Chapter 18
--Et l'autre, la grande de Passy, celle au magasin de bonbons.... Et l'autre, celle en chambre, là-bas, avec ses trousseaux pour les orphelins.... Et l'autre, la veuve du capitaine, rappelez-vous! qui montrait sur son ventre un coup de sabre.... Toutes, l'oncle, toutes, elles se sont fichues de vous! Maintenant, n'est-ce pas? je puis vous le dire. Eh bien! j'ai dû me défendre, un soir, contre celle au coup de sabre. Elle voulait, mais moi pas si bête! On ne sait jamais où ça vous mène, des femmes pareilles!
Bachelard parut vexé. Il se remit, il pinça ses grosses paupières clignotantes.
--Mon petit, tu peux toutes les prendre, j'ai mieux que ça.
Et il refusa de s'expliquer, heureux de la curiosité, des autres. Pourtant, il brûlait d'être indiscret, de laisser deviner son trésor.
--Une jeune fille, dit-il enfin, mais une vraie, parole, d'honneur!
--Pas possible! cria Trublot. On n'en fait plus.
--De bonne famille? demanda Duveyrier.
--Tout ce qu'il y a de mieux comme famille, affirma l'oncle. Imaginez-vous quelque chose de bêtement chaste. Un hasard. Je l'ai eue comme ça. Elle ne s'en doute pas encore, positivement.
Gueulin l'écoutait, étonné; puis, il eut un geste sceptique, en murmurant:
--Ah! oui, je sais.
--Comment? tu sais? dit Bachelard, pris de colère. Tu ne sais rien, mon petit; personne ne sait rien.... Celle-là, c'est pour Bibi. On ne la voit pas, on n'y touche pas.... A bas les pattes!
Et, se tournant vers Duveyrier:
--Vous comprendrez, monsieur, vous qui avez du coeur. Ça m'attendrit d'aller là, au point, voyez-vous, que j'en redeviens jeune. Enfin, j'ai un coin gentil où je me repose de toutes ces roulures.... Et, si vous saviez, c'est poli, c'est frais, ça vous a une peau de fleur, avec des épaules, des cuisses, pas maigres du tout, monsieur, rondes et fermes comme des pêches!
Les taches rouges du conseiller saignaient, dans le flot de sang qui gonflait son visage. Trublot et Gueulin regardaient l'oncle; et une envie de le gifler les prenait, à le voir avec son râtelier de dents trop blanches, qui laissait couler des filets de salive aux deux coins de sa bouche. Comment! cette carcasse d'oncle, cette ruine des noces malpropres de Paris, dont le grand nez flambant tenait seul encore entre les chairs tombées des joues, avait quelque part une innocence en chambre, de la chair en bouton, qu'il salissait de ses anciens vices, embourgeoisés dans sa bonhomie de vieil ivrogne gâteux!
Cependant, il s'attendrissait, il reprenait, en essuyant du bout de la langue les bords de son petit verre:
--Après tout, mon seul rêve est de la rendre heureuse, cette enfant! Mais voilà, le ventre pousse, je suis un papa pour elle.... Parole d'honneur! si je trouve un garçon bien sage, je la lui donne, oh! en mariage, pas autrement.
--Vous ferez deux heureux, murmura Duveyrier avec sensibilité.
On commençait à étouffer dans l'étroit salon. Un verre de chartreuse renversé venait de poisser la nappe, toute noircie de la cendre des cigares. Ces messieurs avaient besoin d'air.
--Voulez-vous la voir? demanda brusquement l'oncle en se levant.
Ils se consultèrent du regard. Mon Dieu! oui, ils voulaient bien, si ça pouvait lui faire plaisir; et, dans leur indifférence affectée, il y avait une satisfaction gourmande, à l'idée d'aller achever le dessert, là-bas, chez la petite du vieux. Duveyrier rappela seulement que Clarisse les attendait. Mais Bachelard, pâle et agité depuis sa proposition, jurait qu'on ne s'asseoirait même pas; ces messieurs la verraient, puis s'en iraient tout de suite, tout de suite. Ils descendirent et stationnèrent quelques minutes sur le boulevard, pendant qu'il payait. Gueulin, quand il reparut, affecta d'ignorer où demeurait la personne.
--En route, l'oncle! De quel côté?
Bachelard revenait grave, torturé par son besoin vaniteux de montrer Fifi et par sa terreur de se la faire voler. Un instant, il regarda à gauche, il regarda à droite, d'un air inquiet. Enfin, carrément:
--Eh bien! non, je ne veux pas.
