Pot-Bouille

Chapter 25

Chapter 253,886 wordsPublic domain

Mais Victoire s'accoudait à son tour, en achevant un verre de cassis trempé d'eau-de-vie, que Lisa lui payait de temps à autre, le matin, pour la récompenser de sa gentillesse à cacher ses escapades de nuit et de jour. Et, comme Louise leur tirait la langue, du fond de la cuisine de madame Juzeur, Victoire l'empoigna.

--Attends! enfant de la borne, je vas te la fourrer quelque part, ta langue!

--Viens-y donc, vieille soûlarde! dit la petite. Hier encore, je t'ai bien aperçue, quand tu rendais tout dans tes assiettes.

Du coup, le flot d'ordures battit de nouveau les murailles du trou empesté. Adèle elle-même, qui prenait le bagou de Paris, traitait Louise de morue, lorsque Lisa cria:

--Je la ferai taire, moi, si elle nous embête. Oui, oui, petite garce, j'avertirai Clémence. Elle t'arrangera.... Quelle dégoûtation! ça mouche déjà des hommes, quand ça aurait encore besoin d'être mouchée.... Mais, chut! voici l'homme. Un joli saligaud, lui aussi!

Hippolyte venait de paraître à la fenêtre des Duveyrier, cirant les bottes de monsieur. Les bonnes, malgré tout, lui firent des politesses, car il était de l'aristocratie, et il méprisait Lisa qui méprisait Adèle, avec plus de hauteur que les maîtres riches n'en montraient aux maîtres dans la gêne. On lui demanda des nouvelles de mademoiselle Clémence et de mademoiselle Julie. Mon Dieu! elles s'embêtaient à crever, là-bas, mais elles ne se portaient pas trop mal. Puis, sautant à un autre sujet:

--Avez-vous entendu, cette nuit, l'autre qui se tortillait, avec son mal au ventre?... Était-ce agaçant! Heureusement qu'elle part. J'avais envie de lui crier: «Pousse donc et que ça finisse!»

--Le fait est que monsieur Hippolyte a raison, reprit Lisa. Rien ne vous porte sur les nerfs, comme une femme qui a toujours des coliques.... Dieu merci! je ne sais pas ce que c'est, mais il me semble que je tâcherais de ravaler ça, pour laisser les gens dormir.

Alors, Victoire, voulant rire, retomba sur Adèle.

--Dis donc, l'enflée, là-haut!... Lorsque t'es accouchée de ton premier, c'est-il par devant ou par derrière que tu l'as fait?

Toutes les cuisines se tordirent, dans un accès de gaieté canaille, pendant qu'Adèle, effarée, répondait:

--Un enfant, ah bien! non, faut pas qu'il en vienne! C'est défendu d'abord, et puis quand on ne veut pas!

--Ma fille, dit Lisa d'un ton grave, les enfants viennent à tout le monde.... Ce n'est pas ton bon Dieu qui te fera autrement que les autres.

Et l'on parla de madame Campardon, qui elle, au moins, n'avait plus rien à craindre: c'était la seule chose agréable dans son état. Ensuite, toutes les dames de la maison y passèrent, madame Juzeur qui prenait ses précautions, madame Duveyrier que son mari dégoûtait, madame Valérie qui allait chercher ses enfants au dehors, parce que le sien, de mari, n'était pas seulement capable de lui en faire la queue d'un. Et les éclats de rire montaient par bouffées du boyau noir.

Berthe avait encore pâli. Elle attendait, n'osant plus même sortir, les yeux à terre, confuse, et comme violentée devant Octave. Lui, exaspéré contre les bonnes, sentait qu'elles devenaient trop sales et qu'il ne pouvait la reprendre: son désir s'en allait, il tombait à une lassitude, à une grande tristesse. Mais la jeune femme tressaillit. Lisa venait de prononcer son nom.

--En parlant de farceuse, en voilà une qui m'a l'air de s'en payer!... Eh! Adèle, pas vrai que ta mademoiselle Berthe rigolait déjà toute seule, quand tu lavais encore ses jupons?

--Maintenant, dit Victoire, elle se fait donner un coup de plumeau par le commis de son homme.... Pas de danger qu'il y ait de la poussière!

--Chut! souffla doucement Hippolyte.

