Pot-Bouille

Chapter 26

Chapter 263,872 wordsPublic domain

Minuit sonnait. Campardon et Gasparine geignaient dans leur lit trop étroit, tandis que Rose, se carrant au milieu du sien, les membres écartés, lisait Dickens, avec des larmes d'attendrissement. Un grand silence tomba, la nuit chaste jetait son ombre sur l'honnêteté de la famille.

Cependant, comme il rentrait, Octave avait trouvé de la compagnie chez les Pichon. Jules l'appela, voulant absolument lui offrir quelque chose. Monsieur et madame Vuillaume étaient là, réconciliés avec le ménage, à l'occasion des relevailles de Marie, accouchée en septembre. Ils avaient même bien voulu venir dîner un mardi, pour fêter le rétablissement de la jeune femme, qui sortait depuis la veille seulement. Désireuse d'apaiser sa mère, que la vue de l'enfant, une fille encore, contrariait, elle s'était décidée à l'envoyer en nourrice, près de Paris. Lilitte dormait sur la table, assommée par un verre de vin pur, que les parents lui avaient fait boire de force, à la santé de sa petite soeur.

--Enfin, deux, c'est possible! dit madame Vuillaume, après avoir trinqué avec Octave. Seulement, mon gendre, ne recommencez pas.

Tous se mirent à rire. Mais la vieille femme restait grave. Elle continua:

--Il n'y a là rien de drôle.... Nous acceptons cet enfant, mais je vous jure que s'il en revenait un autre....

--Oh! s'il en revenait un autre, acheva M. Vuillaume, vous n'auriez ni coeur ni cervelle.... Que diable! on est sérieux dans la vie, on se retient, lorsqu'on n'a pas des mille et des cents à dépenser en agréments.

Et, se tournant vers Octave:

--Tenez! monsieur, je suis décoré. Eh bien! si je vous disais que, pour ne pas trop salir de rubans, je ne porte pas ma décoration dans mon intérieur.... Alors, raisonnez: quand je nous prive, ma femme et moi, du plaisir d'être décoré chez nous, nos enfants peuvent bien se priver du plaisir de faire des filles.... Non, monsieur, il n'y a pas de petites économies.

Mais les Pichon protestèrent de leur obéissance. Si on les y reprenait par exemple, il ferait chaud!

--Pour souffrir ce que j'ai souffert! dit Marie encore toute pâle.

--J'aimerais mieux me couper une jambe, déclara Jules.

Les Vuillaume hochaient la tête d'un air satisfait. Ils avaient leur parole, ils pardonnaient. Et, comme dix heures sonnaient à la pendule, tous s'embrassèrent avec émotion. Jules mettait son chapeau, pour les accompagner à l'omnibus. Ce recommencement des habitudes anciennes les attendrit au point qu'ils s'embrassèrent une seconde fois sur le palier. Quand ils furent partis, Marie, qui les regardait descendre, accoudée à la rampe, près d'Octave, ramena celui-ci dans la salle à manger, en disant:

--Allez, maman n'est pas méchante, et elle a raison au fond: les enfants, ce n'est pas drôle!

Elle avait refermé la porte, elle débarrassait la table des verres qui traînaient encore. L'étroite pièce, où la lampe charbonnait, était toute tiède de la petite fête de famille. Lilitte continuait à dormir sur un coin de la toile cirée.

--Je vais aller me coucher, murmura Octave.

Et il s'assit, trouvant là un bien-être.

--Tiens! vous vous couchez déjà! reprit la jeune femme. Ça ne vous arrive pas souvent, d'être si rangé. Vous avez donc quelque chose à faire de bonne heure, demain?

--Mais non, répondit-il. J'ai sommeil, voilà tout.... Oh! je puis bien vous donner dix minutes.

La pensée de Berthe lui était venue. Elle ne monterait qu'à minuit et demi: il avait le temps. Et cette pensée, l'espoir de la posséder toute une nuit, dont il brûlait depuis des semaines, ne retentissait plus à grands coups dans sa chair. Sa fièvre de la journée, le tourment de son désir comptant les minutes, évoquant la continuelle image du bonheur prochain, tombaient sous la fatigue de l'attente.

--Voulez-vous encore un petit verre de cognac? demanda Marie.

--Mon Dieu! je veux bien.

