Post-scriptum de ma vie

Part 6

Chapter 63,718 wordsPublic domain

Molière est Poquelin, comme Voltaire est Arouet; Molière est le produit du pilier des Halles, il est élève de Gassendi, il est l'essayeur d'une traduction de Lucrèce, il est sceptique, il est le critique perpétuel de son propre enthousiasme; il est Alceste, mais il est Philinte; Molière est le grand raisonneur qui, heureusement, n'a pas, comme Voltaire, poussé le raisonnement jusqu'au point où le raisonnement fait évanouir la comédie; Molière est homme de génie valet de chambre tapissier... N'importe, ce désillusionné, ce philosophe qui fait le lit d'un roi, est, à ses heures, chimérique. «La lune, comme dit Othello, vient de passer trop près de la terre.» C'est fait, Molière est atteint, comme un simple Shakespeare. Brusquement, tout à coup, Molière est ivre. Il est ivre de la grande ivresse sombre qui pousse la tragédie à l'abattoir et la comédie au tréteau. Abattoir sublime; tréteau splendide. Molière, subitement éperdu, chancelle du trop plein de la coupe divine, et, comme Horace, il dit: Ohée! _Dicit Horatius: Ohe!_ Ce sage devient fou; et voilà le fantasque qui arrive, et le grotesque, et le bouffon, et la parodie, et la caricature, et l'excentrique, et l'excessif; Boileau, glacé d'horreur, «ne reconnaît plus» Molière; les intermèdes font irruption, la farce fait éclater la comédie; la bouche du mascaron Thalie s'ouvre jusqu'aux oreilles et vomit les satyres dansants, les sauvages dansants, les cyclopes dansants, les furies dansantes, les procureurs dansants, les importuns dansants, les espagnols chantants, les turcs bâtonnants, les lutins faisant des sauts périlleux, le muphti et le dervis, les matamores parlant patois, et l'ours, et Moron sur l'arbre, et Scapin avec son sac, et Jupiter dans son nuage, et Mercure dans Sosie, et Sbrigani, et Pourceaugnac, et Diafoirus, et Desfonandrès; le bourgeois gentilhomme et le malade imaginaire donnent la réplique aux révérences ironiques, Argan se coiffe d'un pot de chambre idéal, le latin sorbonesque fait rage, le mamamouchi baragouine, les tiares de chandelles s'allument, les seringues tourbillonnent, l'apothéose des apothicaires flamboie; et toute cette folie, ô Molière, ajoute à ta sagesse!

Si cela arrive à Molière, cela arrivera à tous.

Le poëte est le fils de la Muse; il en est aussi l'enfant. Mais cette enfance ressemble à celle du Nazaréen au temple. Elle enseigne. Les docteurs l'écoutent; elle a le doigt levé.

Une signification sérieuse et forte se dégage de ces lupercales de l'art. C'est le vice accentué, c'est le ridicule barbouillé de lui-même, c'est la lie au front de l'ivrogne. Le laid devient grotesque. La grimace souligne la figure. C'est la physionomie poussée au noir. Qui n'était que poltron est lâche, qui n'était que pédant est idiot, qui n'était que bête est sot, qui n'était que vil est abject. Toute une philosophie sort de la bouffonnerie. C'est le défaut marqué par l'excès. Il semble que la farce délie Molière. Ses cris les plus hardis, c'est là qu'il les jette; ses conseils les plus profonds, c'est là peut-être qu'il les donne. Cela n'empêche pas le duc de Saint-Aignan de s'indigner du _Bourgeois gentilhomme_, et de profiter du silence du roi pour crier: «Molière baisse. Molière n'y est plus. _Balachon_, _Balaba_, que veut dire cela? Molière est en délire!»

Soit dit en passant, le duc de Saint-Aignan, si difficile en fait de bon sens, était le même qui, en 1664, aux fêtes de Versailles, maréchal de camp, armé à la grecque, coiffé d'un casque à plumes incarnates avec dragon, vêtu d'une cuirasse de toile d'argent à petites écailles d'or, bas de soie pareils, représentait Guidon le sauvage.

Oui, loin d'être un défaut, comme le croient les critiques de surface, cette quantité de rêve inhérente au poëte est un don suprême. Il faut qu'il y ait dans le poëte un philosophe, et autre chose. Qui n'a pas cette quantité céleste de songe n'est qu'un philosophe.

Ce _quid divinum_, Voltaire l'a eu dans ses Contes; Là seulement il est poëte. Remarque frappante, dans ses Contes Voltaire rêve, il pense d'autant plus. Il sort du réel et entre dans le vrai. Cette gorgée de chimère, bue par sa raison, la transfigure, et cette raison devient divination. Voltaire dans ses Contes entrevoit presque, et entrevoit avec amour, la conclusion, disons plus, la catastrophe finale du dix-huitième siècle; catastrophe qui, historien, l'épouvanterait. Il invente, il imagine, il se laisse aller aux conjectures, il perd pied; il s'envole. Le voilà en plein azur de suppositions et d'hypothèses. La pensée étoilée était jusque-là restée fermée. C'est l'ouverture de la déesse. _Patuit dea._

Dans toutes les autres oeuvres de ce grand Arouet, l'inquiétude du maître lui tire la manche, la nécessité de plaire aux puissances crée un contre-courant à la bonne volonté; _Trajan est-il content?_ Cette courbette revient sans cesse. Le courtisan encombre le penseur. Le valet déconseille le titan. A Versailles, il est gentilhomme ordinaire; à Potsdam, il a sa clef derrière le dos. De là force platitudes en présence du fait. La sphère imaginaire rend ses coudées franches à cet esprit. Candide est sincère; Micromégas prend ses aises. Quand d'une enjambée on est dans Sirius, on est libre. Voltaire dans l'histoire n'est qu'à peu près un philosophe; dans le conte, c'est presque un apôtre.