--Tiens! à cause? Son chameau de bonne n'est pas là, aujourd'hui.... Une sournoise qui vous mangerait, quand on parle de sa maîtresse! Vous savez qu'elle est juive et qu'elle a assassiné quelqu'un, chez elle.... Peut-être bien que le bel Octave l'époussette aussi, dans les encoignures. Le patron a dû l'embaucher pour faire les enfants, ce grand serin-là!

Alors, Berthe, torturée d'une angoisse indicible, leva les yeux sur son amant. Et, suppliante, implorant un appui, elle balbutia de sa voix douloureuse:

--Mon Dieu! mon Dieu!

Octave lui prit la main, la serra fortement, étranglé lui aussi par une colère impuissante. Que faire? il ne pouvait se montrer, imposer silence à ces filles. Les mots ignobles continuaient, des mots que la jeune femme n'avait jamais entendus, toute une débâcle d'égout, qui, chaque matin, se déversait là, près d'elle, et qu'elle ne soupçonnait même pas. Maintenant, leurs amours, si soigneusement cachés, traînaient au milieu des épluchures et des eaux grasses. Ces filles savaient tout, sans que personne eût parlé. Lisa racontait comment Saturnin tenait la chandelle; Victoire rigolait des maux de tête du mari, qui aurait dû se faire poser un autre oeil quelque part; Adèle elle-même tapait sur l'ancienne demoiselle de sa dame, dont elle étalait les indispositions, les dessous douteux, les secrets de toilette. Et une blague ordurière salissait leurs baisers, leurs rendez-vous, tout ce qu'il y avait encore de bon et de délicat dans leurs tendresses.

--Gare là-dessous! cria brusquement Victoire, v'là des carottes d'hier qui m'empoisonnent! C'est pour cette crapule de père Gourd!

Les bonnes, par méchanceté, jetaient ainsi des débris, que le concierge devait balayer.

--Et v'là un reste de rognon moisi! dit à son tour Adèle.

Tous les fonds de casserole, toutes les vidures de terrine y passèrent, pendant que Lisa s'acharnait sur Berthe et sur Octave, arrachant les mensonges dont ils couvraient la nudité malpropre de l'adultère. Ils restaient, la main dans la main, face à face, sans pouvoir détourner les yeux; et leurs mains se glaçaient, et leurs yeux s'avouaient l'ordure de leur liaison, l'infirmité des maîtres étalée dans la haine de la domesticité. C'était ça leurs amours, cette fornication sous une pluie battante de viande gâtée et de légumes aigres!

--Et vous savez, dit Hippolyte, que le jeune monsieur se fiche absolument de la paroissienne. Il l'a prise pour se pousser dans le monde.... Oh! un avare au fond malgré sa pose, un gaillard sans scrupule, qui, avec son air d'aimer les femmes, leur flanque très bien des gifles!

Berthe, les yeux sur Octave, le regardait blêmir, la face bouleversée, si changé, qu'il lui faisait peur.

--Ma foi! ils se valent, reprit Lisa. Je ne donnerais pas non plus grand'chose de sa peau, à elle. Mal élevée, le coeur dur comme une pierre, se fichant de tout ce qui n'est pas son plaisir, couchant pour l'argent, oui pour l'argent! car je m'y connais, je parie qu'elle n'a pas même de plaisir avec un homme.

Des larmes jaillirent des yeux de Berthe. Octave regardait son visage se décomposer. Ils se trouvaient comme écorchés au sang l'un devant l'autre, mis à nu, sans protestation possible. Alors, la jeune femme, suffoquée par cette bouche de puisard qui la souffletait, voulut fuir. Il ne la retint pas, car le dégoût d'eux-mêmes faisait de leur présence une torture, et ils aspiraient au soulagement de ne plus se voir.

--Tu as promis, mardi prochain, chez moi.

--Oui, oui.

Et elle se sauva, éperdue. Il demeura seul, piétinant, tâtonnant des mains, remettant en paquet le linge apporté par lui. Il n'écoutait plus les bonnes, lorsqu'une dernière phrase l'arrêta net.

--Je vous dis que monsieur Hédouin est mort hier soir.... Si le bel Octave avait prévu ça, il aurait continué à chauffer madame Hédouin, qui a le sac.

Cette nouvelle, apprise là, dans ce cloaque, retentissait au fond de son être. M. Hédouin était mort! Et un regret immense l'envahissait. Il pensa tout haut, il ne put retenir cette réponse:

--Ah! oui, par exemple, j'ai fait une bêtise!

