Pot-Bouille

Chapter 28

Chapter 283,824 wordsPublic domain

--Rue Saint-Marc, et un peu plus vite, si c'est possible.

Le fiacre reprit son train d'enterrement. Sur le boulevard, il se fit accrocher par un omnibus. Les panneaux craquaient, les ressorts jetaient des cris plaintifs, une mélancolie noire envahissait de plus en plus le mari en quête de son témoin. On arriva pourtant rue Saint-Marc.

Au troisième, une petite vieille, blanche et grasse, ouvrit la porte. Elle semblait très émotionnée, elle fit entrer Auguste tout de suite, quand il eut demandé M. Bachelard.

--Ah! monsieur, vous êtes de ses amis bien sûr. Tâchez donc de le calmer. Il a eu tout à l'heure une contrariété, ce pauvre cher homme.... Vous me connaissez sans doute, il a dû vous parler de moi: je suis mademoiselle Menu.

Auguste, effaré, se trouva dans une étroite pièce donnant sur la cour, ayant la propreté et le calme profond d'un intérieur de province. On y sentait le travail, l'ordre, la pureté d'une existence heureuse de petites gens. Devant un métier à broder, où une étole de prêtre était tendue, une jeune fille blonde, jolie, l'air candide, pleurait à chaudes larmes; tandis que l'oncle Bachelard, debout, le nez enflammé, les yeux saignants, bavait de colère et de désespoir. Il était si bouleversé, que l'entrée d'Auguste ne parut pas le surprendre. Immédiatement, il le prit à témoin, et la scène continua.

--Voyons, vous, monsieur Vabre, qui êtes un honnête homme, qu'est-ce que vous diriez à ma place?... J'arrive ici, ce matin, plus tôt que de coutume; j'entre dans sa chambre avec mon sucre du café et trois pièces de quatre sous, pour lui faire une surprise; et je la trouve couchée avec ce cochon de Gueulin!... Non, là, franchement, qu'est-ce que vous diriez?

Auguste, plein d'embarras, devint très rouge. Il avait d'abord cru que l'oncle connaissait son infortune et se fichait de lui. Mais ce dernier ajoutait, sans même attendre une réponse:

--Ah! tenez, mademoiselle, vous ne vous doutez pas de ce que vous avez fait! Moi qui redevenais jeune, qui étais si heureux d'avoir trouvé un coin gentil, où je me reprenais à croire au bonheur!... Oui, vous étiez un ange, une fleur, enfin quelque chose de frais qui me consolait d'un tas de sales femmes.... Et voilà que vous couchez avec ce cochon de Gueulin!

Une émotion vraie l'étreignait à la gorge, sa voix se brisait dans des accents de profonde douleur. Tout croulait, et il pleurait la perte de l'idéal, avec les hoquets d'un reste d'ivresse.

--Je ne savais pas, mon oncle, bégaya Fifi, dont les sanglots redoublaient devant ce spectacle pitoyable; non, je ne savais pas que ça vous causerait tant de peine.

Elle n'avait pas l'air de savoir, en effet. Elle gardait ses yeux ingénus, son odeur de chasteté, la naïveté d'une petite fille incapable encore de distinguer un monsieur d'une dame. La tante Menu, d'ailleurs, jurait qu'au fond elle était innocente.

--Calmez-vous, monsieur Narcisse. Elle vous aime bien tout de même.... Moi, je sentais que ça ne vous serait guère agréable. Je lui ai dit: «Si monsieur Narcisse l'apprend, il sera contrarié.» Mais ça n'a pas vécu, n'est-ce pas? Ça ignore ce qui fait plaisir et ce qui ne fait pas plaisir.... Ne pleurez donc plus, puisque son coeur est toujours pour vous.

Comme ni la petite ni l'oncle ne l'écoutaient, elle se tourna vers Auguste, elle lui dit à quel point une pareille histoire l'inquiétait pour l'avenir de sa nièce. C'était si difficile de caser une jeune fille, d'une façon convenable! Elle, qui avait travaillé trente ans chez messieurs Mardienne frères, les brodeurs de la rue Saint-Sulpice, où l'on pouvait demander des renseignements, savait au prix de quelles privations une ouvrière, à Paris, joignait les deux bouts, quand elle voulait rester honnête. Malgré son bon coeur, bien qu'elle eût reçu Fanny des mains de son propre frère, le capitaine Menu, à son lit de mort, elle ne serait jamais arrivée à entretenir la petite avec les mille francs de rente viagère, qui lui permettaient maintenant de lâcher l'aiguille. Aussi avait-elle espéré mourir tranquille, en la voyant avec monsieur Narcisse. Et pas du tout, voilà que Fifi mécontentait son oncle, pour des bêtises!

