Chapter 24
Elle nomma Valérie, elle lui rappela le soir où il la mangeait des yeux, chez les Josserand. Puis, comme il jurait ne pas l'avoir eue, elle reprit avec son rire qu'elle le savait bien, qu'elle le taquinait. Seulement, il en avait eu une autre; et, cette fois elle nomma madame Hédouin, s'égayant davantage, s'amusant de ses protestations plus énergiques. Qui alors? c'était donc Marie Pichon? ah! celle-là, il ne pouvait nier. Il nie, pourtant; mais elle hochait la tête, elle assurait que son petit doigt ne mentait jamais. Et, pour lui arracher ces noms de femme, il devait redoubler de caresses, les lui tirer d'un frisson de tout son corps.
Cependant, elle n'avait pas nommé Berthe. Il la lâchait, lorsqu'elle reprit:
--Maintenant, il y a la dernière.
--Quelle dernière? demanda-t-il anxieux.
La bouche pincée, elle s'obstina de nouveau à n'en pas dire davantage, tant qu'il ne lui eut pas desserré les lèvres d'un baiser. Vraiment, elle ne pouvait lui nommer la personne, car c'était elle qui avait eu la première l'idée du mariage; et elle contait l'histoire de Berthe, sans prononcer son nom. Alors, il avoua tout, dans son cou délicat, goûtant à cet aveu une jouissance lâche. Était-il drôle, de se cacher d'elle! Il la croyait jalouse peut-être. Pourquoi aurait-elle été jalouse? elle ne lui avait rien accordé, n'est-ce pas? Oh! des petites bêtises, des enfantillages comme en ce moment, mais jamais ça! Enfin, elle était une femme honnête, elle le querellait presque de l'avoir soupçonnée de jalousie.
Lui, la gardait renversée entre ses bras. Prise de langueur, elle fit allusion au cruel qui l'avait plantée là, après une semaine de mariage. Une femme malheureuse comme elle en savait trop sur les orages du coeur! Depuis longtemps, elle avait deviné ce qu'elle appelait «les machines» d'Octave; car il ne pouvait se donner un baiser dans la maison, sans qu'elle l'entendît. Et, au fond du large canapé, tous deux en étaient arrivés à une bonne causerie intime, qu'ils coupaient, sans y penser, de chatteries promenées un peu partout. Elle le traitait de grand nigaud, car il avait raté Valérie par sa faute; elle la lui aurait fait avoir tout de suite, s'il était simplement entré demander un conseil. Ensuite, elle le questionnait sur cette petite Pichon, des jambes affreuses et rien là dedans, pas vrai? Mais elle revenait toujours à Berthe, elle la trouvait charmante, une peau superbe, un pied de marquise. A ce jeu, elle dut le repousser bientôt.
--Non, laissez-moi, il faudrait être sans principes, par exemple!... D'ailleurs, ça ne vous ferait pas plaisir. Hein? vous dites que si. Oh! c'est histoire de me flatter. Ce serait trop vilain, si ça vous faisait plaisir.... Gardez ça pour elle. Au revoir, mauvais sujet!
Et elle le renvoya, en exigeant de lui le serment solennel de venir se confesser souvent, sans rien cacher, s'il voulait qu'elle prît la direction de son coeur.
Octave la quitta tranquillisé. Elle lui avait rendu sa belle humeur, elle l'amusait, avec la complication de sa vertu. En bas, dès qu'il entra dans le magasin, il rassura d'un signe Berthe, dont les yeux l'interrogeaient au sujet du chapeau. Alors, toute la terrible aventure du matin fut oubliée. Quand Auguste revint, un peu avant le déjeuner, il les trouva comme tous les jours, Berthe ennuyée sur la banquette de la caisse, Octave occupé à métrer galamment de la faille pour une dame.