Il pensait que cela le ragaillardirait. Quand elle l'eut débarrassé du verre, il lui saisit les mains, les garda, tandis qu'elle souriait, sans crainte aucune. Il la trouvait charmante, dans sa pâleur de femme endolorie. Toute la tendresse sourde dont il se sentait envahi de nouveau, montait avec une brusque violence, jusqu'à sa gorge, jusqu'à ses lèvres. Il l'avait un soir rendue au mari, après lui avoir mis au front un baiser de père, et c'était maintenant un besoin de la reprendre, un désir immédiat et aigu, dans lequel le désir de Berthe se noyait, s'évanouissait, comme trop lointain.

--Vous n'avez donc pas peur, aujourd'hui? demanda-t-il, en lui serrant les mains plus fort.

--Non, puisque c'est impossible désormais.... Oh! nous restons toujours bons amis!

Et elle fit entendre qu'elle savait tout. Saturnin avait dû parler. D'ailleurs, les nuits où Octave recevait une certaine personne, elle s'en apercevait bien. Comme il blêmissait d'inquiétude, elle le rassura vite: jamais elle ne dirait rien à personne, elle n'était pas en colère, elle lui souhaitait au contraire beaucoup de félicité.

--Voyons, répétait-elle, puisque je suis mariée, je ne puis vous en vouloir.

Il l'avait assise sur ses genoux, il lui cria:

--Mais c'est toi que j'aime!

Et il disait vrai, il n'aimait qu'elle en ce moment, d'une passion absolue, infinie. Toute sa nouvelle liaison, les deux mois passés à en désirer une autre, avaient disparu. Il se revoyait dans cette étroite pièce, venant baiser Marie sur le cou, derrière le dos de Jules, la trouvant à chaque heure complaisante, avec sa douceur passive. C'était le bonheur, comment avait-il pu dédaigner cela? Un regret lui brisait le coeur. Il la voulait encore, et s'il ne l'avait plus, il sentait bien qu'il serait éternellement malheureux.

--Laissez-moi, murmurait-elle, en tâchant de se dégager. Vous n'êtes pas raisonnable, vous allez me faire de la peine.... Maintenant que vous en aimez une autre, à quoi bon me tourmenter encore?

Elle se défendait ainsi de son air doux et las, répugnant simplement à des choses qui ne l'amusaient guère. Mais il devenait fou, il la serrait davantage, il baisait sa gorge à travers l'étoffe rude de sa robe de laine.

--C'est toi que j'aime, tu ne peux comprendre.... Tiens! sur ce que j'ai de plus sacré, je ne mens pas. Ouvre-moi donc le coeur pour voir.... Oh! je t'en prie, sois gentille! Encore cette fois, et puis jamais, jamais, si tu l'exiges! Aujourd'hui, vois-tu, tu me ferais trop de peine, j'en mourrais.

Alors, Marie fut sans force, paralysée par cette volonté d'homme qui s'imposait. C'était à la fois, chez elle, de la bonté, de la peur et de la bêtise. Elle eut un mouvement, comme pour emporter d'abord dans la chambre Lilitte endormie. Mais il la retint, craignant qu'elle ne réveillât l'enfant. Et elle s'abandonna à cette même place, où elle lui était tombée entre les bras, l'autre année, en femme obéissante. La paix de la maison, à cette heure de nuit, mettait un silence bourdonnant dans la petite pièce. Brusquement, la lampe baissa, et ils allaient se trouver sans lumière, lorsque Marie, se relevant, eut le temps de la remonter.

--Tu m'en veux? demanda Octave avec une tendre reconnaissance, encore brisé d'un bonheur tel qu'il n'en avait jamais éprouvé.

Elle lâcha la lampe, lui rendit un dernier baiser de ses lèvres froides, en répondant:

--Non, puisque ça vous a fait plaisir.... Mais ce n'est pas bien tout de même, à cause de cette personne. Avec moi, ça ne signifie plus rien.

Des larmes lui mouillaient les yeux, elle restait triste, toujours sans colère. Quand il la quitta, il était mécontent, il aurait voulu se coucher et dormir. Sa passion satisfaite avait un arrière-goût gâté, une pointe de chair corrompue dont sa bouche gardait l'amertume. Mais l'autre allait venir maintenant, il fallait l'attendre; et cette pensée de l'autre pesait terriblement à ses épaules, il souhaitait une catastrophe qui l'empêchât de monter, après avoir passé des nuits de flamme à bâtir des plans extravagants, pour la tenir seulement une heure dans sa chambre. Peut-être lui manquerait-elle de parole une fois encore. C'était un espoir dont il n'osait se bercer.

