regardèrent fixement, et madame Josserand céda la première, cachant sa retraite sous un air de domination dédaigneuse. Mais le père avait cru à un recommencement de la bataille. Alors, pris entre les trois femmes, lorsqu'il vit cette mère et ces filles, toutes les créatures qu'il avait aimées, finir par se manger entre elles, il sentit un monde crouler sous lui, il s'en alla de son côté, se réfugia au fond de la chambre, comme frappé à mort, et désireux d'y mourir seul. Il répétait au milieu de ses sanglots:
--Je ne peux plus.... je ne peux plus....
La salle à manger retomba dans le silence. Berthe, la joue contre le bras, soulevée encore de longs soupirs nerveux, se calmait. Tranquillement, Hortense s'était assise de l'autre côté de la table, beurrant un reste de rôtie, afin de se remettre. Ensuite, elle désespéra sa soeur par des raisonnements tristes: ça devenait inhabitable chez eux; à sa place, elle préférerait recevoir des gifles de son mari que de sa mère, car c'était plus naturel; elle, d'ailleurs, quand elle aurait épousé Verdier, flanquerait carrément sa mère à la porte, pour ne pas avoir des scènes pareilles dans son ménage. A ce moment, Adèle vint desservir la table; mais Hortense continua, disant qu'on se ferait donner congé, si ça recommençait; et la bonne partagea cette opinion: elle avait dû fermer la fenêtre de la cuisine, parce que déjà Lisa et Julie allongeaient le nez. Du reste, ça lui semblait drôle, elle riait encore; madame Berthe en avait reçu une fameuse; tant que de tués et de blessés, elle était la plus malade. Puis, roulant sa taille épaisse, Adèle eut un mot de profonde philosophie: après tout, la maison s'en fichait, fallait bien vivre, on ne se rappellerait même plus madame et ses deux messieurs, dans huit jours. Hortense, qui l'approuvait d'un hochement de tête, l'interrompit pour se plaindre du beurre, dont elle avait la bouche empestée. Dame! du beurre à vingt-deux sous, ça ne pouvait être que de la poison. Et, comme il laissait au fond des casseroles un résidu infect, la bonne expliquait qu'il n'était pas même économique, lorsqu'un bruit sourd, un lointain ébranlement du plancher, leur fit brusquement prêter l'oreille.
Berthe, inquiète, avait enfin levé la tête.
--Qu'est-ce donc? demanda-t-elle.
--C'est peut-être madame et l'autre dame, dans le salon, dit Adèle.
Madame Josserand venait d'avoir un sursaut de surprise, en traversant le salon. Une femme était là, toute seule.
--Comment! c'est encore vous! cria-t-elle, quand elle eut reconnu madame Dambreville, qu'elle avait oubliée.
Celle-ci ne bougeait pas. Les querelles de la famille, l'éclat des voix, le battement des portes, semblaient avoir passé sur sa chair, sans qu'elle en eût même senti le souffle. Elle restait immobile, les regards perdus, enfoncée et tassée dans sa rage d'amour. Mais un travail se faisait en elle, les conseils de la mère de Léon la bouleversaient, la décidaient à acheter chèrement quelques restes de bonheur.
--Voyons, reprit avec brutalité madame Josserand, vous ne pouvez pourtant pas coucher ici.... Mon fils m'a écrit, je ne l'attends plus.
Alors, madame Dambreville parla, la bouche empâtée de silence, comme si elle se réveillait.
--Je m'en vais, excusez-moi.... Et vous lui direz de ma part que j'ai réfléchi. Je consens.... Oui, je réfléchirai encore, je lui ferai peut-être épouser cette fille, puisqu'il le faut.... Mais c'est moi qui la lui donne, et je veux qu'il vienne me la demander, à moi, à moi toute seule, entendez-vous!... Oh! qu'il revienne, qu'il revienne!
