Post-scriptum de ma vie

Part 7

Chapter 73,803 wordsPublic domain

Maintenant embrassez votre femme. Informez-vous si, en votre absence, elle a bien suivi les recommandations du pénate, qui sont:--«Ne nettoyez pas votre chaise avec de l'huile.--N'ayez point d'image gravée sur votre anneau.--Ne vous asseyez pas sur le boisseau.--Enfouissez les traces de la marmite dans les cendres.--Ayez toujours vos couvertures pliées.--Gardez-vous de lâcher de l'eau le visage tourné vers le soleil.»--A cette heure, saluez votre voisin; il faut le ménager, il a peut-être un lare plus puissant que le vôtre. Les démons attachés à chaque homme sont de force inégale; le génie d'Antoine craignait celui d'Auguste. En parlant à ce voisin, efforcez-vous de pénétrer sa pensée, et invoquez tout bas Momus, le dieu qui tâche de faire une fenêtre au coeur de l'homme. Faites votre promenade ensuite. Ah! les hamadryades sont à considérer. Préoccupez-vous de Lucas, dieu des branchages; c'est une personne étrange et bizarre. Les bois sont aux buveurs et aux voleurs; n'y allez pas sans vous recommander à la nymphe Nicéa, amie de Bacchus, et à la nymphe Yptimé, maîtresse de Mercure. Qu'Yptimé ou Nicéa ne vous fassent pas oublier Calisto, celle de Jupiter; et, quant à Écho, ne lui parlez point de Pan, vous rendriez jalouse Pythis. Ces précautions prises, vous pouvez vous promener dans un bois. Surtout, le soir, en rentrant chez vous, évitez le marais d'à côté, et n'écoutez pas les bavardages des roseaux sur le roi Midas. Cet âne est dieu.

Cet à-peu-près donne quelque idée de la vie fort essoufflée du payen. Le polythéisme, c'est le rêve éveillé poursuivant l'homme.

Croyait-on donc à tout cela? Sans nul doute. Onomacrite fut chassé d'Athènes pour avoir été surpris comme il employait les incantations de Musée à tâcher de faire engloutir par la mer les îles voisines de Lemnos. Il se réfugia en Perse et se vengea de son expulsion en déchaînant Xercès sur la Grèce. De là l'attaque de l'Asie à l'Europe.

Ainsi, c'est de la foi aux chimères qu'est venue cette vaste catastrophe où la civilisation grecque a failli sombrer, et voyez l'enchaînement, sans ce traître fou, Onomacrite, vous n'auriez pas ce héros, Léonidas.

Ah! ces chimères, vous n'y croyez pas! Savez-vous qui s'étonne de votre étonnement? c'est Horace.

Somnia, terrores magicos, miracula, sagas, Nocturnos lemures, portentaque Thessala rides?

Et Virgile ajoute: _Non temnere divos_.

Les grands olympiens, suppliés à propos, venaient volontiers en aide aux petits peuples; ces forts secouraient ces faibles; c'est grâce à Belus-Apollon que les éthiopiens battirent Cambyse, et c'est grâce à Mégalé, qui n'est autre que Junon, que les Massagètes battirent Cyrus.

Toutefois les dieux haïssent d'être importunés. «Il est dangereux, dit Hérodote, de souhaiter beaucoup de choses.» On est pour ou contre ces dieux, mais on les affirme. Personne n'en doute. Eschyle est ennemi de Jupiter par dévotion à Saturne. Ce même Eschyle ne parle pas sans anxiété des trois Phorcydes, lesquelles n'ont qu'un seul oeil et qu'une seule dent, dont elles se servent l'une après l'autre. Le magicien Aceratos épouvante Alexandre en lui offrant de remplacer Bucéphale par Pégase, cheval qui désarçonne les bellérophons, et qui d'une ruade va aux astres, seule écurie digne de lui. Tout voyageur prudent qui traverse la Libye se botte très haut de peur des serpents, et se met son manteau sur la tête à cause des gouttes de sang qui tombent de la tête coupée de Méduse, laquelle va et vient dans ce ciel. _De terra anguis, de coelo sanguis._ Euryloque, ce philosophe si colère qu'il poursuivait son cuisinier dans la rue, une broche fumante et chargée de viandes à la main, cet Euryloque, tout disciple de Pyrrhon qu'il était, priait le dieu Orphée Thesprote de venir tirer les verrous de sa prison. Pyrrhon lui-même, au dire de Stobée et de Sextus Empiricus, croyait fort à tous ces dieux-là; il était grand-prêtre, mais cela ne prouve rien.

