Chapter 17
--Hein? s'amusent-ils, à pendre ces tableaux!... Que voulez-vous? Achille ne se dérange plus, voici quinze jours qu'il ne me quitte pas, le soir; non, plus de café, plus de réunions d'affaires, plus de rendez-vous; et vous vous rappelez comme j'étais inquiète, lorsqu'il rentrait après minuit!... Ah! c'est aujourd'hui pour moi une bien grande tranquillité! Je le garde, au moins.
--Sans doute, sans doute, murmura Octave.
Et elle parla encore de l'économie qui résultait du nouvel arrangement. Tout marchait mieux dans le ménage, on y riait du matin au soir.
--Lorsque je vois Achille content, reprit-elle, ça me contente.
Puis, ramenée aux affaires du jeune homme:
--Alors, vraiment, vous nous quittez?... Restez donc, puisque nous allons tous être heureux.
Il recommença ses explications. Elle comprit, elle baissa les yeux: en effet, ce garçon devenait gênant, dans leurs expansions de famille, et elle-même éprouvait comme un soulagement de son départ, n'ayant plus d'ailleurs besoin de lui, pour tuer ses soirées. Il dut jurer de la venir voir souvent.
--Emballée, Mignon aspirant au ciel! cria la voix joyeuse de Campardon. Attendez, cousine, je vas vous descendre.
On l'entendit qui la prenait dans ses bras et qui la déposait quelque part. Il y eut un silence, puis un petit rire. Mais déjà l'architecte rentrait dans le salon; et il présenta sa joue échauffée à sa femme.
--C'est fini, ma cocotte.... Embrasse ton loup, qui a bien travaillé.
Gasparine vint, avec une broderie, s'asseoir près de la lampe. Campardon s'était mis à découper en plaisantant une croix d'honneur dorée, trouvée sur une étiquette; et il rougit fortement, lorsque Rose voulut lui attacher cette croix de papier avec une épingle: on en faisait un mystère, quelqu'un lui avait promis la décoration. De l'autre côté de la lampe, Angèle, qui apprenait une leçon d'histoire sainte, levait par moments la tête, coulait des regards, de son air énigmatique de fille bien élevée, instruite à ne rien dire, et dont on ignore les pensées vraies. C'était une soirée douce, un coin patriarcal d'une grande bonhomie.
Mais l'architecte, brusquement, eut une révolte de pudeur. Il venait de s'apercevoir que la petite, par-dessus son histoire sainte, lisait la _Gazette de France_, traînant sur la table.
--Angèle, dit-il sévèrement, que fais-tu là?... Ce matin, j'ai barré l'article au crayon rouge. Tu sais bien que tu ne dois pas lire ce qui est barré.
--Papa, je lisais à côté, répondit la jeune fille.
Il ne lui en enleva pas moins le numéro, en se plaignant tout bas à Octave de la démoralisation de la presse. Il y avait encore, ce jour-là, un crime abominable. Si les familles ne pouvaient plus admettre la _Gazette de France_, alors à quel journal s'abonner? Et il levait les yeux au ciel, lorsque Lisa annonça l'abbé Mauduit.
--Tiens! c'est vrai, dit Octave, il m'avait prié de vous avertir de sa visite.
L'abbé entra, souriant. Comme l'architecte avait oublié d'enlever sa croix de papier, il balbutia devant ce sourire. Justement, l'abbé était la personne dont on cachait le nom et qui s'occupait de l'affaire.
--Ce sont ces dames, murmurait Campardon. Sont-elles assez folles!
--Non, non, gardez-la, répondit le prêtre très aimable. Elle est bien où elle est, et nous la remplacerons par une autre plus solide.
Tout de suite, il demanda à Rose des nouvelles de sa santé, et approuva beaucoup Gasparine de s'être fixée auprès d'une personne de sa famille. Les demoiselles seules, à Paris, couraient tant de risques! Il disait ces choses avec son onction de bon prêtre, n'ignorant rien cependant. Ensuite, il causa des travaux, il proposa une modification heureuse. Et il semblait être venu pour bénir la bonne union de la famille et sauver ainsi une situation délicate, dont on pouvait causer dans le quartier. L'architecte du Calvaire devait avoir le respect des honnêtes gens.
