Pot-Bouille

Chapter 14

Chapter 143,737 wordsPublic domain

Octave ouvrit la lettre. L'émotion avait grandi dans l'assistance. Des chuchotements couraient, on se poussait du coude, on regardait par-dessus les livres de messe; personne ne faisait plus la moindre attention à la cérémonie. Les deux mariés seuls restaient graves et raides devant le prêtre. Puis, Berthe elle-même tourna la tête, aperçut Théophile qui blêmissait devant Octave; et, dès lors, elle fut distraite, elle ne cessa de couler des regards luisants du côté de la chapelle de Saint-Joseph.

Cependant, le jeune homme lisait à demi-voix.

--«Mon chat, que de bonheur hier! A mardi, chapelle des Saints-Anges, dans le confessionnal.»

Le prêtre, après avoir obtenu du marié un «oui» d'homme sérieux qui ne signe rien sans lire, venait de se tourner vers la mariée.

--Vous promettez et jurez de garder à monsieur Auguste Vabre fidélité en toutes choses, comme une fidèle épouse le doit à son époux, selon le commandement de Dieu?

Mais Berthe, ayant vu la lettre, se passionnant à l'idée des gifles qu'elle espérait, n'écoutait plus, guettait par un coin de son voile. Il y eut un silence embarrassé. Enfin, elle sentit qu'on l'attendait.

--Oui, oui, répondit-elle précipitamment, au petit bonheur.

L'abbé Mauduit, étonné, avait suivi la direction de son regard; et il devina qu'une scène inusitée se passait dans un des bas côtés, il fut pris à son tour de singulières distractions. Maintenant, l'histoire avait circulé, tout le monde la connaissait. Les dames, pâles et graves, ne quittaient plus Octave des yeux. Les hommes souriaient d'un air discrètement gaillard. Et, pendant que madame Josserand rassurait madame Duveyrier par de légers haussements d'épaules, seule Valérie semblait s'intéresser au mariage, ne voyant rien autre, comme pénétrée d'attendrissement.

--«Mon chat, que de bonheur hier....» lisait de nouveau Octave, qui affectait une profonde surprise.

Puis, après avoir rendu la lettre au mari:

--Je ne comprends pas, monsieur. Cette écriture n'est pas la mienne.... Voyez plutôt.

Et, tirant un calepin où il inscrivait ses dépenses, en garçon soigneux, il le montra à Théophile.

--Comment? pas votre écriture! balbutia celui-ci. Vous vous moquez de moi, ça doit être votre écriture.

Le prêtre allait faire le signe de la croix sur la main gauche de Berthe. Les yeux ailleurs, il se trompa, le fit sur la main droite.

--_In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti_.

--_Amen_, répondit l'enfant de choeur, qui lui aussi se haussait pour voir.

Enfin, le scandale était évité. Duveyrier avait prouvé à Théophile ahuri que la lettre ne pouvait être de M. Mouret. Ce fut presque une déception pour l'assistance. Il y eut des soupirs, des mots vifs échangés. Et quand le monde, encore tumultueux, se retourna vers l'autel, Berthe et Auguste se trouvaient mariés, elle sans paraître y avoir pris garde, lui n'ayant pas perdu une parole du prêtre, tout à cette affaire, dérangé seulement par sa migraine qui lui fermait l'oeil gauche.

--Ces chers enfants! dit M. Josserand, absorbé, la voix tremblante, à M. Vabre qui, depuis le commencement de la cérémonie, s'occupait à compter les cierges allumés, se trompant toujours, et reprenant son calcul.