Et il s'entêta, se moquant des plaisanteries de Trublot, ne daignant même pas expliquer par un prétexte son changement d'avis. On dut se mettre en marche pour se rendre chez Clarisse. Comme la soirée était superbe, ils décidèrent d'aller à pied, dans l'idée hygiénique de hâter leur digestion. Alors, ils descendirent la rue de Richelieu, assez d'aplomb sur leurs jambes, mais si pleins, que les trottoirs leur semblaient trop étroits.
Gueulin et Trublot marchaient les premiers. Derrière, venaient Bachelard et Duveyrier, enfoncés dans de fraternelles confidences. Le premier jurait au second qu'il ne se méfiait pas de lui: il la lui aurait montrée, car il le savait un homme délicat; mais, n'est-ce pas? c'était toujours imprudent, de trop demander à la jeunesse. Et l'autre l'approuvait, en confessant également d'anciennes craintes, au sujet de Clarisse; d'abord, il avait écarté ses amis; puis, il s'était plu à les recevoir, à se faire là un intérieur charmant, lorsqu'elle lui avait donné des preuves extraordinaires de fidélité. Oh! une femme de tête, incapable d'un oubli, et beaucoup de coeur, et des idées très saines! Sans doute, on pouvait lui reprocher de petites choses dans le passé, par manque de direction; seulement, elle était revenue à l'honneur, depuis qu'elle l'aimait. Et, tout le long de la rue de Rivoli, le conseiller ne tarissait pas; tandis que l'oncle, vexé de ne plus placer un mot sur la petite, se retenait pour ne pas lui apprendre que sa Clarisse couchait avec tout le monde.
--Oui, oui, sans doute, murmurait-il. Mais soyez-en convaincu, cher monsieur, la vertu est encore ce qu'il y a de meilleur.
Rue de la Cerisaie, la maison dormait, dans la solitude et le silence des trottoirs. Duveyrier resta surpris de ne pas voir de lumière aux fenêtres du troisième. Trublot disait, de son air sérieux, que Clarisse s'était sans doute couchée, pour les attendre; ou peut-être, ajoutait Gueulin, faisait-elle un bézigue, dans la cuisine, en compagnie de sa bonne. Ils frappèrent. Le gaz de l'escalier brûlait avec la flamme droite et immobile d'une lampe de chapelle. Pas un bruit, pas un souffle. Mais, comme les quatre hommes passaient devant la loge du concierge, celui-ci sortit vivement.
--Monsieur, monsieur, la clef!
Duveyrier resta planté sur la première marche.
--Madame n'est donc pas là? demanda-t-il.
--Non, monsieur.... Et, attendez, il faut que vous preniez une bougie.
En lui donnant le bougeoir, le concierge laissa percer, sous le respect exagéré de sa face blême, tout un ricanement de blague canaille et féroce. Ni les jeunes gens, ni l'oncle, n'avaient dit un mot. Ce fut au milieu de ce silence, le dos rond, qu'ils montèrent l'escalier à la file, mettant le long des étages mornes le bruit interminable de leurs pas. En tête, Duveyrier, qui tâchait de comprendre, levait les pieds dans un mouvement mécanique de somnambule; et la bougie, qu'il tenait d'une main tremblante, déroulait sur le mur l'étrange montée des quatre ombres, pareille à une procession de pantins cassés.
Au troisième, il fut pris d'une faiblesse, jamais il ne put trouver le trou de la serrure. Trublot lui rendit le service d'ouvrir. La clef, en tournant, eut un bruit sonore et répercuté, comme sous la voûte d'une cathédrale.
--Fichtre! murmura-t-il, ça n'a pas l'air habité, là dedans.
--Ça sonne le creux, dit Bachelard.
--Un petit caveau de famille, ajouta Gueulin.
Ils entrèrent. Duveyrier passa le premier, tenant la bougie haute. L'antichambre était vide, les patères elles-mêmes avaient disparu. Vide aussi le grand salon et vide le petit salon: plus un meuble, plus un rideau aux fenêtres, plus une tringle. Pétrifié, Duveyrier regardait à ses pieds, levait les yeux au plafond, faisait le tour des murs, comme s'il eût cherché le trou par lequel tout s'en était allé.
--Quel nettoyage! laissa échapper Trublot.