Apollodore le Calculateur raconte que Pythagore immola une hécatombe le jour où il découvrit le carré de l'hypothénuse. Démocrite, voyant son agonie coïncider avec des jours fériés, se faisait approcher un pain chaud des narines, afin de ne pas expirer pendant les fêtes de Cérès. Socrate n'osait pas mourir sans sacrifier un coq à Esculape.

Toute cette chimère est pleine de contre-coups. Il faut prendre garde, en heurtant un de ces dieux, d'en fâcher plusieurs. Il y a des parentés dans ce cauchemar; ces monstres vivent en famille dans ces ténèbres. Les gorgones sont tantes de Polyphème et soeurs du serpent des Hespérides. Et que de sens mystérieux à ces allégories! Ce mot, nymphe, vient-il du grec _lymphè_, eau, ou du phénicien _néphas_, âme? Le mystère est contagieux. On s'y englue, on s'y enlise. Qui l'étudie s'y amalgame. Les philosophes en viennent à participer de la vie mythologique. Hercule ordonne en songe aux rois de Sparte de croire Phérécyde. Pythagore, s'étant un jour déshabillé par hasard devant ses trois cents disciples qui gouvernaient avec lui les Italiotes, tous voient qu'il a une cuisse d'or. Une autre fois, comme il traverse le fleuve Nessus, le fleuve l'appelle à haute voix par son nom: Pythagore! Cratès l'Ouvreur de portes met un doigt sur sa bouche chaque fois qu'il aperçoit un trou dans la terre, fût-ce le trou d'un ver, et à qui l'interroge, il dit: _Ils sont là!_ Pausanias, en sortant de l'antre de Trophonius, a l'air d'un homme ivre. On n'ose pas, seul dans un lieu désert, parler à voix haute de peur que quelqu'un ne vous réponde. Toute chose est effrayante à cause de la présence possible d'un dieu. L'horreur panique est telle qu'on prend la fuite dans les bois.

On le voit, derrière la mythologie, lieu commun des rhétoriques de Demoustier et de Chompré, il y en a une autre, à peu près inédite. Elle est çà et là, dans Apulée, dans Strabon, dans Aulu-Gelle, dans Philostrate, dans Longus, dans Hésychius, dans le _Lexicon Græcum Iliadis et Odysseæ_, d'Apollonius d'Alexandrie, dans la _Théogonie_ et le _Bouclier d'Hercule_ d'Hésiode, dans Étienne de Bysance, tout mutilé qu'il est, même dans Suidas, lu d'une certaine façon, enfin dans Lactance, qui en réfutant le paganisme le raconte, l'explique et l'approfondit. Nous venons de soulever un peu ce rideau des fables.

Toute cette fantasmagorie du polythéisme, étudiée aux origines mêmes, reprend sa figure réelle. Ces dieux si connus et si usés semblent autres. Ainsi, c'est dans Lactance seulement que la Circé vulgaire des opéras et des cantates devient cette étrange magicienne des marins, Marica, femme de Faune. Ainsi, tout le monde connaît les Teleboes, ces peuples qui occupèrent ce guerroyeur malavisé d'Amphitryon pendant que Jupiter faisait chez lui Hercule, et qui plus tard colonisèrent Caprée destinée à Tibère; mais pour avoir quelque idée du demi-dieu Taphius, qui donna son nom à leur île Taphos, et de sa mère Hippothoë, concubine de Neptune, il faut lire le scholiaste d'Apollonius. Ainsi, la hache proverbiale de Ténedos consacrée dans le temple de Delphes et insigne bizarre d'Apollon, ne s'explique que dans Suidas par les écrevisses du ruisseau Asserina dont l'écaille était en fer de hache. Ainsi encore, si l'on poursuit les déesses jusque dans les _Alexipharmaques_ de Nicandre, une Vénus assez inattendue se révèle. Vénus, là, se dispute avec le lys; cette querelle entre deux blancheurs finit mal, et c'est Vénus qui, jalouse, met au beau milieu du lys ce qu'on y voit encore, et ce que Nicolas Richelet appelle «la vergogne d'un âne.» _Virgam asini._ Une vague esquisse de Titania et de Bottom semble apparaître ici.