Mais les orgues, de nouveau, ronflaient dans la nef, l'abbé Mauduit avait reparu en chasuble, les chantres attaquaient la messe. C'était une messe en musique, d'une grande pompe. L'oncle Bachelard, qui faisait le tour des chapelles, lisait les inscriptions latines des tombeaux, sans les comprendre; celle du duc de Créquy l'intéressa particulièrement. Trublot et Gueulin avaient rejoint Octave, pour avoir des détails; et tous trois, derrière la chaire, ricanaient. Des chants s'enflaient brusquement comme des vents d'orage, des enfants de choeur balançaient des encensoirs; puis, il y avait des coups de sonnette, des silences où l'on entendait les balbutiements du prêtre à l'autel. Et Théophile ne pouvait tenir en place; il gardait Duveyrier, qu'il accablait de ses réflexions affolées, ayant perdu pied, ne comprenant pas comment le monsieur du rendez-vous n'était pas le monsieur de la lettre. Dans l'assistance, on continuait à surveiller chacun de ses gestes; toute l'église, avec ses défilés de prêtres, son latin, sa musique, son encens, commentait passionnément l'aventure. Lorsque l'abbé Mauduit, après _le Pater_, descendit pour donner une dernière bénédiction aux époux, il interrogea d'un regard le trouble profond des fidèles, les visages excités des femmes, les rires sournois des hommes, sous la grande lumière gaie des fenêtres, au milieu de la richesse cossue de la nef et des chapelles.

--N'avouez rien, dit madame Josserand à Valérie, comme la famille se dirigeait vers la sacristie, après la messe.

Dans la sacristie, les mariés et les témoins donnèrent d'abord des signatures. Pourtant, il fallut attendre Campardon, qui venait d'emmener des dames visiter les travaux du Calvaire, au fond du choeur, derrière une clôture en planches. Il arriva enfin, s'excusa, couvrit le registre d'un large paraphe. L'abbé Mauduit, pour honorer les deux familles, avait tenu à passer la plume, en désignant du doigt la place où l'on devait signer; et il souriait de son air d'aimable tolérance mondaine, au milieu de la pièce grave, dont les boiseries gardaient une continuelle odeur d'encens.

--Eh bien! mademoiselle, demanda Campardon à Hortense, cela ne vous donne donc pas envie d'en faire autant?

Puis, il regretta son manque de tact. Hortense, qui était l'aînée, avait pincé les lèvres. Cependant, elle comptait avoir le soir même, au bal, une réponse décisive de Verdier, qu'elle pressait de choisir entre elle et sa créature. Aussi répondit-elle d'une voix rêche:

--J'ai le temps.... Quand je voudrai.

Et elle tourna le dos à l'architecte, elle tomba sur son frère Léon, qui arrivait seulement, en retard comme toujours.

--Tu es gentil! papa et maman sont satisfaits!... Ne pas pouvoir être là, quand on marie une de vos soeurs!... Nous t'attendions au moins avec madame Dambreville.

--Madame Dambreville fait ce qu'il lui plaît, dit sèchement le jeune homme, et moi, je fais ce que je peux.

Ils étaient en froid. Léon trouvait qu'elle le gardait trop longtemps pour elle, fatigué d'une liaison dont il avait accepté les ennuis, dans le seul espoir de quelque beau mariage; et, depuis quinze jours, il la mettait en demeure de tenir ses promesses. Madame Dambreville, prise au coeur d'une rage d'amour, s'était même plainte à madame Josserand de ce qu'elle appelait les lubies de son fils. Aussi cette dernière voulut-elle le gronder, en lui reprochant de n'avoir ni tendresse ni égards pour la famille, puisqu'il affectait de manquer les cérémonies les plus solennelles. Mais, de sa voix rogue de jeune démocrate, il donna des raisons: un travail imprévu chez le député dont il était secrétaire, une conférence à préparer, toutes sortes de besognes et de courses de la dernière importance.

--C'est si vite fait pourtant, un mariage! dit madame Dambreville sans songer à sa phrase, en le suppliant du regard pour l'attendrir.

--Pas toujours! répondit-il durement.

Et il alla embrasser Berthe, puis serrer la main de son nouveau beau-frère, tandis que madame Dambreville pâlissait, torturée, se redressant dans sa toilette feuille-morte et souriant vaguement au monde qui entrait.

C'était le défilé des amis, des simples connaissances, de tous les invités entassés dans l'église, dont la queue maintenant traversait la sacristie. Les mariés, debout, donnaient des poignées de main, continuellement, toutes du même air ravi et embarrassé. Les Josserand et les Duveyrier ne suffisaient pas aux présentations. Par moments, ils se regardaient, étonnés, car Bachelard avait amené des gens que personne ne connaissait et qui parlaient trop fort. Peu à peu, montait une confusion, un écrasement, des bras tendus par-dessus les têtes, des jeunes filles serrées entre des messieurs à gros ventres, laissant des coins de leurs jupes blanches aux jambes de ces pères, de ces frères, de ces oncles encore suants de quelque vice, embourgeoisé dans un quartier tranquille. Justement, à l'écart, Gueulin et Trublot racontaient devant Octave que, la veille, Clarisse avait failli être surprise par Duveyrier et s'était résignée à le bourrer de ses complaisances, pour lui fermer les yeux.