--Peut-être qu'on répare, dit sans rire Gueulin. Faut voir la chambre à coucher. On y aura déménagé les meubles.
Mais la chambre était également nue, de cette nudité laide et glacée du plâtre, dont on a arraché les tentures. A la place du lit, les ferrures du baldaquin enlevées laissaient des trous béants; et, une des fenêtres étant restée entr'ouverte, l'air de la rue avait mis là une humidité et une fadeur de place publique.
--Mon Dieu! mon Dieu! bégaya Duveyrier, pouvant enfin pleurer, détendu par la vue de l'endroit où le frottement des matelas avait éraflé le papier peint.
L'oncle Bachelard se montra paternel.
--Du courage, monsieur! répétait-il. Ça m'est arrivé, et je n'en suis pas mort.... L'honneur est sauf, que diable!
Le conseiller secoua la tête et passa dans le cabinet de toilette, puis dans la cuisine. Le désastre continuait. On avait décollé la toile cirée du cabinet et dévissé les clous des planches de la cuisine.
--Non, ça, c'est trop, c'est de la fantaisie! dit Gueulin, émerveillé. Elle aurait pu laisser les clous.
Trublot, très las du dîner et de la course, commençait à trouver peu drôle cette solitude. Mais Duveyrier, qui ne lâchait pas la bougie, allait toujours, comme pris du besoin de s'enfoncer dans son abandon; et les autres étaient bien forcés de le suivre. Il traversa de nouveau chaque pièce, voulut revoir le grand salon, le petit salon, la chambre à coucher, promena soigneusement la lumière au fond de chaque coin; tandis que, derrière lui, ces messieurs à la file continuaient la procession de l'escalier, avec leurs grandes ombres dansantes, qui peuplaient étrangement le vide des murs. Sur les parquets, dans l'air morne, le bruit de leurs pas prenait des sonorités tristes. Et, pour comble de mélancolie, l'appartement était très propre, sans un brin de papier ni de paille, aussi net qu'une écuelle lavée à grande eau; car le concierge avait eu la cruauté de donner partout un vigoureux coup de balai.
--Vous savez, je n'en puis plus, finit par déclarer Trublot, comme on visitait le salon pour la troisième fois.... Vrai! je payerais dix sous une chaise.
Tous quatre s'arrêtèrent, debout.
--Quand donc l'avez-vous vue? demanda Bachelard.
--Hier, monsieur! cria Duveyrier.
Gueulin hocha la tête. Bigre! ça n'avait pas traîné, c'était joliment fait. Mais Trublot poussa une exclamation. Il venait d'apercevoir sur la cheminée un faux-col sale et un cigare détérioré.
--Ne vous plaignez pas, dit-il en riant, elle vous a laissé un souvenir.... C'est toujours ça.
Duveyrier regarda le faux-col avec un brusque attendrissement. Puis, il murmura:
--Vingt-cinq mille francs de meubles, il y en avait pour vingt-cinq mille francs!... Eh bien! non, non, ce n'est pas eux que je regrette!
--Vous ne prenez pas le cigare? interrompit Trublot. Alors, si vous permettez.... Il est troué, mais en y collant un papier à cigarette....
Il l'alluma à la bougie que le conseiller tenait toujours; et, se laissant glisser le long d'un mur:
--Tant pis! je m'asseois un peu par terre.... J'ai les jambes qui me rentrent dans le corps.
--Enfin, demanda Duveyrier, expliquez-moi où elle peut être?
Bachelard et Gueulin se regardèrent. C'était délicat. Pourtant, l'oncle prit une décision virile, et il conta tout au pauvre homme, les farces de Clarisse, ses continuelles culbutes, les amants qu'elle ramassait derrière lui, à chacune de leurs soirées. Certainement, elle avait dû filer avec le dernier, le gros Payan, ce maçon dont une ville du Midi voulait faire un artiste. Duveyrier écoutait ces abominations d'un air d'horreur. Il laissa échapper ce cri désespéré:
--Il n'y a plus d'honnêteté sur terre!
Et, dans une brusque expansion, il dit ce qu'il avait fait pour elle. Il parla de son âme, l'accusa d'ébranler sa foi aux meilleurs sentiments de l'existence, cachant naïvement sous cette douleur sentimentale le désarroi de ses gros appétits. Clarisse lui était devenue nécessaire. Mais il la retrouverait, dans le seul but de la faire rougir de son procédé, disait-il, et pour voir si son coeur avait perdu toute noblesse.
--Laissez donc! cria Bachelard que l'infortune du conseiller enchantait, elle vous jobardera encore.... Il n'y a que la vertu, entendez-vous! Prenez-moi une petite sans malice, innocente comme l'enfant qui vient de naître.... Alors, il n'y a pas de danger, on dort tranquille.
Cependant, Trublot fumait contre le mur, les jambes allongées. Il se reposait gravement, on l'oubliait.
--Si ça vous démange, je saurai l'adresse, dit-il. Je connais la bonne.
Duveyrier se retourna, étonné de cette voix qui sortait du plancher; et, quand il l'aperçut fumant tout ce qu'il restait de Clarisse, soufflant de gros nuages de fumée, où il croyait voir passer les vingt-cinq mille francs de meubles, il eut un geste de colère, il répondit:
--Non, elle est indigne de moi.... Il faut qu'elle me demande pardon à genoux.
--Tiens! la voilà qui revient! dit Gueulin en prêtant l'oreille.
En effet, quelqu'un marchait dans l'antichambre, une voix disait: «Eh bien? qu'est-ce donc? ils sont tous morts!» Et ce fut Octave qui entra. Il était ahuri de ces pièces vides, de ces portes ouvertes. Mais sa stupéfaction grandit encore, lorsqu'il vit, au milieu du salon nu, les quatre hommes, un à terre, trois debout, éclairés seulement par la maigre bougie, que le conseiller tenait comme un cierge. On le mit au courant d'un mot.
--Pas possible! cria-t-il.
--On ne vous a donc rien dit, en bas? demanda Gueulin.
--Mais non, le concierge m'a tranquillement regardé monter.... Tiens! elle a filé! Ça ne m'étonne pas. Elle avait des yeux et des cheveux si drôles!
Il demanda des détails, causa un instant, oubliant la triste nouvelle qu'il apportait. Puis, brusquement, il se tourna vers Duveyrier.
--A propos, c'est votre femme qui m'envoie vous prendre.... Votre beau-père se meurt.
--Ah! dit simplement le conseiller.
--Le père Vabre! murmura Bachelard. Je m'y attendais.
--Bah! quand on est au bout de son rouleau! fit remarquer philosophiquement Gueulin.
--Oui, il vaut mieux s'en aller, ajouta Trublot, en train de coller une seconde feuille de papier à cigarette autour de son cigare.
Ces messieurs, pourtant, se décidèrent à quitter l'appartement vide. Octave répétait qu'il s'était engagé sur l'honneur à ramener Duveyrier tout de suite, dans n'importe quel état. Ce dernier ferma la porte soigneusement, comme s'il avait laissé là ses tendresses mortes; mais, en bas, il fut pris d'une honte, Trublot dut rendre la clef au concierge. Puis, sur le trottoir, il se fit un échange silencieux de fortes poignées de main; et, dès que le fiacre eut emporté Octave et Duveyrier, l'oncle Bachelard dit à Gueulin et à Trublot, restés dans la rue déserte:
--Tonnerre de Dieu! il faut que je vous la montre.
Il piétinait depuis un instant, très excité par le désespoir de ce grand serin de conseiller, crevant de son bonheur à lui, de ce bonheur qu'il croyait dû à sa profonde malice, et qu'il ne pouvait plus contenir.
--Vous savez, l'oncle, dit Gueulin, si c'est encore pour nous mener à la porte et nous lâcher....
--Non, tonnerre de Dieu! vous allez la voir. Ça me fera plaisir.... Il a beau être près de minuit: elle se lèvera, si elle est couchée.... Vous savez, elle est fille d'un capitaine, le capitaine Menu, et elle a une tante très bien, née à Villeneuve, près de Lille, parole d'honneur! On peut aller demander des renseignements chez messieurs Mardienne frères, rue Saint-Sulpice.... Ah! tonnerre de Dieu! nous avons besoin de ça, vous allez voir ce que c'est que la vertu!
Et il prit leur bras, Gueulin à sa droite, Trublot à sa gauche, allongeant le pas, en quête d'une voiture pour arriver plus vite.
Cependant, dans le fiacre, Octave avait brièvement raconté l'attaque de M. Vabre, sans cacher que madame Duveyrier connaissait l'adresse de la rue de la Cerisaie. Au bout d'un silence, le conseiller demanda d'une voix dolente:
--Croyez-vous qu'elle me pardonne?
Octave resta muet. Le fiacre roulait toujours, empli d'obscurité, traversé par moments d'un rayon de gaz. Comme ils arrivaient, Duveyrier, torturé d'angoisses, posa une nouvelle question.
--N'est-ce pas? ce que j'ai de mieux à faire est encore de me remettre avec ma femme, en attendant?
--Ce serait peut-être raisonnable, dit le jeune homme, forcé de répondre.
Alors, Duveyrier sentit la nécessité de regretter son beau-père. C'était un homme bien intelligent, une puissance de travail incroyable. D'ailleurs, on allait sans doute pouvoir encore le tirer de là. Rue de Choiseul, ils trouvèrent la porte de la maison ouverte et ils tombèrent sur un groupe, planté devant la loge de M. Gourd. Julie, descendue pour courir chez le pharmacien, s'emportait contre les bourgeois qui se laissent crever entre eux, quand ils sont malades; c'était bon aux ouvriers, de se porter du bouillon et de se faire chauffer des serviettes; depuis deux heures qu'il râlait là-haut, le vieux aurait pu avaler vingt fois sa langue, sans que ses enfants eussent pris seulement la peine de lui mettre un morceau de sucre dans le gosier. Des coeurs secs, disait M. Gourd, des gens qui ne savaient pas se servir de leurs dix doigts, qui se seraient crus déshonorés s'ils avaient donné un lavement à un père; tandis qu'Hippolyte, renchérissant encore, racontait la tête de madame, là-haut, son air bête, ses bras ballants en face de ce pauvre monsieur, autour duquel les domestiques se bousculaient. Mais tous se turent, lorsqu'ils aperçurent Duveyrier.
--Eh bien? demanda celui-ci.
--Le médecin pose des sinapismes à monsieur, répondit Hippolyte. Oh! j'ai eu une peine pour le trouver!
En haut, dans le salon, madame Duveyrier vint à leur rencontre. Elle avait beaucoup pleuré, ses regards brillaient sous ses paupières rougies. Le conseiller ouvrit les bras, plein de gêne; et il l'embrassa, en murmurant:
--Ma pauvre Clotilde!
Surprise de cette effusion inaccoutumée, elle recula. Octave était demeuré en arrière; mais il entendit le mari ajouter à voix basse:
--Pardonne-moi, oublions nos torts, dans cette triste circonstance.... Tu le vois, je te reviens, et pour toujours.... Ah! je suis bien puni!
Elle ne répondit rien, se dégagea. Puis, reprenant devant Octave son attitude de femme qui veut ignorer:
--Je ne vous aurais pas dérangé, mon ami, car je sais combien cette enquête sur l'affaire de la rue de Provence est pressée. Mais je me suis vue seule, j'ai senti votre présence nécessaire.... Mon pauvre père est perdu. Entrez le voir, le docteur est auprès de lui.
Quand Duveyrier eut passé dans la chambre voisine, elle s'approcha d'Octave qui, pour se donner une contenance, se tenait devant le piano. L'instrument était resté ouvert, le morceau de _Zémire et Azor_ se trouvait encore sur le pupitre; et il affectait de le déchiffrer. La lampe n'éclairait toujours de sa lumière douce qu'un angle de la vaste pièce. Madame Duveyrier regarda un instant le jeune homme sans parler, tourmentée d'une inquiétude qui finit par la jeter hors de sa réserve habituelle.
--Il était là-bas? demanda-t-elle d'une voix brève.
--Oui, madame.
--Alors, quoi donc, qu'y a-t-il?
--Cette personne, madame, l'a lâché, en emportant les meubles.... Je l'ai trouvé entre les quatre murs, avec une bougie.
Clotilde eut un geste désespéré. Elle comprenait. Sur son beau visage, parut une expression de répugnance et de découragement. Ce n'était pas assez de perdre son père, il fallait encore que ce malheur servit de prétexte à un rapprochement avec son mari! Elle le connaissait bien, il serait toujours sur elle, maintenant que plus rien au dehors ne la protégerait; et, dans son respect de tous les devoirs, elle tremblait de ne pouvoir se refuser à l'abominable corvée. Un instant, elle contempla le piano. De grosses larmes lui remontaient aux yeux, elle dit simplement à Octave:
--Merci, monsieur.