Sa voix ardente suppliait. Elle ajouta plus bas, de l'air entêté d'une femme qui, après avoir tout sacrifié, se cramponne à une satisfaction dernière:
--Il l'épousera, mais il habitera chez nous.... Autrement rien de fait. J'aime mieux le perdre.
Et elle s'en alla. Madame Josserand était redevenue charmante. Dans l'antichambre, elle trouva des consolations, elle promit d'envoyer le soir même son fils soumis et tendre, en affirmant qu'il serait enchanté de vivre chez sa belle-maman. Puis, lorsqu'elle eut fermé la porte derrière le dos de madame Dambreville, elle pensa, pleine d'une tendresse apitoyée:
--Pauvre petit! ce qu'elle va lui vendre ça!
Mais, à ce moment, elle entendit aussi le bruit sourd, dont le plancher tremblait. Eh bien? quoi donc? est-ce que la bonne cassait la vaisselle, maintenant? Elle se précipita dans la salle à manger, interpella ses filles.
--Qu'y a-t-il, c'est le sucrier qui est tombé?
--Non, maman.... Nous ne savons pas.
Elle se retournait, elle cherchait Adèle, lorsqu'elle l'aperçut écoutant à la porte de la chambre à coucher.
--Que faites-vous donc? cria-t-elle. On brise tout dans votre cuisine, et vous êtes là, à moucharder monsieur. Oui, oui, on commence par les pruneaux, et on finit par autre chose. Depuis quelque temps, vous avez des allures qui me déplaisent, vous sentez l'homme, ma fille....
La bonne, les yeux écarquillés, la regardait. Elle l'interrompit.
--C'est pas tout ça.... Je crois bien que c'est monsieur qui est tombé, là dedans.
--Mon Dieu! elle a raison, dit Berthe en pâlissant, on aurait dit la chute d'un corps.
Alors, elles pénétrèrent dans la chambre. Devant le lit, M. Josserand gisait, pris de faiblesse; sa tête avait porté sur une chaise, un mince filet de sang coulait de l'oreille droite. La mère, les deux filles, la bonne, l'entourèrent, l'examinèrent. Berthe seule pleurait, reprise des gros sanglots dont la gifle l'avait secouée. Et, quand elles voulurent, à elles quatre, le soulever pour le mettre sur le lit, elles l'entendirent qui murmurait:
--C'est fini.... Elles m'ont tué.
XVII
Des mois se passèrent, le printemps était venu. On parlait, rue de Choiseul, du prochain mariage d'Octave avec madame Hédouin.
Les choses, pourtant, n'allaient pas si vite. Octave, _au Bonheur des Dames_, avait repris sa situation, qui chaque jour s'élargissait. Madame Hédouin, depuis la mort de son mari, ne pouvait suffire aux affaires sans cesse croissantes; son oncle, le vieux Deleuze, cloué sur un fauteuil par des rhumatismes, ne s'occupait de rien; et, naturellement, le jeune homme, très actif, travaillé de son besoin de grand commerce, était arrivé en peu de temps à prendre dans la maison une importance décisive. Du reste, encore irrité de ses amours imbéciles avec Berthe, il ne rêvait plus d'utiliser les femmes, il les redoutait même. Le mieux lui semblait de devenir tranquillement l'associé de madame Hédouin, puis de commencer la danse des millions. Aussi, se rappelant son échec ridicule auprès d'elle, la traitait-il en homme, comme elle désirait être traitée.
Dès lors, leurs rapports devinrent très intimes. Ils s'enfermaient pendant des heures, dans le cabinet du fond. Autrefois, quand il s'était juré de la séduire, il avait suivi là toute une tactique, tâchant d'abuser de ses tendresses commerciales, lui effleurant le cou de chiffres murmurés, guettant les recettes heureuses pour profiter de ses abandons. Maintenant, il restait bonhomme, sans calcul, tout à son affaire. Il ne la désirait même plus, bien qu'il gardât le souvenir de son frisson léger, la nuit des noces de Berthe, lorsqu'elle valsait sur sa poitrine. Peut-être l'avait-elle aimé. En tous cas, il valait mieux rester comme ils étaient; car elle le disait avec justesse, la maison demandait beaucoup d'ordre, c'était inepte d'y vouloir des choses qui les auraient dérangés du matin au soir.
