Pot-Bouille

Chapter 15

Chapter 153,813 wordsPublic domain

Tout le monde le savait, en effet. Seulement, pour ne pas attrister le bal, on n'en parlait point. L'orchestre avait couvert les premiers apitoiements; puis, on en souriait à cette heure, dans les étreintes plus libres des couples. Il faisait très chaud, la nuit s'avançait. Des domestiques passaient des rafraîchissements. Sur un canapé, deux petites filles, vaincues par la fatigue, s'étaient endormies aux bras l'une de l'autre, la joue contre la joue. Près de l'orchestre, dans le ronflement d'une contre-basse, M. Vabre s'était décidé à entretenir M. Josserand de son grand ouvrage, au sujet d'un doute qui, depuis quinze jours, l'arrêtait sur les oeuvres véritables de deux peintres de même nom; tandis que, près de là, Duveyrier, au milieu d'un groupe, blâmait vivement l'empereur d'avoir autorisé, à la Comédie-Française, une pièce qui attaquait la société. Mais, lorsqu'une valse ou une polka revenait, les hommes devaient céder la place, des couples élargissaient la danse, des jupes rasaient le parquet, soulevant dans la chaleur des bougies la fine poussière et l'odeur masquée des toilettes.

--Elle va mieux, accourut dire Campardon, qui avait jeté de nouveau un coup d'oeil. On peut entrer.

Quelques amis se risquèrent. Valérie était toujours couchée; seulement, la crise se calmait; et, par décence, on avait couvert sa gorge d'une serviette, trouvée sur une console. Devant la fenêtre, madame Juzeur et madame Duveyrier écoutaient le docteur Juillerat, qui expliquait que les accès cédaient parfois à des compresses d'eau chaude, appliquées autour du cou. Mais la malade ayant vu Octave entrer avec Campardon, l'appela d'un signe, lui adressa d'abord des paroles incohérentes, dans un dernier reste d'hallucination. Il dut s'asseoir près d'elle, sur l'ordre même du médecin, désireux avant tout de ne pas la contrarier; et il reçut ainsi ses confidences, lui qui, dans la soirée, avait déjà eu celles du mari. Elle tremblait de peur, elle le prenait pour son amant, le suppliait de la cacher. Puis, elle le reconnut et fondit en larmes, en le remerciant de son mensonge du matin, pendant la messe. Octave songeait à cette autre crise, dont il avait voulu profiter, avec un désir goulu d'écolier. Maintenant, il était son ami, elle lui dirait tout, ce serait peut-être meilleur.

A ce moment, Théophile, qui rôdait toujours devant la porte, voulut entrer. D'autres hommes étaient là, il pouvait bien y être aussi. Mais cela causa toute une panique. Valérie, en entendant sa voix, fut reprise d'un tremblement, on crut qu'une nouvelle crise allait se déclarer. Lui, suppliant, luttant contre ces dames dont les bras le repoussaient, répétait avec obstination:

--Je ne lui demande que le nom.... Qu'elle me dise le nom.

Alors, madame Josserand, qui arrivait, éclata. Elle attira Théophile dans le petit salon, pour étouffer le scandale. Elle lui dit furieusement:

--Ah! ça, finirez-vous par nous ficher la paix? Depuis ce matin, vous nous assommez avec vos bêtises.... Vous manquez de tact, monsieur, oui, vous manquez absolument de tact! On n'insiste pas sur de pareilles choses, un jour de mariage.

--Permettez, madame, murmura-t-il, ce sont mes affaires, ça ne vous regarde pas!

--Comment! ça ne me regarde pas? mais je suis de votre famille maintenant, monsieur, et croyez-vous que votre histoire m'amuse, à cause de ma fille?... Ah! vous lui avez fait de jolies noces! Plus un mot, monsieur, vous manquez de tact!

Il resta éperdu, il regarda autour de lui, cherchant une aide. Mais ces dames témoignaient par leur froideur qu'elles le jugeaient avec une égale sévérité. C'était le mot, il manquait de tact; car il y avait des circonstances où l'on devait avoir la force de refréner ses passions. Sa soeur elle-même le boudait. Comme il protestait encore, il souleva une révolte générale. Non, non, il n'avait rien à répondre, on ne se conduisait pas de la sorte!

