Pot-Bouille

Chapter 13

Chapter 133,741 wordsPublic domain

Il avait surpris une phrase sur l'assurance, et il ricanait, en confiant la vérité à Octave et à Trublot. Ça s'était fait dans sa compagnie; pas un liard à toucher, on roulait le Vabre. Puis, comme les deux autres s'égayaient de cette bonne farce, les mains sur le ventre, il ajouta avec une violence comique:

--J'ai besoin de cent francs.... Si l'oncle ne me donne pas cent francs, je vends la mèche.

Les voix montaient, le Champagne compromettait l'arrangement de décence, établi par Clarisse. Dans son salon, les fins de soirée étaient toujours un peu vives. Elle-même s'oubliait parfois. Trublot la montra à Octave, derrière une porte, pendue au cou d'un gaillard à encolure de paysan, un tailleur de pierre débarqué du Midi, et dont sa ville natale était en train de faire un artiste. Mais Duveyrier ayant poussé la porte, elle dénoua lestement ses bras, elle lui recommanda le jeune homme: M. Payan, un sculpteur du talent le plus gracieux; et Duveyrier, enchanté, promit de lui faire obtenir des travaux.

--Des travaux, des travaux, répétait Gueulin à demi-voix, il en a ici tant qu'il en veut, grand serin!

Vers deux heures, lorsque les trois jeunes gens et l'oncle quittèrent la rue de la Cerisaie, ce dernier était complètement ivre. Ils auraient voulu l'emballer dans un fiacre; mais le quartier dormait au milieu d'un solennel silence, sans un bruit de roue, sans même un pas attardé. Alors, ils se décidèrent à le soutenir. La lune s'était levée, une lune très claire qui blanchissait les trottoirs. Et, dans les rues désertes, leurs voix prenaient des sonorités graves.

--Sacredieu! l'oncle, tenez-vous donc! vous nous cassez les bras.

Lui, la gorge pleine de larmes, était devenu très tendre et très moral.

--Va-t'en, Gueulin, bégayait-il, va-t'en!... Je ne veux pas que tu voies ton oncle dans un état pareil.... Non, mon garçon, ce n'est pas convenable, va-t'en!

Et, comme son neveu le traitait de vieux filou:

--Filou, ça ne dit rien. Il faut se faire respecter.... Moi, j'estime les femmes. Toujours des femmes propres, et quand il n'y a pas du sentiment, ça me répugne.... Va-t'en, Gueulin, tu fais rougir ton oncle. Ces messieurs suffisent.

--Alors, déclara Gueulin, vous allez me donner cent francs. Vrai, j'en ai besoin pour mon loyer. On veut me jeter dehors.

A cette demande inattendue, l'ivresse de Bachelard s'aggrava, au point qu'il fallut l'arc-bouter contre le volet d'un magasin. Il balbutiait:

--Hein? quoi? cent francs.... Ne me fouillez pas. Je n'ai que des sous.... Pour que tu ailles les manger dans de mauvais lieux! Non, jamais je n'encouragerai tes vices. Je connais mon rôle, ta mère t'a confié à moi en mourant.... Vous savez, j'appelle, si l'on me fouille.

Il continua, s'emportant contre la vie dissolue de la jeunesse, revenant à la nécessité de la vertu.

--Dites donc, finit par crier Gueulin, je n'en suis pas encore à ficher dedans les familles.... Hein! vous m'entendez! Si je causais, vous me les donneriez vite, mes cent francs!

Mais, du coup, l'oncle était devenu sourd. Il poussait des grognements, il s'effondrait. Dans l'étroite rue où ils étaient alors, derrière l'église Saint-Gervais, seule une lanterne blanche brûlait avec une clarté blafarde de veilleuse, détachant sur ses vitres dépolies un numéro gigantesque. Toute une trépidation sourde sortait de la maison, dont les persiennes fermées laissaient tomber de minces filets de lumière.

--J'en ai assez, déclara Gueulin brusquement. Pardon, mon oncle, j'ai oublié là-haut mon parapluie.

Et il entra dans la maison. Bachelard s'indigna, plein de dégoût: il réclamait au moins un peu de respect pour les femmes; avec des moeurs pareilles, la France était fichue. Sur la place de l'Hôtel-de-Ville, Octave et Trublot trouvèrent enfin une voiture, dans laquelle ils le poussèrent comme un paquet.

--Rue d'Enghien, dirent-ils au cocher. Vous vous paierez.... Fouillez-le.

Le jeudi, on signa le contrat devant maître Renaudin, notaire, rue de Grammont. Au moment de partir, une scène venait encore d'éclater chez les Josserand, le père ayant, dans une révolte suprême, rendu la mère responsable du mensonge qu'on lui imposait; et ils s'étaient une fois de plus jeté leurs familles à la tête. Où voulait-on qu'il gagnât dix mille francs tous les six mois? Cet engagement le rendait fou. L'oncle Bachelard, qui se trouvait là, se donnait bien des tapes sur le coeur, débordant de nouvelles promesses, depuis qu'il s'était arrangé pour ne pas sortir un sou de sa poche, s'attendrissant et jurant qu'il ne laisserait jamais sa petite Berthe dans l'embarras. Mais le père, exaspéré, avait haussé les épaules, en lui demandant si, décidément, il le prenait pour un imbécile.

Chez le notaire, toutefois, la lecture du contrat, rédigé sur des notes fournies par Duveyrier, calma un peu M. Josserand. Il n'y était pas question de l'assurance; en outre, le premier versement de dix mille francs devait avoir lieu six mois après le mariage. Enfin, il aurait le temps de respirer. Auguste, qui écoutait avec une grande attention, laissa échapper des signes d'inquiétude; il regardait Berthe souriante, il regardait les Josserand, il regardait Duveyrier, et il finit par oser parler de l'assurance, comme d'une garantie dont il lui semblait logique de faire au moins mention. Alors, tous eurent des gestes étonnés: à quoi bon? la chose allait de soi; et l'on signa vivement, tandis que maître Renaudin, un jeune homme aimable, se taisait en passant la plume aux dames. Dehors, madame Duveyrier se permit seulement de témoigner sa surprise: jamais on n'avait ouvert la bouche d'une assurance, la dot de cinquante mille francs devait être payée par l'oncle Bachelard. Mais madame Josserand, d'un air naïf, nia avoir mis son frère en avant pour une somme si médiocre. C'était toute sa fortune que l'oncle donnerait plus tard à Berthe.

Le soir de ce jour, un fiacre vint chercher Saturnin. Sa mère avait déclaré qu'il était trop dangereux de le garder pour la cérémonie; on ne pouvait lâcher, au milieu d'une noce, un fou qui parlait d'embrocher le monde; et M. Josserand, le coeur crevé, avait dû demander l'admission du pauvre être à l'asile des Moulineaux, chez le docteur Chassagne. On fit entrer le fiacre sous le porche, au crépuscule. Saturnin descendit, tenant la main de Berthe, croyant partir avec elle pour la campagne. Mais, lorsqu'il fut dans la voiture, il se débattit furieusement, cassa les vitres, agita par les portières des poings ensanglantés. Et M. Josserand remonta en pleurant, bouleversé de ce départ au fond des ténèbres, ayant toujours dans les oreilles les hurlements du malheureux, mêlés au claquement du fouet et au galop du cheval.

Pendant le dîner, comme des larmes lui mouillaient encore les yeux, à la vue de la place de Saturnin vide désormais, il impatienta sa femme, qui, sans comprendre, cria:

--En voilà assez, n'est-ce pas? monsieur. Vous n'allez peut-être pas marier votre fille avec cette figure d'enterrement.... Tenez! sur ce que j'ai de plus sacré, sur la tombe de mon père, l'oncle payera les dix premiers mille francs, j'en réponds! Il me l'a formellement juré, en sortant de chez le notaire.

M. Josserand ne répondit même pas. Il passa la nuit à faire des bandes. Au petit jour, dans le frisson du matin, il achevait son deuxième mille et gagnait six francs. Plusieurs fois, il avait levé la tête comme d'habitude, pour écouter si Saturnin ne remuait point, à côté. Puis, la pensée de Berthe lui donnait une nouvelle fièvre de travail. Pauvre petite, elle aurait voulu être en moire blanche. Enfin, avec six francs, elle pourrait mettre davantage à son bouquet de mariée.

VIII

Le mariage à la mairie avait eu lieu le jeudi. Dès dix heures un quart, le samedi matin, des dames attendaient déjà dans le salon des Josserand, la cérémonie religieuse étant pour onze heures, à Saint-Roch. Il y avait là madame Juzeur toujours en soie noire, madame Dambreville sanglée dans une robe feuille-morte, madame Duveyrier très simple, habillée de bleu pâle. Toutes trois causaient à voix basse, au milieu de la débandade des fauteuils; tandis que, dans la chambre voisine, madame Josserand achevait d'habiller Berthe, aidée de la bonne et des deux demoiselles d'honneur, Hortense et la petite Campardon.

--Oh! ce n'est pas cela, murmura madame Duveyrier, la famille est honorable.... Mais, je l'avoue, je redoutais un peu pour mon frère Auguste, l'esprit dominateur de la mère.... Il faut tout prévoir, n'est-ce pas?

--Sans doute, dit madame Juzeur, on n'épouse pas seulement la fille, on épouse la mère souvent, et c'est bien désagréable, quand celle-ci s'impose dans le ménage.

A ce moment, la porte de la chambre s'ouvrit, Angèle s'en échappa, en criant:

--Une agrafe, au fond du tiroir de gauche.... Attendez.

Elle traversa le salon, reparut et replongea dans la chambre, laissant derrière elle, comme un sillage, le vol blanc de sa jupe, nouée à la taille par un large ruban bleu.

--Vous vous trompez, je crois, reprit madame Dambreville. La mère est trop heureuse de se débarrasser de sa fille.... Elle a l'unique passion de ses mardis. Puis, il lui reste une victime.

Mais Valérie entrait, dans une toilette rouge, d'une singularité provocante. Elle était montée trop vite, craignant d'être en retard.

--Théophile n'en finit pas, dit-elle à sa belle-soeur. Vous savez que j'ai renvoyé Françoise ce matin, et il cherche partout une cravate.... Je l'ai laissé au milieu d'un désordre!

--La question de la santé est bien grave également, continua madame Dambreville.

--Sans doute, répondit madame Duveyrier. Nous avons consulté avec discrétion le docteur Juillerat.... Il paraît que la jeune fille est tout à fait bien constituée. Quant à la mère, elle a une de ces charpentes étonnantes; et, ma foi, cela nous a un peu décidés, car rien n'est plus ennuyeux que des parents infirmes, qui vous tombent sur les bras.... Ça vaut toujours mieux, des parents solides.

--Surtout, dit madame Juzeur de sa voix douce, lorsqu'ils ne doivent rien laisser.

Valérie s'était assise; mais, n'étant pas au courant de la conversation, essoufflée encore, elle demanda:

--Hein? de qui parlez-vous?

De nouveau, la porte s'était brusquement ouverte, et toute une querelle sortait de la chambre.

--Je te dis que le carton est resté sur la table.

--Ce n'est pas vrai, je l'ai vu là, à l'instant.

--Oh! fichue entêtée!... Vas-y toi-même.

Hortense traversa le salon, également en blanc, avec une large ceinture bleue; et elle était vieillie, les traits durs, le teint jaune, dans les pâleurs transparentes de la mousseline. Elle revint furieuse avec le bouquet de la mariée, qu'on cherchait rageusement depuis cinq minutes, au milieu de l'appartement bouleversé.

--Enfin, que voulez-vous? dit pour conclure madame Dambreville, on ne se marie jamais comme on veut.... Le plus sage est encore de s'arranger après, le mieux possible.

Cette fois, Angèle et Hortense ouvraient la porte à deux battants, pour que la mariée n'accrochât pas son voile; et Berthe parut, en robe de soie blanche, toute fleurie de fleurs blanches, la couronne blanche, le bouquet blanc, la jupe traversée d'une guirlande blanche, qui s'en allait mourir sur la traîne, en une pluie de petits boutons blancs. Dans cette blancheur, elle était charmante, avec son teint frais, ses cheveux dorés, ses yeux rieurs, sa bouche candide de fille déjà savante.

--Oh! délicieuse! s'écrièrent ces dames.

Toutes l'embrassèrent d'un air d'extase. Les Josserand, aux abois, ne sachant où prendre les deux mille francs que devait coûter la noce, cinq cents francs de toilette, et quinze cents francs pour leur part du dîner et du bal, s'étaient vus forcés d'envoyer Berthe chez le docteur Chassagne, près de Saturnin, auquel une tante venait de laisser trois mille francs; et Berthe, ayant obtenu de sortir son frère en voiture, pour le distraire un peu, l'avait étourdi de caresses dans le fiacre, puis était montée un instant avec lui chez le notaire, qui ignorait la situation du pauvre être, et où l'on n'attendait plus que sa signature. Aussi la robe de soie et les fleurs prodiguées surprenaient-elles ces dames, qui les estimaient du coin de l'oeil, tout en s'exclamant.

--Parfait! un goût exquis!

Madame Josserand, rayonnante, étalait une robe mauve, d'un mauve cruel, qui la haussait et l'arrondissait encore, dans une majesté de tour. Elle pestait contre M. Josserand, appelait Hortense pour avoir son châle, défendait violemment à Berthe de s'asseoir.

--Méfie-toi! tu vas écraser tes fleurs!

--Ne vous tourmentez pas, dit Clotilde de sa voix calme. Nous avons le temps.... Auguste doit monter nous prendre.

On attendait dans le salon, lorsque, brutalement, Théophile entra, sans chapeau, l'habit de travers, la cravate blanche nouée en corde. Sa face aux poils rares, aux dents mauvaises, était livide; ses membres d'enfant malade tremblaient de fureur.

--Qu'as-tu donc? lui demanda sa soeur, étonnée.

--Ce que j'ai, ce que j'ai....

Mais une crise de toux lui coupa la parole, et il resta là une minute, étranglant, crachant dans son mouchoir, enragé de ne pouvoir lâcher sa colère. Valérie le regardait, troublée, avertie par un instinct. Enfin, il la menaça du poing, sans même voir la mariée et les dames qui l'entouraient.

--Oui, en cherchant partout ma cravate, j'ai trouvé une lettre devant l'armoire....

Il froissait un papier entre ses doigts fébriles. Sa femme avait pâli. Elle jugea la situation; et, pour éviter le scandale d'une explication publique, elle passa dans la chambre que Berthe venait de quitter.

--Ah bien! dit-elle doucement, j'aime mieux m'en aller, s'il devient fou.

--Laisse-moi! criait Théophile à madame Duveyrier, qui tâchait de le faire taire. Je veux la confondre.... Cette fois, j'ai une preuve, et il n'y a pas de doute, oh! non!... Ça ne se passera pas comme ça, car je le connais....

Sa soeur l'avait pris par le bras, le serrait, le secouait avec autorité.

--Tais-toi! tu ne vois donc pas où tu es?... Ce n'est pas le moment, entends-tu!

Mais il repartait.

--C'est le moment!... Je me fiche des autres. Tant pis, si ça tombe aujourd'hui! Ça servira de leçon à tout le monde.

Pourtant, il baissait le ton, il s'était affaissé sur une chaise, à bout de force, près d'éclater en larmes. Une grande gêne avait envahi le salon. Poliment, madame Dambreville et madame Juzeur s'écartaient, faisaient mine de ne pas comprendre. Madame Josserand, très contrariée d'une aventure dont le scandale allait jeter un deuil sur la noce, était passée dans la chambre, pour donner du courage à Valérie. Quant à Berthe, qui étudiait sa couronne devant la glace, elle n'avait pas entendu. Aussi, à demi-voix, questionnait-elle Hortense. Il y eut un chuchotement, celle-ci lui désigna Théophile d'un coup d'oeil, ajouta des explications, tout en affectant de régulariser les plis du voile.

--Ah! dit simplement la mariée, l'air chaste et amusé, les regards fixés sur le mari, sans qu'un trouble l'émotionnât, dans son auréole de fleurs blanches.

Clotilde interrogeait tout bas son frère. Madame Josserand reparut, échangea quelques mots avec elle, puis retourna dans la pièce voisine. Ce fut un échange de notes diplomatiques. Le mari accusait Octave, ce calicot qu'il giflerait à l'église, s'il osait y venir. Justement, il jurait l'avoir vu, la veille, sur les marches de Saint-Roch, avec sa femme; d'abord, il avait douté, mais il était certain maintenant: tout s'y trouvait, la taille, la démarche. Oui, madame inventait des déjeuners chez des amies, ou bien entrait avec Camille à Saint-Roch par la porte de tout le monde, comme pour faire ses dévotions, laissait l'enfant à la garde de la loueuse de chaises, puis filait avec le monsieur par le vieux passage, un sale endroit où personne ne serait allé la chercher. Cependant, au nom d'Octave, Valérie avait eu un sourire; jamais, pas avec celui-là, elle le jurait à madame Josserand; avec personne d'ailleurs, ajouta-t-elle, mais avec celui-là moins encore qu'avec les autres; et, forte cette fois de la vérité, elle parlait à son tour d'aller confondre son mari, en lui prouvant que le billet n'était pas de l'écriture d'Octave, pas plus que ce dernier n'était le monsieur de Saint-Roch. Madame Josserand l'écoutait, l'étudiait de son regard expérimenté, uniquement préoccupée de trouver un expédient pour l'aider à tromper Théophile. Et elle lui donna les plus sages conseils.

--Laissez-moi faire, ne vous en mêlez pas.... Puisqu'il veut que ce soit monsieur Mouret, eh bien! ce sera monsieur Mouret. Il n'y a pas de mal, n'est-ce pas? à avoir été vue sur les marches d'une église avec monsieur Mouret.... La lettre seule est compromettante. Vous triompherez, quand notre jeune homme lui aura montré deux lignes de son écriture.... Surtout, dites toujours comme moi. Vous comprenez, je ne vais pas lui permettre de nous gâter un pareil jour.

Lorsqu'elle ramena Valérie très émue, Théophile de son côté disait à sa soeur, la voix étranglée:

--Je le fais pour toi, je te promets de ne pas la défigurer ici, puisque tu assures que ce ne serait guère convenable, à cause de ce mariage.... Mais, à l'église, je ne réponds de rien. Si le calicot vient me braver à l'église, au milieu de ma famille, je les extermine l'un après l'autre.

Auguste, très correct dans son habit noir, l'oeil gauche rapetissé, souffrant d'une migraine, dont il se méfiait depuis trois jours, montait à ce moment prendre sa fiancée, en compagnie de son père et de son beau-frère, tous les deux solennels. Il y eut un peu de bousculade, car on avait fini par être en retard. Deux de ces dames, madame Duveyrier et madame Dambreville, durent aider madame Josserand à mettre son châle; c'était un châle tapis, immense, à fond jaune, qu'elle continuait de sortir dans les grandes occasions, bien que la mode en fût passée, et qui la drapait d'une tenture dont l'ampleur et l'éclat révolutionnaient les rues. Il fallut encore attendre M. Josserand, en train de chercher sous les meubles un bouton de manchette, balayé la veille aux ordures. Enfin, il parut, il balbutia des excuses, l'air éperdu, heureux pourtant, et descendit le premier, en serrant fortement le bras de Berthe sous le sien. Derrière, passèrent Auguste et madame Josserand. Puis venait la queue du monde, au hasard de la sortie, troublant d'un murmure le silence grave du vestibule. Théophile s'était emparé de Duveyrier, dont il effarait la dignité avec son histoire; et il geignait à son oreille, il exigeait des conseils, tandis que, devant eux, Valérie, remise, l'attitude modeste, recevait les tendres encouragements de madame Juzeur, sans paraître remarquer les regards terribles de son mari.

--Et ton paroissien! cria tout d'un coup madame Josserand désespérée.

On était déjà dans les voitures. Angèle dut remonter chercher le paroissien de velours blanc. Enfin, on partit. Toute la maison se trouvait là, les bonnes, les concierges. Marie Pichon était descendue avec Lilitte, habillée, comme sur le point de sortir; et la vue de la mariée, si jolie et si bien mise, la remua aux larmes. M. Gourd remarqua que, seuls, les gens du second n'avaient pas bougé de chez eux: de drôles de locataires qui faisaient toujours autrement que les autres!

A Saint-Roch, la grande porte venait de s'ouvrir à deux battants. Un tapis rouge descendait jusqu'au trottoir. Il pleuvait, la matinée de mai était très froide.

--Treize marches, dit tout bas madame Juzeur à Valérie, quand elles passèrent sous la porte. Ce n'est pas bon signe.