III

L'Homme a besoin du rêve.

A la chimère antique a succédé la chimère gothique.

Coup de sifflet du machiniste invisible. Le gigantesque décor de l'impossible change. Les bandes de ciel et de nuages ne sont plus les mêmes. On tombe d'un chimérique dans l'autre. Les têtes ailées qui étaient Cupidons sont chérubins.

Il y a toujours à l'horizon, sur la terre et en même temps hors de la terre, un mont; c'était l'Olympe, c'est le Golgotha. L'allongement d'une immense ombre de montagne sur un fond mystérieux, rien n'est plus sinistre. Comme ce sommet est une idée, ce n'est pas seulement une hauteur, c'est une domination.

Les sépulcres qui sont au pied du mont et qui ont laissé sortir leurs fantômes, sont restés ouverts. Des clartés à forme humaine errent. Les apparences crépusculaires abondent. Les superstitions prennent corps. La diablerie commence. On voit, sur les premiers plans, des abbayes, des châteaux, des villes aiguës, des collines contrefaites, des rochers avec anachorètes, des rivières en serpents, des prairies, d'énormes roses. La mandragore semble un oeil éveillé. Des paons font la roue regardés par des femmes nues qui sont peut-être des âmes. Le cerf qui a le crucifix entre les cornes boit dans un lac, à l'écart. L'ange du jugement est debout sur une cime avec une trompette. Des vieilles filent devant des portes. L'oiseau bleu perche dans les arbres. Le paysage est difforme et charmant. On entend les fleurs chanter.

Entrent en scène les psylles, les nages, les alungles, les démonocéphales, les dives, les solipèdes, les aspioles, les monocles, les vampires, les hirudes, les diacogynes, les stryges, les masques, les salamandres, les ungulèques, les serpentes, les garoux, les voultes, les troglodytes, tout le peuple hagard des noctambules, les uns sautant sur un seul pied, les autres voyant d'un seul oeil, les autres, hommes à sabot de cheval, les autres, couleuvres autant que femmes; et les phalles, invoqués des vierges stériles, et les tarasques toutes couvertes de conferves, et les drées, dents grinçantes dans une phosphorescence. La Wili, délicate, fluide et féroce, arrête le chevalier qui passe, et lui promet «une chemise blanchie avec du clair du lune». Salomon, qui a adoré Chamos, idole des Amorrhéens, est salué par Satebos, dieu cornu des Patagons. Les éwaïpoma rôdent; ce sont des hommes qui ont la tête dans la poitrine et les yeux sous les clavicules. Au fond, dans le ciel livide, on aperçoit des comètes.

Qu'on nous permette ce mot: _chimérisme_. Il pourrait servir de nom commun à toutes les théogonies. Les diverses théogonies sont, sans exception, idolâtrie par un coin et philosophie par l'autre. Toute leur philosophie, qui contient leur vérité, peut se résumer par le mot Religion; et toute leur idolâtrie qui contient leur politique, peut se résumer par le mot Chimérisme.

Cela dit, continuons.

Dans le chimérisme gothique, l'homme se bestialise. La bête, dont il se rapproche, fait un pas de son côté; elle prend quelque chose d'humain qui inquiète. Le loup est le sire Isengrin, le hibou est le docteur Sapiens.

La tarentule est une rencontre lugubre. Elle abonde sur le mont Reventon. Elle est là dans son repaire caché par les folles avoines. Elle a une tourelle sur sa forteresse comme un baron, une tenture de soie à son mur comme une courtisane et une lueur dans la prunelle comme un tigre. Elle a une porte qu'elle ferme avec un verrou. Le soir, elle ouvre sa porte et attend, tapie au premier coude de sa caverne tubulaire. Malheur à qui passe! Ceux qu'elle a piqués se cherchent, se trouvent, se prennent par la main et se mettent à danser la ronde qui ne s'arrête pas; les pieds s'y usent; les pieds usés, on danse sur les tibias; les tibias s'usent, on danse sur les genoux; les genoux s'usent, on danse sur les fémurs; les fémurs s'usent, on danse sur le torse devenu moignon; le torse s'use, et les danseurs finissent par n'être plus que des têtes sautelant et se tenant par les mains, avec des tronçons de côtes autour du cou imitant des pattes, et l'on dirait d'énormes tarentules; de sorte que l'araignée les a faits araignées.

Cette ronde de têtes use la terre, y creuse un cercle horrible, et disparaît. Dans les Pyrénées, ces cercles s'appellent oules (_olla_, marmite). Il y a l'oule de Héas. Gavarnie est une oule.

Dieu ne gagne pas grand'chose à la fantasmagorie gothique. L'homme ne sera adulte que le jour où son cerveau pourra contenir dans sa plénitude et dans sa simplicité la notion divine. Le Dieu morcelé de l'antiquité est encore le seul que puisse comprendre le moyen-âge. Le Christ a fait à peine diversion au fétichisme. Un paganisme chrétien pullule sur l'Évangile. La défroque olympique est utilisée. Saint-Michel prend à Apollon sa pique. Python est baptisé Satan. La troisième vertu théologale, la Charité, hérite des six mamelles de Cybèle. Je soupçonne l'honnête dieu Bonus Eventus de se perpétuer sournoisement sous le nom de saint Bonaventure. La providence, jadis éparpillée en lares et en pénates, s'émiette de nouveau, et la voilà encore une fois toute petite. Elle est fée du logis, follet de l'alcôve, grillon du foyer. Elle descend du tonnerre au cri-cri. Elle se fait chat de la maison, et elle guette et prend sous les pieds des hommes cette espèce de souris, les diables. Le paganisme est amoindri, mais persiste. L'agape devient church-ale; la bacchanale devient chienlit. Le dieu est tombé démon, le faune est passé lutin, le cyclope est raccourci gnôme.

Le propre de la superstition, c'est qu'elle reprend de bouture. L'idolâtrie engendre l'idolâtrie; un fétiche se greffe sur l'autre. Le fond commun de l'erreur humaine ne se laisse point épuiser par une première chimère. Le Jupiter Capitolin sert deux fois, une première fois comme Jupiter, une deuxième fois comme saint Pierre. Allez le voir, il est encore à cette heure dans la grande basilique de Michel-Ange; les bonnes femmes catholiques lui ont usé son orteil d'airain avec des baisers. On lui a seulement changé sa foudre en trousseau de clefs.

J'étais tout enfant quand ma mère, visitant Rome, me le montra. Un grenadier de l'armée d'alors, en faction, gardait la statue; armée goguenarde et voltairienne celle-là, et qui ne gagnait point de petites batailles. En voyant l'homme de bronze assis et barbu, je demandai: «Qu'est-ce que c'est que ça?--C'est un saint, répondit ma mère.--_Non_, dit le soldat, _c'est Jupin-Jupiter-Tremblement, le bon Dieu du diable_.»

La disparition de réalité n'est pas moindre au moyen-âge que dans l'antiquité. Le christianisme, à force de saints, est un polythéisme. Nulle copie pourtant du passé; nulle servilité; à peine une vague ressemblance çà et là. Dans ces logarithmes de l'imagination, un terme de plus suffit pour tout changer. C'est un nouveau monde inouï. De ces mondes inouïs, il y en a autant qu'il y a de sortes de crédulité humaine. Aucun ne dépasse la légende gothique. En haut le mirage, en bas le vertige. Tous les zigzags de la bizarrerie compliquent pêle-mêle l'horizon, la terre où il faudrait la mer, la mer où il faudrait la terre. C'est la géographie du cauchemar. L'histoire ne s'y superpose qu'en se déformant. Londres s'appelle Troynevant. Tamerlan devient Tamburlaine. Saint-Magloire est le même que Saint-Malo qui est le même que Saint-Maclou qui est le même que Macclean qui est le même que Meg-Lin qui est le même que Linus. L'Angleterre est fille d'Iule petit-fils d'Ascagne. Il y a un lord Ucalégon né dans ce palais de Troie qui, brûlant tout près, a fait hâter le pas à Énée.

Passent, glissent, flottent et chevauchent des êtres indistincts faits de la substance du songe, un peu nuage, un peu coeur, Robin-Goodfellow, la dame blanche, la dame noire et la dame rouge; Famo, roi des Vendes; Will o' the Wisp le Hobby-Horse, Adonis et Amadis; le moine-bourru, le lord de Misrule, Palmerin d'Olive, et toutes ces vierges-lys, et toutes ces femmes-tulipes, Yolande, Yseult, Yanthe, Griselidis, Viviane, et la belle Glynire pensant au duc Cavreuse, et la belle Esclarmonde pensant à Huon de Guyenne, et la belle Maguelonne pensant à Pierre de Provence, et la belle Raymonde pensant au beau Raymond, et la belle Marianne pensant à je ne sais plus qui. Au fond, il y a Gaudisse, amiral de Babylone. En face de Gaudisse est Galafre, amiral d'Anfalerne; Ivoirin, autre amiral, va et vient. Tous Sarrasins.

Sur la lisière de la forêt voisine, l'écureuil, menuisier de la reine Mab, cause avec le ciron, carrossier des fées. Dans le ravin chemine, traîné par trente jougs de boeufs, l'arbre de mai, tout chargé de fleurs, monstrueux panache du printemps. La fanfare du cor de Huon de Bordeaux s'entend jusque dans le royaume des génies, non moins puissante que la trompe de Triton qui mettait en fuite les géants. Sainte Marthe a le pied sur la dragonne. Le loup Urian fait des siennes à Aix-la-Chapelle. La fée Vaucluse, vêtue d'eau claire, donne des distractions à saint Trophime bâtissant l'église d'Arles. Quatre guerrières combattent l'idole Borvo-Tomona qui a donné son nom à la maison de Bourbon. Sous un porche de houx, on entrevoit la Tête templière qui, tour à tour, comme ces sources alternativement froides et chaudes, rend des oracles et crache des blasphèmes. Le fadet crie: Ho! ho! Tronc-le-Nain rôde autour de la Table-ronde, où s'accoude Isaïe le Triste, fils de Tristan et d'Yseult. Le Vice dit: Je me nomme Ambidexter.

Deux nuits magiques, la Midsummer et la Christmas, flamboient aux deux extrémités de l'année. Qui veut livrer bataille aux esprits n'a qu'à aller ramasser, passé minuit, à la Midsummer, la graine de fougère qui rend invisible. Cette graine sort de terre à l'heure même où est né saint Jean. Toute paysanne qui va à la fontaine broyant du lupin de la Noël entre ses dents, revient avec un manteau de pierreries. Les jeunes filles errent dans les champs arrachant tous les plantains qu'elles rencontrent afin de trouver dans la racine le morceau de charbon qui, mis le soir sous l'oreiller, leur fera voir en rêve le mari futur.

Des épées fameuses, Durandal, Joyeuse, Courtain, Excalibur, mêlent à tout cela leur cliquetis. Le duc de Guyenne fait son entrée à Babylone. Charlemagne désire les quatre grosses dents machelières de l'amiral Gaudisse. Le roi d'Hyrcanie donne un souper à quelques soudans de ses amis. Agrapardo, prince et géant de Nubie, tâche d'effaroucher les anges qui apportent la maison de la sainte Vierge à Lorette. Pendant ce temps-là, Astolphe va dans la lune.

La lune elle-même, telle qu'elle est, et si étrange, et si invraisemblable, et si inquiétante qu'elle a troublé bien des sages depuis Platon jusqu'à Fourier, elle ne leur suffit pas, à ces visionnaires de la vision gothique. La lune n'est pas seulement Diane, elle est Titania. Le clair de lune est féerie. Allez à jeun sous le porche d'une église, au clair de lune de la Midsummer, vous verrez les esprits de ceux qui doivent mourir dans l'année traverser le cimetière. Les disputes nocturnes des démons lunaires troublent les rêves des hommes endormis.

Tenez-vous à avoir de longues oreilles? frottez-vous le crâne au lever de la lune avec de la semence d'ânon, _cum semine aselli_, et vous obtiendrez le succès voulu, vous aurez une tête d'âne.

La lune, pour Chaucer, c'est «Cinthya aux pieds noirs et aux cornes blanches.» Tout le monde sait qu'on voit dans la lune un homme suivi d'un chien et portant un fagot. Qui ne voit pas cet homme sera changé en loup-garou. Pourquoi? C'est que cet homme est Caïn. Dante ne dit pas: la lune décline; il dit (_Enfer, chant XX_): _Déjà Caïn avec son fardeau d'épines touche la mer sous Séville._

Ce sont là les songes. _Promontorium somnii._

Songes debout. Car, insistons-y, dormir n'est pas une formalité nécessaire. _Les bestions qu'on voit pendant le sommeil_, pour employer l'expression d'un vieux livre, l'homme les voit volontiers hors du sommeil. Le satyre est naturel au bois payen et le farfadet au marais chrétien. Berbiguier de Terreneuve du Thym passait son temps à prendre des démons entre deux brosses qu'il appliquait l'une contre l'autre brusquement.