Octave pourtant, à l'entrée de l'abbé Mauduit, avait souhaité le bonsoir aux Campardon. Comme il traversait l'antichambre, il entendit, dans la salle à manger toute noire, la voix d'Angèle, qui s'était échappée, elle aussi.
--C'est pour le beurre qu'elle criait? demandait-elle.
--Bien sûr, répondait une autre voix, celle de Lisa. Elle est méchante comme une gale. Vous avez bien vu, à table, de quelle façon elle m'a ramassée.... Mais je m'en fiche! Faut avoir l'air d'obéir, avec une particulière de cette espèce, et ça n'empêche pas, on rigole tout de même!
Alors, Angèle dut se jeter au cou de Lisa, car sa voix s'étouffa dans le cou de la bonne.
--Oui, oui.... Et, après, tant pire! c'est toi que j'aime!
Octave montait se coucher, lorsqu'un besoin de grand air le fit descendre. Il était au plus dix heures, il irait jusqu'au Palais-Royal. Maintenant, il se retrouvait garçon: pas de femme, ni Valérie ni madame Hédouin n'avaient voulu de son coeur, et il s'était trop pressé de rendre à Jules Marie, la seule qu'il eût conquise, encore sans avoir rien fait pour ça. Il tâchait d'en rire, mais il éprouvait une tristesse; il se rappelait avec amertume ses succès de Marseille et voyait un mauvais présage, une véritable atteinte à sa fortune, dans la déroute de ses séductions. Un froid le glaçait, quand il n'avait pas des jupes autour de lui. Jusqu'à madame Campardon qui le laissait partir sans larmes! C'était une terrible revanche à prendre. Est-ce que Paris allait se refuser?
Comme il posait le pied sur le trottoir, une voix de femme l'appela; et il reconnut Berthe, sur le seuil du magasin de soierie, dont un garçon mettait les volets.
--Est-ce vrai? monsieur Mouret, demanda-t-elle, vous avez donc quitté le _Bonheur des Dames_?
Il fut surpris qu'on le sût déjà dans le quartier. La jeune femme avait appelé son mari. Puisqu'il voulait monter le lendemain, pour causer avec M. Mouret, il pouvait bien lui parler tout de suite. Et Auguste, la mine maussade, sans transition, offrit à Octave d'entrer chez eux. Ce dernier, pris à l'improviste, hésitait, était sur le point de refuser, en songeant au peu d'importance de la maison. Mais il aperçut le joli visage de Berthe, qui lui souriait de son air de bon accueil, avec le gai regard qu'il avait déjà rencontré deux fois, le jour de son arrivée et le jour des noces.
--Eh bien! oui, dit-il résolument.
X
Alors, Octave se trouva rapproché des Duveyrier. Souvent, lorsque madame Duveyrier rentrait, elle traversait le magasin de son frère, s'arrêtait à causer un instant avec Berthe; et, la première fois qu'elle aperçut le jeune homme, installé derrière un comptoir, elle lui fit d'aimables reproches sur son manque de parole, en lui rappelant son ancienne promesse de venir un soir, chez elle, essayer sa voix au piano. Justement, elle voulait donner une seconde audition de la Bénédiction des Poignards, à un de ses premiers samedis de l'hiver suivant, mais avec deux ténors de plus, quelque chose de très complet.
--Si cela ne vous contrarie pas, dit un jour Berthe à Octave, vous pourrez monter après votre dîner chez ma belle-soeur. Elle vous attend.
Elle gardait à son égard une attitude de patronne simplement polie.
--C'est que, ce soir, fit-il remarquer, je comptais mettre un peu d'ordre dans ces cases.
--Ne vous inquiétez pas, reprit-elle, il y a ici du monde pour cette besogne.... Je vous donne votre soirée.
Vers neuf heures, Octave trouva madame Duveyrier qui l'attendait, dans son grand salon blanc et or. Tout était prêt, le piano ouvert, les bougies allumées. Une lampe posée sur un guéridon, à côté de l'instrument, éclairait mal la pièce, dont une moitié restait obscure. En voyant la jeune femme seule, il crut devoir lui demander comment M. Duveyrier se portait. Elle répondit qu'il allait parfaitement; ses collègues l'avaient chargé d'un rapport, dans une affaire très grave, et il était justement sorti pour se renseigner sur certains faits.
--Vous savez, cette affaire de la rue de Provence, dit-elle avec simplicité.