Minuit sonna. Octave, debout, fatigué, tendait l'oreille, avec la peur d'entendre le frôlement de ses jupes, le long du corridor étroit. A minuit et demi, il fut pris d'une véritable anxiété; à une heure, il se crut sauvé, et il y avait cependant, dans son soulagement, une irritation sourde, le dépit d'un homme dont une femme se moque. Mais, comme il se décidait à se déshabiller, avec des bâillements gros de sommeil, on frappa trois petits coups. C'était Berthe. Il fut contrarié et flatté, il s'avançait les bras ouverts, lorsqu'elle l'écarta, tremblante, écoutant à la porte, qu'elle avait refermée vivement.

--Quoi donc? demanda-t-il en baissant la voix.

--Je ne sais pas, j'ai eu peur, balbutia-t-elle. Il fait si noir dans cet escalier, j'ai cru qu'on me poursuivait.... Mon Dieu! que c'est bête, ces aventures-là! Pour sûr, il va nous arriver un malheur.

Cela les glaça tous les deux. Ils ne s'embrassèrent pas. Elle était pourtant charmante, dans son peignoir blanc, avec ses cheveux dorés, tordus sur la nuque. Il la regardait, la trouvait beaucoup mieux que Marie; mais il n'en avait plus envie, c'était une corvée. Elle, pour reprendre haleine, venait de s'asseoir. Et, brusquement elle affecta de se fâcher, en apercevant sur la table une boîte, où elle devina tout de suite le châle de dentelle, dont elle parlait depuis huit jours.

--Je m'en vais, dit-elle sans quitter sa chaise.

--Comment, tu t'en vas?

--Est-ce que tu crois que je me vends? Tu me blesses toujours, tu me gâtes encore tout mon bonheur, cette nuit.... Pourquoi l'as-tu acheté, lorsque je te l'avais défendu?

Elle se leva, finit par consentir à le regarder. Mais, la boîte ouverte, elle éprouva une telle déception, qu'elle ne put retenir ce cri indigné:

--Comment! ce n'est pas du chantilly, c'est du lama!

Octave, qui réduisait ses cadeaux, avait cédé à une pensée d'avarice. Il tâcha de lui expliquer qu'il y avait du lama superbe, aussi beau que du chantilly; et il faisait l'article, comme s'il s'était trouvé derrière son comptoir, la forçait à toucher la dentelle, lui jurait que jamais elle n'en verrait la fin. Mais elle hochait la tête, elle l'arrêta d'un mot de mépris.

--Enfin, ça coûte cent francs, tandis que l'autre en aurait coûté trois cents.

Et, le voyant pâlir, elle ajouta pour rattraper sa phrase:

--Tu es bien gentil tout de même, je te remercie.... Ce n'est pas l'argent qui fait le cadeau, quand la bonne intention y est.

Elle s'était assise de nouveau. Il y eut un silence. Lui, au bout d'un instant, demanda si l'on n'allait pas se coucher. Sans doute, on allait se coucher. Seulement, elle était encore tant remuée par sa bête de peur dans l'escalier! Et elle revint à ses craintes, au sujet de Rachel, elle raconta comment elle avait trouvé Auguste causant avec la bonne, derrière une porte. Pourtant, il aurait été si facile d'acheter cette fille, en lui donnant cent sous de temps à autre. Mais il fallait les avoir, les cent sous; elle ne les avait jamais, elle n'avait rien. Sa voix devenait sèche, le châle de lama dont elle ne parlait plus, la travaillait d'un tel désespoir et d'une telle rancune, qu'elle finit par faire à son amant l'éternelle querelle dont elle poursuivait son mari.

--Voyons, est-ce une vie? jamais un liard, toujours rester en affront à propos des moindres bêtises.... Oh! j'en ai plein le dos, plein le dos!

Octave, qui déboutonnait son gilet en marchant, s'arrêta pour lui demander:

--Enfin à quel sujet me dis-tu tout cela?

--Comment! monsieur, à quel sujet? Mais il est des choses que la délicatesse devrait vous dicter, sans que j'aie à rougir d'aborder avec vous de pareilles matières.... Est-ce que, depuis longtemps, vous n'auriez pas dû, de vous-même, me tranquilliser en mettant cette fille à nos genoux?

Elle se tut, puis elle ajouta d'un air d'ironie dédaigneuse:

--Ça ne vous aurait pas ruiné.