Mais, à partir de ce jour, les deux amants eurent des rendez-vous plus rares encore. Lui, très ardent, se désespérait, la poursuivait dans les coins, avec de continuelles sollicitations, des demandes de rencontres, quand elle voudrait, n'importe où. Elle, au contraire, d'une indifférence de fille grandie en serre chaude, ne semblait aimer de l'amour coupable que les sorties furtives, les cadeaux, les plaisirs défendus, les heures chères passées en voiture, au théâtre, dans les restaurants. Toute son éducation repoussait, son appétit d'argent, de toilette, de luxe gâché; et elle en était bientôt venue à être lasse de son amant comme de son mari, le trouvait lui aussi trop exigeant pour ce qu'il donnait, tâchait avec une tranquille inconscience de ne pas lui faire son poids de bonheur. Aussi, exagérant ses craintes, refusait-elle sans cesse: chez lui, jamais plus! elle serait morte de peur; chez elle, c'était impossible, on pouvait les surprendre; puis, la maison mise de côté, lorsqu'il la conjurait, dehors, de se laisser conduire pour une heure dans une chambre d'hôtel, elle se mettait à pleurer, elle lui disait que, vraiment, il fallait qu'il la respectât bien peu. Cependant, les dépenses allaient leur train, ses caprices s'accentuaient; après le chapeau, elle avait désiré un éventail en point d'Alençon, sans compter ses envies de petits riens coûteux, au hasard des boutiques. S'il n'osait encore refuser, il était repris de son avarice, devant la débâcle de ses économies. En garçon pratique, il finissait par trouver stupide de toujours payer, quand elle, de son côté, ne lui livrait que son pied, sous la table. Décidément, Paris lui portait malheur: d'abord, des échecs; ensuite, ce coup de coeur imbécile, qui vidait sa bourse. Certes, on ne pouvait l'accuser d'arriver par les femmes. Il en tirait maintenant un honneur comme consolation, dans la rage inavouée de son plan si maladroitement mené jusque-là.
Auguste, pourtant, ne les gênait guère. Depuis les mauvaises affaires de Lyon, il était ravagé davantage encore par ses migraines. Berthe, le premier du mois, avait éprouvé un saisissement de bonheur, en le voyant mettre, le soir, sous la pendule de la chambre à coucher, trois cents francs pour sa toilette; et, malgré la réduction sur la somme exigée par elle, comme elle désespérait d'en obtenir jamais le premier sou, elle se jeta dans ses bras, toute chaude de reconnaissance. Le mari eut, en cette occasion, une nuit de gentillesse comme l'amant n'en avait point.
Septembre s'écoula de la sorte, dans le grand calme de la maison vidée par l'été. Les gens du deuxième se trouvaient aux bains de mer, en Espagne; ce qui faisait hausser les épaules de M. Gourd, plein de pitié: des embarras! comme si les personnes les plus distinguées ne se contentaient pas de Trouville! Les Duveyrier, depuis les vacances de Gustave, étaient à leur propriété de Villeneuve-Saint-Georges. Même les Josserand allèrent passer quinze jours chez un ami, près de Pontoise, en laissant se répandre la rumeur qu'ils partaient pour une ville d'eau. Ce vide, les appartements déserts, l'escalier dormant dans plus de silence, semblaient à Octave offrir moins de danger; et il discuta, il fatigua Berthe, qui le reçut enfin chez elle, un soir, pendant un voyage d'Auguste à Lyon. Mais ce rendez-vous faillit mal tourner encore; madame Josserand, rentrée de l'avant-veille, eut une telle indigestion, au retour d'un dîner en ville, qu'Hortense, inquiète, descendit chercher sa soeur. Heureusement, Rachel achevait de récurer ses cuivres, et elle put faire échapper le jeune homme par l'escalier de service. Les jours suivants, Berthe abusa de cette alerte pour tout refuser de nouveau. D'ailleurs, ils commirent la faute de ne pas récompenser la bonne; elle les servait, de son air froid, avec son respect supérieur de fille qui n'entend ni ne voit rien; seulement, comme madame pleurait sans cesse après l'argent, et comme monsieur Octave dépensait déjà trop en cadeaux, elle pinçait de plus en plus les lèvres, dans cette baraque où l'amant de la bourgeoise ne lui aurait pas lâché dix sous, quand il couchait. S'ils croyaient l'avoir achetée jusqu'à la fin des siècles, pour vingt francs et une robe, ah bien! non, ils se trompaient: elle s'estimait plus cher que ça! Dès lors, elle se montra moins complaisante, elle cessa de fermer les portes derrière eux, sans qu'ils eussent conscience de sa mauvaise humeur; car on n'est pas en train de donner des pourboires, lorsque, furieux de ne savoir où aller s'embrasser, on en arrive aux querelles, là-dessus. Et la maison élargissait son silence, et Octave, toujours à la recherche d'un coin de sécurité, y rencontrait partout M. Gourd, guettant les choses déshonnêtes dont frissonnaient les murs, filant sans bruit, hanté par des ventres de femmes enceintes.