--Tiens! murmura Gueulin, il embrasse la mariée, ça doit sentir bon.

Le monde, cependant, finit par s'écouler. Il ne restait plus que la famille et les intimes. L'infortune de Théophile avait continué de circuler, à travers les poignées de main et les compliments; même on ne causait pas d'autre chose, sous les phrases toutes faites, échangées pour la circonstance. Madame Hédouin, qui venait d'apprendre l'aventure, regardait Valérie avec l'étonnement d'une femme dont l'honnêteté était la santé même. Sans doute l'abbé Mauduit avait dû, de son côté, recevoir quelque confidence, car sa curiosité semblait satisfaite, et il montrait plus d'onction que de coutume, au milieu des misères cachées de son troupeau. Encore une plaie vive, tout d'un coup saignante, sur laquelle il lui fallait jeter le manteau de la religion! Et il voulut entretenir un instant Théophile, lui parla discrètement du pardon des injures, des desseins impénétrables de Dieu, tâchant avant tout d'étouffer le scandale, enveloppant l'assistance d'un geste de pitié et de désespoir, comme pour en dérober les hontes au ciel lui-même.

--Il est bon, le curé! il ne sait pas ce que c'est! murmura Théophile, dont ce sermon achevait de tourner la tête.

Valérie, qui gardait madame Juzeur près d'elle, par contenance, écouta avec émotion les paroles conciliantes que l'abbé Mauduit crut également devoir lui adresser. Puis, au moment où l'on sortait enfin de l'église, elle s'arrêta devant les deux pères, pour laisser Berthe passer au bras de son mari.

--Vous devez être satisfait, dit-elle à M. Josserand, voulant montrer sa liberté d'esprit. Je vous félicite.

--Oui, oui, déclara M. Vabre de sa voix pâteuse, c'est une bien grande responsabilité de moins.

Et, pendant que Trublot et Gueulin se multipliaient, afin de caser toutes les dames dans les voitures, madame Josserand, dont le châle arrêtait la circulation, s'entêta à rester la dernière sur le trottoir, pour étaler publiquement son triomphe de mère.

Le soir, le repas qui eut lieu à l'hôtel du Louvre, fut encore gâté par l'accident si malencontreux de Théophile. C'était une obsession, on en avait parlé toute l'après-midi, dans les voitures, en allant au Bois de Boulogne; et les dames concluaient toujours par cette idée que le mari aurait bien dû attendre le lendemain, pour trouver la lettre. D'ailleurs, il y avait uniquement à table les intimes des deux familles. La seule gaieté fut un toast de l'oncle Bachelard, que les Josserand n'avaient pu se dispenser d'inviter, malgré leur terreur. Il était en effet ivre dès le rôti, il leva son verre et s'embarqua dans une phrase: «Je suis heureux du bonheur que j'éprouve,» qu'il répéta, sans arriver à en sortir. On voulut bien sourire complaisamment. Auguste et Berthe, déjà brisés de fatigue, se regardaient par moments, l'air étonné de se voir l'un en face de l'autre; et, quand ils se souvenaient, ils contemplaient leur assiette avec gêne.

Près de deux cents invitations étaient lancées pour le bal. Dès neuf heures et demie, du monde arriva. Trois lustres éclairaient le grand salon rouge, dans lequel on avait simplement laissé des sièges le long des murs, en ménageant à l'un des bouts, devant la cheminée, la place du petit orchestre; en outre, un buffet se trouvait dressé au fond d'une salle voisine, et les deux familles s'étaient réservé une pièce, où elles pouvaient se retirer.

Justement, comme madame Duveyrier et madame Josserand recevaient les premiers invités, ce pauvre Théophile, qu'on surveillait depuis le matin, céda à une brutalité regrettable. Campardon priait Valérie de lui accorder la première valse. Elle riait, et le mari vit là une provocation.

--Vous riez, vous riez, balbutia-t-il. Dites-moi de qui est la lettre?... Elle est bien de quelqu'un, cette lettre?