Il y eut un nouveau silence. Le jeune homme, qui s'était remis à marcher, répondit enfin:

--Je ne suis pas riche, je le regrette pour vous.

Alors, tout s'aggrava, la querelle prit une violence conjugale.

--Dites que je vous aime pour votre argent! cria-t-elle avec la carrure de sa mère, dont les mots lui remontaient aux lèvres. Je suis une femme d'argent, n'est-ce pas? Eh bien! oui, je suis une femme d'argent, parce que je suis une femme raisonnable. Vous aurez beau prétendre le contraire, l'argent sera quand même l'argent. Moi, lorsque j'ai eu vingt sous, j'ai toujours dit que j'en avais quarante, car il vaut mieux faire envie que pitié.

Il l'interrompit, il déclara d'une voix fatiguée, en homme qui désire la paix:

--Écoute, si ça te contrarie trop qu'il soit en lama, je t'en donnerai un en chantilly.

--Votre châle! continua-t-elle tout à fait furieuse, mais je n'y pense même plus, à votre châle! Ce qui m'exaspère, c'est le reste, entendez-vous!... Oh! d'ailleurs, vous êtes comme mon mari. J'irais dans les rues sans bottines, que cela vous serait parfaitement égal. Quand on a une femme pourtant, le simple bon coeur vous fait une loi de la nourrir et de l'habiller. Mais jamais un homme ne comprendra ça. Tenez! à vous deux, vous me laisseriez bientôt sortir en chemise, si j'y consentais!

Octave, excédé de cette scène de ménage, prit le parti de ne pas répondre, ayant remarqué que parfois Auguste se débarrassait d'elle ainsi. Il achevait de se déshabiller lentement, il laissait passer le flot; et il songeait à la mauvaise chance de ses amours. Celle-là, cependant, il l'avait ardemment désirée, même au point de déranger tous ses calculs; et, maintenant qu'elle se trouvait dans sa chambre, c'était pour le quereller, pour lui faire passer une nuit blanche, comme s'ils avaient eu déjà, derrière eux, six mois de mariage.

--Couchons-nous, veux-tu? demanda-t-il enfin. Nous nous étions promis tant de bonheur! C'est trop bête, de perdre le temps à nous dire des choses désagréables.

Et, plein de conciliation, sans désir mais poli, il voulut l'embrasser. Elle le repoussa, elle éclata en larmes. Alors, il désespéra d'en finir, il retira ses bottines rageusement, décidé à se mettre au lit, même sans elle.

--Allez, reprochez-moi aussi mes sorties, bégayait-elle au milieu de ses sanglots. Accusez-moi de trop vous coûter.... Oh! je vois clair! tout ça, c'est à cause de ce méchant cadeau. Si vous pouviez m'enfermer dans une malle, vous le feriez. J'ai des amies, je vais les voir, ce n'est pourtant pas un crime.... Et quant à maman....

--Je me couche, dit-il en se jetant au fond du lit. Déshabille-toi et laisse ta maman, qui t'a fichu un bien sale caractère, permets-moi de le constater.

Elle se déshabilla d'une main machinale, pendant que, de plus en plus animée, elle haussait la voix.

--Maman a toujours fait son devoir. Ce n'est pas à vous d'en parler ici. Je vous défends de prononcer son nom.... Il ne vous manquait plus que de vous attaquer à ma famille!

Le cordon de son jupon résistait, et elle cassa le noeud. Puis, assise au bord du lit pour ôter ses bas:

--Ah! comme je regrette ma faiblesse, monsieur! comme on réfléchirait, si l'on pouvait tout prévoir!

Maintenant, elle était en chemise, les jambes et les bras nus, d'une nudité douillette de petite femme grasse. Sa gorge, soulevée de colère, sortait des dentelles. Lui, qui affectait de rester le nez contre le mur, venait de se retourner d'un bond.

--Quoi? vous regrettez de m'avoir aimé?

--Certes, un homme incapable de comprendre un coeur!

Et ils se regardaient de près, la face dure, sans amour. Elle avait posé un genou au bord du matelas, les seins tendus, la cuisse pliée, dans le joli mouvement d'une femme qui se couche. Mais il ne voyait plus sa chair rose, les lignes souples et fuyantes de son dos.

--Ah! Dieu! si c'était à refaire! ajouta-t-elle.

--Vous en prendriez un autre, n'est-ce pas? dit-il brutalement, très haut.

Elle s'était allongée près de lui, sous le drap, et elle allait répondre du même ton exaspéré, lorsque des coups de poing s'abattirent dans la porte. Ils restèrent saisis, sans comprendre d'abord, immobiles et glacés. Une voix sourde disait:

--Ouvrez, je vous entends bien faire vos saletés.... Ouvrez ou j'enfonce tout!

C'était la voix du mari. Les amants ne bougeaient toujours pas, la tête emplie d'un tel bourdonnement, qu'ils n'avaient plus une idée; et ils se sentaient très froids l'un contre l'autre, comme morts. Berthe enfin sauta du lit, dans le besoin instinctif de fuir son amant, pendant que, derrière la porte, Auguste répétait:

--Ouvrez!... ouvrez donc!

Alors, il y eut une terrible confusion, une angoisse inexprimable. Berthe tournait dans la chambre, éperdue, cherchant une issue, avec une peur de la mort qui la blêmissait. Octave, dont le coeur sautait à chaque coup de poing, était allé s'appuyer contre la porte, machinalement, comme pour la consolider. Cela devenait intolérable, cet imbécile réveillerait toute la maison, il fallait ouvrir. Mais, quand elle comprit sa résolution, elle se pendit à ses bras, en le suppliant de ses yeux terrifiés: non, non, grâce! l'autre tomberait sur eux avec un pistolet ou un couteau. Lui, aussi pâle qu'elle, gagné par son épouvante, avait enfilé un pantalon, en la suppliant à demi-voix de s'habiller. Elle n'en faisait rien, elle restait nue, sans pouvoir même trouver ses bas. Et, pendant ce temps, le mari s'acharnait.

--Vous ne voulez pas, vous ne répondez pas.... C'est bien, vous allez voir.

Depuis le dernier terme, Octave demandait au propriétaire une petite réparation, deux vis neuves pour la gâche de sa serrure, qui branlait dans le bois. Tout d'un coup, la porte eut un craquement, la gâche sauta, et Auguste, emporté par son élan, vint rouler au milieu de la chambre.

--Nom de Dieu! jura-t-il.

Il tenait simplement une clef, et son poing saignait, meurtri dans sa chute. Quand il se releva, livide, pris de honte et de rage à l'idée de cette entrée ridicule, il battit l'air de ses bras, il voulut s'élancer sur Octave. Mais celui-ci, malgré sa gêne de se trouver ainsi en pantalon boutonné de travers, pieds nus, lui avait saisi les poignets et le maintenait, plus vigoureux que lui, criant:

--Monsieur, vous violez mon domicile.... C'est indigne, on se conduit en galant homme.

Et il faillit le battre. Pendant leur courte lutte, Berthe s'était enfuie en chemise par la porte restée grande ouverte; elle voyait, au poing sanglant de son mari, luire un couteau de cuisine, et elle avait le froid de ce couteau entre les épaules. Comme elle galopait dans le noir du corridor, elle crut entendre un bruit de gifles, sans pouvoir comprendre qui les avait données ni qui les avait reçues. Des voix, qu'elle ne reconnaissait même plus, disaient:

--A vos ordres. Quand il vous plaira.

--C'est bien, vous aurez de mes nouvelles.

D'un bond, elle gagna l'escalier de service. Mais, lorsqu'elle eut descendu les deux étages, comme poursuivie par les flammes d'un incendie, elle se trouva devant la porte de sa cuisine, fermée, et dont elle avait laissé la clef là-haut, dans la poche de son peignoir. D'ailleurs, pas de lampe, pas un filet de lumière sous cette porte: c'était la bonne évidemment qui les avait vendus. Sans reprendre haleine, elle remonta en courant, passa de nouveau devant le corridor d'Octave, où les voix des deux hommes continuaient, violemment.

Ils se secouaient encore, elle aurait le temps peut-être. Et elle descendit rapidement le grand escalier, avec l'espoir que son mari avait laissé la porte de l'appartement ouverte. Elle se verrouillerait dans sa chambre, elle n'ouvrirait à personne. Mais là, pour la seconde fois, elle se heurta contre une porte fermée. Alors, chassée de chez elle, sans vêtement, elle perdit la tête, elle battit les étages, pareille à une bête traquée, qui ne sait où aller se terrer. Jamais elle n'oserait frapper chez ses parents. Un moment, elle voulut se réfugier chez les concierges; mais la honte la fit remonter. Elle écoutait, levait la tête, se penchait sur la rampe, les oreilles assourdies par les battements de son coeur, dans le grand silence, les yeux aveuglés de lueurs, qui lui semblaient jaillir de l'obscurité profonde. Et c'était toujours le couteau, le couteau au poing saignant d'Auguste, dont la pointe glacée allait l'atteindre. Brusquement, il y eut un bruit, elle s'imagina qu'il arrivait, elle en éprouva un frisson mortel, jusqu'aux os; et, comme elle se trouvait devant la porte des Campardon, elle sonna, éperdument, furieusement, à casser le timbre.