Ce cri lui ferma la bouche. Il était si ahuri, si pauvre avec ses membres grêles et sa face de fille ratée, que ces dames eurent de légers sourires. Lorsqu'on manquait de ce qu'il faut pour rendre une femme heureuse, on ne se mariait pas. Hortense le pesait d'un regard de dédain; la petite Angèle, qu'on oubliait, tournait autour de lui, de son air sournois, comme si elle eût cherché quelque chose; et il recula avec embarras, il se mit à rougir, quand il les vit toutes, si grandes, si grosses, l'entourer de leurs fortes hanches. Mais elles sentaient la nécessité d'arranger l'affaire. Valérie s'était remise à sangloter, pendant que le docteur Juillerat lui tamponnait de nouveau les tempes. Alors, elles se comprirent sur un coup d'oeil, un esprit commun de défense les rapprocha. Elles cherchaient, elles tâchaient d'expliquer la lettre au mari.

--Parbleu! murmura Trublot, qui venait de rejoindre Octave, ce n'est pas malin: on dit que la lettre est à la bonne.

Madame Josserand l'entendit. Elle se retourna, le regarda, pleine d'admiration. Puis, revenant vers Théophile:

--Est-ce qu'une femme innocente s'abaisse à donner des explications, quand on l'accuse avec votre brutalité? Mais je puis parler, moi.... La lettre a été perdue par Françoise, cette bonne que votre femme a dû chasser, à cause de sa mauvaise conduite.... Là, êtes-vous content? ne sentez-vous pas la honte vous monter au visage?

D'abord, le mari haussa les épaules. Mais toutes ces dames restaient sérieuses, répondaient à ses objections avec une grande force de raisonnement. Il était ébranlé, lorsque, pour achever sa déroute, madame Duveyrier se fâcha, lui cria que sa conduite devenait abominable et qu'elle le reniait. Alors, vaincu, ayant besoin d'être embrassé, il se jeta au cou de Valérie, en lui demandant pardon. Ce fut touchant. Madame Josserand elle-même se montra très émue.

--Il vaut toujours mieux s'entendre, dit-elle, soulagée. Enfin, la journée ne finira pas trop mal.

Lorsqu'on eut rhabillé Valérie et qu'elle parut dans le bal, au bras de Théophile, il sembla qu'une joie plus large éclatait. Il était déjà près de trois heures, le monde commençait à partir; mais l'orchestre enlevait les quadrilles avec une fièvre dernière. Des hommes souriaient, derrière le ménage réconcilié. Un mot médical de Campardon sur ce pauvre Théophile, remplit d'aise madame Juzeur. Les jeunes filles se pressaient, dévisageaient Valérie; puis, elles prenaient des mines sottes, devant les coups d'oeil scandalisés des mères. Cependant, Berthe, qui dansait enfin avec son mari, dut lui dire un mot tout bas; car Auguste, mis au courant de l'histoire, tourna la tête; et, sans perdre la mesure, il regardait son frère Théophile, avec l'étonnement et la supériorité d'un homme auquel des choses pareilles ne peuvent pas arriver. Il y eut un galop final, la société se lâchait dans la chaleur étouffante, dans la clarté rousse des bougies, dont les flammes vacillantes faisaient éclater les bobèches.

--Vous êtes bien avec elle? demanda madame Hédouin, en tournant au bras d'Octave, dont elle avait accepté une invitation.

Le jeune homme crut sentir un léger frisson dans sa taille si droite et si calme.

--Nullement, dit-il. Ils m'ont mêlé à cela, je suis fort ennuyé de l'aventure.... Le pauvre diable a tout avalé.

--C'est très mal, déclara-t-elle de sa voix grave.

Sans doute, Octave s'était trompé. Quand il dénoua son bras, madame Hédouin ne soufflait même pas, les yeux clairs, les bandeaux corrects. Mais un scandale troublait la fin du bal. L'oncle Bachelard, qui s'était achevé au buffet, venait de risquer une idée gaie. Brusquement, on l'avait aperçu dansant devant Gueulin un pas de la dernière indécence. Dans les devants de son habit boutonné, des serviettes roulées lui faisaient une gorge de nourrice; et deux grosses oranges posées sur les serviettes, débordant des revers, montraient leur rondeur, d'un rouge sanguinolent de peau écorchée. Cette fois, tout le monde protesta: on a beau gagner beaucoup d'argent, il y a des limites qu'un homme convenable ne doit jamais dépasser, surtout devant de jeunes personnes. M. Josserand, honteux et désespéré, fit sortir son beau-frère. Duveyrier montra le plus grand dégoût.

