Pot-Bouille

Chapter 29

Chapter 293,833 wordsPublic domain

En bas, Trublot avait donné un cigare au cocher, dont il écoutait l'histoire avec le plus vif intérêt. L'oncle voulut absolument aller déjeuner chez Foyot; c'était l'heure, et l'on causerait mieux en mangeant. Puis, quand le fiacre fut parvenu à démarrer une fois encore, il mit au courant Duveyrier, qui devint très grave.

Le malaise d'Auguste paraissait avoir augmenté chez Clarisse, où il n'avait pas prononcé une parole; et, maintenant, brisé par cette promenade interminable, la tête prise tout entière et lourde de migraine, il s'abandonnait.

Lorsque le conseiller le questionna sur ce qu'il comptait faire, il ouvrit les yeux, il resta un moment plein d'angoisse, puis il répéta sa phrase:

--Me battre, parbleu!

Seulement, sa voix mollissait, et il ajouta en refermant les paupières, comme pour demander qu'on le laissât tranquille:

--A moins que vous ne trouviez autre chose.

Alors, dans les cahots laborieux du fiacre, ces messieurs tinrent un grand conseil. Duveyrier, ainsi que Bachelard, jugeait le duel indispensable; il s'en montrait fort ému, à cause du sang, dont il voyait un flot noir salir l'escalier de son immeuble; mais l'honneur le voulait, et l'on ne transigeait pas avec l'honneur. Trublot avait des idées plus larges: c'était trop bête, de mettre son honneur dans ce qu'il appelait par propreté la fragilité d'une femme. Aussi Auguste l'approuvait-il d'un mouvement las des paupières, outré à la fin de la rage belliqueuse des deux autres, dont le rôle pourtant aurait dû être tout de conciliation. Malgré sa fatigue, il fut forcé de raconter une fois encore la scène de la nuit, la gifle qu'il avait donnée, puis la gifle qu'il avait reçue; et bientôt l'adultère disparut, la discussion porta uniquement sur ces deux gifles: on les commenta, on les analysa, pour tâcher d'y trouver une solution satisfaisante.

--En voilà des raffinements! finit par dire Trublot avec mépris. S'ils se sont giflés tous les deux, eh bien! ils sont quittes.

Duveyrier et Bachelard se regardèrent, ébranlés. Mais on arrivait au restaurant, et l'oncle déclara qu'on allait bien déjeuner d'abord. Ça leur éclaircirait les idées. Il les invitait, il commanda un déjeuner copieux, avec des plats et des vins extravagants, qui les retinrent trois heures dans un cabinet. On ne parla pas une fois du duel. Dès les hors-d'oeuvre, la conversation étant forcément tombée sur les femmes, Fifi et Clarisse furent tout le temps expliquées, retournées, épluchées. Bachelard, maintenant, mettait les torts de son côté, pour ne pas avoir l'air, devant le conseiller, d'être lâché salement; tandis que celui-ci, prenant sa revanche du soir où l'oncle l'avait vu pleurer, au milieu de l'appartement vide, rue de la Cerisaie, mentait sur son bonheur, au point d'y croire et de s'attendrir lui-même. Devant eux, Auguste, que sa névralgie empêchait de manger et de boire, semblait les écouter, un coude sur la table, les yeux troubles. Au dessert, Trublot se rappela le cocher, oublié en bas; il lui fit porter le reste des plats et le fond des bouteilles, plein de sympathie; car, disait-il, il avait, à certains détails, flairé un ancien prêtre. Trois heures sonnèrent. Duveyrier se plaignait d'être assesseur dans la prochaine session de la cour d'assises; Bachelard, très ivre, crachait de côté, sur le pantalon de Trublot, qui ne s'en apercevait pas; et la journée se serait achevée là, au milieu des liqueurs, si Auguste ne s'était éveillé comme en sursaut.

--Alors, qu'est-ce qu'on fait? demanda-t-il.

--Eh bien! mon petit, répondit l'oncle qui le tutoya, si tu veux, nous allons te tirer gentiment d'affaire.... C'est imbécile, tu ne peux pas te battre.

Personne ne parut surpris de cette conclusion. Duveyrier approuvait de la tête. L'oncle continua:

--Je vais monter avec monsieur chez ton particulier, et l'animal te fera des excuses, ou je ne m'appelle plus Bachelard.... Rien qu'à me voir, il canera, justement parce que ma place n'est pas chez lui. Moi, je me fiche du monde!