Madame Juzeur, cependant, pleurait avec ce mignon, mourant d'amour, qui ne pouvait voir la dame; et elle lui prodiguait les plus sages conseils. Les désirs d'Octave en vinrent au point qu'un jour il songea à la supplier de lui prêter son appartement; sans doute elle n'aurait pas refusé, mais il craignit de révolter Berthe, en avouant ses indiscrétions. Il avait bien projeté également d'utiliser Saturnin; peut-être le fou les garderait-il ainsi qu'un chien fidèle, dans quelque chambre perdue; seulement, il montrait des humeurs fantasques, tantôt accablant de caresses gênantes l'amant de sa soeur, tantôt le boudant, lui jetant des regards soupçonneux, allumés d'une brusque haine. On aurait dit des accès de jalousie, toute une jalousie nerveuse et violente de femme. Il la lui témoignait surtout depuis qu'il le trouvait parfois le matin, chez la petite Pichon, en train de rire. Maintenant, en effet, Octave ne passait plus devant la porte de Marie sans entrer, repris d'un singulier goût, d'un coup de passion, qu'il ne s'avouait même pas; il adorait Berthe, il la désirait follement, et dans ce besoin de l'avoir, renaissait pour l'autre une tendresse infinie, un amour dont il n'avait jamais éprouvé la douceur, au temps de leur liaison. C'était un charme continuel à la regarder, à la toucher, des plaisanteries, des taquineries, les jeux de main d'un homme qui voudrait reprendre une femme, avec la secrète gêne d'aimer ailleurs. Et, ces jours-là, quand Saturnin le surprenait pendu aux jupes de Marie, il le menaçait de ses yeux de loup, prêt à mordre, ne lui pardonnant, ne revenant lui baiser les doigts, en bête soumise, que lorsqu'il le revoyait auprès de Berthe, fidèle et tendre.
Enfin, comme septembre finissait et que les locataires étaient sur le point de rentrer, Octave, dans son tourment, conçut une idée folle. Justement, Rachel, dont une soeur se mariait en province, avait demandé la permission de découcher, un mardi que monsieur devait se rendre à Lyon; et il s'agissait, simplement, de passer la nuit dans la chambre de la bonne, où personne au monde n'aurait l'idée d'aller les chercher. Berthe, blessée, marqua d'abord la plus vive répugnance; mais il la conjurait avec des larmes, il parlait de quitter Paris où il souffrait trop, il la troublait et la lassait de tant d'arguments, que, la tête perdue, elle finit par consentir. Tout fut réglé. Le mardi soir, après le dîner, ils prirent une tasse de thé chez les Josserand, afin d'écarter les soupçons. Il y avait là Trublot, Gueulin, l'oncle Bachelard; même, très tard, on vit arriver Duveyrier, qui venait parfois coucher rue de Choiseul, en alléguant des affaires matinales. Octave affecta de causer librement avec ces messieurs; puis, comme minuit sonnait, il s'échappa, monta s'enfermer dans la chambre de Rachel, où Berthe devait le rejoindre une heure après, quand la maison dormirait.
Là-haut, des soucis de ménage l'occupèrent pendant la première demi-heure. Pour vaincre la répulsion de la jeune femme, il avait promis de changer les draps et d'apporter lui-même tout le linge nécessaire. Il refit donc le lit, longuement, maladroitement, avec la peur d'être entendu. Ensuite, comme Trublot, il s'assit sur une malle, il tâcha de patienter. Les bonnes montaient se coucher, une à une; et c'étaient, à travers les cloisons minces, des bruits de femmes qui se déshabillent et se soulagent. Une heure sonna, puis le quart, puis la demie. L'inquiétude le prenait, pourquoi se faisait-elle attendre? Elle avait dû quitter les Josserand vers une heure au plus tard; le temps de rentrer chez elle et de ressortir par l'escalier de service, cela ne demandait pas dix minutes. Quand deux heures sonnèrent, il imagina des catastrophes. Enfin, il eut un soupir de contentement, en croyant reconnaître son pas. Et il ouvrit, pour l'éclairer. Mais une surprise l'immobilisa. Devant la porte d'Adèle, Trublot, plié en deux, regardait par le trou de la serrure. Il se releva, effrayé de cette brusque lumière.