--Ah! il s'en occupe! s'écria Octave.
C'était un scandale qui passionnait Paris, toute une prostitution clandestine, des enfants de quatorze ans livrés à de hauts personnages. Clotilde ajouta:
--Oui, ça lui donne beaucoup de mal. Depuis quinze jours, ses soirées sont prises.
Il la regarda, sachant par Trublot que l'oncle Bachelard, ce jour-là, avait invité Duveyrier à dîner, et qu'on devait ensuite finir la soirée chez Clarisse. Mais elle était très sérieuse, elle parlait toujours de son mari avec gravité, contait de son grand air honnête des histoires extraordinaires, où elle expliquait pourquoi on ne le trouvait jamais au domicile conjugal.
--Dame! il a charge d'âmes, murmura-t-il, gêné par son clair regard.
Elle lui paraissait très belle, seule dans l'appartement vide. Ses cheveux roux pâlissaient son visage un peu long, d'une obstination tranquille de femme cloîtrée au fond de ses devoirs; et, vêtue de soie grise, la gorge et la taille sanglées dans un corset cuirassé de baleines, elle le traitait avec une amabilité sans chaleur, comme séparée de lui par un triple airain.
--Eh bien! monsieur, voulez-vous que nous commencions? reprit-elle. Vous excusez mon importunité, n'est-ce pas?... Et lâchez-vous, donnez tous vos moyens, puisque monsieur Duveyrier n'est pas là.... Vous l'avez peut-être entendu se vanter de ne pas aimer la musique?
Elle mettait un tel mépris dans cette phrase, qu'il crut devoir risquer un léger rire. C'était d'ailleurs l'attaque unique qui lui échappait parfois contre son mari devant le monde, exaspérée des plaisanteries de ce dernier sur son piano, elle qui était assez forte pour cacher la haine et la répulsion physique qu'il lui inspirait.
--Comment peut-on ne pas aimer la musique? répétait Octave d'un air d'extase, afin de lui être agréable.
Alors, elle s'assit. Un recueil d'anciens airs était ouvert sur le pupitre. Elle avait choisi un morceau de _Zémire et Azor_, de Grétry. Comme le jeune homme lisait tout au plus ses notes, elle le lui fit d'abord déchiffrer à demi-voix. Puis, elle joua le prélude, et il commença.
Du moment qu'on aime, L'on devient si doux....
--Parfait! cria-t-elle ravie, un ténor, il n'y a pas à en douter, un ténor!... Continuez, monsieur.
Octave, très flatté, fila les deux autres vers.
Et je suis moi-même Plus tremblant que vous.
Elle rayonnait. Voilà trois ans qu'elle en cherchait un! Et elle lui conta ses déboires, M. Trublot par exemple; car, c'était un fait dont on aurait dû étudier les causes, il n'y avait plus de ténors parmi les jeunes gens de la société: sans doute le tabac.
--Attention, maintenant! reprit-elle, nous allons y mettre de l'expression.... Attaquez avec franchise.
Son visage froid prit une langueur, ses yeux se tournèrent vers lui d'un air mourant. Croyant qu'elle s'échauffait, il s'animait aussi, la trouvait charmante. Pas un bruit ne venait des pièces voisines, l'ombre vague du grand salon semblait les envelopper d'une volupté assoupie; et, penché derrière elle, frôlant son chignon de sa poitrine, pour mieux voir la musique, il soupirait dans un frisson les deux vers:
Et je suis moi-même Plus tremblant que vous.
Mais, la phrase mélodique achevée, elle laissa tomber son expression passionnée comme un masque. Sa froideur était dessous. Il se recula, inquiet, ne voulant pas recommencer son aventure avec madame Hédouin.
--Vous irez très bien, disait-elle. Accentuez seulement davantage la mesure.... Tenez, comme ça.
Et elle chanta elle-même, elle répéta à vingt reprises: «Plus tremblant que vous,» en détachant les notes avec une rigueur de femme impeccable, dont la passion musicale était à fleur de peau, dans la mécanique. Sa voix montait peu à peu, emplissait la pièce de cris aigus, lorsque tous deux entendirent brusquement, derrière leur dos, quelqu'un dire très fort:
--Madame! madame!
Elle eut un sursaut, et reconnaissant sa femme de chambre Clémence:
--Hein? quoi?