Auguste lui serra la main; mais il n'eut pas même l'air soulagé, tant ses douleurs de tête devenaient insupportables. Enfin, on quitta le cabinet. Au bord du trottoir, le cocher déjeunait encore, dans le fiacre; et il dut secouer les miettes, complètement ivre, tapant en frère sur le ventre de Trublot. Seulement, le cheval, qui, lui, n'avait rien pris, refusa de marcher, avec un branle désespéré de la tête. On le poussa, il finit par descendre la rue de Tournon, comme s'il roulait. Quatre heures étaient sonnées, lorsqu'il s'arrêta rue de Choiseul. Auguste avait gardé le fiacre sept heures. Trublot, resté dedans, déclara qu'il le prenait pour lui et qu'il y attendait Bachelard, auquel il voulait offrir à dîner.

--Vrai! tu y as mis le temps! dit à son frère Théophile, qui s'était précipité. Je te croyais mort.

Et, dès que ces messieurs furent entrés dans le magasin, il raconta sa journée. Depuis neuf heures, il espionnait la maison. Mais rien n'y bougeait. A deux heures, Valérie était allée aux Tuileries avec leur fils Camille. Puis, vers trois heures et demie, il avait vu sortir Octave. Et rien autre, on ne remuait même pas chez les Josserand, à ce point que Saturnin, qui cherchait sa soeur sous les meubles, étant monté la demander, madame Josserand, pour se débarrasser de lui sans doute, lui avait fermé la porte au nez, en disant que Berthe n'était pas chez eux. Depuis ce moment, le fou rôdait, les dents serrées.

--C'est bon, dit Bachelard, nous allons attendre ce monsieur. Nous le verrons rentrer d'ici.

Auguste, la tête perdue, faisait des efforts pour rester debout. Alors, Duveyrier lui conseilla de se mettre au lit. Il n'y avait pas d'autre remède contre la migraine.

--Montez donc, nous n'avons plus besoin de vous. On vous fera connaître le résultat.... Mon cher, les émotions ne vous valent rien.

Et le mari monta se coucher.

A cinq heures, les deux autres attendaient encore Octave. Celui-ci, d'abord sans but, désireux simplement de prendre l'air et d'oublier les catastrophes de la nuit, avait passé devant _le Bonheur des Dames_, où il s'était arrêté pour saluer madame Hédouin, en grand deuil, debout sur la porte; et, comme il lui apprenait sa sortie de chez les Vabre, elle lui avait demandé tranquillement pourquoi il ne rentrerait pas chez elle. Ça s'était fait tout de suite, sans y penser. Quand il l'eut saluée de nouveau, après avoir promis de venir dès le lendemain, il continua sa flânerie, plein d'un vague regret. Toujours le hasard dérangeait ses calculs. Des projets l'absorbaient, il battait le quartier depuis une heure, lorsque, en levant la tête, il s'aperçut qu'il avait enfilé le couloir obscur du passage Saint-Roch. Devant lui, dans l'angle le plus noir, à la porte d'un garni louche, Valérie prenait congé d'un monsieur très barbu. Elle rougit, se sauva, poussa la porte rembourrée de l'église; puis, se voyant suivie par le jeune homme qui souriait, elle préféra l'attendre sous le porche, où ils se mirent à causer, très cordialement.

--Vous me fuyez, dit-il. Vous êtes donc fâchée contre moi?

--Fâchée? répondit-elle, pourquoi serais-je fâchée?... Ah! ils peuvent se manger entre eux, s'ils veulent, ça m'est bien égal!

Elle parlait de sa famille. Et, tout de suite, elle soulagea son ancienne rancune contre Berthe, d'abord par des allusions, tâtant le jeune homme; puis, quand elle le sentit sourdement las de sa maîtresse, encore exaspéré du drame de la nuit, elle ne se gêna plus, elle vida son coeur. Dire que cette femme l'avait accusée de se vendre, elle qui n'acceptait jamais un sou, pas même un cadeau! Si pourtant, des fleurs parfois, des bouquets de violettes. Et, maintenant, on savait laquelle des deux se vendait. Elle le lui avait prédit, qu'on verrait un jour ce qu'il faudrait y mettre, pour l'avoir.

--Hein? demanda-t-elle, ça vous a coûté plus cher qu'un bouquet de violettes.