--Vous connaissez peut-être Villeneuve, près de Lille, dit-elle en finissant. J'en suis. C'est un bourg assez considérable....

Mais Auguste perdait patience. Il lâcha la tante, il se tourna vers Bachelard dont le désespoir bruyant se calmait.

--Je venais vous demander la nouvelle adresse de Duveyrier.... Vous devez la connaître.

--L'adresse de Duveyrier, l'adresse de Duveyrier, balbutia l'oncle. Vous voulez dire l'adresse de Clarisse. Attendez, tout à l'heure.

Et il alla ouvrir la chambre de Fifi. Auguste, très étonné, en vit sortir Gueulin, que le vieillard y avait enfermé à double tour, désirant lui donner le temps de s'habiller et le garder sous la main, pour décider ensuite de son sort. La vue du jeune homme, l'air déconfit, les cheveux encore en désordre, ralluma sa colère.

--Comment! misérable! c'est toi, mon neveu, qui me déshonores!... Tu salis ta famille, tu traînes dans la boue mes cheveux blancs!... Ah! tiens! tu finiras mal, nous te verrons un jour en cour d'assises!

Gueulin écoutait, la tête basse, à la fois gêné et furieux. Il murmura:

--Dites donc, l'oncle, vous allez trop loin. Hein? un peu de mesure, je vous prie. Si vous croyez que je trouve ça drôle, moi aussi!... Pourquoi m'avez-vous amené chez mademoiselle? Je ne vous le demandais pas. C'est vous qui m'y avez traîné. Vous y traîniez tout le monde.

Mais Bachelard, gagné de nouveau par les larmes, continuait:

--Tu m'as tout pris, je n'avais plus qu'elle.... Tu seras la cause de ma mort, et je ne te laisserai pas un sou, pas un sou!

Alors, Gueulin, hors de lui, éclata.

--Fichez-moi la paix! j'en ai assez!... Ah! qu'est-ce que je vous ai toujours dit? les voilà, les voilà, les embêtements du lendemain! Vous voyez comme ça me réussit, pour une fois que j'ai la bêtise de profiter d'une occasion.... Parbleu! la nuit a été très agréable; mais, après, va te promener! on en a pour la vie à pleurer comme des veaux.

Fifi avait essuyé ses larmes. Elle s'ennuyait tout de suite à ne rien faire, elle venait de reprendre son aiguille et brodait son étole, en levant de temps à autre ses grands yeux purs sur les deux hommes, l'air stupéfait de leur colère.

--Je suis très pressé, hasarda Auguste. Si vous me donniez cette adresse, la rue et le numéro, pas davantage.

--L'adresse, dit l'oncle, attendez, tout de suite.

Et, emporté par son attendrissement qui débordait, il saisit les deux mains de Gueulin.

--Ingrat, je la gardais pour toi, parole d'honneur! Je me disais: S'il est sage, je la lui donne.... Oh! proprement, avec cinquante mille francs de dot.... Et, salaud! tu n'attends pas, tu vas la prendre comme ça, tout d'un coup!

--Non, lâchez-moi! dit Gueulin, touché par le bon coeur du vieux. Je sens bien que les embêtements vont continuer.

Mais Bachelard l'emmena devant la jeune fille, en demandant à celle-ci:

--Voyons, Fifi, regarde-le: l'aurais-tu aimé?

--Si ça pouvait vous faire plaisir, mon oncle, répondit-elle.

Cette bonne réponse acheva de lui crever le coeur. Il se tamponna les yeux, il se moucha, étranglé. Eh bien! on verrait. Il n'avait jamais voulu que la rendre heureuse. Et, brusquement, il renvoya Gueulin.

--Va-t'en.... Je vais réfléchir.

Pendant ce temps, la tante Menu avait encore repris Auguste à part, pour lui expliquer ses idées. N'est-ce pas? un ouvrier aurait battu la petite, et un employé se serait mis à lui faire des enfants par-dessus la tête. Avec monsieur Narcisse, au contraire, elle avait la chance de trouver une dot qui lui permettrait de se marier convenablement. Dieu merci! elles appartenaient à une trop bonne famille, jamais la tante n'aurait souffert que la nièce se conduisît mal, tombât des bras d'un amant dans ceux d'un autre. Non, elle voulait pour elle une position sérieuse.