Comme Octave descendait enfin, avec son paquet de linge, il rencontra Rachel qui montait à sa chambre. Quelques minutes de plus, elle les surprenait. En bas, elle venait encore de trouver madame en larmes; mais, cette fois, elle n'en avait rien tiré, ni un aveu, ni un sou. Furieuse, comprenant qu'on profitait de son absence pour se voir et lui filouter ainsi ses petits bénéfices, elle dévisagea le jeune homme d'un regard noir de menaces. Une singulière timidité d'écolier empêcha Octave de lui donner dix francs; et, désireux de montrer une entière liberté d'esprit, il entrait plaisanter chez Marie, lorsqu'un grognement, parti d'un angle, le fit se tourner: c'était Saturnin qui se levait en disant, dans une de ses crises jalouses:

--Prends garde! brouillés à mort!

Justement, on était ce matin-là au huit octobre, la piqueuse de bottines devait déménager avant midi. Depuis une semaine, M. Gourd surveillait son ventre avec un effroi qui grandissait d'heure en heure. Jamais le ventre n'attendrait le huit. La piqueuse de bottines avait supplié le propriétaire de la laisser quelques jours de plus, pour faire ses couches; mais elle s'était heurtée contre un refus indigné. A tout instant, des douleurs la prenaient; pendant la dernière nuit encore, elle croyait bien qu'elle accoucherait seule. Puis, vers neuf heures, elle avait commencé son déménagement, aidant le gamin dont la petite voiture à bras était dans la cour, s'appuyant aux meubles, s'asseyant sur les marches de l'escalier, quand une colique trop forte la pliait en deux.

M. Gourd, cependant, n'avait rien découvert. Pas un homme! On s'était moqué de lui. Aussi, toute la matinée, rôda-t-il d'un air de colère froide. Octave, qui le rencontra, frémit à l'idée que lui aussi devait connaître leurs amours. Peut-être le concierge les connaissait-il, mais il ne l'en salua pas moins poliment; car ce qui ne le regardait pas, ne le regardait pas, comme il le disait. Ce matin-là, il avait de même ôté sa calotte devant la dame mystérieuse, filant de chez le monsieur du troisième, en ne laissant d'elle, dans l'escalier, qu'un parfum évaporé de verveine; il avait encore salué Trublot, salué l'autre madame Campardon, salué Valérie. Tout ça, c'étaient des bourgeois, ça ne le regardait pas, ni les jeunes gens surpris au sortir des chambres de bonne, ni les dames promenant, le long des marches, des peignoirs accusateurs. Mais ce qui le regardait, le regardait, et il ne perdait pas de vue les quatre pauvres meubles de la piqueuse de bottines, comme si l'homme tant cherché allait partir enfin dans un tiroir.

A midi moins un quart, l'ouvrière parut, avec son visage de cire, sa tristesse continuelle, son morne abandon. Elle pouvait à peine marcher. M. Gourd trembla, tant qu'elle ne fut pas dans la rue. Au moment où elle lui remit la clef, Duveyrier justement débouchait du vestibule, si brûlant de sa nuit, que les taches rouges de son front saignaient. Il affecta un air rogue, une sévérité d'implacable morale, lorsque le ventre de cette créature passa devant lui. Elle avait baissé la tête, honteuse, résignée; et elle suivit la petite voiture, elle s'en alla, du pas désespéré dont elle était venue, le jour où elle s'était engouffrée dans les draps noirs des Pompes funèbres.

Alors, seulement, M. Gourd triompha. Comme si ce ventre emportait le malaise de la maison, les choses déshonnêtes dont frissonnaient les murs, il cria au propriétaire:

--Un bon débarras, monsieur!... On va donc respirer, car ça devenait répugnant, ma parole d'honneur! J'ai cent livres de moins sur la poitrine.... Non, voyez-vous, monsieur, dans une maison qui se respecte, il ne faut pas de femmes, et surtout pas de ces femmes qui travaillent!

XIV

Le mardi suivant, Berthe manqua de parole à Octave. Cette fois, elle l'avait averti de ne pas l'attendre, dans une brève explication, le soir, après la fermeture du magasin; et elle sanglotait, elle était allée se confesser la veille, reprise d'un besoin de religion, toute suffoquée encore par les exhortations douloureuses de l'abbé Mauduit. Depuis son mariage, elle ne pratiquait plus; mais, à la suite des gros mots dont les bonnes l'avaient éclaboussée, elle venait de se sentir si triste, si abandonnée, si malpropre, qu'elle s'était rejetée pour une heure dans ses croyances d'enfant, enflammée d'un espoir de purification et de salut. Au retour, le prêtre ayant pleuré avec elle, sa faute lui faisait horreur. Octave, impuissant, furieux, haussa les épaules.

Puis, trois jours plus tard, elle promit de nouveau pour le mardi suivant. Dans un rendez-vous donné à son amant, passage des Panoramas, elle avait vu des châles de chantilly; et elle en parlait sans cesse, avec des yeux mourants de désir. Aussi, le lundi matin, le jeune homme lui dit-il en riant, pour adoucir la brutalité du marché, que, si elle tenait sa parole enfin, elle trouverait chez lui une petite surprise. Elle comprit, elle se mit une fois encore à pleurer. Non! non! maintenant, elle n'irait pas, il lui gâtait le bonheur de leur rendez-vous. Elle avait parlé de ce châle en l'air, elle n'en voulait plus, elle le jetterait au feu, s'il lui en faisait cadeau. Pourtant, le lendemain, ils convinrent de tout: minuit et demi, elle frapperait trois coups légers.

Ce jour-là, quand Auguste partit pour Lyon, il parut singulier à Berthe. Elle l'avait surpris parlant bas avec Rachel, derrière la porte de la cuisine; en outre, il était jaune, grelottant, l'oeil fermé; mais, comme il se plaignait de sa migraine, elle le crut malade et lui assura que le voyage lui ferait du bien. Dès qu'elle fut seule, elle retourna dans la cuisine, tâcha de sonder la bonne, par un reste d'inquiétude. Cette fille continuait à se montrer discrète, respectueuse, dans son attitude raide des premiers jours. La jeune femme, pourtant, la sentait vaguement mécontente; et elle pensait qu'elle avait eu grand tort de lui donner vingt francs et une robe, puis de couper court à ses libéralités, forcément, car elle courait toujours après cent sous.

--Ma pauvre fille, lui dit-elle, je suis bien peu généreuse, n'est-ce pas?... Allez, ce n'est pas de ma faute. Je songe à vous, je vous récompenserai.

Rachel répondit de son air froid:

--Madame ne me doit rien.

Alors, Berthe alla chercher deux vieilles chemises à elle, voulant au moins lui prouver son bon coeur. Mais la bonne, en les prenant, déclara qu'elle en ferait des linges pour la cuisine.

--Merci, madame, la percale me donne des boutons, je ne porte que de la toile.

Berthe, cependant, la trouvait si polie, qu'elle se rassura. Elle se montra familière, lui avoua qu'elle découcherait, la pria même de laisser une lampe allumée, à tout hasard. On fermerait au verrou la porte du grand escalier, et elle sortirait par la porte de la cuisine, dont elle emporterait la clef. La bonne prenait tranquillement ces ordres, comme s'il se fût agi de mettre au feu un boeuf à la mode, pour le lendemain.

Le soir, par un raffinement de tactique, pendant que Berthe devait dîner chez ses parents, Octave avait accepté une invitation chez les Campardon. Il comptait rester là jusqu'à dix heures, puis aller s'enfermer dans sa chambre et y attendre minuit et demi, avec le plus de patience possible.

Chez les Campardon, le dîner fut patriarcal. L'architecte, entre sa femme et la cousine, s'appesantissait sur les plats, des plats de ménage, abondants et sains, comme il les qualifiait. Il y avait, ce soir-là, une poule au riz, une pièce de boeuf et des pommes de terre sautées. Depuis que la cousine s'occupait de tout, la maison vivait dans une indigestion continue, tant elle savait bien acheter, payant moins cher et rapportant deux fois plus de viande que les autres. Aussi Campardon revint-il trois fois à la poule, pendant que Rose se bourrait de riz. Angèle se réserva pour le boeuf; elle aimait le sang, Lisa lui en fourrait en cachette de grandes cuillerées. Et, seule, Gasparine touchait à peine aux plats, ayant l'estomac rétréci, disait-elle.

--Mangez donc, criait l'architecte à Octave, vous ne savez pas qui vous mangera.

Madame Campardon, penchée à l'oreille du jeune homme, s'applaudissait une fois encore du bonheur apporté par la cousine dans la maison: une économie de cent pour cent au moins, les domestiques réduites au respect, Angèle surveillée et recevant le bon exemple.