--Madame, c'est monsieur votre père qui est tombé le nez dans ses écritures et qui ne bouge plus.... Il nous fait peur.
Alors, sans bien comprendre, pleine de surprise, elle quitta le piano, elle suivit Clémence. Octave, qui n'osait l'accompagner, resta à piétiner au milieu du salon. Cependant, après quelques minutes d'hésitation et de gêne, comme il entendait des pas précipités, des voix éperdues, il se décida, il traversa une pièce obscure, puis se trouva dans la chambre de M. Vabre. Tous les domestiques étaient accourus, Julie en tablier de cuisine, Clémence et Hippolyte, l'esprit encore occupé d'une partie de dominos qu'ils venaient de lâcher; et, debout, l'air ahuri, ils entouraient le vieillard, pendant que Clotilde, penchée à son oreille, l'appelait, le suppliait de dire un mot, un seul mot. Mais il ne bougeait toujours pas, le nez dans ses fiches. Il avait tapé du front sur son encrier. Une éclaboussure d'encre lui couvrait l'oeil gauche, coulant en minces gouttes jusqu'à ses lèvres.
--C'est une attaque, dit Octave. On ne peut le laisser là. Il faut le mettre sur son lit.
Mais madame Duveyrier perdait la tête. Peu à peu, l'émotion montait dans ses veines lentes. Elle répétait:
--Vous croyez, vous croyez.... O mon Dieu! ô mon pauvre père!
Hippolyte ne se hâtait point, travaillé d'une inquiétude, d'une répulsion visible à toucher le vieux, qui allait peut-être passer entre ses bras. Il fallut qu'Octave lui criât de l'aider. A eux deux, ils le couchèrent.
--Apportez donc de l'eau tiède! reprit le jeune homme, en s'adressant à Julie. Débarbouillez-le.
Maintenant, Clotilde s'irritait contre son mari. Est-ce qu'il aurait dû être dehors? Qu'allait-elle devenir, s'il arrivait un accident? C'était comme un fait exprès, jamais il ne se trouvait à la maison, quand on avait besoin de lui; et Dieu savait cependant qu'on en avait rarement besoin! Octave l'interrompit pour lui conseiller d'envoyer chercher le docteur Juillerat. Personne n'y songeait. Hippolyte partit tout de suite, heureux de prendre l'air.
--Me laisser seule! continua Clotilde. Moi, je ne sais pas, il doit y avoir toutes sortes d'affaires à régler.... O mon pauvre père!
--Voulez-vous que je prévienne la famille? offrit Octave. Je puis appeler vos deux frères.... Ce serait prudent.
Elle ne répondit pas. Deux grosses larmes gonflaient ses yeux, pendant que Julie et Clémence tâchaient de déshabiller le vieillard. Puis, elle retint Octave: son frère Auguste était absent, ayant ce soir-là un rendez-vous; et quant à Théophile, il ferait bien de ne pas monter, car sa vue seule achèverait leur père. Elle conta alors que celui-ci s'était présenté en face, chez ses enfants, pour toucher des termes arriérés; mais ils l'avaient reçu brutalement, Valérie surtout, refusant de payer, réclamant la somme promise par lui, lors de leur mariage; et l'attaque venait sans aucun doute de cette scène, car il était rentré dans un état pitoyable.
--Madame, fit remarquer Clémence, il a déjà un côté tout froid.
Ce fut, pour madame Duveyrier, un redoublement de colère. Elle ne parlait plus, de peur d'en trop dire en présence des bonnes. Son mari se moquait bien de leurs intérêts! Si elle avait seulement connu les lois! Et elle ne pouvait tenir en place, elle marchait devant le lit. Octave, distrait par la vue des fiches, regardait l'appareil formidable dont elles couvraient la table: c'était, dans une grande boîte de chêne, des séries de cartons méticuleusement classés, toute une vie de travail imbécile. Au moment où il lisait sur un de ces cartons: «Isidore Charbotel: Salon de 1857, _Atalante_; Salon de 1859, _le Lion d'Androclès_; Salon de 1861, portrait de M. P----, Clotilde se planta devant lui et dit à voix basse, résolument:
--Allez le chercher.
Et, comme il s'étonnait, elle sembla, d'un haussement d'épaules, jeter de côté l'histoire du rapport sur l'affaire de la rue de Provence, un de ces éternels prétextes qu'elle inventait pour le monde. Dans son émotion, elle lâchait tout.