Tous deux passèrent à leur tour dans la chambre de M. Vabre. Duveyrier, très pâle, écoutait le docteur Juillerat qui lui donnait des explications à demi-voix. C'était une attaque d'apoplexie séreuse; le malade pouvait traîner jusqu'au lendemain; mais il n'y avait plus aucune espérance. Clotilde arrivait justement; elle entendit cette condamnation, elle s'affaissa sur une chaise, en se tamponnant les yeux avec son mouchoir, déjà trempé de larmes, tordu, réduit à rien. Pourtant, elle trouva la force de demander au docteur si son pauvre père reprendrait au moins connaissance. Le docteur en doutait; et, comme s'il eût compris le but de la question, il exprima l'espoir que M. Vabre avait depuis longtemps réglé ses affaires. Duveyrier, dont l'esprit semblait être resté rue de la Cerisaie, parut alors s'éveiller. Il regarda sa femme, puis répondit que M. Vabre ne se confiait à personne. Il ne savait donc rien, il avait simplement des promesses en faveur de leur fils Gustave, que son grand-père souvent parlait d'avantager, pour les récompenser de l'avoir pris chez eux. En tout cas, s'il existait un testament, on le trouverait.
--La famille est avertie? dit le docteur Juillerat.
--Mon Dieu! non, murmura Clotilde. J'ai reçu un tel coup!... Ma première pensée a été d'envoyer monsieur chercher mon mari.
Duveyrier lui jeta un nouveau regard. Maintenant, tous deux s'entendaient. Lentement, il s'approcha du lit, examina M. Vabre, étendu dans sa raideur de cadavre, et dont le masque immobile se marbrait de taches jaunes. Une heure sonnait. Le docteur parla de se retirer, car il avait essayé les révulsifs d'usage, il ne pouvait rien de plus. Le matin, il reviendrait de bonne heure. Enfin, il partait avec Octave, lorsque madame Duveyrier rappela ce dernier.
--Attendons demain, n'est-ce pas? dit-elle, vous m'enverrez Berthe sous un prétexte; je ferai aussi demander Valérie, et ce sont elles qui instruiront mes frères.... Ah! les pauvres gens, qu'ils dorment encore tranquilles cette nuit! Il y a bien assez de nous, à veiller dans les larmes.
Et, en face du vieillard dont le râle emplissait la chambre d'un frisson, elle et son mari restèrent seuls.
XI
Lorsque, le lendemain, à huit heures, Octave descendit de sa chambre, il fut très surpris de trouver toute la maison au courant de l'attaque de la veille et de la situation désespérée où était le propriétaire. Du reste la maison ne s'occupait pas du malade: elle ouvrait la succession.
Dans leur petite salle à manger, les Pichon s'attablaient devant des bols de chocolat. Jules appela Octave.
--Dites donc, en voilà un remue-ménage, s'il meurt comme ça! Nous allons en voir de drôles.... Savez-vous s'il y a un testament?
Le jeune homme, sans répondre, leur demanda d'où ils tenaient la nouvelle. Marie l'avait remontée de chez la boulangère; d'ailleurs, ça filtrait d'étage en étage, et jusqu'au bout de la rue, par les bonnes. Puis, après avoir allongé une tape à Lilitte qui lavait ses doigts dans le chocolat, la jeune femme dit à son tour:
--Ah! tout cet argent!... S'il songeait seulement à nous laisser un sou par pièce de cent sous. Mais il n'y a pas de danger!
Et comme Octave les quittait, elle ajouta:
--J'ai fini vos livres, monsieur Mouret.... Veuillez les reprendre, n'est-ce pas?
Il descendait vivement, inquiet, se souvenant d'avoir promis à madame Duveyrier de lui envoyer Berthe avant toute indiscrétion, lorsque, au troisième, il tomba sur Campardon, qui sortait.
--Eh bien! dit ce dernier, votre patron hérite. Je me suis laissé conter que le vieux a près de six cent mille francs, plus cet immeuble.... Dame! il ne dépensait rien chez les Duveyrier, et il lui restait pas mal sur son magot de Versailles, sans compter les vingt et quelques mille francs des loyers de la maison.... Hein? un fameux gâteau à se partager, quand on est trois seulement!
Tout en causant ainsi, il continuait de descendre, derrière Octave. Mais, au second, ils rencontrèrent madame Juzeur, qui revenait de voir ce que sa petite bonne, Louise, pouvait bien faire le matin, à perdre plus d'une heure pour rapporter quatre sous de lait. Elle entra naturellement dans la conversation, très au courant.