--Comment! encore vous! murmura Octave contrarié.
Trublot se mit à rire, sans paraître le moins du monde étonné de le trouver là, à une pareille heure de nuit.
--Imaginez-vous, expliqua-t-il très bas, cette bête d'Adèle ne m'a pas donné sa clef; alors, comme elle est allée retrouver Duveyrier, dans son appartement.... Hein! qu'avez-vous? Ah! vous ne saviez pas que Duveyrier couchait avec. Parfaitement, mon cher! Il s'est bien remis avec sa femme, qui se résigne de temps à autre; seulement, elle le rationne, et il est tombé sur Adèle.... C'est commode, quand il vient à Paris.
Il s'interrompit, se baissa de nouveau, puis ajouta entre ses dents:
--Non, personne! il la garde plus longtemps que l'autre fois.... Quelle sacrée fille sans cervelle! Si elle m'avait donné la clef au moins, je l'aurais attendue au chaud, dans son lit.
Alors, il regagna le grenier où il s'était réfugié, emmenant avec lui Octave, qui désirait d'ailleurs le questionner sur la fin de la soirée, chez les Josserand. Mais il ne le laissa pas ouvrir la bouche, il revint tout de suite à Duveyrier, dans l'obscurité d'un noir d'encre, alourdie sous les poutres. Oui, cet animal avait d'abord voulu Julie; seulement, celle-là était trop propre, et du reste, là-bas, à la campagne, elle en tenait pour le petit Gustave, un galopin de seize ans qui promettait. Alors, mouché de ce côté, le conseiller, n'osant prendre Clémence à cause d'Hippolyte, avait jugé sans doute plus convenable d'en choisir une en dehors de son ménage. Et on ne savait ni où ni comment il s'était jeté sur Adèle: sans doute derrière une porte, dans un courant d'air, car cette grosse bête de souillon empochait les hommes comme les gifles, l'échine tendue, et ce n'était certes pas au propriétaire qu'elle aurait osé faire une impolitesse.
--Depuis un mois, il ne manque pas un des mardis des Josserand, dit Trublot. Ça me gêne.... Faudra que je lui retrouve Clarisse, pour qu'il nous fiche la paix.
Octave put enfin l'interroger sur la fin de la soirée. Berthe avait quitté sa mère avant minuit, l'air très tranquille. Sans doute il allait la trouver dans la chambre de Rachel. Mais Trublot, heureux de la rencontre, ne le lâchait plus.
--C'est idiot, de me laisser droguer si longtemps, continuait-il. Avec ça, je dors debout. Mon patron m'a mis à la liquidation: trois nuits par semaine où l'on ne se couche pas, mon cher.... Si encore Julie était là, elle me ferait bien une petite place. Mais Duveyrier n'amène qu'Hippolyte de la campagne. Et, à propos, vous connaissez Hippolyte, le grand vilain gendarme qui est avec Clémence? Eh bien! je viens de le voir en chemise se glisser chez Louise, ce laideron d'enfant trouvée dont madame Juzeur veut sauver l'âme. Hein? un joli succès pour madame. Tout ce que vous voudrez, mais pas ça!... Un avorton de quinze ans, un paquet sale ramassé sous une porte, en voilà un morceau pour ce gaillard osseux, aux mains humides, qui a des épaules de taureau! Moi, je m'en fiche, et ça me dégoûte tout de même.
Cette nuit-là, Trublot, ennuyé, était plein d'aperçus philosophiques. Il murmura:
--Dame! tel maître, tel valet.... Quand les propriétaires donnent l'exemple, les larbins peuvent bien avoir des goûts pas honnêtes. Ah! tout fout le camp en France, décidément!
--Adieu, je vous quitte, dit Octave.