--Vous savez, rue de la Cerisaie.... Tous nos amis le savent.
Il voulut protester.
--Je vous jure, madame....
--Ne le défendez donc pas! reprit-elle. Je suis trop heureuse, il peut y rester.... Ah! mon Dieu! si ce n'était pas pour mon pauvre père!
Octave s'inclina. Julie était en train de débarbouiller l'oeil de M. Vabre, avec le coin d'une serviette; mais l'encre séchait, l'éclaboussure demeurait dans la peau, marquée en taches livides. Madame Duveyrier recommanda de ne pas le frotter si fort; puis, elle revint au jeune homme, qui se trouvait déjà près de la porte.
--Pas un mot à personne, murmura-t-elle, il est inutile de bouleverser la maison.... Prenez un fiacre, frappez là-bas, ramenez-le quand même.
Quand il fut parti, elle se laissa tomber sur une chaise, au chevet du malade. Il n'avait pas repris connaissance, sa respiration seule, un souffle long et pénible, troublait le silence morne de la chambre. Alors, comme le médecin n'arrivait pas, se voyant seule avec les deux bonnes qui regardaient, l'air effaré, elle éclata en gros sanglots, dans une crise de profonde douleur.
C'était au Café anglais que l'oncle Bachelard avait invite Duveyrier, sans qu'on sût pourquoi, peut-être pour le plaisir de traiter un conseiller à la cour, et de lui montrer comment on savait dépenser l'argent, dans le commerce. Il avait amené en outre Trublot et Gueulin, quatre hommes et pas de femmes, car les femmes ne savent pas manger: elles font du tort aux truffes, elles gâtent la digestion. Du reste, on connaissait l'oncle sur toute la ligne des boulevards pour ses dîners fastueux, quand un client tombait chez lui du fond de l'Inde ou du Brésil, des dîners à trois cents francs par tête, dans lesquels il soutenait noblement l'honneur de la commission française. Une rage de dépense le prenait, il exigeait tout ce qu'il y avait de plus cher, des curiosités gastronomiques, même immangeables, des sterlets du Volga, des anguilles du Tibre, des grousses d'Écosse, des outardes de Suède, des pattes d'ours de la Forêt noire, des bosses de bison d'Amérique, des navets de Teltow, des courgerons de Grèce; et c'étaient encore des primeurs extraordinaires, des pêches en décembre et des perdreaux en juillet, puis un luxe de fleurs, d'argenterie, de cristaux, un service qui mettait le restaurant en l'air; sans parler des vins, pour lesquels il faisait bouleverser la cave, réclamant des crus inconnus, n'estimant rien d'assez vieux, d'assez rare, rêvant des bouteilles uniques à deux louis le verre.
Ce soir-là, comme on se trouvait en été, saison où tout abonde, il avait eu du mal à enfler l'addition. Le menu, arrêté dès la veille, fut pourtant remarquable: un potage crème d'asperges, puis des petites timbales à la Pompadour; deux relevés, une truite à la genevoise et un filet de boeuf à la Chateaubriand; deux entrées, des ortolans à la Lucullus et une salade d'écrevisses; enfin comme rôt un cimier de chevreuil, et comme légumes des fonds d'artichaut à la jardinière, suivis d'un soufflé au chocolat et d'une sicilienne de fruits. C'était simple et grand, élargi d'ailleurs par un choix de vins vraiment royal: madère vieux au potage, château-filhot 58 aux hors-d'oeuvre, johannisberg et pichon-longueville aux relevés, château-lafite 48 aux entrées, sparling-moselle au rôti, roederer frappé au dessert. Il regretta beaucoup une bouteille de johannisberg, âgée de cent cinq ans, qu'on avait vendue dix louis à un Turc, trois jours plus tôt.
--Buvez donc, monsieur, répétait-il sans cesse à Duveyrier; quand les vins sont bons, ils ne grisent pas.... C'est comme la nourriture, elle ne fait jamais de mal, si elle est délicate.
Lui, cependant, se surveillait. Ce jour-là, il posait pour l'homme bien, une rose à la boutonnière, peigné et rasé, se retenant de casser la vaisselle, ainsi qu'il en avait l'habitude. Trublot et Gueulin mangeaient de tout. La théorie de l'oncle semblait vraie, car Duveyrier lui-même, qui souffrait de l'estomac, avait bu considérablement et était revenu à la salade d'écrevisses, sans être troublé, les taches rouges de sa face avivées seulement d'un sang violâtre.