Assis tous deux devant l'étroit bureau, ils s'oubliaient souvent, après avoir revu les livres et décidé les commandes. Lui, revenait alors à ses rêves d'agrandissement. Il avait sondé le propriétaire de la maison voisine, qui vendrait volontiers; on donnerait congé au bimbelotier et au marchand d'ombrelles, on établirait un comptoir spécial de soierie. Elle, très grave, écoutait, n'osait se lancer encore. Mais elle concevait pour les facultés commerciales d'Octave une sympathie grandissante, en retrouvant chez lui sa propre volonté, son goût des affaires, le fond sérieux et pratique de son caractère, sous les dehors galants d'un aimable vendeur. Et il montrait, en outre, une flamme, une audace qui lui manquait et qui l'emplissait d'une émotion. C'était la fantaisie dans le commerce, la seule fantaisie qui l'eût jamais troublée. Il devenait son maître.
Enfin, un soir, comme ils demeuraient côte à côte devant des factures, sous la flambée ardente d'un bec de gaz, elle dit lentement:
--Monsieur Octave, j'ai parlé à mon oncle. Il consent, nous achèterons la maison. Seulement....
Il l'interrompit pour crier avec gaieté:
--Les Vabre sont coulés alors!
Elle eut un sourire, elle murmura d'un ton de reproche:
--Vous les détestez donc? Ce n'est pas bien, vous êtes le dernier qui devriez leur souhaiter du mal.
Jamais elle ne lui avait parlé de ses amours avec Berthe. Cette brusque allusion le gêna beaucoup, sans qu'il sût pourquoi. Il rougissait, il balbutiait des explications.
--Non, non, ça ne me regarde pas, reprit-elle toujours souriante et très calme. Pardonnez-moi, ça m'a échappé, je m'étais promis de ne jamais vous en ouvrir la bouche.... Vous êtes jeune. Tant pis pour celles qui veulent bien, n'est-ce pas? C'est aux maris à garder leurs femmes, quand celles-ci ne peuvent se garder toutes seules.
Il éprouva un soulagement, en comprenant qu'elle n'était pas fâchée. Souvent, il avait redouté une froideur de sa part, si elle venait à savoir son ancienne liaison.
--Vous m'avez interrompue, monsieur Octave, recommença-t-elle gravement. J'allais ajouter que, si j'achète la maison voisine et que je double ainsi l'importance de mes affaires, il m'est impossible de rester seule.... Je vais être forcée de me remarier.
Octave resta saisi. Comment! elle avait déjà un mari en vue, et il l'ignorait! Tout de suite, il sentit sa position compromise.
--Mon oncle, continuait-elle, me l'a dit lui-même.... Oh! rien ne presse en ce moment. Je suis en deuil de huit mois, j'attendrai l'automne. Seulement, dans le commerce, il faut bien mettre le coeur de côté et songer aux nécessités de sa situation.... Un homme est absolument nécessaire ici.
Elle discutait cela posément, comme une affaire, et il la regardait, d'une beauté régulière et saine, le visage très blanc sous les ondes correctes de ses bandeaux noirs. Alors, il regretta de ne pas avoir, depuis son veuvage, essayé encore de devenir son amant.
--C'est toujours grave, balbutia-t-il, ça demande réflexion.
Sans doute, elle était de cet avis. Et elle parla de son âge.
--Je suis vieille déjà, j'ai cinq ans de plus que vous, monsieur Octave....
Il l'interrompit, bouleversé, croyant comprendre, lui saisissant les mains, répétant:
--Oh! madame!... oh! madame!
Mais elle s'était levée, elle se dégageait. Puis, elle baissa le gaz.
--Non, c'est assez, aujourd'hui.... Vous avez de très bonnes idées, et il est naturel que je songe à vous pour les mettre à exécution. Seulement, il y a des ennuis, il faut creuser le projet.... Je vous sais très sérieux, au fond. Étudiez ça de votre côté, je l'étudierai du mien. Voilà pourquoi je vous en ai parlé. Nous en recauserons plus tard.
Et les choses en restèrent là, pendant des semaines. Le magasin reprit son train habituel. Comme madame Hédouin gardait près de lui sa paix souriante, sans une allusion à une tendresse possible, il affecta d'abord une tranquillité pareille, il finit par être à son exemple d'une santé heureuse, confiant dans la logique des choses. Elle répétait volontiers que les choses raisonnables arrivaient toutes seules. Aussi n'avait-elle jamais de hâte. Les commérages qui commençaient à circuler sur son intimité avec le jeune homme, ne la touchaient même pas. Ils attendaient.
Rue de Choiseul, la maison entière jurait donc que le mariage était fait. Octave avait quitté sa chambre, pour aller se loger rue Neuve-Saint-Augustin, près du _Bonheur des Dames_. Il ne fréquentait plus personne, ni les Campardon, ni les Duveyrier, qui étaient outrés du scandale de ses amours. M. Gourd lui-même, quand il le voyait, affectait de ne pas le reconnaître, afin de ne pas avoir à le saluer. Seules, Marie et madame Juzeur, les matins où elles le rencontraient dans le quartier, entraient causer un instant sous une porte: madame Juzeur, qui l'interrogeait passionnément au sujet de madame Hédouin, aurait voulu le décider à venir chez elle, pour parler de ça, gentiment; Marie, désolée, se plaignant d'être de nouveau enceinte, lui disait la stupéfaction de Jules et la colère terrible de ses parents. Puis, quand le bruit de son mariage devint sérieux, Octave fut surpris de recevoir un grand salut de M. Gourd. Campardon, sans se remettre encore, lui envoya à travers la rue un signe de tête cordial; tandis que Duveyrier, en allant un soir acheter des gants, se montra fort aimable. Toute la maison commençait à pardonner.
D'ailleurs, la maison avait retrouvé le train de son honnêteté bourgeoise. Derrière les portes d'acajou, de nouveaux abîmes de vertus se creusaient; le monsieur du troisième venait travailler une nuit par semaine, l'autre madame Campardon passait avec la rigidité de ses principes, les bonnes étalaient des tabliers éclatants de blancheur; et, dans le silence tiède de l'escalier, les pianos seuls, à tous les étages, mettaient les mêmes valses, une musique lointaine et comme religieuse.
Cependant, le malaise de l'adultère persistait, insensible pour les gens sans éducation, mais désagréable aux personnes d'une moralité raffinée. Auguste s'obstinait à ne pas reprendre sa femme, et tant que Berthe demeurerait chez ses parents, le scandale ne serait pas effacé, il en resterait une trace matérielle. Aucun locataire, du reste, ne racontait publiquement la véritable histoire, qui aurait gêné tout le monde; d'un commun accord, sans même s'être entendu on avait décidé que les difficultés entre Auguste et Berthe venaient des dix mille francs, d'une simple querelle d'argent: c'était beaucoup plus propre. On pouvait, dès lors, en parler devant les demoiselles. Les parents paieraient-ils ou ne paieraient-ils pas? et le drame devenait tout simple, car pas un habitant du quartier ne s'étonnait ni ne s'indignait, à l'idée qu'une question d'argent pût déchaîner des gifles dans un ménage. Au fond, il est vrai, cette convention de bonne compagnie n'empêchait pas les choses d'être; et la maison, malgré son calme devant le malheur, souffrait cruellement dans sa dignité.
C'était Duveyrier surtout, comme propriétaire, qui portait le poids de cette infortune imméritée et persistante. Depuis quelque temps, Clarisse le torturait à un tel point, qu'il revenait parfois pleurer chez sa femme. Mais le scandale de l'adultère l'avait aussi frappé au coeur; il voyait, disait-il, les passants regarder sa maison de haut en bas, cette maison que son beau-père et lui s'étaient plu à orner de toutes les vertus domestiques; et ça ne pouvait durer, il parlait de purifier l'immeuble, pour son honneur personnel. Aussi, au nom de la décence publique, poussait-il Auguste à une réconciliation. Malheureusement, celui-ci résistait, entretenu dans sa rage par Théophile et Valérie, qui s'installaient définitivement à la caisse, enchantés de la débâcle. Alors, comme les affaires de Lyon tournaient mal, et que le magasin de soierie périclitait faute d'avances, Duveyrier avait conçu une idée pratique. Les Josserand devaient souhaiter ardemment se débarrasser de leur fille: il fallait offrir de la reprendre, mais à la condition qu'ils paieraient la dot de cinquante mille francs. Peut-être, sur leurs instances, l'oncle Bachelard finirait-il par donner la somme. Auguste, d'abord, avait refusé violemment d'entrer dans cette combinaison; à cent mille francs, il serait encore volé. Puis, très inquiet pour ses échéances d'avril, il s'était rendu aux raisons du conseiller, qui plaidait la cause de la morale et qui parlait uniquement d'une bonne action à faire.
Lorsqu'on fut d'accord, Clotilde choisit l'abbé Mauduit comme négociateur. C'était délicat, un prêtre pouvait seul intervenir, sans se compromettre. L'abbé, justement, éprouvait un grand chagrin des catastrophes déplorables qui s'abattaient sur une des maisons les plus intéressantes de sa paroisse; et il avait déjà offert ses conseils, son expérience, son autorité, pour mettre fin à un scandale dont les ennemis de la religion auraient pu se réjouir. Cependant, lorsque Clotilde lui parla de la dot, en le priant d'aller porter les conditions d'Auguste aux Josserand, il baissa la tête, il garda un silence douloureux.
--C'est de l'argent dû que mon frère réclame, répétait la jeune femme. Comprenez bien que ce n'est pas un marché.... D'ailleurs, mon frère s'obstine.
--Il le faut, j'irai, dit enfin le prêtre.
Chez les Josserand, on attendait de jour en jour la proposition. Sans doute, Valérie avait parlé, les locataires discutaient le cas: étaient-ils dans la gêne au point de garder leur fille? trouveraient-ils les cinquante mille francs pour s'en débarrasser? Depuis que la question se posait, madame Josserand ne dérageait plus. Eh quoi! après avoir eu tant de peine à marier une première fois Berthe, voilà qu'il fallait la marier encore! Rien n'était fait, on redemandait une dot, les ennuis d'argent allaient recommencer! Jamais une mère n'avait eu à renouveler ainsi de pareils travaux. Et tout cela par la faute de cette grande cruche, qui poussait la stupidité jusqu'à oublier ses devoirs! La maison devenait un enfer, Berthe y endurait une continuelle torture, car sa soeur Hortense elle-même, furieuse de ne plus coucher seule, ne prononçait pas une phrase, sans y glisser une allusion blessante. On en arrivait à lui reprocher ses repas. Quand on avait un mari quelque part, c'était drôle tout de même de rogner les plats de ses parents, déjà trop petits. Alors, la jeune femme, désespérée, sanglotait dans les coins, se traitant de lâche, ne se trouvant pas le courage de descendre se jeter aux pieds d'Auguste et de lui crier: «Tiens! bats-moi, je ne puis pas être plus malheureuse!» M. Josserand seul se montrait tendre pour sa fille. Mais il se mourait des fautes et des larmes de cette enfant, il agonisait des cruautés de la famille, en congé illimité, presque toujours au lit. Le docteur Juillerat qui le soignait, parlait d'une décomposition de sang: c'était une usure de l'être entier, où tous les organes se prenaient, les uns après les autres.
--Lorsque tu auras fait mourir ton père de chagrin, tu seras contente, n'est-ce pas? criait la mère.