Trublot le retint encore. Il énumérait les chambres de bonnes où il aurait pu coucher, si l'été n'avait pas vidé la maison. Le pis était que toutes fermaient leurs portes à double tour, même pour aller simplement au bout du corridor, tellement elles craignaient entre elles d'être volées. Rien à faire chez Lisa, dont les goûts lui semblaient drôles. Il ne poussait pas jusqu'à Victoire, qui pourtant, dix ans plus tôt, aurait encore fait ses choux gras. Et il déplora surtout la rage de Valérie à changer de cuisinière. Ça devenait insupportable. Il les comptait sur ses doigts, tout un défilé galopait: une qui avait exigé du chocolat le matin; une qui s'en était allée parce que monsieur ne mangeait pas proprement; une que la police était venue prendre, comme elle mettait au feu un morceau de veau; une qui ne pouvait rien toucher sans le casser, tellement elle avait de la force; une qui prenait une bonne pour la servir; une qui sortait avec les robes de madame et qui avait giflé madame, le jour où madame s'était permis une observation. Tout ça en un mois! Pas même le temps d'aller les pincer dans leur cuisine!
--Et puis, ajouta-t-il, il y a eu Eugénie. Vous avez dû la remarquer, une grande belle fille, une Vénus, mon cher! mais sans blague, cette fois: on se retournait dans la rue pour la regarder.... Alors, pendant dix jours, la maison a été en l'air. Ces dames étaient furieuses. Les hommes ne tenaient plus: Campardon tirait la langue, Duveyrier avait trouvé le truc de monter tous les jours ici, pour voir si des fuites ne se produisaient pas dans la toiture. Une vraie révolution, un allumage dont leur sacrée baraque flambait des caves aux greniers.... Moi, je me suis méfié. Elle était trop chic! Croyez-moi, mon cher, laides et bêtes, pourvu qu'on en ait plein les bras: voilà mon opinion, par principe et par goût.... Et quel nez j'ai eu! Eugénie a fini par être flanquée dehors, le jour où madame s'est aperçu, à ses draps, noirs comme de la suie, qu'elle recevait chaque matin le charbonnier de la place Gaillon; des draps de nègre dont le blanchissage coûtait les yeux de la tête! Mais qu'est-il arrivé? Le charbonnier en a été très malade, et le cocher des gens du second, laissé ici par ses maîtres, ce butor de cocher qui les prend toutes, a étrenné également, au point qu'il en tire encore la jambe. Celui-là, je ne le plains pas, il m'embête!
Enfin, Octave put se dégager. Il laissait Trublot dans l'obscurité profonde du grenier, lorsque ce dernier s'étonna brusquement.
--Mais vous, que fichez-vous donc, chez les bonnes?... Ah! scélérat, vous y venez!
Et il riait d'aise. Il promit le secret, le renvoya avec le souhait d'une nuit agréable. Lui, résolument, attendrait ce torchon d'Adèle, qui ne savait plus s'en aller, quand elle était avec un homme. Duveyrier n'oserait peut-être pas la garder jusqu'au jour.
De retour dans la chambre de Rachel, Octave éprouva une nouvelle déception. Berthe ne s'y trouvait pas. Une colère le prenait maintenant: elle s'était jouée de lui, elle avait promis uniquement pour se débarrasser de ses prières. Pendant qu'il se brûlait le sang à l'attendre, elle dormait, heureuse d'être seule, tenant la largeur du lit conjugal. Alors, au lieu de regagner sa chambre et de dormir de son côté, il s'entêta, se coucha tout habillé, passa la nuit à rouler des projets de revanche. Cette chambre de bonne, nue et froide, l'irritait à cette heure, avec ses murs sales, sa pauvreté, son insupportable odeur de fille mal tenue; et il ne voulait pas s'avouer dans quelle bassesse son amour exaspéré avait rêvé de se satisfaire. Trois heures sonnèrent au loin. Des ronflements de bonnes robustes montaient à sa gauche; parfois, des pieds nus sautaient sur le carreau, puis un ruissellement de fontaine faisait vibrer le plancher. Mais ce qui l'énervait le plus, c'était, à sa droite, une plainte continue, une voix de douleur geignant dans la fièvre d'une insomnie. Il finit par reconnaître la voix de la piqueuse de bottines. Est-ce qu'elle accouchait? La malheureuse, toute seule, agonisait sous les toits, dans un de ces cabinets de misère, où il n'y avait même plus de place pour son ventre.
Vers quatre heures, Octave eut une distraction. Il entendit Adèle rentrer, puis Trublot la rejoindre, immédiatement. Une querelle faillit éclater. Elle se défendait: le propriétaire l'avait gardée, était-ce sa faute? Alors, Trublot l'accusa de devenir fière. Mais elle se mit à pleurer, elle n'était pas fière du tout. Quel péché avait-elle donc pu commettre, pour que le bon Dieu laissât les hommes s'acharner sur elle? Après celui-là, un autre: ça ne finissait pas. Elle ne les agaçait guère cependant, leurs bêtises lui causaient si peu de plaisir, qu'elle restait sale exprès, afin de ne pas leur donner des idées. Ah! ouiche! ils s'enrageaient davantage, et continuellement c'était de l'ouvrage en plus. Elle en crevait, elle avait assez déjà de madame Josserand sur le dos, à vouloir qu'on lavât la cuisine chaque matin.
--Vous autres, bégayait-elle en sanglotant, vous dormez tant que vous voulez, après. Mais moi, faut que je trime.... Non, il n'y a pas de justice! Je suis trop malheureuse!
--Allons, dors! je ne te tourmente pas, finit par dire Trublot, bonhomme, pris d'un apitoiement paternel. Va, il y en a, des femmes, qui voudraient être à ta place!... Puisqu'on t'aime, grosse bête, laisse-toi aimer!
Au jour, Octave s'endormit. Un grand silence s'était fait, la piqueuse de bottines elle-même ne râlait plus, comme morte, tenant son ventre à deux mains. Le soleil éclairait l'étroite fenêtre, lorsque la porte, en s'ouvrant, réveilla brusquement le jeune homme. C'était Berthe qui montait voir, poussée par un irrésistible besoin; elle en avait d'abord écarté l'idée, puis elle s'était donné des prétextes, la nécessité de visiter la chambre, d'y remettre les choses en ordre, dans le cas où il aurait tout laissé à la débandade, de colère. D'ailleurs, elle croyait ne plus l'y trouver. Quand elle le vit se lever du petit lit de fer, blême, menaçant, elle resta saisie; et elle écouta, la tête basse, ses reproches furieux. Il la pressait de répondre, de lui fournir au moins une excuse. Enfin, elle murmura:
--Au dernier moment, je n'ai pas pu. Ça manquait trop de délicatesse.... Je vous aime, oh! je vous le jure. Mais pas ici, pas ici!
Et, le voyant s'approcher, elle recula, avec la peur qu'il ne voulût profiter de l'occasion. Il en avait l'envie: huit heures sonnaient, les bonnes étaient toutes descendues, Trublot lui-même venait de partir. Alors, comme il cherchait à lui prendre les mains, en disant que lorsqu'on aime quelqu'un, on accepte tout, elle se plaignit d'être incommodée par l'odeur, elle entr'ouvrit la fenêtre. Mais il l'attirait de nouveau, il l'étourdissait de son tourment. Elle allait être obligée de céder, lorsqu'un flot boueux de gros mots monta de la cour des cuisines.
--Cochonne! salope! as-tu fini!... V'là encore ta lavette qui m'est tombée sur la tête.
Berthe, frémissante, s'était dégagée, en murmurant:
--Entends-tu?... Oh! non, pas ici, je t'en supplie! J'aurais trop de honte.... Entends-tu ces filles? Elles me font froid partout. L'autre jour déjà, j'ai cru que je me trouverais mal.... Non, laisse-moi, et je te promets, mardi prochain, dans ta chambre.
Les deux amants, n'osant plus bouger, debout, durent tout entendre.
--Montre-toi donc un peu, continuait Lisa furieuse, pour que je te la flanque par la gueule!
Alors, Adèle vint se pencher à la fenêtre de sa cuisine.
--En voilà une affaire pour un bout de chiffon! Il n'a servi qu'à ma vaisselle d'hier, d'abord. Et puis, c'est tombé tout seul.
Elles firent la paix, et Lisa lui demanda ce qu'on avait mangé la veille, chez elle. Encore un ragoût! Quels panés! C'est elle qui se serait acheté des côtelettes, dans une boîte pareille! Et elle poussait toujours Adèle à chiper le sucre, la viande, la bougie, histoire d'être libre; car elle, n'ayant jamais faim, laissait Victoire voler les Campardon, sans en prendre même sa part.
--Oh! dit Adèle qui se corrompait, j'ai caché, l'autre soir, des pommes de terre dans ma poche. Elles me brûlaient la cuisse. C'était bon, c'était bon!... Et, vous savez, j'aime le vinaigre, moi. Je m'en fiche, je bois à la burette, maintenant.