A neuf heures, le dîner durait encore. Les candélabres, dont une croisée ouverte effarait les flammes, allumaient les pièces d'argenterie et les cristaux; et, au milieu de la débandade du couvert, quatre corbeilles de fleurs superbes se fanaient. Outre les deux maîtres d'hôtel, il y avait derrière chaque convive un valet, spécialement chargé de veiller au pain, au vin, au changement des assiettes. Il faisait chaud, malgré l'air frais du boulevard. Une plénitude montait, dans les épices fumantes des plats et dans l'odeur vanillée des grands crus.
Alors, lorsqu'on eut apporté le café, avec des liqueurs et des cigares, et que tous les garçons se furent retirés, l'oncle Bachelard, se renversant tout d'un coup sur sa chaise, lâcha un soupir de satisfaction.
--Ah! déclara-t-il, on est bien.
Trublot et Gueulin s'étaient également renversés, les bras ouverts.
--Complet! dit l'un.
--Jusqu'aux yeux! ajouta l'autre.
Duveyrier, qui soufflait, hocha la tête et murmura:
--Oh! les écrevisses!
Tous quatre, ils se regardèrent en ricanant. Ils avaient la peau tendue, la digestion lente et égoïste de quatre bourgeois qui venaient de s'emplir, à l'écart des ennuis de la famille. Ça coûtait très cher, personne n'en avait mangé avec eux, aucune fille n'était là pour abuser de leur attendrissement; et ils se déboutonnaient, ils mettaient leurs ventres sur la table. Les yeux à demi clos, ils évitèrent même d'abord de parler, absorbé chacun dans son plaisir solitaire. Puis, libres, tout en se félicitant qu'il n'y eût pas de femmes, ils posèrent les coudes sur la nappe, rapprochèrent leurs visages allumés, et ne causèrent que des femmes, interminablement.
--Moi, je suis désabusé, déclara l'oncle Bachelard. La vertu est encore ce qu'il a de meilleur.
Duveyrier approuva d'un signe de tête.
--Aussi ai-je dit adieu au plaisir.... Ah! j'ai roulé, je le confesse. Tenez! rue Godot-de-Mauroy, je les connais toutes. Des créatures blondes, brunes, rouges, et qui des fois, pas souvent, ont des corps très bien.... Puis, il y a les sales coins, vous savez, des hôtels garnis à Montmartre, des bouts de ruelle noire dans mon quartier, où l'on en rencontre d'étonnantes, très laides, avec des machines extraordinaires....
--Oh! les filles! interrompit Trublot de son air supérieur, quelle blague! C'est moi qui ne coupe pas là dedans!... On n'en a jamais pour son argent, avec elles.
Cette conversation risquée chatouillait délicieusement Duveyrier. Il buvait du kummel à petits coups, sa face raide de magistrat tiraillée par de courts frissons sensuels.
--Moi, dit-il, je ne puis admettre le vice. Il me révolte.... N'est-ce pas? pour aimer une femme, il faut l'estimer? Ça me serait impossible d'approcher une de ces malheureuses, à moins, bien entendu, qu'elle ne témoignât du repentir, qu'on ne l'eût tirée de sa vie de désordre, pour lui refaire une honnêteté. L'amour ne saurait avoir de plus noble mission.... Enfin, une maîtresse honnête, vous m'entendez. Alors, je ne dis pas, je suis sans force.
--Mais j'en ai eu, des maîtresses honnêtes! cria Bachelard. Elles sont encore plus assommantes que les autres; et salopes avec ça! Des gaillardes qui, derrière votre dos, font une noce à vous flanquer des maladies!... Par exemple, ma dernière, une petite dame très bien, que j'avais rencontrée à la porte d'une église. Je lui loue, aux Ternes, un commerce de modes, histoire de la poser; pas une cliente, d'ailleurs. Eh bien! monsieur, vous me croirez si vous voulez, mais elle couchait avec toute la rue.
Gueulin ricanait, ses cheveux rouges plus hérissés que de coutume, le front en sueur sous ce flamboiement. Il murmura, en suçant son cigare: