Part 8
Qui que nous soyons, nous sommes les aventuriers de notre idée. Nul passant sur cette terre qui n'ait sa fantaisie, son caprice, sa passion, sa témérité, son enjeu, son risque pour gloire, vertu ou bénéfice, son ascension ou sa descente, sa loterie intérieure. Celui-là fait sa fouille obscure. Celui-ci bâtit sa bâtisse secrète. Tous suivent une piste. Jamais d'hésitation. Confiance absolue. Rien n'est comparable à l'aplomb de l'illusion. Toutes ces vaines ombres humaines, eux, vous et moi, nous tous, tout cela chemine, chaque fantôme portant son ambition en équilibre sur son front. César reconstruisant la royauté à Rome, Napoléon échafaudant le système continental, Alexandre de Russie combinant la Sainte-Alliance, sont des Perrettes qui ont sur la tête leur pot au lait, la couronne du monde. L'histoire en ramasse les morceaux cassés, ici au pied de la statue de Pompée, là à Sainte-Hélène, là à Taganrog. Ces calculs terrestres avortent à cause de la complication inconnue. Parfois l'idée préméditée n'éclôt pas, mais autre chose naît, meilleur ou pire. Ce Jules-César, qui rêve les rois, produit les empereurs plus énormes que les rois. On couve un épervier, la coque du songe se brise, un vautour sort. Parfois, sur deux espérances contraires, une est viable. Annibal rêve Rome anéantie, Caton rêve Carthage détruite; duel sombre de deux idées dans le mystère; le rêve romain combat le rêve punique, et le tue.
L'homme est aux petites-maisons dans les chimères. Chacun fait sa campagne de Russie. Il y a toujours un Rostopchine inattendu. Moscou brûlera, mon pauvre garçon. N'importe. On va en avant. Bonaparte ne devine pas plus Rostopchine que César n'a deviné Casca, et l'un passe le Niémen comme l'autre a passé le Rubicon. Ayez pitié d'eux, et de vous aussi. Vous êtes eux.
Le bras de l'homme croît et grandit dans le rêve. Une chose qu'on n'a jamais mesurée, c'est la longueur de l'espérance. Laquelle des deux mains est la plus étrange à voir s'étendre, et laquelle des deux chimères est la plus inouïe: l'empereur du haut de son trône aux Tuileries saisissant Moscou, ou Mallet du fond d'une prison saisissant l'empereur?
L'impraticable appelle l'inaccessible, c'est là qu'on veut aller; la Yungfrau, c'est l'épouse qu'il nous faut; le fer rouge, c'est là qu'on veut mordre, pour peu qu'on soit Thrasybule, Jean Huss ou Christophe Colomb. La populace des songeurs et des ambitieux se contente du fruit défendu. Mais la morsure au fer rouge, quelle âcre volupté pour les grands coeurs! _Vitam impendere vero._ Il y a d'ailleurs des récompenses. On cherchait le Cathay, on trouve l'Amérique.
Quant aux catastrophes, elles plaisent. On envie l'aérolithe. D'où tombes-tu, morceau de l'inconnu? Qui t'a formé? Qui t'a brûlé? Quelle rencontre as-tu faite? Quel est ton secret? Où allais-tu? Tomber de là-haut, quel admirable sort! Tu n'étais qu'une pierre, tu es un prodige. Être précipité du zénith, c'est la gloire. Les chutes du ciel mettent en appétit les audaces, Phaéton est un encouragement, et si Icare n'existait pas, Pilate des Rosiers l'inventerait.
Regardez les grands voyageurs. De quel côté se dirigent-ils le plus volontiers? Vers l'Afrique. L'Afrique, quel rêve énorme! Les sources du Nil, le lac Nagaïn, les montagnes de la Lune, le grand désert, Darfour, Dahomey, les tigres, les lions, les serpents, les mammons, les monstres, le squelette de Carthage au premier plan, le fantôme de Tombouctou au fond, _Africa Portentosa_. Ce songe les attire l'un après l'autre. Tous y meurent, et tous y vont. Aller là d'où personne n'est revenu, quelle tentation et quel enthousiasme! Ces curiosités d'abîmes sont un des éléments du progrès. Les fiers esprits les ont toujours eues. La prudence déconseille les penseurs, mais ils se défient de la quantité de lâcheté qui est dans la prudence. Les Grecs ont beau créer une Minerve aptère et faire dominer Athènes par la sagesse sans ailes, cela n'empêche pas Socrate, inattentif au bras fatal qui lui tend dans l'ombre la ciguë, de rêver le Dieu inconnu.
Rêves, rêves, rêves. Les uns grands, les autres chétifs. L'habitation du songe est une faculté de l'homme. L'empyrée, l'élysée, l'éden, le portique ouvert là-haut sur les profonds astres du rêve, les statues de lumière debout sur les entablements d'azur, le surnaturel, le surhumain, c'est là la contemplation préférée. L'homme est chez lui dans les nuées. Il trouve tout simple d'aller et venir dans le bleu et d'avoir des constellations sous ses pieds. Il décroche tranquillement et manie l'une après l'autre toutes les pourpres de l'idéal, et se choisit des habits dans ce vestiaire. Être bas situé n'ôte rien à la hardiesse du songe. Peau d'âne veut une robe de soleil.
Du reste, les idéals sont divers. L'idéal peut être imbécile. Il y a des êtres pour rêver un paradis de soupe au lard. Votre idéal n'est autre chose que votre proportion.
Non, personne n'est hors du rêve. De là, son immensité. Qui que nous soyons, nous avons ce plafond sur notre tête. Ce plafond est fait de tout, de chaume, de plâtras, de marbre, de fumée, de ruine, de forêt, d'étoiles. C'est à travers ce plafond, le songe, que nous voyons cette réalité, l'infini. Selon son plus ou moins de hauteur, il nous fait penser le bien ou le mal. Mais qu'on ne s'y trompe pas, point de fatalité, ici; sa pression sur nous dépend de nous, car c'est nous qui le faisons. A âme basse, ciel bas. Comme on fait son rêve, on fait sa vie. Notre conscience est l'architecte de notre songe.
Le grand songe s'appelle devoir. Il est aussi la grande vérité.
Les hommes, presque tous un peu pareils au bourgeois Jourdain, de Molière, font du rêve sans le savoir. L'agent de change ne se doute guère qu'il est un escompteur de songes. Son carnet plein de chiffres est un enregistrement de fantasmagories; prime-fin-report est grimoire tout comme l'Etteila; le grand Albert pourrait être coulissier, et les femmes qui jouent à la bourse sont les mêmes qui tirent les cartes. Allez le soir chez elles; leur bordereau reçu, elles font une réussite. Dépendre de la nouvelle du jour, attacher sa fortune au fil du télégraphe électrique, se faire le pantin de la hausse et de la baisse, c'est être en plein somnambulisme; pour savoir si l'on sera opulent ou indigent demain, lire le _Moniteur_ ou consulter la dame de pique, c'est la même chose.
Pas de vivant qui n'ait son compartiment dans le casier de l'imaginaire. Pas de cervelle qui ne puisse être étiquetée d'un songe; celle-ci ambition, celle-ci richesse, celle-ci gloire, celle-ci jouissance, celle-ci vanité, toutes bonheur. Le bon dîner indéfini est un rêve que le porte-monnaie refuse au pauvre et l'estomac au riche. Vénus à jamais, fait mauvais ménage avec la colonne vertébrale. Les méchantes ailes de Cupidon sont des faiseuses de culs-de-jatte; voyez Henri Heine. Toutes les mains tendues, aucun lot saisi.
L'espérance étant conforme à l'intelligence, la forme du bonheur rêvé, varie. Pour l'usurier, c'est une bonne balance fausse; pour le chasseur, c'est un piège à loups bien recouvert; pour le jureur de serments, c'est un auditeur naïf. L'envieux habite en espérance l'Eldorado du mal d'autrui. Et, j'y insiste, de réalisation, peu ou point. Fussiez-vous avoué ou notaire, vous ne vous déroberez point à ceci qui est la loi: les jours de l'homme sont une série de proies lâchées pour l'ombre. Les religions, du haut de leurs chaires, s'accusent, les unes les autres, de faux paradis. Tu radotes, Brahma! Tu en as menti, Mahomet! Tu escroques les âmes, Luther! Foule de cerveaux, cohue de chimères.
Le philosophe regarde en souriant ces songeurs, tous logés dans une vision, le joueur dans la martingale, l'avare dans des piles d'or sans fin, le soldat dans la croix d'honneur, la vieille fille dans un mari, le thaumaturge dans le miracle, le prêtre dans la tiare, le savant dans un creuset, l'ignorant dans la superstition.
Et où es-tu toi-même, philosophe? dans l'utopie.
Puisqu'il n'est donné à qui que ce soit d'échapper au rêve, acceptons-le. Tâchons seulement d'avoir le bon. Les hommes haïssent, brutalisent, frappent, mentent; regardez la première civilisation venue, l'antique comme la moderne, regardez quelque siècle que ce soit, le vôtre comme les autres, vous ne voyez qu'imposteurs, batailleurs, conquérants, brigands, tueurs, bourreaux, méchants, hypocrites; tout cela somnambule. Laissez-leur leurs acharnements et leurs assouvissements dans leur nuée sanglante. Laissez aux choses violentes et aux forces aveugles leur inutile furie d'ouragan. Les passions de l'homme en tempête, quelle pitié! et pour quel but! Des simulacres poursuivant des chimères!
Laissez-leur leur rêve, à ces fantômes. Vous, partagez votre pain avec les petits enfants, regardez si personne ne va pieds nus autour de vous, souriez aux mères nourrices sur le seuil des chaumières, promenez-vous sans malveillance dans la nature, n'écrasez point sans savoir pourquoi la fleur de l'herbe, faites grâce aux nids d'oiseaux, penchez-vous de loin sur les peuples et de près sur les pauvres. Levez-vous pour le travail, couchez-vous dans la prière, endormez-vous du côté de l'inconnu, ayez pour oreiller l'infini, aimez, croyez, espérez, vivez, soyez comme celui qui a un arrosoir à la main; seulement que votre arrosoir soit de bonnes oeuvres et de bonnes paroles; ne vous découragez jamais, soyez mage et soyez père, et si vous avez des champs, cultivez-les, et si vous avez des fils, élevez-les, et si vous avez des ennemis, bénissez-les, avec cette douce autorité secrète que donne à l'âme la patiente attente des aurores éternelles.
Tas de pierres
V
Changez vos opinions, gardez vos principes; changez vos feuilles, gardez vos racines.
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Il y a deux façons de n'être d'aucun parti: comme les femmes et les enfants, parce qu'on n'en a examiné aucun; comme les penseurs et les sages, parce qu'on les a examinés tous.
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Une réaction: barque qui remonte le courant, mais qui n'empêche pas le fleuve de descendre.
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Les vrais grands ministres sont ceux qui travaillent aux événements de leur siècle en hommes qui sauraient au besoin travailler à ses idées.
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La stagnation, qui est identique à la mort et à la nuit, ne se méprend pas sur les ennemis qu'elle a. Elle dénonce, persécute et, si elle le peut, étouffe tout mouvement, car tout mouvement est vie et toute vie est lumière. Les hommes de l'ombre et de l'immobilité appelaient par haine et dérision Harvey _circulator_, ce qui est la même chose que révolutionnaire.
Harvey n'avait pas plus inventé la circulation du sang que Luther n'avait inventé la liberté de la conscience. Harvey est un Luther. Luther est un Harvey. Ils ont constaté la réalité, voilà tout. Les hommes sont ainsi faits, ou défaits, que quiconque parmi eux constate la loi de Dieu est un novateur et que quiconque l'applique est un révolutionnaire.
*
Avec l'âge et d'année en année, on dépouille le vieil homme, c'est-à-dire le jeune homme; certains aspects se modifient, ce qu'il y a de transitoire dans les opinions s'écroule avec ce qu'il y a de passager dans les événements, et la surface de l'esprit change comme la surface du visage; l'existence humaine est faite de dépouillements successifs et les choses de la vie, comme les ondes de l'océan, se composent et se décomposent sans cesse. Mais, au milieu de ces changements et de ces altérations inévitables, il faut que l'essentiel demeure; il est bien que le fond de l'homme se maintienne, il sied qu'une certaine identité ne se démente jamais. Quelque chose peut flotter et quelque chose doit persister. Devenir autre en restant le même; tout le problème est là.
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La jeunesse a de belles vertus; elle est sincère, fidèle, honnête, pure, croyante, dévouée, loyale, généreuse, reconnaissante. Efforcez-vous de garder en prenant de l'âge les vertus de la jeunesse, lors même que vous en aurez perdu les illusions; devenez hommes et restez jeunes.