Gueulin partait, lorsque Bachelard le rappela.

--Baise-la sur le front, je te le permets.

Et il le mit ensuite lui-même à la porte. Puis, revenant se planter devant Auguste, une main sur le coeur:

--Ce n'est pas une blague, je vous jure ma parole d'honneur que je voulais la lui donner, plus tard.

--Alors, cette adresse? demanda l'autre à bout de patience.

L'oncle parut étonné, comme s'il croyait avoir déjà répondu.

--Hein? quoi? l'adresse de Clarisse, mais je ne la sais pas!

Auguste eut un geste d'emportement. Tout s'en mêlait, on semblait prendre à tâche de le rendre ridicule! En le voyant si bouleversé, Bachelard lui soumit une idée: sans doute Trublot savait l'adresse, et l'on pouvait aller le trouver chez son patron, l'agent de change Desmarquay. Même l'oncle, avec son obligeance de rouleur de trottoirs, offrit à son jeune ami de l'accompagner. Celui-ci accepta.

--Tenez! dit l'oncle à Fifi, après l'avoir, à son tour, baisée sur le front, voici tout de même le sucre de mon café et trois pièces de quatre sous, pour votre tire-lire. Conduisez-vous bien, en attendant mes ordres.

La jeune fille, modeste, tirait son aiguille avec une application exemplaire. Un rayon de soleil, qui glissait d'un toit voisin, égayait la petite pièce, dorait ce coin d'innocence, où les bruits des voitures n'arrivaient même pas. Toute la poésie de Bachelard était remuée.

--Que le bon Dieu vous bénisse! monsieur Narcisse, lui dit la tante Menu en le reconduisant. Je suis plus tranquille.... N'écoutez que votre coeur: il vous inspirera.

Le cocher, une fois encore, s'était endormi, et il grogna, quand l'oncle lui donna l'adresse de M. Desmarquay, rue Saint-Lazare. Sans doute le cheval dormait aussi, car il fallut une grêle de coups de fouet pour le mettre en branle. Enfin, le fiacre roula péniblement.

--C'est dur tout de même, reprit l'oncle au bout d'un silence. Vous ne pouvez vous imaginer l'effet que ça m'a produit, quand j'ai aperçu Gueulin en chemise.... Non, voyez-vous, il faut avoir passé par là.

Et il continua, il appuyait sur les détails, sans remarquer le malaise croissant d'Auguste. Enfin, celui-ci, sentant sa position devenir de plus en plus fausse, lui dit pourquoi il était si pressé de trouver Duveyrier.

--Berthe avec ce calicot! cria l'oncle, vous m'étonnez, monsieur!

Et il semblait que son étonnement vînt surtout du choix de sa nièce. D'ailleurs, après réflexion, il s'indigna. Sa soeur Éléonore avait bien des reproches à se faire. Il lâchait sa famille. Sans doute, il ne se mêlerait pas de ce duel; mais il le jugeait indispensable.

--Ainsi, moi, tout à l'heure, quand j'ai vu Fifi avec un homme en chemise, ma première idée a été de tout massacrer.... Si vous passiez par là....

Un tressaillement douloureux d'Auguste le fit s'interrompre.

--Ah! c'est vrai, je ne pensais plus.... Mon histoire ne vous semble pas drôle.

Un silence régna, le fiacre se balançait mélancoliquement. Auguste, dont la flamme s'éteignait à chaque tour de roue, s'abandonnait aux cahots, la mine terreuse, l'oeil gauche barré de migraine. Pourquoi donc Bachelard trouvait-il le duel indispensable? ce n'était pas son rôle, de pousser au sang, lui l'oncle de la coupable. Et Auguste avait dans l'oreille la phrase de son frère: «C'est bête, tu vas te faire embrocher», une phrase importune et entêtée, qui finissait par être comme la douleur même de sa névralgie. Pour sûr, il serait tué, il en avait le pressentiment: cela l'anéantissait dans un attendrissement lugubre. Il se voyait mort, il pleurait sur lui.

--Je vous ai dit rue Saint-Lazare, cria l'oncle au cocher. Ce n'est pas à Chaillot. Tournez donc à gauche.

Enfin, le fiacre s'arrêta. Pour plus de prudence, ils firent demander Trublot, qui descendit nu-tête causer avec eux sous la porte cochère.