Il venait de mettre l'après-midi entière pour dégager cette idée du trouble où les réponses d'Octave l'avaient jeté. Maintenant, il s'y entêtait: si ce n'était pas M. Mouret, c'était donc un autre? et il exigeait un nom. Comme Valérie s'éloignait sans répondre, il lui saisit le bras, le tordit méchamment, avec une rage d'enfant exaspéré, en répétant:

--Je te le casse.... Dis-moi de qui est la lettre?

La jeune femme, effrayée, retenant un cri de douleur, était devenue toute blanche. Campardon la sentit s'abandonner contre son épaule, en proie à une de ces crises de nerfs qui la secouaient pendant des heures. Il eut à peine le temps de la conduire dans la pièce réservée aux deux familles, où il la coucha sur un canapé. Des dames l'avaient suivi, madame Juzeur, madame Dambreville, qui la délacèrent, pendant qu'il se retirait avec discrétion.

Cependant, trois ou quatre personnes au plus, dans le salon, avaient remarqué cette courte scène de violence. Madame Duveyrier et madame Josserand continuaient à recevoir les invités, dont le flot peu à peu emplissait la vaste pièce de toilettes claires et d'habits noirs. Un murmure de paroles aimables montait, des visages continuellement souriaient autour de la mariée: des faces épaisses de pères et de mères, des profils maigres de fillettes, des têtes fines et compatissantes de jeunes femmes. Dans le fond, un violon accordait sa chanterelle, qui jetait de petits cris plaintifs.

--Monsieur, je vous demande pardon, dit Théophile en abordant Octave, dont il avait rencontré les yeux, au moment où il tordait le bras de sa femme. Tout le monde, à ma place, vous aurait soupçonné, n'est-ce pas?... Mais je tiens à vous serrer la main, afin de vous prouver que j'ai reconnu mon erreur.

Il lui serra la main, il l'emmena à l'écart, torturé par le besoin de s'épancher, de trouver un confident pour vider son coeur.

--Ah! monsieur, si je vous racontais....

Et, longuement, il parla de sa femme. Jeune fille, elle était délicate, on disait en plaisantant que le mariage la remettrait. Elle manquait d'air dans la boutique de ses parents, où pendant trois mois il l'avait vue tous les soirs très gentille, obéissante, le caractère triste, mais charmant.

--Eh bien! monsieur, le mariage ne l'a pas remise, loin de là.... Au bout de quelques semaines, elle était terrible, nous ne pouvions plus nous entendre. Des querelles pour rien du tout. Des changements d'humeur à chaque minute, riant, pleurant, sans que je sache pourquoi. Et des sentiments absurdes, des idées à vous renverser, une perpétuelle démangeaison de faire enrager le monde.... Enfin, monsieur, mon intérieur est devenu un enfer.

--C'est bien curieux, murmura Octave, qui sentait la nécessité de dire quelque chose.

Alors, le mari, blême et se grandissant sur ses courtes jambes, pour dominer le ridicule, en vint à ce qu'il appelait la mauvaise conduite de cette malheureuse. Deux fois, il l'avait soupçonnée; mais il était trop honnête, une telle idée ne pouvait lui entrer dans le cerveau. Cette fois, pourtant, il fallait se rendre à l'évidence. Impossible de douter, n'est-ce pas? Et, de ses doigts tremblants, il tâtait la poche de son gilet où se trouvait la lettre.

--Encore, si elle faisait ça pour de l'argent, je comprendrais, ajouta-t-il. Mais on ne lui en donne pas, j'en suis sûr, je le saurais.... Alors, dites-moi ce qu'elle peut avoir dans la peau? Moi, je suis très gentil, elle a tout à la maison, je ne comprends pas.... Si vous comprenez, monsieur, dites-le-moi, je vous en prie.

--C'est bien curieux, bien curieux, répéta Octave, gêné de toutes ces confidences, et cherchant à se dégager.

Mais le mari ne le lâchait plus, fiévreux, travaillé d'un besoin de certitude. A ce moment, madame Juzeur reparut, alla dire un mot à l'oreille de madame Josserand, qui saluait d'une révérence l'entrée d'un grand bijoutier du Palais-Royal; et celle-ci, toute retournée, se hâta de la suivre.