--Enfin, murmura-t-elle, Achille continue à être heureux comme le poisson dans l'eau, et moi je n'ai plus rien à faire, absolument rien.... Tenez! elle me débarbouille, maintenant.... Je puis vivre sans remuer les bras ni les jambes, elle a pris toutes les fatigues du ménage.

Ensuite, l'architecte raconta comment «il avait roulé ces cocos de l'Instruction publique».

--Imaginez-vous, mon cher, qu'ils m'ont cherché des ennuis à n'en plus finir, pour mes travaux d'Évreux.... Moi, n'est-ce pas? j'ai voulu avant tout faire plaisir à monseigneur. Seulement, le fourneau des nouvelles cuisines et le calorifère ont dépassé vingt mille francs. Aucun crédit n'était voté, et vingt mille francs ne sont pas faciles à prendre sur les maigres frais d'entretien. D'autre part, la chaire pour laquelle j'avais trois mille francs, est montée à près de dix mille: encore sept mille francs qu'il fallait dissimuler.... Aussi m'ont-ils appelé ce matin au ministère, où un grand sec m'a d'abord fichu un galop. Ah! mais non! je n'aime pas ça! Alors, moi, je lui ai flanqué carrément monseigneur à la tête, en le menaçant d'appeler monseigneur à Paris, pour expliquer l'affaire. Et, tout de suite, il est devenu poli, oh! d'une politesse! tenez, j'en ris encore! Vous savez qu'ils ont une peur de chien des évêques, en ce moment. Quand j'ai un évêque avec moi, je démolirais et je rebâtirais Notre-Dame, je me moque pas mal du gouvernement!

Tous s'égayaient autour de la table, sans respect pour le ministre, dont ils parlaient avec dédain, la bouche pleine de riz. Rose déclara qu'il valait mieux être avec la religion. Depuis les travaux de Saint-Roch, Achille était accablé de besogne: les plus grandes familles se le disputaient, il n'y suffisait plus, il devait passer les nuits. Dieu leur voulait du bien, décidément, et la famille le bénissait, matin et soir.

On était au dessert, lorsque Campardon s'écria:

--A propos, mon cher, vous savez que Duveyrier a retrouvé....

Il allait nommer Clarisse. Mais il se rappela la présence d'Angèle, et il ajouta, en jetant un regard oblique vers sa fille:

--Il a retrouvé sa parente, vous savez.

Et, par des pincements de lèvres, des clignements d'yeux, il se fit enfin comprendre d'Octave, qui ne saisissait pas du tout.

--Oui, Trublot que j'ai rencontré, m'a dit ça. Avant-hier, comme il pleuvait à torrents, Duveyrier entre sous une porte, et qu'est-ce qu'il aperçoit? sa parente en train de secouer son parapluie.... Trublot, justement, la cherchait depuis huit jours, pour la lui rendre.

Angèle avait modestement baissé les yeux sur son assiette, en avalant de grosses bouchées. La famille, d'ailleurs, sauvegardait la décence des mots, avec rigidité.

--Est-elle bien, sa parente? demanda Rose à Octave.

--C'est selon, répondit celui-ci. Il faut les aimer comme ça.

--Elle a eu l'audace de venir un jour au magasin, dit Gasparine, qui, malgré sa maigreur, détestait les gens maigres. On me l'a montrée.... Un vrai haricot.

--N'importe, conclut l'architecte, voilà Duveyrier repincé.... C'est sa pauvre femme....

Il voulait dire que Clotilde devait être soulagée et ravie. Seulement, il se souvint une seconde fois d'Angèle, il prit un air dolent pour déclarer:

--On ne s'entend pas toujours entre parents.... Mon Dieu! dans chaque famille, il y a des contrariétés.

Lisa, de l'autre côté de la table, une serviette sur le bras, regardait Angèle, et celle-ci, prise d'un fou rire, se hâta de boire, longuement, le nez caché dans le verre.

Un peu avant dix heures, Octave prétexta une grande fatigue pour monter à sa chambre. Malgré les attendrissements de Rose, il était mal à l'aise dans ce milieu bonhomme, où il sentait croître sans cesse contre lui l'hostilité de Gasparine. Il ne lui avait rien fait pourtant. Elle le détestait comme joli homme, elle le soupçonnait d'avoir toutes les femmes de la maison, et cela l'exaspérait, sans qu'elle le désirât le moins du monde, cédant seulement, devant son bonheur, à une colère instinctive de femme dont la beauté s'était séchée trop vite.

Dès qu'il fut parti, la famille parla de se coucher. Rose, chaque soir, avant de se mettre au lit, passait une heure dans son cabinet de toilette. Elle procéda à un débarbouillage complet, se trempa de parfums, puis se coiffa, s'examina les yeux, la bouche, les oreilles, et se fit même un signe sous le menton. La nuit, elle remplaçait son luxe de peignoirs par un luxe de bonnets et de chemises. Elle choisit, pour cette nuit-là, une chemise et un bonnet garnis de valenciennes. Gasparine l'avait aidée, lui donnant les cuvettes, épongeant derrière elle l'eau répandue, la frottant avec un linge, petits soins intimes dont elle s'acquittait beaucoup mieux que Lisa.

--Ah! je suis bien! dit enfin Rose, allongée, pendant que la cousine bordait les draps et remontait le traversin.

Et elle riait d'aise, toute seule au milieu du grand lit. Dans ses dentelles, avec son corps douillet, délicat et soigné, on eût dit une belle amoureuse, attendant l'homme de son coeur. Quand elle se sentait jolie, elle dormait mieux, disait-elle. Puis, elle n'avait plus que ce plaisir.

--Ça y est? demanda Campardon en entrant. Eh bien! bonne nuit, mon chat.

Lui, prétendait avoir à travailler. Il veillerait encore. Mais elle se fâchait, elle voulait qu'il prit un peu de repos: c'était stupide, de se tuer de la sorte!

--Entends-tu, couche-toi.... Gasparine, promets-moi de le faire coucher.

La cousine, qui venait de poser sur la table de nuit un verre d'eau sucrée et un roman de Dickens, la regardait. Sans répondre, elle se pencha, elle laissa échapper:

--Tu es gentille comme tout, ce soir!

Et elle lui mit deux baisers sur les joues, les lèvres sèches, la bouche amère, dans une résignation de parente laide et pauvre. Campardon, lui aussi, regardait sa femme, le sang à la peau, crevant d'une digestion pénible. Ses moustaches eurent un petit tremblement, il la baisa à son tour.

--Bonne nuit, ma cocotte.

--Bonne nuit, mon chéri.... Mais, tu sais, couche-toi tout de suite.

--N'aie donc pas peur! dit Gasparine. Si, à onze heures, il ne dort pas, je me lèverai et j'éteindrai sa lampe.

Vers onze heures, Campardon, qui bâillait sur un chalet suisse, une fantaisie d'un tailleur de la rue Rameau, se déshabilla lentement en songeant à Rose, si gentille et si propre; puis, après avoir défait son lit, pour les bonnes, il alla retrouver Gasparine dans le sien. Ils y dormaient fort mal, trop à l'étroit, gênés par leurs coudes. Lui surtout, réduit à se tenir en équilibre au bord du sommier, avait une cuisse coupée, le matin.

Au même instant, comme Victoire était montée, sa vaisselle finie, Lisa vint, selon son habitude, voir si mademoiselle ne manquait de rien. Angèle, couchée, l'attendait; et c'étaient ainsi, chaque soir, en cachette des parents, des parties de cartes interminables, sur un coin de la couverture étalée. Elles jouaient à la bataille, en retombant toujours sur la cousine, une sale bête que la bonne déshabillait crûment devant l'enfant. Toutes deux se vengeaient de la soumission hypocrite de la journée, et il y avait, chez Lisa, une jouissance basse, dans cette corruption d'Angèle, dont elle satisfaisait les curiosités de fille maladive, troublée par la crise de ses quinze ans. Cette nuit-là, elles étaient furieuses contre Gasparine qui, depuis deux jours, enfermait le sucre, dont la bonne emplissait ses poches, pour les vider ensuite sur le lit de la petite. En voilà un chameau! pas même moyen de croquer du sucre en s'endormant!

--Votre papa lui en fourre pourtant assez, du sucre! dit Lisa, avec un rire sensuel.

--Oh! oui! murmura Angèle, qui riait également.

--Qu'est-ce qu'il lui fait, votre papa?... Faites un peu, pour voir.

Alors, l'enfant se jeta au cou de la bonne, la serra de ses bras nus, l'embrassa violemment sur la bouche, en répétant:

--Tiens! comme ça.... Tiens! comme ça.