--Vous savez l'adresse de Clarisse? lui demanda Bachelard.

--L'adresse de Clarisse.... Parbleu! rue d'Assas.

Ils le remerciaient, ils allaient remonter en voiture, quand Auguste dit à son tour:

--Et le numéro?

--Le numéro.... Ah! le numéro, je ne le sais pas.

Du coup, le mari déclara qu'il aimait mieux y renoncer. Trublot faisait des efforts pour se souvenir; il y avait dîné une fois, là-bas, derrière le Luxembourg; mais il ne pouvait se rappeler si ça se trouvait dans le bout de la rue, à droite ou à gauche. Ce qu'il connaissait bien, c'était la porte; oh! il aurait dit tout de suite: «La voilà!» Alors, l'oncle eut encore une idée: il le pria de les accompagner, malgré les protestations d'Auguste, qui déclarait ne plus vouloir déranger personne et qui parlait de rentrer chez lui. Trublot, du reste, refusait, l'air contraint. Non, il ne retournerait pas dans cette baraque. Et il évita de donner la vraie raison, une aventure stupéfiante, une gifle à toute volée qu'il avait reçue de la nouvelle cuisinière de Clarisse, comme il allait un soir la pincer, devant son fourneau. Comprenait-on ça? une gifle pour une politesse, histoire simplement de lier connaissance! Jamais ça ne lui était arrivé, il en restait étourdi.

--Non, non, dit-il en cherchant une excuse, je ne remets pas les pieds dans une maison où l'on s'embête.... Vous savez que Clarisse est devenue assommante, et mauvaise comme la gale, et plus bourgeoise que les bourgeoises! Avec ça, elle a pris sa famille, depuis que son père est mort, toute une tribu de camelots, la mère, deux soeurs, un grand voyou de frère, jusqu'à une tante infirme, vous savez de ces têtes qui vendent des polichinelles sur les trottoirs.... Ce que Duveyrier a l'air malheureux et sale, là dedans!

Et il raconta que le jour de pluie où le conseiller avait retrouvé Clarisse sous une porte, elle s'était fâchée la première, en lui reprochant avec des larmes de ne jamais l'avoir respectée. Oui, elle avait quitté la rue de la Cerisaie, exaspérée par une souffrance de dignité personnelle, longtemps contenue. Pourquoi retirait-il sa décoration, quand il venait chez elle? croyait-il donc qu'elle l'aurait salie, sa décoration? Elle voulait bien se remettre avec lui, mais avant tout il allait lui jurer sur l'honneur qu'il garderait sa décoration, car elle tenait à son estime, elle entendait ne plus être blessée ainsi à chaque instant. Et Duveyrier avait juré, déconcerté par cette querelle, repris tout entier, troublé et attendri: elle avait raison, il lui trouvait l'âme haute.

--Il n'ôte plus son ruban, ajouta Trublot. Je crois qu'elle le fait coucher avec. Ça la flatte devant sa famille, cette fille.... D'ailleurs, comme le gros Payan lui avait déjà croqué ses vingt-cinq mille francs de meubles, elle s'en est fait acheter cette fois pour trente mille. Oh! c'est fini, elle le tient par terre, sous son pied, le nez dans ses jupes. Faut-il qu'un homme aime le veau crevé!

--Allons, je pars, puisque monsieur Trublot ne peut venir, dit Auguste, dont ces histoires augmentaient les ennuis.

Mais alors Trublot déclara qu'il les accompagnait tout de même; seulement, il ne monterait pas, il leur indiquerait la porte. Et, après être allé prendre son chapeau et donner un prétexte, il les rejoignit dans le fiacre.

--Rue d'Assas, dit-il au cocher. Suivez la rue, je vous arrêterai.

Le cocher jura. Rue d'Assas, ah! malheur! en voilà des paroissiens qui aimaient la promenade! Enfin, on arriverait, quand on arriverait. Le grand cheval blanc fumait sans avancer, le cou cassé dans une salutation douloureuse, à chaque pas.

Cependant, Bachelard racontait déjà sa mésaventure à Trublot. Il avait l'infortune bruyante. Oui, avec ce cochon de Gueulin, une petite délicieuse! Il venait de les trouver en chemise. Mais, à ce point de son récit, il se souvint d'Auguste, affaissé dans un coin de la voiture, sombre et dolent.

--C'est vrai, pardon! murmura-t-il, j'oublie toujours.

Et, s'adressant à Trublot:

--Notre ami a un malheur dans son ménage, et c'est même pour ça que nous courons après Duveyrier.... Oui, il a trouvé cette nuit sa femme....

Il acheva d'un geste, puis ajouta simplement:

--Octave, vous savez bien.

Trublot, d'opinions toujours carrées, allait dire que ça ne le surprenait pas. Seulement, il rattrapa sa phrase, il la remplaça par cette autre, pleine d'une colère dédaigneuse, et dont le mari n'osa lui demander l'explication:

--Quel idiot, cet Octave!

Sur cette appréciation de l'adultère, il y eut un silence. Chacun des trois hommes était enfoncé dans ses réflexions. Le fiacre ne marchait plus. Il semblait rouler depuis des heures sur un pont, lorsque Trublot, sortant le premier de sa rêverie, risqua cette remarque judicieuse:

--Cette voiture ne va pas fort.

Mais rien ne put hâter le trot du cheval, il était onze heures, lorsqu'on arriva rue d'Assas. Et, là, on perdit encore près d'un quart d'heure, car Trublot s'était vanté, il ne connaissait pas la porte. D'abord, il laissa le cocher suivre la rue jusqu'au bout, sans l'arrêter; puis, il la lui fit redescendre, et cela à trois reprises. Auguste, sur ses indications précises, entrait, toutes les dix maisons; mais les concierges répondaient qu'«ils n'avaient pas ça». Enfin, une fruitière lui indiqua la porte. Il monta avec Bachelard, laissant Trublot dans le fiacre.

Ce fut le grand voyou de frère qui ouvrit. Il avait, collée aux lèvres, une cigarette, dont il leur souffla la fumée à la figure, en les introduisant dans le salon. Quand ils demandèrent M. Duveyrier, il se dandina d'un air blagueur, sans répondre. Puis, il disparut, pour aller le chercher peut-être. Au milieu du salon, en satin bleu, d'un luxe neuf et déjà taché de graisse, une des soeurs, la plus petite, assise sur le tapis, torchait une casserole apportée de la cuisine; tandis que l'autre, la grande, tapait à poings fermés sur un magnifique piano, dont elle venait de trouver la clef. Toutes les deux, en voyant les messieurs entrer, avaient levé la tête; mais elles ne s'étaient pas interrompues, tapant et torchant au contraire avec plus d'énergie. Cinq minutes se passèrent, personne ne se montrait. Les visiteurs se regardaient, assourdis, lorsque des hurlements, qui partaient d'une pièce voisine, achevèrent de les terrifier: c'était la tante infirme qu'on débarbouillait.

Enfin, une vieille femme, madame Bocquet, la mère de Clarisse, passa la tête par l'entrebâillement d'une porte, vêtue d'une robe si sale, qu'elle n'osait se faire voir.

--Ces messieurs désirent? demanda-t-elle.

--Mais monsieur Duveyrier! cria l'oncle perdant patience. Nous l'avons dit au domestique.... Annoncez monsieur Auguste Vabre et monsieur Narcisse Bachelard.

Madame Bocquet avait refermé la porte. Maintenant, l'aînée des soeurs, montée sur le tabouret, tapait des coudes, et la petite, pour avoir le gratin, raclait la casserole avec une fourchette de fer. Cinq minutes s'écoulèrent encore. Puis, au milieu de ce tapage, qui ne semblait pas la gêner, Clarisse parut.

--Ah! c'est vous! dit-elle à Bachelard, sans même regarder Auguste.

L'oncle restait ahuri. Il ne l'aurait pas reconnue, tant elle engraissait. La grande diablesse, d'une maigreur de gamin, frisée comme un caniche, tournait à la petite mère, empâtée, avec des bandeaux luisant de pommade. Du reste, elle ne lui laissa pas le temps de trouver une parole, elle lui dit brutalement qu'elle n'avait pas besoin chez elle d'un cancanier de son espèce, qui allait raconter des horreurs à Alphonse; oui, parfaitement, il l'avait accusée de coucher avec les amis d'Alphonse, de les ramasser derrière son dos, à la pelle; et il ne pouvait pas dire non, car elle le tenait d'Alphonse lui-même.

--Vous savez, mon vieux, ajouta-t-elle, si vous venez pour godailler, vous pouvez prendre la porte.... C'est fini, la vie d'autrefois. A présent, je veux qu'on me respecte.

Et elle étala sa passion du comme il faut, grandie, tournée à l'idée fixe. Elle avait ainsi chassé un à un les invités de son amant, prise de véritables accès de rigorisme, défendant de fumer, voulant être appelée madame, exigeant des visites. Son ancienne drôlerie de surface et d'emprunt s'en était allée; et elle ne gardait que l'exagération de son rôle de grande dame, qui parfois crevait en gros mots et en gestes canailles. Peu à peu, la solitude se faisait de nouveau autour de Duveyrier: plus d'intérieur amusant, un coin de bourgeoisie féroce, où il retrouvait tous les ennuis de son ménage, dans de l'ordure et du vacarme. Comme disait Trublot, on ne s'embêtait pas davantage rue de Choiseul, et c'était moins sale.

--Nous ne venons pas pour vous, répondit Bachelard qui se remettait, habitué aux réceptions vives de ces dames. Il faut que nous parlions à Duveyrier.

Alors, Clarisse regarda l'autre monsieur. Elle crut reconnaître un huissier, sachant qu'Alphonse commençait à se mettre dans de vilains draps.

--Oh! après tout, je m'en moque, dit-elle. Vous pouvez bien le prendre et le garder.... Pour le plaisir que j'ai à lui soigner ses boutons!

Elle ne se donnait même plus la peine de cacher son dégoût, certaine d'ailleurs que ses cruautés l'attachaient à elle davantage.

Et, ouvrant une porte:

--Allons! viens tout de même, puisque ces messieurs s'obstinent.

Duveyrier, qui semblait attendre derrière la porte, entra et leur serra la main, en tâchant de sourire. Il n'avait plus son air jeune d'autrefois, quand il passait la soirée chez elle, rue de la Cerisaie; une lassitude l'accablait, il était morne et diminué, avec des tressaillements, comme si des choses, derrière lui, l'inquiétaient.

Clarisse restait pour entendre. Bachelard, qui ne voulait pas parler devant elle, invita le conseiller à déjeuner.

--Acceptez donc, monsieur Vabre a besoin de vous. Madame sera assez bonne pour permettre....

Mais celle-ci s'était aperçu enfin que sa soeur cadette tapait sur le piano, et elle lui allongeait des claques, elle la flanquait à la porte, giflant et poussant dehors par la même occasion la plus petite, avec sa casserole. Ce fut un sabbat infernal. La tante infirme, à côté, se remit à hurler, croyant qu'on venait la battre.

--Entends-tu, ma mignonne, murmura Duveyrier, ces messieurs m'invitent.

Elle ne l'écoutait pas, elle tâtait l'instrument avec une tendresse effrayée. Depuis un mois, elle apprenait le piano. C'était le rêve inavoué de toute sa vie, une ambition lointaine dont la réalisation seule devait la sacrer femme du monde. S'étant assurée qu'il n'y avait rien de cassé, elle allait retenir son amant pour lui être simplement désagréable, lorsque madame Bocquet montra une seconde fois la tête, en cachant sa jupe.

--Ton maître de piano, dit-elle.

Du coup, Clarisse, changeant d'idée, cria à Duveyrier:

--C'est ça, fiche-moi le camp!... Je déjeunerai avec Théodore. Nous n'avons pas besoin de toi.

Le maître de piano, Théodore, était un Belge, à large face rose. Elle s'assit tout de suite devant l'instrument; et il lui posait les doigts sur les touches, il les frottait pour les déraidir. Un instant, Duveyrier hésita, visiblement très contrarié. Mais ces messieurs l'attendaient, il alla mettre ses bottes. Quand il revint, elle pataugeait dans des gammes, en déchaînant une tempête de notes fausses, dont Auguste et Bachelard étaient malades. Pourtant, lui, que le Mozart et le Beethoven de sa femme rendaient fou, s'arrêta une minute derrière sa maîtresse, parut goûter les sons, malgré les contractions nerveuses de son visage; et, se tournant vers les deux autres, il murmura:

--Elle a des dispositions étonnantes.

Après l'avoir baisée sur les cheveux, il se retira discrètement, il la laissa avec Théodore. Dans l'antichambre, le grand voyou de frère lui demanda, de son air blagueur, vingt sous pour du tabac. Puis, comme, en descendant l'escalier, Bachelard s'étonnait de sa conversion aux charmes du piano, il jura ne l'avoir jamais détesté, il parla de l'idéal, dit combien les simples gammes de Clarisse lui remuaient l'âme, cédant à son continuel besoin de mettre des petites fleurs bleues, dans ses gros appétits de mâle.