--Oui, oui, murmura-t-il lâchement.

A son tour, il laissa échapper des choses désagréables sur Berthe, la disant méchante, la trouvant même trop grasse, comme s'il se vengeait des ennuis qu'elle lui causait. Toute la journée, il avait attendu les témoins du mari, et il allait rentrer pour s'assurer encore si personne n'était venu: une aventure stupide, un duel qu'elle aurait pu lui éviter. Il finit par conter leur rendez-vous si bête, leur querelle, puis l'arrivée d'Auguste, avant qu'ils se fussent seulement fait une caresse.

--Sur ce que j'ai de plus sacré, dit-il, il n'y avait pas encore eu ça entre nous!

Valérie riait, très animée. Elle glissait à l'intimité tendre de ces confidences, se rapprochait d'Octave comme d'une amie qui savait tout. Par moments, une dévote sortant de l'église, les dérangeait; puis, la porte retombait doucement, et ils se retrouvaient seuls, dans le tambour de drap vert, comme au fond d'un asile discret et religieux.

--J'ignore pourquoi je vis avec ces gens-là, reprit-elle en revenant à sa famille. Oh! sans doute, je ne suis pas sans reproche de mon côté. Mais, franchement, je ne puis avoir de remords, tant ils me touchent peu.... Et si je vous avouais pourtant combien l'amour m'ennuie!

--Voyons, pas tant que ça! dit gaiement Octave. On est des fois moins bête que nous, hier.... Il y a des moments heureux.

Alors, elle se confessa. Ce n'était point encore la haine de son mari, la continuelle fièvre dont il grelottait, dans une impuissance et une éternelle pleurnicherie de petit garçon, qui l'avait poussée à se mal conduire, six mois après son mariage; non, elle faisait ça sans le vouloir souvent, uniquement parce qu'il lui venait dans la tête des choses dont elle n'aurait pu expliquer le pourquoi. Tout se cassait, elle tombait malade, elle se serait tuée. Alors, comme rien ne la retenait, autant cette culbute-là qu'une autre.

--Bien vrai, jamais de bons moments? demanda de nouveau Octave, que ce point seul semblait intéresser.

--Enfin, jamais ce qu'on raconte, répondit-elle. Je vous le jure!

Il la regarda avec une sympathie pleine d'apitoiement. Pour rien, et sans joie: ça ne valait sûrement pas la peine qu'elle se donnait, dans ses continuelles peurs d'une surprise. Et il éprouvait surtout un soulagement d'amour-propre, car il souffrait toujours au fond de son ancien dédain. Voilà donc pourquoi elle s'était refusée, un soir! Il lui en parla.

--Vous vous rappelez, après une crise?

--Oui. Vous ne me déplaisiez pas, mais j'en avais si peu envie!... Et, tenez! ça vaut mieux, nous nous détesterions à cette heure.

Elle lui donnait sa petite main gantée. Il la serra, en répétant:

--Vous avez raison, ça vaut mieux.... Décidément, on n'aime bien que les femmes qu'on n'a pas eues.

C'était une grande douceur. Ils restèrent un instant la main dans la main, attendris. Puis, sans ajouter une parole, ils poussèrent la porte rembourrée de l'église, où elle avait laissé son fils Camille, à la garde de la loueuse de chaises. L'enfant s'était endormi. Elle le fit agenouiller, s'agenouilla un instant elle-même, la tête entre les mains, comme abîmée au fond d'une ardente prière. Et elle se relevait, lorsque l'abbé Mauduit, qui sortait d'un confessionnal, la salua d'un paternel sourire.

Octave avait traversé simplement l'église. Quand il rentra chez lui, toute la maison fut remuée. Trublot seul, qui rêvait dans le fiacre, ne le vit pas. Des fournisseurs, sur leurs portes, le regardèrent gravement. Le papetier, en face, promenait encore les yeux le long de la façade, comme pour en fouiller les pierres; mais le charbonnier et la fruitière étaient déjà calmés, le quartier retombait à sa dignité froide. Sous la porte, au passage d'Octave, Lisa, en train de bavarder avec Adèle, dut se contenter de le dévisager; et toutes deux se remirent à se plaindre de la cherté de la volaille, sous l'oeil sévère de M. Gourd, qui salua le jeune homme. Enfin, celui-ci montait, lorsque madame Juzeur, aux aguets depuis le matin, entr'ouvrit sa porte, lui saisit les mains, l'attira dans son antichambre, où elle le baisa sur le front, en murmurant:

--Pauvre enfant!... Allez, je ne vous retiens pas. Revenez causer, quand tout sera fini.

Et il était à peine rentré, que Duveyrier et Bachelard se présentèrent. D'abord, stupéfait de voir l'oncle, il voulut leur donner les noms de deux de ses amis. Mais ces messieurs, sans répondre, parlèrent de leur âge et lui firent un sermon sur son inconduite. Puis, comme, au courant de la conversation, il annonçait son intention de quitter la maison au plus tôt, tous deux déclarèrent solennellement que cette preuve de tact leur suffisait. Il y avait eu assez de scandale, il était temps de faire aux honnêtes gens le sacrifice de ses passions. Duveyrier accepta le congé séance tenante et se retira, taudis que Bachelard, derrière son dos, invitait le jeune homme à dîner pour le soir.

--Hein? je compte sur vous. Nous sommes en noce, Trublot nous attend en bas.... Moi, je me fiche d'Éléonore. Mais je ne veux pas la voir et je file devant, pour qu'on ne nous rencontre pas ensemble.

Il descendit. Cinq minutes plus tard, Octave, ravi du dénouement de l'aventure, le rejoignait. Il se glissa dans le fiacre, et le mélancolique cheval qui venait de promener le mari pendant sept heures, les traîna en boitant jusqu'à un restaurant des Halles, où l'on mangeait des tripes étonnantes.

Duveyrier avait retrouvé Théophile au fond du magasin. Valérie rentrait à peine, et tous trois causaient, lorsque Clotilde elle-même arriva, de retour d'un concert. Elle y était d'ailleurs allée bien tranquille, certaine, disait-elle, d'une solution satisfaisante pour tout le monde. Puis, il y eut un silence, un embarras entre les deux ménages. Théophile, du reste, pris d'un accès de toux abominable, crachait ses dents. Comme tous avaient intérêt à se réconcilier, ils finirent par profiter de l'émotion où les jetait les nouveaux ennuis de la famille. Les deux femmes s'embrassèrent, Duveyrier jura à Théophile que la succession du père Vabre le ruinait, et il promit pourtant de l'indemniser, en lui abandonnant ses loyers pendant trois ans.

--Il faut aller rassurer ce pauvre Auguste, fit enfin remarquer le conseiller.

Il montait, lorsque des cris terribles d'animal qu'on égorge partirent de la chambre à coucher. C'était Saturnin qui, armé de son couteau de cuisine, avait pénétré jusqu'à l'alcôve, en étouffant le bruit de ses pas. Et là, les yeux rouges comme des braises, la bouche écumeuse, il venait de se jeter sur Auguste.

--Dis, où l'as-tu fourrée? criait-il. Rends-la-moi, ou je te saigne comme un cochon!

Le mari, tiré en sursaut de sa somnolence douloureuse, voulut fuir. Mais le fou, avec la force de l'idée fixe, l'avait empoigné par un pan de sa chemise; et, le recouchant, lui posant le cou au bord du lit, au-dessus d'une cuvette qui se trouvait là, il le maintenait dans la position d'une bête à l'abattoir.

--Hein? ça y est, cette fois.... Je te saigne, je te saigne comme un cochon!

Heureusement, on arrivait et on put dégager la victime. Il fallut enfermer Saturnin, pris de folie furieuse. Deux heures plus tard, le commissaire, averti, le faisait conduire pour la seconde fois à l'asile des Moulineaux, avec le consentement de la famille. Mais le pauvre Auguste restait grelottant. Il disait à Duveyrier, qui lui annonçait l'arrangement pris avec Octave:

--Non, j'aurais mieux aimé me battre. On ne peut pas se défendre contre un fou.... Quelle rage a-t-il donc de vouloir me saigner, ce brigand, parce que sa soeur m'a fait cocu! Ah! j'en ai assez, mon ami, j'en ai assez, parole d'honneur!

XVI

Dans la matinée du mercredi, lorsque Marie avait amené Berthe à madame Josserand, celle-ci, suffoquée par une aventure dont elle sentait son orgueil atteint, était restée toute pâle, sans une parole.

Elle prit la main de sa fille avec la brutalité d'une sous-maîtresse qui jette au cabinet noir une élève coupable; et elle la conduisit à la chambre d'Hortense, l'y poussa, en disant enfin:

--Cachez-vous, ne paraissez plus.... Vous tueriez votre père.

Hortense, qui se débarbouillait, fut stupéfaite. Rouge de honte, Berthe s'était jetée sur le lit défait, en sanglotant. Elle s'attendait à une explication immédiate et violente; elle avait préparé toute une défense, décidée à crier elle aussi, dès que sa mère irait trop loin; et cette rudesse muette, cette façon de la traiter en petite fille qui a mangé un pot de confiture, la laissait sans force, la ramenait à ses terreurs d'enfant, aux larmes qu'elle répandait jadis dans les coins, avec de grands serments d'obéissance.

--Qu'y a-t-il? qu'as-tu donc fait? demandait sa soeur, dont l'étonnement grandissait, en la voyant couverte d'un vieux châle, prêté par Marie. Est-ce que ce pauvre Auguste est tombé malade à Lyon?

Mais Berthe ne voulait pas répondre. Non, plus tard: c'étaient des choses qu'elle ne pouvait dire; et elle suppliait Hortense de s'en aller, de lui abandonner la chambre, où du moins elle pleurerait en paix. La journée se passa de la sorte. M. Josserand était parti à son bureau, sans se douter de rien; puis, quand il revint le soir, Berthe demeura cachée encore. Comme elle avait refusé toute nourriture, elle finit par manger avidement le petit dîner qu'Adèle lui servit en secret. La bonne était restée à la regarder, et devant son appétit:

--Ne vous faites donc pas de bile, prenez des forces.... Allez, la maison est bien calme. Tant que de tués et de blessés, il n'y a personne de mort.

--Ah! dit la jeune femme.

Elle interrogea Adèle, qui, longuement, conta la journée entière, le duel manqué, ce qu'avait dit monsieur Auguste, ce qu'avaient fait les Duveyrier et les Vabre. Elle l'écoutait, elle se sentait renaître, dévorant, redemandant du pain. En vérité, elle était trop bête de tant se chagriner, lorsque les autres paraissaient consolés déjà!

Aussi, vers dix heures, comme Hortense venait la rejoindre, l'accueillit-elle gaiement, les yeux secs. Et, étouffant leurs rires, elles s'amusèrent, quand elle voulut essayer un peignoir de sa soeur, qui lui était trop étroit: sa gorge, que le mariage avait gonflée, crevait l'étoffe. N'importe, en tirant sur les boutons, elle le mettrait le lendemain. Toutes deux se croyaient revenues à leur jeunesse, au fond de cette chambre, où elles avaient vécu des années côte à côte. Cela les attendrissait et les rapprochait, dans une affection qu'elles n'éprouvaient plus depuis longtemps. Elles durent coucher ensemble, car madame Josserand s'était débarrassée de l'ancien petit lit de Berthe. Lorsqu'elles furent allongées l'une près de l'autre, la bougie éteinte, les yeux grands ouverts sur les ténèbres, elles causèrent, ne pouvant dormir.

--Alors, tu ne veux pas me raconter? demanda de nouveau Hortense.

--Mais, ma chérie, répondit Berthe, tu n'es pas mariée, je ne peux pas.... C'est une explication que j'ai eue avec Auguste. Tu entends, il est revenu....

Et, comme elle s'interrompait, sa soeur reprit avec impatience:

--Va donc! va donc! En voilà des affaires! Mon Dieu! à mon âge, je me doute bien!

Alors, Berthe se confessa; d'abord en cherchant les mots, puis en lâchant tout, parlant d'Octave, parlant d'Auguste. Hortense, sur le dos, dans le noir, l'écoutait, et elle ne jetait plus que de courtes phrases, pour la questionner ou donner son opinion: «Ensuite, qu'est-ce qu'il t'a dit?... Et toi, qu'est-ce que tu as éprouvé?... Tiens! c'est drôle, je n'aimerais pas ça!... Ah! vraiment, ça se passe de la sorte!» Minuit, puis une heure, puis deux heures sonnèrent: elles remuaient toujours cette histoire, les membres peu à peu brûlés par les draps, prises d'insomnie. Berthe, dans cette demi-hallucination, oubliait sa soeur, en arrivait à penser tout haut, soulageant son coeur et sa chair des confidences les plus délicates.

--Oh! moi, avec Verdier, ce sera bien simple, déclara Hortense brusquement. Je ferai comme il voudra.

Au nom de Verdier, Berthe eut un mouvement de surprise. Elle croyait le mariage rompu, car la femme avec laquelle il habitait depuis quinze années, venait d'avoir un enfant, juste au moment où il était sur le point de la lâcher.

--Tu comptes donc l'épouser quand même? demanda-t-elle.

--Tiens! pourquoi pas?... J'ai fait la bêtise de trop attendre. Mais l'enfant va mourir. C'est une fille, elle est toute scrofuleuse.

Et, crachant le mot de maîtresse, dans un dégoût, elle montra sa haine d'honnête bourgeoise à marier, contre cette créature qui vivait depuis si longtemps avec un homme. Une manoeuvre, pas davantage, son petit enfant! oui, un prétexte qu'elle avait inventé, lorsqu'elle s'était aperçu que Verdier, après lui avoir acheté des chemises pour ne pas la renvoyer nue, voulait l'habituer à une séparation prochaine, en découchant de plus en plus fréquemment! Enfin, on verrait, on attendrait.

--Pauvre femme! laissa échapper Berthe.

--Comment! pauvre femme! cria Hortense avec aigreur. On voit que tu as des choses à te faire pardonner, toi aussi!

Tout de suite, elle regretta cette cruauté, elle prit sa soeur dans ses bras, l'embrassa, lui jura qu'elle ne l'avait pas dit exprès. Et elles se turent. Mais elles ne dormaient pas, elles continuaient l'histoire, les yeux grands ouverts sur les ténèbres.

Le lendemain matin, M. Josserand éprouva un malaise. Jusqu'à deux heures de la nuit, il s'était encore entêté à faire des bandes, malgré un accablement, une diminution lente de ses forces, dont il se plaignait depuis quelques mois. Il se leva pourtant, s'habilla; mais, au moment de partir pour son bureau, il se sentit si épuisé, qu'il envoya un commissionnaire avec une lettre, voulant prévenir les frères Bernheim de son indisposition.

La famille allait prendre son café au lait. C'était un déjeuner fait sans nappe, dans la salle à manger encore grasse du dîner de la veille. Ces dames venaient en camisole, trempées d'eau, les cheveux simplement relevés. En voyant son mari rester, madame Josserand avait résolu de ne pas cacher Berthe davantage, ennuyée déjà de tout ce mystère, redoutant du reste, à chaque minute, de voir Auguste monter faire une scène.

--Comment! tu déjeunes! qu'y a-t-il donc? dit le père très surpris, quand il aperçut sa fille, les yeux gros de sommeil, la gorge écrasée dans le peignoir trop étroit d'Hortense.

--Mon mari m'a écrit qu'il restait à Lyon, répondit-elle, et j'ai eu l'idée de passer la journée avec vous.

C'était un mensonge arrangé entre les deux soeurs. Madame Josserand, qui gardait sa raideur de sous-maîtresse, ne le démentit pas. Mais le père examinait Berthe, troublé, averti d'un malheur; et, l'histoire lui semblant singulière, il allait demander comment le magasin marcherait sans elle, lorsqu'elle vint l'embrasser sur les deux joues, de son air gai et câlin d'autrefois.

--Bien vrai? tu ne me caches rien? murmura-t-il.

--Quelle idée! pourquoi veux-tu que je te cache quelque chose?

Madame Josserand se permit simplement de hausser les épaules. A quoi bon tant de précautions? pour gagner une heure peut-être, ça ne valait pas la peine: il faudrait toujours que le père reçût le coup. Cependant, le déjeuner fut joyeux. M. Josserand, ravi de se retrouver entre ses deux filles, se croyait encore aux jours anciens, lorsqu'elles l'égayaient, à peine éveillées, avec leurs rêves de gamines. Elles gardaient pour lui leur bonne odeur de jeunesse, les coudes sur la table, trempant leurs tartines, riant la bouche pleine. Et tout le passé achevait de renaître, quand il voyait en face d'elles le visage rigide de leur mère, énorme et débordante dans une vieille robe de soie verte, qu'elle finissait d'user le matin, sans corset.

Mais une scène fâcheuse gâta le déjeuner. Tout d'un coup, madame Josserand interpella la bonne.

--Qu'est-ce que vous mangez donc?

Depuis un instant, elle la surveillait. Adèle, en savates, tournait lourdement autour de la table.

--Rien, madame, répondit-elle.