A quatre heures, les mariés rentrèrent rue de Choiseul. Ils ramenaient Théophile et Valérie dans leur voiture. Comme ils montaient au second, où l'on avait installé un appartement, ils rejoignirent Octave, qui rentrait aussi se coucher. Le jeune homme voulut s'effacer par politesse, mais Berthe fit le même mouvement, et ils se heurtèrent.

--Oh! pardon, mademoiselle, dit-il.

Ce mot de «mademoiselle» les amusa. Elle le regardait, et il se rappelait le premier regard échangé dans cet escalier même, un regard de gaieté et de hardiesse, dont il retrouvait l'accueil charmant. Ils se comprirent peut-être, elle rougit, pendant qu'il montait seul à sa chambre, au milieu de la paix morte des étages supérieurs.

Déjà, Auguste, l'oeil gauche fermé, rendu fou par la migraine qu'il promenait depuis le matin, était dans l'appartement, où la famille arrivait. Alors, au moment de quitter Berthe, Valérie céda à une brusque émotion, et la serrant dans ses bras, achevant de chiffonner sa robe blanche, elle la baisa, elle lui dit à voix basse:

--Ah! ma chère, je vous souhaite plus de chance qu'à moi!

IX

Deux jours plus tard, vers sept heures, comme Octave arrivait chez les Campardon pour le dîner, il trouva Rose seule, vêtue d'un peignoir de soie crème, garni de dentelles blanches.

--Vous attendez quelqu'un? demanda-t-il.

--Mais non, répondit-elle, un peu gênée. Nous nous mettrons à table, dès qu'Achille rentrera.

L'architecte se dérangeait, n'était jamais là pour l'heure des repas, arrivait très rouge, l'air effaré, en maudissant les affaires. Puis, il filait tous les soirs, il épuisait les prétextes, parlant de rendez-vous dans des cafés, inventant des réunions lointaines. Souvent alors, Octave tenait compagnie à Rose jusqu'à onze heures, car il avait compris que le mari le gardait comme pensionnaire, pour occuper sa femme; et elle se plaignait doucement, elle disait ses craintes: mon Dieu! elle laissait Achille bien libre, seulement elle était si inquiète, quand il revenait après minuit!

--Vous ne le trouvez pas triste depuis quelque temps? dit-elle d'une voix tendrement effrayée.

Le jeune homme n'avait pas remarqué.

--Je le trouve préoccupé peut-être.... Les travaux de Saint-Roch lui donnent du souci.

Mais elle hocha la tête, sans insister davantage. Puis, elle se montra très bonne pour Octave, l'interrogea comme de coutume sur l'emploi de sa journée, avec une affection de mère et de soeur. Depuis près de neuf mois qu'il mangeait chez eux, elle le traitait ainsi en enfant de la maison.

Enfin, l'architecte parut.

--Bonsoir, mon chat, bonsoir, ma cocotte, dit-il, en la baisant de son air passionné de bon mari. Encore un imbécile, qui m'a retenu une heure sur un trottoir!

Octave s'était écarté, et il les entendit échanger quelques mots à voix basse.

--Viendra-t-elle?

--Non, à quoi bon? et surtout ne te tourmente pas.

--Tu m'avais juré qu'elle viendrait.

--Eh bien! oui, elle va venir. Es-tu contente? C'est bien pour toi que je l'ai fait.

On se mit à table. Pendant tout le dîner, il fut question de la langue anglaise, que la petite Angèle apprenait depuis quinze jours. Campardon avait brusquement soutenu la nécessité de l'anglais pour une demoiselle; et, comme Lisa sortait de chez une actrice qui revenait de Londres, chaque repas était employé à discuter les noms des plats qu'elle apportait. Ce soir-là, après de longs essais inutiles sur la prononciation du mot «rumsteack», il fallut remporter le rôti, oublié au feu par Victoire, et dur comme des semelles de botte.

On était au dessert, lorsqu'un coup de timbre fit tressaillir madame Campardon.

--C'est la cousine de madame, revint dire Lisa, du ton blessé d'une domestique qu'on a négligé de mettre dans une confidence de famille.

Et Gasparine, en effet, entra. Elle était en robe de laine noire, très simple, avec son visage maigre et son air pauvre de fille de magasin. Rose, douillettement enveloppée dans son peignoir de soie crème, grasse et fraîche, se leva, si émue, que des larmes lui montaient aux paupières.

--Ah! ma chère, murmura-t-elle, tu es bien gentille.... Oublions tout, n'est-ce pas?

Elle l'avait prise entre les bras, elle lui donna deux gros baisers. Octave, par discrétion, voulut partir. Mais on se fâcha: il pouvait rester, il était de la famille. Alors, il s'amusa à regarder la scène. Campardon, d'abord plein d'embarras, détournait les yeux des deux femmes, soufflant, cherchant un cigare; tandis que Lisa, qui enlevait le couvert d'une main brutale, échangeait des coups d'oeil avec Angèle étonnée.

--C'est ta cousine, dit enfin l'architecte à sa fille. Tu nous as entendus parler d'elle.... Embrasse-la donc.

Elle l'embrassa de son air maussade, inquiète du regard d'institutrice dont Gasparine la déshabillait, après avoir posé des questions sur son âge et sur son éducation. Puis, lorsqu'on passa au salon, elle préféra suivre Lisa, qui fermait violemment la porte, en disant, sans même craindre d'être entendue:

--Ah bien! ça va devenir drôle, ici!

Dans le salon, Campardon, toujours fiévreux, se mit à se défendre.

--Parole d'honneur! la bonne idée n'est pas de moi.... C'est Rose qui a voulu se réconcilier. Tous les matins, voici plus de huit jours, elle me répétait: Va donc la chercher.... Alors, moi, j'ai fini par aller vous chercher.

Et, comme s'il eût senti le besoin de convaincre Octave, il l'emmena devant la fenêtre.

--Hein? les femmes sont les femmes.... Moi, ça m'embêtait, parce que j'ai peur des histoires. L'une à droite, l'autre à gauche, il n'y avait pas de tamponnement possible.... Mais j'ai dû céder, Rose assure que nous serons tous plus contents. Enfin, nous essayerons. Ça dépend d'elles deux, maintenant, d'arranger ma vie.

Cependant, Rose et Gasparine s'étaient assises côte à côte sur le canapé. Elles parlaient du passé, des jours vécus à Plassans, chez le bon père Domergue. Rose alors avait le teint plombé, les membres grêles d'une fillette malade de sa croissance, tandis que Gasparine, femme à quinze ans, était grande et désirable, avec ses beaux yeux; et elles se regardaient aujourd'hui, elles ne se reconnaissaient plus, l'une si fraîchement grasse dans sa chasteté forcée, l'autre séchée par la vie de passion nerveuse dont elle brûlait. Gasparine, un instant, souffrit de son teint jaune et de sa robe étriquée, en face de Rose vêtue de soie, noyant sous des dentelles la délicatesse douillette de son cou blanc. Mais elle dompta ce frisson de jalousie, elle accepta tout de suite une situation de parente pauvre, à genoux devant les toilettes et les grâces de sa cousine.

--Et ta santé? demanda-t-elle à demi-voix. Achille m'a parlé.... Ça ne va pas mieux?

--Non, non, répondit Rose, mélancolique. Tu vois, je mange, j'ai l'air très bien.... Et ça ne se remet pas, ça ne se remettra jamais.

Comme elle pleurait, Gasparine la prit à son tour dans ses bras, la garda contre sa poitrine plate et ardente, pendant que Campardon accourait les consoler.

--Pourquoi pleures-tu? disait-elle avec maternité. Le principal est que tu ne souffres pas.... Qu'est-ce que ça fait, si tu as toujours autour de toi des gens pour t'aimer?

Rose se calmait, souriait déjà au milieu de ses larmes. Alors, l'architecte, emporté par l'attendrissement, les saisit toutes les deux dans une même étreinte, leur donna des baisers, en balbutiant:

--Oui, oui, nous nous aimerons bien, nous t'aimerons bien, ma pauvre cocotte.... Tu verras comme tout s'arrangera, à présent que nous sommes réunis.

Et, se tournant vers Octave:

--Ah! mon cher, on a beau dire, il n'y a encore que la famille!