--Je crois que votre femme a une crise très violente, fit remarquer Octave à Théophile.

--Laissez donc! répondit ce dernier furieux, désespéré de ne pas être malade pour qu'on le soignât aussi, elle est trop contente, d'avoir une crise! Ça met toujours le monde de son côté.... Je ne me porte pas mieux qu'elle, et je ne l'ai jamais trompée, moi!

Madame Josserand ne revenait pas. Le bruit courait, parmi les intimes, que Valérie se débattait dans des convulsions affreuses. Il aurait fallu des hommes pour la tenir; mais, comme on avait dû la déshabiller à moitié, on refusait les offres de Trublot et de Gueulin. Cependant, l'orchestre jouait un quadrille, Berthe ouvrait le bal avec Duveyrier qui dansait en magistrat, tandis que, n'ayant pu retrouver madame Josserand, Auguste leur faisait vis-à-vis avec Hortense. On cachait la crise aux mariés, pour leur éviter des émotions dangereuses. Le bal s'animait, des rires sonnaient dans la vive clarté des lustres. Une polka, dont les violons accentuaient vivement la cadence, emporta autour du salon des couples, déroulant toute une queue de longues traînes.

--Le docteur Juillerat? où est le docteur Juillerat? demanda madame Josserand en reparaissant violemment.

Le docteur était invité, mais personne ne l'avait encore aperçu. Alors, elle ne cacha pas la sourde colère qu'elle amassait depuis le matin. Elle parla devant Octave et Campardon, sans ménager les termes.

--Je commence à en avoir assez.... Ce n'est pas drôle pour ma fille, tout ce cocuage qui n'en finit plus!

Elle cherchait Hortense, elle l'aperçut enfin causant avec un monsieur, dont elle voyait seulement le dos, mais qu'elle reconnut à ses épaules larges. C'était Verdier. Cela augmenta sa mauvaise humeur. Elle appela sèchement la jeune fille, elle lui dit, en baissant la voix, qu'elle ferait mieux de rester à la disposition de sa mère, un jour comme celui-là. Hortense n'accepta pas la réprimande. Elle était triomphante, Verdier venait de fixer leur mariage à deux mois, en juin.

--Fiche-moi la paix! dit la mère.

--Je t'assure, maman.... Il découche déjà trois fois par semaine pour accoutumer l'autre, et dans quinze jours il ne rentrera plus du tout. Alors, ce sera fini, je l'aurai.

--Fiche-moi la paix! J'en ai par-dessus la tête, de votre roman!... Tu vas me faire le plaisir d'attendre à la porte le docteur Juillerat et de me l'envoyer dès son arrivée.... Surtout pas un mot à ta soeur!

Elle rentra dans la pièce voisine, laissant Hortense murmurer que, Dieu merci! elle ne demandait l'approbation de personne, et qu'il y aurait bien du monde d'attrapé, lorsqu'on la verrait, un jour, se marier mieux que les autres. Pourtant, elle alla guetter l'entrée du docteur.

Maintenant, l'orchestre jouait une valse. Berthe dansait avec un petit cousin de son mari, pour épuiser à tour de rôle les membres de la famille. Madame Duveyrier n'avait pu refuser l'oncle Bachelard, qui l'incommodait beaucoup, en lui soufflant dans la figure. La chaleur grandissait, le buffet s'emplissait déjà de messieurs, s'épongeant le front. Des fillettes, dans un coin, sautaient ensemble; pendant que des mères, rêveuses, assises à l'écart, songeaient aux noces toujours manquées de leurs demoiselles. On félicitait beaucoup les deux pères, M. Vabre et M. Josserand, qui ne se quittaient plus, sans échanger d'ailleurs une parole. Tous le monde avait l'air de s'amuser et se récriait devant eux sur la gaieté du bal. C'était, selon le mot de Campardon, une gaieté de bon aloi.

Mais l'architecte, par effusion galante, s'inquiétait de l'état de Valérie, tout en ne manquant pas une danse. Il eut l'idée d'envoyer sa fille Angèle prendre des nouvelles en son nom. La petite, dont les quatorze ans, depuis le matin, brûlaient de curiosité autour de la dame qui faisait tant causer, fut ravie de pouvoir pénétrer dans le salon voisin. Et elle ne revint pas, l'architecte dut se permettre d'entr'ouvrir la porte et de passer la tête. Il aperçut sa fille debout devant le canapé, profondément absorbée par la vue de Valérie, dont la gorge tendue, secouée de spasmes, avait jailli hors du corsage dégrafé. Des protestations s'élevèrent, on lui criait de ne pas entrer; et il se retira, il jura qu'il désirait seulement savoir comment ça tournait.

--Ça ne va pas, ça ne va pas, dit-il mélancoliquement aux personnes qui se trouvaient près de la porte. Elles sont quatre à la tenir.... Faut-il qu'une femme soit bâtie, pour sauter ainsi, sans se rien démancher!

Il s'était formé là un groupe. On y commentait à demi-voix les moindres phases de la crise. Des dames, averties, arrivaient d'un air d'apitoiement entre deux quadrilles, pénétraient dans le petit salon, puis rapportaient des détails aux hommes, et retournaient danser. C'était tout un coin de mystère, des mots dits à l'oreille, des regards échangés, au milieu du brouhaha grandissant. Et, seul, abandonné, Théophile se promenait devant la porte, rendu malade par cette idée fixe qu'on se moquait de lui et qu'il ne devait pas le souffrir.

Mais le docteur Juillerat traversa vivement la salle de bal, accompagné d'Hortense qui lui donnait des explications. Madame Duveyrier les suivait. Quelques personnes s'étonnèrent, des bruits se répandirent. A peine le médecin avait-il disparu, que madame Josserand sortit de la pièce avec madame Dambreville. Sa colère montait; elle venait de vider deux carafes d'eau sur la tête de Valérie; jamais elle n'avait vu une femme nerveuse à ce point. Alors, elle s'était décidée à faire le tour du bal, pour arrêter les indiscrétions par sa présence. Seulement, elle marchait d'un pas si terrible, elle distribuait des sourires si amers, que tout le monde, derrière elle, entrait dans la confidence.

Madame Dambreville ne la quittait pas. Depuis le matin, elle lui parlait de Léon, avec de vagues plaintes, tâchant de l'amener à intervenir auprès de son fils, pour replâtrer leur liaison. Elle le lui fit voir, comme il reconduisait une grande fille sèche, auprès de laquelle il affectait de se montrer très assidu.

--Il nous abandonne, dit-elle avec un léger rire, tremblant de larmes contenues. Grondez-le donc, de ne plus même nous regarder.

--Léon! appela madame Josserand.

Quand il fut là, elle ajouta brutalement, n'étant pas d'humeur à envelopper les choses:

--Pourquoi es-tu fâché avec madame?... Elle ne t'en veut pas. Expliquez-vous donc. Ça n'avance à rien, d'avoir mauvais caractère.

Et elle les laissa l'un devant l'autre, interloqués. Madame Dambreville prit le bras de Léon, tous deux allèrent causer dans l'embrasure d'une fenêtre; puis, ils quittèrent le bal ensemble, tendrement. Elle lui avait juré de le marier à l'automne.

Cependant, madame Josserand qui continuait à distribuer des sourires, fut prise d'une grosse émotion, quand elle se trouva devant Berthe, essoufflée d'avoir dansé, toute rose dans sa robe blanche qui se fripait. Elle la saisit entre ses bras, et défaillant à une vague association d'idées, se rappelant sans doute l'autre, dont la face se convulsait affreusement:

--Ma pauvre chérie, ma pauvre chérie! murmura-t-elle, en lui donnant deux gros baisers.

Berthe alors, tranquille, demanda:

--Comment va-t-elle?

Du coup, madame Josserand redevint très aigre. Comment! Berthe le savait! Mais sans doute elle le savait, tout le monde le savait. Seul, son mari, qu'elle montra conduisant au buffet une vieille dame, ignorait encore l'histoire. Même elle allait charger quelqu'un de le mettre au courant, car ça lui donnait l'air bête, d'être toujours ainsi, en arrière des autres, à ne se douter de rien.

--Et moi qui m'échine à vouloir cacher leur catastrophe! dit madame Josserand outrée. Ah bien! je ne vais plus me gêner, il faut que ça finisse. Je ne tolérerai pas qu'ils te rendent ridicule.