Dès que le cortège s'engagea entre les deux haies de chaises, marchant vers le choeur, où les cierges de l'autel brillaient comme des étoiles, les orgues, sur la tête des couples, éclatèrent en un chant d'allégresse. C'était une église cossue, riante, avec ses grandes fenêtres blanches, bordées de jaune et de bleu tendre, ses soubassements de marbre rouge, revêtant les murs et les colonnes, sa chaire dorée, soutenue par les quatre évangélistes, ses chapelles latérales où luisaient des orfèvreries. Des peintures d'Opéra égayaient la voûte. Des lustres de cristal pendaient au bout de longs fils. Lorsqu'elles passaient sur les larges bouches du calorifère, les dames recevaient dans leurs jupes une haleine chaude.

--Vous êtes sûr d'avoir l'alliance? demanda madame Josserand à Auguste, qui s'installait avec Berthe sur des fauteuils, placés devant l'autel.

Il s'effara, crut l'avoir oubliée, puis la sentit dans la poche de son gilet. D'ailleurs, elle n'avait pas attendu sa réponse. Depuis son entrée, elle se haussait, fouillait du regard le monde: Trublot et Gueulin, tous deux garçons d'honneur, l'oncle Bachelard et Campardon, témoins de la mariée, Duveyrier et le docteur Juillerat, témoins du marié, puis toute la foule des connaissances, dont elle était fière. Mais elle venait d'apercevoir Octave, qui ouvrait avec empressement un passage à madame Hédouin, et elle l'avait emmené derrière un pilier, où elle lui parlait, d'une voix basse et rapide. Le jeune homme ne paraissait pas comprendre, le visage stupéfait. Pourtant, il s'inclina d'un air d'aimable obéissance.

--C'est convenu, dit à l'oreille de Valérie madame Josserand, en revenant s'asseoir sur un des fauteuils destinés à la famille, derrière ceux de Berthe et d'Auguste.

Il y avait là M. Josserand, les Vabre, les Duveyrier. Maintenant, les orgues égrenaient des gammes de petites notes claires, coupées de grands souffles. On se casait, le choeur s'emplissait, des hommes restaient dans les bas côtés. L'abbé Mauduit s'était réservé la joie de bénir l'union d'une de ses chères pénitentes. Quand il parut, en surplis, il échangea un amical sourire avec l'assistance, où il reconnaissait tous les visages. Mais des voix attaquèrent le _Veni Creator_, les orgues reprirent leur chant triomphal, et ce fut à ce moment que Théophile découvrit Octave, à gauche du choeur, devant la chapelle de Saint-Joseph.

Sa soeur Clotilde voulut le retenir.

--Je ne peux pas, bégaya-t-il, jamais je ne le tolérerai.

Et il força Duveyrier à le suivre, pour représenter la famille. Le _Veni Creator_ continuait. Quelques têtes se tournèrent.

Théophile, qui avait parlé de gifles, fut pris d'une telle émotion en abordant Octave, qu'il ne put d'abord trouver un mot, vexé d'être petit, se haussant sur la pointe des pieds.

--Monsieur, dit-il enfin, je vous ai vu hier avec ma femme....

Mais le _Veni Creator_ finissait, il fut effrayé, lorsqu'il entendit le son de sa voix. D'ailleurs, Duveyrier, très contrarié de l'aventure, tâchait de lui faire comprendre combien le lieu était mal choisi. Devant l'autel, la cérémonie commençait. Après avoir adressé aux époux une exhortation émue, le prêtre avait pris l'anneau nuptial pour le bénir.

--_Benedie, Domine Deus noster, annulum nuptialem hunc, quem nos in tuo nomine benedicimus_....

Alors, Théophile osa répéter, à voix basse:

--Monsieur, vous étiez hier dans cette église avec ma femme.

Octave, étourdi encore des recommandations de madame Josserand, n'ayant pas bien compris, conta pourtant la petite histoire d'un air aisé.

--En effet, j'ai rencontré madame Vabre, et nous sommes allés voir ensemble les réparations du Calvaire, que dirige mon ami Campardon.

--Vous avouez, balbutia le mari, repris de fureur, vous avouez....

Duveyrier crut devoir lui frapper sur l'épaule, pour le calmer. Une voix perçante d'enfant de choeur répondait:

--_Amen_.

--Et vous reconnaissez sans doute cette lettre, continua Théophile, en tendant un papier à Octave.

--Voyons, pas ici! dit le conseiller tout à fait scandalisé. Vous perdez la raison, mon cher.