--Mon Dieu! est-ce qu'il y a le feu? dit à l'intérieur une voix troublée.

La porte s'ouvrit tout de suite. C'était Lisa qui sortait seulement de chez mademoiselle, en étouffant ses pas, un bougeoir à la main. La sonnerie enragée du timbre l'avait fait sauter, au moment où elle traversait l'antichambre. Quand elle aperçut Berthe en chemise, elle resta stupéfaite.

--Quoi donc? dit-elle.

La jeune femme était entrée, en repoussant violemment la porte; et, haletante, adossée, elle bégayait:

--Chut! taisez-vous!... Il veut me tuer.

Lisa ne pouvait en tirer une explication raisonnable, lorsque Campardon parut, très inquiet. Ce vacarme incompréhensible venait de les déranger, Gasparine et lui, dans leur lit étroit. Il avait simplement passé un caleçon, sa grosse face bouffie et en sueur, sa barbe jaune aplatie, toute pleine du duvet blanc de l'oreiller. Essoufflé, il tâchait de reprendre son aplomb de mari qui couche seul.

--Est-ce vous, Lisa? cria-t-il du salon. C'est stupide! comment êtes-vous dans l'appartement?

--J'ai eu peur de n'avoir pas bien fermé la porte, monsieur; ça m'empêchait de dormir, et je suis redescendue m'assurer.... Mais c'est madame....

L'architecte, en voyant Berthe en chemise, contre le mur de son antichambre, resta pétrifié à son tour. Il eut, pour lui, un mouvement de pudeur, qui lui fit tâter de la main si son caleçon était bien boutonné. Berthe oubliait qu'elle était nue. Elle répéta:

--Oh! monsieur, gardez-moi chez vous.... Il veut me tuer.

--Qui donc? demanda-t-il.

--Mon mari.

Mais, derrière l'architecte, la cousine arrivait. Elle avait pris le temps de mettre une robe; et, dépeignée, pleine de duvet elle aussi, la gorge plate et flottante, les os perçant l'étoffe, elle apportait la rancune de son plaisir troublé. La vue de la jeune femme, de sa nudité grasse et délicate, acheva de la jeter hors d'elle. Elle demanda:

--Que lui avez-vous donc fait, à votre mari?

Alors, devant cette simple question, une grande honte bouleversa Berthe. Elle se vit nue, un flot de sang l'empourpra de la tête aux pieds. Dans ce long frémissement de pudeur, comme pour échapper aux regards, elle croisa les bras sur sa gorge. Et elle balbutiait:

--Il m'a trouvée.... il m'a surprise....

Les deux autres comprirent, échangèrent un coup d'oeil révolté. Lisa, dont le bougeoir éclairait la scène, partageait l'indignation de ses maîtres. D'ailleurs, l'explication dut être interrompue, Angèle accourait de son côté; et elle feignait de se réveiller, elle frottait ses yeux gros de sommeil. La dame en chemise l'immobilisa, dans une secousse, dans un frisson de tout son corps grêle de fillette précoce.

--Oh! dit-elle simplement.

--Ce n'est rien, va te coucher! cria son père.

Puis, comprenant qu'il fallait une histoire, il conta la première venue; mais elle était vraiment trop bête.

--C'est madame qui s'est foulé le pied en descendant. Alors, elle entre chez nous pour qu'on l'aide.... Va donc te coucher, tu prendras froid!

Lisa retint un rire, en rencontrant les yeux écarquillés d'Angèle, qui se décidait à retourner dans son lit, toute rose et toute contente d'avoir vu ça. Depuis un instant, madame Campardon appelait du fond de sa chambre. Elle n'avait pas éteint, tellement Dickens l'intéressait, et elle voulait savoir. Que se passait-il? qui était là? pourquoi ne la rassurait-on pas?

--Venez, madame, dit l'architecte, en emmenant Berthe. Vous, Lisa, attendez un instant.