Pas un échalier fermant un champ qui, à minuit, ne soit enfourché par un esprit. Le sabbat danse en rond sous les étoiles dans les vergers, et le matin les vachères se montrent des cheveux de corrigans accrochés aux branches basses des pommiers. Le vent du crépuscule ploie et courbe dans les nénuphars les femmes déhanchées et ondoyantes des étangs. Il y a des prés fées broutés des chèvres le jour et des capricornes la nuit. Les landes et les bruyères ne sont pas bien sûres de n'avoir pas vu souvent, au bruit lointain d'une cloche de matines, se lever et marcher, pour aller boire aux sources voisines, ces dolmens, ces menhirs, ces cromlechs, blocs monstrueux où s'adosse dès l'aube le pâtre pensif qui regarde en l'air, comme si ses idées cherchaient des vêtements dans les casaques décousues des nuages.

Hélas, le moyen âge est lugubre. Ce pauvre paysan féodal, ne lui marchandez pas son rêve. C'est à peu près tout ce qu'il possède. Son champ n'est pas à lui, son toit n'est pas à lui, sa vache n'est pas à lui, sa famille n'est pas à lui, son souffle n'est pas à lui, son âme n'est pas à lui. Le seigneur a la carcasse, le prêtre a l'âme. Le serf végète entre eux deux, une moitié dans un enfer, une moitié dans l'autre. Il a sous ses pieds nus la fatalité qui pour lui s'appelle la glèbe. Il est forcé de marcher dessus et elle s'attache à ses talons, tantôt boue, tantôt cendre. Il est terre à demi. Il rampe, traîne, pousse, porte, geint, obéit, pleure. Il est vêtu d'une loque; il a une corde autour des reins qui, à la moindre infraction, lui monte au cou; son maître ne le rencontre qu'à coups de bâton; ses enfants sont des petits, sa femme, hideuse d'infortune, est à peine une femelle; il vit dans le dénûment, dans le silence, dans la stagnation, dans la fièvre, dans la fétidité, dans l'abjection, dans le fumier; il est, dans son bouge, compagnon d'intelligence des poules, et d'ordure, du porc; il est mouillé de pluie l'hiver et de sueur l'été; il fait du pain blanc et mange du pain noir; il doit aux seigneurs tout ce que les seigneurs peuvent vouloir, le respect, la corvée, la dîme, sa femme. Si sa femme est vieille ou trop horrible, on prend sa fille. Tout arbre est gibet possible. Il a plus de joug sur la tête que le boeuf; s'il cueille, il est maraudeur; s'il chasse, il est braconnier; s'il respire, il est hardi; s'il regarde, il est insolent; s'il parie, estrapadez-moi ce coquin! Il a chaud, il a froid, il a faim, il a peur. Son travail est le matin travail et le soir accablement. Il rentre enfin à la nuit tombée, las, triste, humble, et il se couche. Quel est son lit? un peu de paille. Quel est son oreiller? une bûche. Une bonne bûche ronde, dit Harrison. A _good round log_. Le voilà qui dort, ce ver de terre. C'est bien le moins qu'il ait la visite de l'infini.

Quels dômes! Quels portiques! Quelles colonnes! Que d'étoiles! Ce palais de l'impossible, les hommes voudront toujours l'habiter. Il est splendide, haut, profond, prodigieux, magnifique, colossal, fragile. Il s'écroule le plus souvent avant qu'on y aborde, quelquefois à l'instant où l'on y arrive et sur celui qui entre, quelquefois après qu'on s'y est installé, et qu'on y a vécu, bu, mangé, chanté, ri, fait l'amour, et qu'on y a passé plusieurs nuits. Ces évanouissements successifs de tous les songes ne déconcertent aucune espérance. Nous vivons de questions faites au monde imaginaire. Notre destinée entière est une réponse attendue. Tous les matins chacun fait son paquet de rêveries et part pour la Californie des songes. Allez donc lui dire: Vous rêvez! C'est vous qui seriez le fou. Tous ont foi, personne ne doute.