La fin de la soirée fut charmante. Campardon, qui s'endormait d'habitude au sortir de table, s'il restait chez lui, retrouva sa gaieté d'artiste, les vieilles farces et les chansons raides de l'École des Beaux-Arts. Lorsque, vers onze heures, Gasparine se retira, Rose voulut l'accompagner, malgré la difficulté qu'elle éprouvait à marcher, ce jour-là; et, penchée sur la rampe, dans le silence grave de l'escalier:

--Reviens souvent! cria-t-elle.

Le lendemain, Octave, intéressé, tâcha de faire causer la cousine au _Bonheur des Dames_, comme ils recevaient ensemble un arrivage de lingerie. Mais elle répondit d'une voix brève, il la sentit hostile, fâchée de l'avoir eu pour témoin, la veille. D'ailleurs, elle ne l'aimait pas, elle lui témoignait, dans leurs rapports forcés, une sorte de rancune. Depuis longtemps, elle comprenait son jeu auprès de la patronne, et elle l'assistait à sa cour assidue, avec des regards noirs, une moue méprisante des lèvres, dont il restait parfois troublé. Lorsque cette grande diablesse de fille allongeait ses mains sèches entre eux, il éprouvait la sensation nette et désagréable, que jamais il n'aurait madame Hédouin.

Cependant, Octave s'était donné six mois. Quatre à peine venaient de s'écouler, et des impatiences le prenaient. Chaque matin, il se demandait s'il ne devait pas brusquer les choses, en voyant le peu de progrès fait dans les tendresses de cette femme, toujours si glacée et si douce. Elle avait fini pourtant par lui témoigner une véritable estime, gagnée à ses idées larges, à ses rêves de grands comptoirs modernes, déballant des millions de marchandises sur les trottoirs de Paris. Souvent, lorsque son mari n'était pas là et qu'elle ouvrait la correspondance avec le jeune homme, le matin, elle le retenait, le consultait, se trouvait bien de ses avis; et une sorte d'intimité commerciale s'établissait ainsi entre eux. C'étaient des liasses de factures où leurs mains se rencontraient, des chiffres dont ils s'effleuraient la peau avec leur haleine, des abandons devant la caisse, à la suite des recettes heureuses. Même, il abusait de ces moments, sa tactique avait fini par être de la toucher dans sa nature de bonne commerçante et de la vaincre, un jour de faiblesse, au milieu de la grosse émotion de quelque vente inespérée. Aussi cherchait-il un coup étonnant, qui la lui livrerait. Du reste, dès qu'il ne la tenait plus à causer d'affaires, tout de suite elle reprenait sa tranquille autorité, lui donnait poliment des ordres, comme elle en donnait aux garçons de magasin; et elle dirigeait la maison avec sa froideur de belle femme, portant une petite cravate d'homme sur sa gorge de statue antique, sanglée dans la sévérité d'un corsage éternellement noir.

Vers cette époque, M. Hédouin, étant tombé malade, alla faire une saison aux eaux de Vichy. Octave, franchement, s'en réjouissait. Madame Hédouin avait beau être de marbre, elle s'attendrirait dans son veuvage. Mais il attendit inutilement un frisson, un alanguissement de désir. Jamais elle ne s'était montrée si active, la tête si libre et l'oeil si clair. Levée avec le jour, elle recevait elle-même les marchandises dans le sous-sol, la plume à l'oreille, de l'air affairé d'un commis. On la voyait partout, en bas et en haut, aux rayons de la soierie et du blanc, veillant à l'étalage et à la vente; et elle circulait paisible, sans même attraper un grain de poussière, parmi cet entassement de ballots qui faisait éclater le magasin trop étroit. Lorsqu'il la rencontrait au milieu de quelque passage étranglé, entre un mur de lainages et tout un banc de serviettes, Octave se rangeait maladroitement, pour l'avoir une seconde à lui, sur sa poitrine; mais elle passait si occupée, qu'il sentait à peine l'effleurement de sa robe. Il était très gêné, d'ailleurs, par les yeux de mademoiselle Gasparine, dont il trouvait toujours, à ces moments-là, le regard dur fixé sur eux.

Au demeurant, le jeune homme ne désespérait pas. Parfois, il se croyait au but et arrangeait déjà sa vie, pour le jour prochain où il serait l'amant de la patronne. Il avait gardé Marie, afin de patienter; seulement, si elle était commode et si elle ne lui coûtait rien, elle pouvait devenir gênante peut-être, avec sa fidélité de chien battu. Aussi, tout en la reprenant, les soirs d'ennui, songeait-il déjà à la façon dont il romprait. La lâcher brutalement lui semblait maladroit. Un matin de fête, comme il allait retrouver au lit sa voisine, pendant une course matinale du voisin, l'idée lui était enfin venue, de rendre Marie à Jules, de les mettre aux bras l'un de l'autre, si amoureux, qu'il pourrait se retirer, la conscience tranquille. C'était du reste une bonne action, dont le côté attendrissant lui enlevait tout remords. Pourtant, il attendait, il ne voulait pas se trouver sans femme.

Chez les Campardon, une autre complication préoccupait Octave. Il sentait arriver le moment où il devrait prendre ses repas ailleurs. Depuis trois semaines, Gasparine s'installait dans la maison, avec une autorité de plus en plus large. Elle était revenue d'abord chaque soir; puis, on l'avait vue pendant le déjeuner; et, malgré son travail au magasin, elle commençait à se charger de tout, de l'éducation d'Angèle et des provisions du ménage. Rose répétait sans cesse devant Campardon:

--Ah! si Gasparine logeait avec nous!

Mais, chaque fois, l'architecte s'écriait, rougissant de scrupule, tourmenté d'une honte:

--Non, non, ça ne se peut pas.... D'ailleurs, où la coucherais-tu?

Et il expliquait qu'il faudrait donner à la cousine son cabinet comme chambre, tandis que lui transporterait sa table et ses plans dans le salon. Certes, ça ne l'aurait aucunement gêné; il se déciderait peut-être un jour à faire ce déménagement, car il n'avait pas besoin d'un salon, et il finissait par être trop à l'étroit, pour le travail qui lui arrivait de tous côtés. Seulement, Gasparine pouvait rester chez elle. A quoi bon se mettre en tas?

--Quand on est bien, répétait-il à Octave, on a tort de vouloir être mieux.

Vers ce temps-là, il fut obligé d'aller à Évreux passer deux jours. Les travaux de l'archevêché l'inquiétaient. Il avait cédé à un désir de monseigneur, sans qu'il y eût de crédit ouvert, et la construction du fourneau des nouvelles cuisines et du calorifère menaçait d'atteindre un chiffre très élevé, qu'il lui serait impossible de porter aux frais d'entretien. D'autre part, la chaire, pour laquelle on avait accordé trois mille francs, monterait à dix mille au moins. Il désirait s'entendre avec monseigneur, afin de prendre certaines précautions.

Rose l'attendait seulement le dimanche soir. Il tomba au milieu du déjeuner, et son entrée brusque causa un effarement. Gasparine se trouvait à table, entre Octave et Angèle. On affecta d'être à l'aise; mais il régnait un air de mystère. Lisa venait de refermer la porte du salon, sur un geste désespéré de madame; tandis que la cousine repoussait du pied, sous les meubles, des bouts de papier qui traînaient. Lorsqu'il parla de se déshabiller, tous l'arrêtèrent.

--Attendez donc. Prenez une tasse de café, puisque vous avez déjeuné à Évreux.

Enfin, comme il remarquait la gêne de Rose, celle-ci alla se jeter à son cou.

--Mon ami, il ne faut pas me gronder.... Si tu n'étais revenu que ce soir, tu aurais trouvé tout en ordre.

Tremblante, elle ouvrit les portes, le mena dans le salon et dans le cabinet. Un lit d'acajou, apporté le matin par un marchand de meubles, occupait la place de la table à dessiner, qu'on avait transportée au milieu de la pièce voisine; mais rien n'était encore rangé, des cartons s'écroulaient parmi des vêtements à Gasparine, la Vierge au coeur saignant gisait contre le mur, calée par une cuvette neuve.

--C'était une surprise, murmura madame Campardon, le coeur gros, en se cachant la face dans le gilet de son mari.

Lui, très ému, regardait. Il ne disait rien, il évitait de rencontrer les yeux d'Octave. Alors, Gasparine demanda de sa voix sèche:

--Mon cousin, est-ce que ça vous contrarie?... C'est Rose qui m'a persécutée. Mais si vous croyez que je suis de trop, je puis encore m'en aller.

--Oh! ma cousine! s'écria enfin l'architecte. Tout ce que Rose fait est bien fait.

Et, celle-ci ayant éclaté en gros sanglots sur sa poitrine: