Chapter 30
--Comment! rien!... Vous mâchez, je ne suis pas aveugle. Tenez! vous en avez encore plein les dents. Oh! vous aurez beau vous creuser les joues, ça se voit tout de même.... Et c'est dans votre poche, n'est-ce pas? ce que vous mangez.
Adèle se troubla, voulut reculer. Mais madame Josserand l'avait saisie par la jupe.
--Voilà un quart d'heure que je vous vois sortir des choses de là dedans et vous les fourrer sous le nez, en les cachant dans le creux de votre main.... C'est donc bien bon? Montrez un peu.
Elle fouilla à son tour et retira une poignée de pruneaux cuits. Du jus coulait encore.
--Qu'est-ce que c'est que ça? cria-t-elle furieusement.
--Des pruneaux, madame, dit la bonne, qui, se voyant découverte, devenait insolente.
--Ah! vous mangez mes pruneaux! C'est donc ça qu'ils filent si vite et qu'ils ne reparaissent plus sur la table!... S'il est possible, des pruneaux! dans une poche!
Et elle l'accusa de boire aussi son vinaigre. Tout disparaissait; on ne pouvait laisser traîner une pomme de terre, sans être certain de ne plus la retrouver.
--Vous êtes un gouffre, ma fille.
--Donnez-moi de quoi manger, répliqua carrément Adèle, je ne dirai rien à vos pommes de terre.
Ce fut le comble. Madame Josserand se leva, majestueuse, terrible.
--Taisez-vous, répondeuse!... Oh! je sais, ce sont les autres bonnes qui vous gâtent. Dès qu'il y a, dans une maison, une bête qui débarque de sa province, il faut que les coquines de tous les étages la mettent au courant d'un tas d'horreurs.... Vous n'allez plus à la messe, et vous volez, maintenant!
Adèle, la tête montée en effet par Lisa et par Julie, ne céda pas.
--Quand j'étais une bête, comme vous dites, fallait pas abuser.... C'est fini.
--Sortez, je vous chasse! cria madame Josserand, la main tendue vers la porte, dans un geste tragique.
Elle s'assit, secouée, pendant que la bonne, sans se presser, traînait ses savates et avalait encore un pruneau, avant de retourner dans sa cuisine. On la chassait ainsi une fois par semaine; ça ne l'émotionnait plus. Autour de la table, il y eut un silence pénible. Hortense finit par dire que ça n'avançait à rien, de toujours la flanquer dehors, pour toujours la garder ensuite. Sans doute elle volait et elle devenait insolente; mais autant celle-là qu'une autre, car elle consentait à les servir au moins, tandis qu'une autre ne les tolérerait pas huit jours, même avec l'agrément de boire le vinaigre et de fourrer les pruneaux dans sa poche.
Le déjeuner, cependant, s'acheva dans une intimité attendrie. M. Josserand, très ému, parla de ce pauvre Saturnin qui s'était fait reconduire là-bas, la veille, pendant son absence; et il croyait à un accès de folie furieuse, au milieu du magasin, car on lui avait conté cette histoire. Ensuite, comme il se plaignait de ne plus voir Léon, madame Josserand, redevenue muette, déclara sèchement qu'elle l'attendait le jour même; peut-être viendrait-il déjeuner. Depuis une semaine, le jeune homme avait rompu avec madame Dambreville, qui, pour tenir sa promesse, voulait le marier à une veuve, sèche et noire; mais lui entendait épouser une nièce de M. Dambreville, une créole très riche et d'une beauté éclatante, débarquée au mois de septembre chez son oncle, après avoir perdu son père, mort aux Antilles. Et il y avait eu des scènes terribles entre les deux amants, madame Dambreville refusait sa nièce à Léon, brûlée de jalousie, ne pouvant se résigner devant cette fleur adorable de jeunesse.
--Où en est le mariage? demanda M. Josserand avec discrétion.
D'abord, la mère répondit en phrases expurgées, à cause d'Hortense. Maintenant, elle était aux pieds de son fils, un garçon qui réussissait; et même elle le jetait parfois à la face du père, en disant que, Dieu merci! celui-là tenait d'elle et qu'il ne laisserait pas sa femme sans souliers. Peu à peu, elle s'échauffa.
--Enfin, il en a assez! C'est bon un moment, ça ne lui a pas été nuisible. Mais, si la tante ne donne pas la nièce, bonsoir! il lui coupe les vivres.... Moi, je l'approuve.
Hortense, par décence, se mit à boire son café, en affectant de disparaître derrière le bol; tandis que Berthe, qui pouvait tout entendre désormais, avait une légère moue de répugnance pour les succès de son frère. La famille allait se lever de table, et M. Josserand, ragaillardi, se sentant beaucoup mieux, parlait de se rendre quand même à son bureau, lorsque Adèle apporta une carte. La personne attendait au salon.
--Comment, c'est elle! à cette heure-ci! s'écria madame Josserand. Et moi qui n'ai pas de corset!... Tant pis! il faut que je lui dise ses vérités!
C'était justement madame Dambreville. Le père et les deux filles restèrent alors à causer dans la salle à manger, pendant que la mère se dirigeait vers le salon. Devant la porte, avant de la pousser, elle examina d'un oeil inquiet sa vieille robe de soie verte, tâcha de la boutonner, l'éplucha des fils ramassés sur les parquets; et elle fit rentrer d'une tape sa gorge débordante.
--Vous m'excusez, chère madame, dit la visiteuse avec un sourire. Je passais, j'ai voulu avoir de vos nouvelles.
Elle était sanglée, coiffée, collée, dans une toilette d'une correction parfaite, et elle avait l'aisance d'une femme aimable, montée pour donner le bonjour à une amie. Seulement, son sourire tremblait, on sentait derrière ses grâces mondaines une angoisse affreuse, dont frissonnait tout son être. Elle parla d'abord de mille choses, évita de prononcer le nom de Léon, puis sortit lentement de sa poche une lettre de lui, qu'elle venait de recevoir.
--Oh! une lettre, une lettre, murmura-t-elle, la voix changée, gagnée par les larmes. Qu'a-t-il donc contre moi, chère madame? Le voilà qui ne veut plus remettre les pieds chez nous!
Et sa main fiévreuse tendait la lettre, qui remuait. Madame Josserand la prit, la lut froidement. C'était une rupture, en trois lignes d'une concision cruelle.
--Mon Dieu! dit-elle en la lui rendant, Léon n'a peut-être pas tort....
Mais, tout de suite, madame Dambreville vanta la veuve, une femme de trente-cinq ans à peine, du plus grand mérite, suffisamment riche, qui ferait un ministre de son mari, tant elle était active. Enfin, elle tenait ses promesses, elle trouvait pour Léon un beau parti: qu'avait-il à se fâcher? Et, sans attendre une réponse, se décidant dans un tressaillement nerveux, elle nomma Raymonde, sa nièce. Vraiment, était-ce possible? une gamine de seize ans, une sauvage qui ne savait rien de l'existence!
--Pourquoi pas? répétait madame Josserand à chaque interrogation, pourquoi pas, s'il l'aime?
Non! non! il ne l'aimait pas, il ne pouvait pas l'aimer! Madame Dambreville se débattait, s'abandonnait.
--Voyons, cria-t-elle, je ne lui demande qu'un peu de gratitude.... C'est moi qui l'ai fait, c'est grâce à moi qu'il est auditeur, et il trouvera sa nomination de maître des requêtes dans la corbeille.... Madame, je vous en supplie, dites-lui qu'il revienne, dites-lui qu'il me fasse ce plaisir. Je m'adresse à son coeur, à votre coeur de mère, oui, à tout ce que vous avez de noble....
Elle joignit les mains, ses paroles se brisaient. Il y eut un silence, toutes deux restaient face à face. Et, brusquement, elle éclata en gros sanglots, vaincue, emportée, bégayant:
--Pas avec Raymonde, oh! non, pas avec Raymonde!
C'était une rage d'amour, le cri d'une femme qui refuse de vieillir, qui se cramponne au dernier homme, dans la crise ardente du retour d'âge. Elle avait saisi les mains de madame Josserand, elle les trempait de larmes, avouant tout à la mère, s'humiliant devant elle, répétant qu'elle seule pouvait agir sur son fils, jurant un dévouement de servante, si elle le lui rendait. Sans doute, elle n'était pas venue pour dire ces choses; elle se promettait, au contraire, de ne rien laisser deviner; mais son coeur crevait, il n'y avait pas de sa faute.
--Taisez-vous, ma chère, vous me faites honte, répondait madame Josserand, l'air fâché. J'ai des filles qui peuvent vous entendre.... Moi, je ne sais rien, je ne veux rien savoir. Si vous avez des affaires avec mon fils, arrangez-vous ensemble. Jamais je n'accepterai un rôle équivoque.
Pourtant, elle l'accabla de conseils. A son âge, on devait se résigner. Dieu lui serait d'un grand secours. Mais il fallait qu'elle livrât sa nièce, si elle voulait offrir au ciel son sacrifice comme une expiation. Du reste, la veuve ne convenait pas du tout à Léon, qui avait besoin d'une femme de visage aimable, pour donner des dîners. Et elle parla de son fils avec admiration, flattée dans son orgueil, le détaillant, le montrant digne des plus jolies personnes.
--Songez donc, chère amie, qu'il n'a pas trente ans. Je serais désolée de vous désobliger, mais vous pourriez être sa mère.... Oh! il sait ce qu'il vous doit, et je suis moi-même pénétrée de reconnaissance. Vous resterez son bon ange. Seulement, quand c'est fini, c'est fini. Vous n'espériez peut-être pas le garder toujours!
Et, comme la malheureuse refusait d'entendre raison, voulait le ravoir simplement, tout de suite, la mère se fâcha.
--Eh! madame, allez vous promener à la fin! Je suis trop bonne d'y mettre de la complaisance.... Il ne veut plus, cet enfant! ça s'explique. Regardez-vous donc! C'est moi, maintenant, qui le rappellerais au devoir, s'il cédait encore à vos exigences; car, je vous le demande, quel intérêt ça peut-il avoir pour vous deux, désormais?... Justement, il va venir, et si vous avez compté sur moi....
De toutes ces paroles, madame Dambreville n'entendit que la dernière phrase. Depuis huit jours, elle poursuivait Léon, sans parvenir à le voir. Son visage s'éclaira, elle jeta ce cri de son coeur:
--S'il doit venir, je reste!
Dès lors, elle s'installa, s'alourdit comme une masse dans un fauteuil, les regards fixés sur le vide, ne répondant plus, avec l'obstination d'une bête qui ne cédera pas, même sous les coups. Madame Josserand, désolée d'avoir trop parlé, exaspérée de cette borne tombée dans son salon, et qu'elle n'osait pourtant pousser dehors, finit par la laisser seule. D'ailleurs, un bruit venu de la salle à manger l'inquiétait: elle croyait reconnaître la voix d'Auguste.
--Parole d'honneur! madame, on n'a jamais vu ça! dit-elle en refermant violemment la porte. C'est de la dernière indiscrétion!
En effet, Auguste était monté pour avoir avec les parents de sa femme l'explication dont il méditait les termes depuis la veille. M. Josserand, de plus en plus gaillard, et détourné décidément du bureau par une pensée de débauche, proposait une promenade à ses filles, lorsque Adèle vint annoncer le mari de madame Berthe. Ce fut un effarement. La jeune femme avait pâli.
--Comment! ton mari? dit le père. Mais il était à Lyon!... Ah! vous mentiez! Il y a un malheur, voilà deux jours que je le sens.
Et, comme elle se levait, il la retint.
--Parle, vous vous êtes encore disputés? pour l'argent, n'est-ce pas? Hein? peut-être à cause de la dot, des dix mille francs que nous ne lui avons pas payés?
--Oui, oui, c'est ça, balbutia Berthe, qui se dégagea et qui s'enfuit.
Hortense, elle aussi, s'était levée. Elle rejoignit sa soeur en courant, toutes deux se réfugièrent dans sa chambre. Leurs jupons envolés avaient laissé un frisson de panique, le père se trouva brusquement seul devant la table, au milieu de la salle à manger silencieuse. Tout son malaise lui remontait au visage, une pâleur terreuse, une lassitude désespérée de la vie. L'heure qu'il redoutait, qu'il attendait avec une honte pleine d'angoisse, était arrivée: son gendre allait parler de l'assurance; et lui, devrait avouer l'expédient de malhonnête homme auquel il avait consenti.
--Entrez, entrez, mon cher Auguste, dit-il la voix étranglée. Berthe vient de m'avouer la querelle. Je ne suis pas très bien portant, et l'on me gâte.... Vous me voyez désespéré de ne pouvoir vous donner cet argent. Ma faute a été de promettre, je le sais....
Il continua péniblement, de l'air d'un coupable qui fait des aveux. Auguste l'écoutait, surpris. Il s'était renseigné, il connaissait la cuisine louche de l'assurance; mais il n'aurait point osé réclamer le versement des dix mille francs, de peur que la terrible madame Josserand ne l'envoyât d'abord au tombeau du père Vabre toucher ses dix mille francs, à lui. Toutefois, puisqu'on lui en parlait, il partit de là. C'était un premier grief.
--Oui, monsieur, je sais tout, vous m'avez absolument fichu dedans, avec vos histoires. Ce me serait encore égal, de ne pas avoir l'argent; mais c'est l'hypocrisie qui m'exaspère! Pourquoi cette complication d'une assurance qui n'existait pas? Pourquoi se donner des airs de tendresse et de sensibilité, en offrant d'avancer des sommes que vous disiez ne pouvoir toucher que trois ans plus tard. Et vous n'aviez pas un sou!... Une telle façon d'agir porte un nom dans tous les pays.
M. Josserand ouvrit la bouche pour crier: «Ce n'est pas moi, ce sont eux!» Mais il gardait une pudeur de la famille, il baissa la tête, acceptant la vilaine action. Auguste continuait:
--D'ailleurs, tout le monde était contre moi, Duveyrier s'est encore conduit là comme un pas grand'chose, avec son gredin de notaire; car je demandais qu'on mît l'assurance dans le contrat, à titre de garantie, et l'on m'a imposé silence.... Si j'avais exigé cela, pourtant, vous commettiez un faux. Oui, monsieur, un faux!
Très pâle, le père s'était levé à cette accusation, et il allait répondre, offrir son travail, acheter le bonheur de sa fille de toute l'existence qu'il lui restait à vivre, lorsque madame Josserand, jetée hors d'elle par l'entêtement de madame Dambreville, ne faisant plus attention à sa vieille robe de soie verte dont sa gorge courroucée achevait de crever le corsage, entra comme dans un coup de vent.
--Hein? quoi? cria-t-elle, qui parle de faux? C'est monsieur?... Allez d'abord au Père-Lachaise, monsieur, pour voir si la caisse de votre père est ouverte!
Auguste s'y attendait, mais il n'en fut pas moins horriblement vexé. Du reste, elle ajoutait, la tête haute, écrasante d'aplomb:
--Nous les avons, vos dix mille francs. Oui, ils sont là, dans un tiroir.... Mais nous ne vous les donnerons que lorsque monsieur Vabre sera revenu vous donner les vôtres.... En voilà une famille! un père joueur qui nous fiche tous dedans, et un beau-frère voleur qui colle la succession dans sa poche!
--Voleur! voleur! bégaya Auguste, poussé à bout, les voleurs sont ici, madame!
Tous deux, le visage enflammé, s'étaient plantés l'un devant l'autre. M. Josserand, que ces violences brisaient, les sépara. Il les suppliait d'être calmes; et, secoué d'un tremblement, il fut obligé de s'asseoir.
--En tous cas, reprit le gendre après un silence, je ne veux pas de salope dans mon ménage.... Gardez votre argent et gardez votre fille. J'étais monté pour vous dire ça.
--Vous changez de question, fit remarquer tranquillement la mère. C'est bon, nous allons en causer.
Mais le père, sans force pour se lever, les regardait d'un air d'épouvante. Il ne comprenait plus. Que disaient-ils? Quelle était donc la salope? Puis, lorsque, à les entendre, il sut que c'était sa fille, il y eut en lui un déchirement, une plaie ouverte, par où son reste de vie s'en allait. Mon Dieu! il mourrait donc de son enfant? Il serait puni de toutes ses faiblesses, en elle, qu'il n'avait pas su élever? Déjà, l'idée qu'elle vivait endettée, continuellement aux prises avec son mari, lui gâtait sa vieillesse, lui faisait revivre les tourments de sa propre existence. Et voilà, maintenant, qu'elle tombait à l'adultère, à ce dernier degré de vilenie pour une femme, qui révoltait son honnêteté simple de brave homme! Muet, pris d'un grand froid, il écoutait la dispute des deux autres.
--Je vous avais bien dit qu'elle me tromperait! criait Auguste d'un air de triomphe indigné.
--Et je vous ai répondu que vous faisiez tout pour ça! déclarait victorieusement madame Josserand. Oh! je ne donne pas raison à Berthe; c'est idiot, sa machine; et elle ne perdra pas pour attendre, je lui dirai ma façon de voir.... Mais enfin, puisqu'elle n'est pas là, je puis le constater: vous seul êtes coupable.
--Comment! coupable!
--Sans doute, mon cher. Vous ne savez pas prendre les femmes.... Tenez! un exemple. Est-ce que vous daignez seulement venir à mes mardis? Non, vous restez au plus une demi-heure, et trois fois dans la saison. On a beau avoir toujours mal à la tête, on est poli.... Oh! bien sûr, ce n'est pas un grand crime; n'importe, vous voilà jugé, vous manquez de savoir-vivre.
Sa voix sifflait d'une rancune lentement amassée; car, en mariant sa fille, elle avait surtout compté sur son gendre pour meubler son salon. Et il n'amenait personne, il ne venait même pas: c'était la fin d'un de ses rêves, jamais elle ne lutterait contre les choeurs des Duveyrier.
--Du reste, ajouta-t-elle avec ironie, je ne force personne à s'amuser chez moi.
--Le fait est qu'on ne s'y amuse guère, répondit-il, impatienté.
Du coup, elle s'emporta.
--Allons, prodiguez vos insultes!... Sachez, monsieur, que j'aurais tout le beau monde de Paris, si je voulais, et que je n'ai pas attendu après vous pour tenir mon rang!
Il n'était plus question de Berthe, l'adultère avait disparu dans cette querelle personnelle. M. Josserand les écoutait toujours, comme s'il eût roulé au fond d'un cauchemar. Ce n'était pas possible, sa fille ne pouvait lui faire ce chagrin; et, péniblement, il finit par se lever, il sortit, sans dire une parole, pour aller chercher Berthe. Dès qu'elle serait là, elle se jetterait au cou d'Auguste, on s'expliquerait, on oublierait tout. Il la trouva en train de se disputer avec Hortense, qui la poussait à implorer son mari, ayant assez d'elle déjà, et craignant de partager sa chambre longtemps. La jeune femme résistait; pourtant, elle finit par le suivre. Comme ils rentraient dans la salle à manger, où les bols du déjeuner traînaient encore, madame Josserand criait:
--Non, parole d'honneur! je ne vous plains pas.
En apercevant Berthe, elle se tut, elle retomba dans sa majesté sévère. Auguste avait eu, à la vue de sa femme, un grand geste de protestation, comme pour l'ôter de son chemin.
--Voyons, dit M. Josserand de sa voix douce et tremblante, qu'est-ce que vous avez tous? Je ne sais plus, vous me rendez fou avec vos histoires.... N'est-ce pas? mon enfant, ton mari se trompe. Tu vas lui expliquer.... Il faut avoir un peu pitié des vieux parents. Faites-le pour moi, embrassez-vous.
Berthe, qui aurait embrassé Auguste tout de même, restait gauche, étranglée dans son peignoir, en le voyant se reculer d'un air de répugnance tragique.
--Comment! tu refuses, ma mignonne? continuait le père. Tu dois faire le premier pas.... Et vous, mon cher garçon, encouragez-la, soyez indulgent.
Le mari enfin éclata.
--L'encourager, ah bien!... Je l'ai trouvée en chemise, monsieur! et avec cet homme! Vous moquez-vous de moi, de vouloir que je l'embrasse!... En chemise, monsieur!
M. Josserand restait béant. Puis, il saisit le bras de Berthe.
--Tu ne dis rien, c'est donc vrai?... A genoux, alors!
Mais Auguste avait gagné la porte. Il se sauvait.
--Inutile! ça ne prend plus, vos comédies!... N'essayez pas de me la coller encore sur les épaules, c'est trop d'une fois. Entendez-vous, jamais! j'aimerais mieux plaider. Passez-la à un autre, si elle vous embarrasse. Et, d'ailleurs, vous ne valez pas mieux qu'elle!
Il attendit d'être dans l'antichambre, il se soulagea de ce dernier cri:
--Oui, quand on a fait une garce de sa fille, on ne la fourre pas à un honnête homme!
La porte de l'escalier battit, un profond silence régna. Berthe, machinalement, avait repris sa place devant la table, baissant les yeux, regardant un reste de café, au fond de son bol; tandis que sa mère marchait à grands pas, emportée dans la tempête de ses grosses émotions. Le père, épuisé, avec un visage blême d'agonie, s'était assis tout seul, à l'autre bout de la pièce, contre un mur. Une odeur de beurre rance, du beurre de mauvaise qualité acheté exprès aux Halles, empoisonnait la pièce.
--Maintenant que ce grossier est parti, dit madame Josserand, on peut s'entendre.... Ah! monsieur, voilà les résultats de votre incapacité. Reconnaissez-vous enfin vos torts? croyez-vous qu'on viendrait chercher des querelles pareilles à un des frères Bernheim, à un propriétaire de la cristallerie Saint-Joseph? Non, n'est-ce pas? Si vous m'aviez écouté, si vous aviez mis vos patrons dans votre poche, ce grossier serait à nos genoux, car il ne demande évidemment que de l'argent.... Ayez de l'argent et vous serez considéré, monsieur. Il vaut mieux faire envie que pitié. Quand j'ai eu vingt sous, j'ai toujours dit que j'en avais quarante.... Mais vous, monsieur, vous vous fichez que j'aille les pieds nus, vous avez trompé indignement votre femme et vos filles, en les traînant dans une vie de meurt-de-faim. Oh! ne protestez pas, tous nos malheurs viennent de là!
M. Josserand, les regards éteints, n'avait pas même fait un mouvement. Elle s'était arrêtée, devant lui, avec le besoin enragé d'une scène; puis, le voyant immobile, elle reprit sa marche.
--Oui, oui, jouez le dédain. Vous savez que ça ne m'émeut guère.... Et nous verrons si vous osez encore dire du mal de ma famille, après tout ce qui se passe dans la vôtre. Mais l'oncle Bachelard est un aigle! mais ma soeur est très polie! Tenez, voulez-vous connaître mon opinion? eh bien! mon père ne serait pas mort, que vous l'auriez tué.... Quant au vôtre, de père....
La pâleur de M. Josserand augmentait. Il murmura:
--Je t'en supplie, Éléonore.... Je t'abandonne mon père, je t'abandonne toute ma famille.... Seulement, je t'en supplie, laisse-moi. Je ne me sens pas bien.
Berthe, apitoyée, avait levé la tête.
--Maman, laisse-le, dit-elle.
Alors, se tournant contre sa fille, madame Josserand repartit avec plus de violence.
--Toi, je te gardais, attends un peu!... Oui, depuis hier, j'amasse. Mais, je te préviens, ça déborde, ça déborde.... Avec ce calicot, si c'est possible! Tu as donc perdu toute fierté? Moi, je croyais que tu l'utilisais, que tu étais aimable, juste assez pour lui faire prendre à coeur la rente, en bas; et je t'aidais, je l'encourageais.... Enfin, dis-moi quel intérêt as-tu vu là dedans?
--Aucun, bien sûr, balbutia la jeune femme.
--Pourquoi l'as-tu pris alors? C'était encore plus bête que vilain.
--Tu es drôle, maman: on ne sait jamais, dans cas affaires-là.
Madame Josserand s'était remise à marcher.
--Ah! on ne sait jamais! Eh bien! si, il faut savoir!... Je vous demande un peu, se mal conduire! mais ça n'a pas une ombre de bon sens, c'est ce qui m'exaspère! Est-ce que je t'ai dit de tromper ton mari? est-ce que j'ai trompé ton père, moi? Il est là, questionne-le. Qu'il parle, s'il m'a jamais surprise avec un homme.
Sa marche se ralentissait, devenait majestueuse; et elle donnait, sur son corsage vert, de grandes tapes qui lui rejetaient la gorge sous les bras.
--Rien, pas une faute, pas un oubli, même en pensée. Ma vie est chaste.... Et Dieu sait pourtant si ton père m'en a fait supporter! J'aurais eu toutes les excuses, bien des femmes se seraient payé des vengeances. Mais j'avais du bon sens, ça m'a sauvée.... Aussi, tu le vois, il n'a pas un mot à dire. Il reste là, sur une chaise, sans trouver une raison. J'ai tous les droits, je suis honnête.... Ah! grande cruche, tu ne te doutes pas de ta bêtise!
Et, doctement, elle fit un cours pratique de morale, dans la question de l'adultère. Est-ce que, maintenant, Auguste n'était pas autorisé à la traiter en maître? Elle lui avait fourni une arme terrible. Même s'ils se remettaient ensemble, elle ne pourrait lui chercher la moindre dispute, sans recevoir immédiatement son paquet. Hein? la jolie position! comme elle prendrait de l'agrément, à plier l'échine toujours! C'était fini, elle devait dire adieu aux petits bénéfices qu'elle aurait tirés d'un mari obéissant, des gentillesses et des égards. Non, plutôt vivre honnête, que de ne plus être la maîtresse de crier chez soi!