C'est selon cette loi que se développent les bonnes natures et que se forment les grands coeurs. L'enthousiasme est le fond de la vraie sagesse.
L'homme sage mûrit et ne vieillit pas.
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Un abîme est là, tout près de nous.
Nous, poëtes, nous rêvons au bord. Soit. Vous, hommes d'État, vous y dormez.
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La vraie formule socialiste:
Rendre l'homme moral meilleur, l'homme intellectuel plus grand, l'homme matériel plus heureux.
Bonté d'abord, grandeur ensuite, enfin bonheur.
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La logique d'une idée vraie est tellement puissante que, dès qu'elle s'introduit dans les affaires humaines, dans la religion, dans la politique, dans la législation, elle réduit tous les événements à n'être plus que des syllogismes chargés, les uns de la démontrer, les autres de la compléter.
Le penseur, quand bon lui semble, peut se déployer orateur.
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L'éloquence qui convient aux assemblées ne doit se composer que de moyennes. Une éloquence composée d'extrêmes peut remuer une foule ou un individu, ce qui, dans beaucoup de cas, est la même chose. Cette sorte d'éloquence pourra agir une fois sur une assemblée comme chose nouvelle, étrange et de haut goût, ou momentanément propre à une circonstance donnée; mais, la seconde fois, elle fatiguera; la troisième fois, elle paraîtra ridicule.
Pour dominer habituellement une grande assemblée, il faut un calcul mêlé à l'inspiration; il faut prendre, chaque fois qu'on parle, la résultante d'une des fractions de l'assemblée et constituer sa parole sur cette résultante, et alors on s'appuie, non sur sa seule force isolée, mais sur toutes les forces de cette fraction; ou, mieux encore, ce qui est plus difficile, prendre la résultante de toute l'assemblée, parler dans la moyenne de la pensée de chacun, et alors on a pour levier toute la force de l'assemblée elle-même. On remue quelque chose dans chaque esprit. Par moments, on touche le fond de tous.
Ce fond, on peut le toucher également, mais par occasion et non à volonté, avec la seule puissance du sentiment individuel et de la conscience convaincue, mais alors on n'est pas un orateur, on est un homme; ce qui est plus rare d'ailleurs.
C'est du reste une erreur... généreuse de croire qu'on peut dominer une assemblée avec les idées du dehors. On ne remue une assemblée qu'avec ce qui est dans l'assemblée. Il est pourtant, quelquefois, beau d'essayer.
La Révolution, c'est le changement d'âge du genre humain. Dites-en ce que vous voudrez, du bien ou du mal, le fait vous domine. C'est la grande crise de la virilité universelle.
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La Révolution est le couteau avec lequel la civilisation a coupé son lien.
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Dans la Révolution tout le monde est victime et personne n'est coupable.
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Robespierre fut l'effrayant correcteur d'épreuves de la Révolution. Il y mit son _deleatur_. Cet immense exemplaire du progrès, revu par lui, garde encore la lueur de sa prunelle sinistre.
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Voltaire, c'est la mine; Mirabeau, c'est l'explosion.
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Les révolutions, formidables liquidations de l'histoire; créations génésiques de lois, de codes, de faits, de moeurs, de progrès, de prodiges; énormes mouvements de peuples et d'idées qui mêlent tous les hommes dans une même convulsion joyeuse, qui dégagent la liberté électrique, qui font trembler les deux mondes du même tremblement, qui tirent d'un seul éclair deux coups de tonnerre, l'un en Europe, l'autre en Amérique; qui, en renversant la monarchie en France, jettent bas la tyrannie dans l'univers; qui éclairent, illuminent, chauffent, brûlent, foudroient, qui font sortir d'un seul gigantesque écroulement le radieux avènement du genre humain, qui font naître l'aurore du sépulcre, accouplent les extrêmes stupéfaits, agonisent et vagissent, maudissent et chantent, haïssent et adorent, résolvent tout en héroïsme, en joie et en amour, envoient expirer tous les grincements de la vieille serrure du despotisme dans l'humble cabinet de travail de Mount-Vernon, et finissent par faire de la clef de la Bastille le presse-papier de Washington.
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Soit, la Révolution s'appelle la Terreur. Louis XV s'appelle l'Horreur.
*
Pas un nuage, le ciel est pur, le soleil rayonne, le paysage n'est que lumière; ils pavoisent leurs barques, ils chantent, ils se laissent gaiement aller au courant de l'eau; le fleuve, magnifique et inépuisable, s'élargit de plus en plus; il est grand comme une mer, il est calme comme un lac, il charrie des îles de fleurs, il réfléchit le ciel où il n'y a pas une ombre. Où vont-ils? Ils ne le savent pas; mais tout est beau, superbe et charmant.
Ils entendent au loin, devant eux, dans les profondeurs de l'horizon inconnu, un bruit sourd et profond.
Où vont-ils? Qu'importe! Ils vont où va le fleuve. Ils savent bien qu'ils aborderont quelque part. Ils dérivent. Ils s'enivrent du chant des oiseaux, du parfum des fleurs qu'ils voient partout et qu'ils cueillent en passant, de la rapidité de l'eau, de la splendeur du ciel, de leur propre joie.
Le bruit qui est à l'horizon se rapproche; il y a quelques heures, les souffles du vent le couvraient parfois; maintenant, on l'entend toujours.
Par moments le courant se ralentit, alors ils rament afin d'aller plus vite. C'est si charmant d'aller vite! Passer comme des ombres devant des ombres, cela leur paraît être toute la vie. Ils sont si heureux qu'ils oublient qu'il y a une nuit.
Le bruit se rapproche de moment en moment; il ressemble au roulement d'un chariot. Ils commencent à se dire entre eux: Quel est ce bruit?
Le fleuve est plein de détours. Cependant un coin du ciel devient brumeux. Quelque chose qu'on prendrait pour une fumée se dégage d'un point de l'horizon et fait une grande nuée. Cette nuée, qui semble monter de la terre, est tantôt à droite, tantôt à gauche. Est-ce elle qui change de place ou est-ce le fleuve qui a tourné? Ils ne savent, mais ils admirent. C'est un spectacle de plus parmi tant de spectacles.
Le bruit est maintenant comme un tonnerre. Il se déplace avec la nuée qu'ils voient. Où est la nuée, là est le bruit.
Ils dérivent, ils chantent, ils rient; ils ont une grande attente, mais dans cette attente il n'y a que de l'espérance. Il y a parmi eux des savants, des rêveurs, des penseurs, des hommes riches de toutes les richesses, des philosophes, des sages.
Tout à coup, ciel! le fleuve a tourné; la nuée est devant eux, le bruit est devant eux. La nuée est formidable; ce n'est plus une nuée, c'est le tourbillon de vingt trombes mêlées et tordues par l'ouragan, c'est la fumée d'un volcan qui aurait deux lieues de cratère. Le bruit est effrayant; le tonnerre ressemble à ce bruit comme l'aboiement d'un chien ressemble au mugissement d'un lion. Le courant est rapide et furieux, la surface du fleuve se courbe comme un arc vers le dedans de la terre. Qu'y a-t-il donc là, devant eux, à quelques pas? Un gouffre.
Un gouffre! ils rament en arrière, ils veulent remonter. Il est trop tard. Ce courant-là ne se remonte pas. Alors ils reconnaissent que le fleuve lui-même est vivant; qu'ils se sont trompés; que ce qu'ils prenaient pour un fleuve, c'était un peuple; que ce qu'ils prenaient pour des flots, c'étaient des hommes; qu'ils ont cru voguer sur une eau inerte, écumant à peine sous la rame, et qu'ils voguaient sur des âmes, âmes profondes, obscures, violentes, froissées, tumultueuses, pleines de haine et de colère. Il est trop tard! il est trop tard! Le précipice est là. Ces flots, ce fleuve, ces hommes, ces âmes, ce peuple, arbres déracinés, granits séculaires, rochers arrachés à la rive, navires dorés, chaloupes pavoisées, îles de fleurs, tout se hâte, tout penche, tout se heurte et se mêle, tout s'écroule.
Personne n'a jamais vu, personne ne verra jamais rien qui soit plus grand et plus terrible. Toute une humanité qui s'engloutit à la fois le même jour, à la même heure, dans le même abîme! Toute une société avec ses lois, ses moeurs, sa religion, ses croyances, ses préjugés, ses arts, son luxe, son passé, son histoire, qui rencontre une rupture du sol et qui sombre comme une barque de pêcheur! Ce sont là de ces choses voulues par Dieu. Ce prodigieux ensemble d'hommes, de faits et d'évènements, cette masse énorme venue de si loin et avec tant de calme, arrive au bord du gouffre, s'y courbe majestueusement et y disparaît. Ce n'est plus ni un fleuve ni un gouffre, ni un peuple, ni une catastrophe; c'est le chaos. C'est l'ombre, l'horreur, le fracas, l'écume, un éternel et lamentable gémissement. Tous les dogues de l'abîme hurlent dans les ténèbres. Cependant le soleil brille, la vérité ne se décourage pas et rayonne toujours, et cette effrayante nuée, pleine de clameurs et de tempête, lui est bonne pour faire resplendir son arc-en-ciel.
Quelque chose survit-il à cela? Une telle calamité, un pareil écroulement, un si monstrueux naufrage, n'est-ce pas la mort d'un peuple? n'est-ce pas la fin d'un continent?
Non.
Tout a sombré, rien ne s'est perdu.
Tout s'est englouti, rien n'a péri.
Tout s'est abîmé, rien n'est mort.
Tout a disparu, tout reparaît.
Faites quelques pas, vivez quelques années, regardez: Voici le fleuve plus large, voici le peuple plus grand.
Le bruit formidable qui avertit et qui conseille, on l'entend toujours; mais il n'est plus devant, il est derrière. Il y a cent ans on l'entendait dans l'avenir; aujourd'hui, on l'entend dans le passé.
Et les générations en marche reviennent parfois sur leurs pas pour voir ce que c'est que ce bruit; et les siècles se penchent rêveurs sur cette chute d'une société et d'une monarchie, sur cette immense cataracte de la civilisation qu'on appelle la Révolution Française.
17 février 1844.
L'âme
Tas de pierres
VI
Les instincts sont les yeux mystérieux de l'âme.
*
L'âme a des illusions comme l'oiseau a des ailes; c'est ce qui la soutient.
*
Dans la question de l'immortalité de l'âme on voit le pourquoi, on ne voit pas le comment.
*
Le penseur demande au nouveau-né: D'où viens-tu?--et au moribond: Où vas-tu?
Tout ce qu'il sait, c'est que le nouveau-né pleure et que le moribond tremble.
*
Le monde matériel repose sur l'équilibre, le monde moral sur l'équité.
*
L'équilibre est la loi suprême et mystérieuse du grand Tout.
Le monde matériel en est la démonstration visible.
De toute nécessité, le monde moral en est la confirmation invisible.
Sans quoi, ces deux mondes mêmes, ces deux mondes dont la réunion embrasse tout, ne seraient pas en équilibre.
*
Le squelette de l'animal n'est pas beaucoup plus signifiant que la première pierre venue; le squelette de l'homme est effrayant.
C'est que la réflexion horrible, ce n'est pas: ceci a vécu, mais: ceci a pensé.
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Ce que l'animal sait, il ignore qu'il le sait. L'homme sait qu'il ignore.
*
Quand le sentiment de l'infini entre à haute dose dans un homme, il en fait un dieu ou un monstre, Jésus-Christ ou Torquemada.
*
La conscience, c'est Dieu présent dans l'homme.
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La prière est un auguste aveu d'ignorance.
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Ma prière:
Dieu! accordez-moi en lumière et en amour tout le possible de votre infini!
Quelle est la plus haute faculté de l'âme?
Est-ce que ce n'est pas le génie?
Non, c'est la bonté.
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La raison du meilleur est toujours la plus forte.
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Quand il n'y a rien sous la mamelle gauche, il ne peut y avoir rien de complet dans la tête. Le génie, c'est un grand coeur.
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Fils, frère, père, amant, ami. Il y a place pour toutes les affections dans le coeur comme pour toutes les étoiles dans le ciel.
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Il y a une chose qu'il faut n'aimer ni à faire ni à donner, c'est de la peine.
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Ne rire jamais de ceux qui souffrent; souffrir quelquefois de ceux qui rient.
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On dit: C'est un vieillard; il s'est éteint. Et l'on trouve tout simple qu'il soit parti. Demandez à ses enfants si c'est tout simple. Ce grand âge, qui semble aux indifférents une sorte de circonstance atténuante à la mort, fait à ceux qui aiment l'effet contraire. La longueur de la possession leur paraît créer presque un droit; et la vie n'a plus pour nous sa figure vraie quand elle perd ces êtres qui en ont toujours été à nos yeux la lumière.
*