Poëtes, voici la loi mystérieuse: Aller au delà. Laissez les sots la traduire par _extravagare_. Allez au delà, extravaguez, soit, comme Homère, comme Ezéchiel, comme Pindare, comme Salomon, comme Archiloque, comme Horace, comme saint Paul, comme saint Jean, comme saint Jérôme, comme Tertullien, comme Pétrarque, comme Alighieri, comme Cervantes, comme Rabelais, comme Shakespeare, comme Milton, comme Mathurin Régnier, comme Agrippa d'Aubigné, comme Molière, comme Voltaire. Extravaguez avec ces doctes, extravaguez avec ces justes, extravaguez avec ces sages. _Quos vult AUGERE Juppiter dementat_.

Ce que les pédants nomment caprice, les imbéciles déraison, les ignorants hallucination, ce qui s'appelait jadis fureur sacrée, ce qui s'appelle aujourd'hui, selon que c'est l'un ou l'autre versant du rêve, mélancolie ou fantaisie, cet état singulier de l'esprit qui, persistant chez tous les poëtes, a maintenu, comme des réalités, des abstractions symboliques, la lyre, la muse, le trépied, sans cesse invoquées ou évoquées, cette ouverture étrange aux souffles inconnus, est nécessaire à la vie profonde de l'art. L'art respire volontiers l'air irrespirable. Supprimer cela, c'est fermer la communication avec l'infini. La pensée du poëte doit être de plain-pied avec l'horizon extra-humain.

Silène, au dire d'Épicure, était un sage tellement pensif qu'il semblait éperdu. Il s'abrutissait d'infini. Il méditait si avant dans les choses qu'il allait hors de la vie et qu'on l'eût dit pris de vin. Ce vin était la rêverie terrible.

Le poëte complet se compose de ces trois visions: Humanité, Nature, Surnaturalisme. Pour l'Humanité et la Nature, la Vision est observation; pour le Surnaturalisme, la Vision est intuition.

Une précaution est nécessaire: s'emplir de science humaine. Soyez homme avant tout et surtout. Ne craignez pas de vous surcharger d'humanité. Lestez votre raison de réalité, et jetez-vous à la mer ensuite.

La mer, c'est l'inspiration.

A proprement parler, toute la haute puissance intellectuelle vient de ce souffle, l'inconnu. Souffle qui est une volonté. _Flat ubi vult._

Ce sont là les grands effluves. Les divers ordres de faits qui se rattachent à l'inspiration débordent de toute part la région du rêve et les créations de la poésie imaginaire. Ce majestueux phénomène psychique, l'inspiration, gouverne l'art tout entier, la tragédie comme la comédie, la chanson comme l'ode, le psaume comme la satire, l'épopée comme le drame. Mais, pour le moment, nous ne regardons qu'un détail de ce vaste ensemble.

Donc songez, poëtes; songez, artistes; songez, philosophes; penseurs, soyez rêveurs. Rêverie, c'est fécondation. L'inhérence du rêve à l'homme explique tout un côté de l'histoire et crée tout un côté de l'art. Platon rêve l'Atlantide, Dante le Paradis, Milton l'Éden, Thomas Morus la Cité Utopia, Campanella la Cité du Soleil, Hall le Mundus Alter, Cervantes Barataria, Fénelon Salente.

Seulement n'oubliez pas ceci: il faut que le songeur soit plus fort que le songe. Autrement danger. Tout rêve est une lutte. Le possible n'aborde pas le réel sans on ne sait quelle mystérieuse colère. Un cerveau peut être rongé par une chimère.

Qui n'a vu dans les hautes herbes du printemps un drame horrible? Le hanneton de mai, pauvre larve informe, a volé, voleté, bourdonné; il a fait des rencontres, il s'est heurté aux murs, aux arbres, aux hommes, il a brouté à toutes les branches où il a trouvé de la verdure, il a cogné à toutes les vitres où il a vu de la lumière, il n'a pas été la vie, il a été le tâtonnement essayant de vivre. Un beau soir il tombe, il a huit jours, il est centenaire. Il se traînait dans l'air, il se traîne à terre; il rampe épuisé dans les touffes et dans les mousses, les cailloux l'arrêtent, un grain de sable l'empêtre, le moindre épillet de graminée lui fait obstacle. Tout à coup, au détour d'un brin d'herbe, un monstre fond sur lui. C'est une bête qui était là embusquée, un nécrophore, la jardinière, un scarabée splendide et agile, vert, pourpre, flamme et or, une pierrerie armée qui court et qui a des griffes. C'est un insecte de guerre casqué, cuirassé, éperonné, caparaçonné; le chevalier brigand de l'herbe. Rien n'est formidable comme de le voir sortir de l'ombre, brusque, inattendu, extraordinaire. Il se précipite sur ce passant. Ce vieillard n'a plus de force, ses ailes sont mortes, il ne peut échapper. Alors c'est terrible. Le scarabée féroce lui ouvre le ventre, y plonge sa tête, puis son corselet de cuivre, fouille et creuse, disparaît plus qu'à mi-corps dans ce misérable être et le dévore sur place, vivant. La proie s'agite, se débat, s'efforce avec désespoir, s'accroche aux herbes, tire, tâche de fuir, et traîne le monstre qui la mange.

Ainsi est l'homme pris par une démence. Il y a des songeurs qui sont ce pauvre insecte qui n'a point su voler et qui ne peut pas marcher; le rêve, éblouissant et épouvantable, se jette sur eux et les vide et les dévore et les détruit.

La rêverie est un creusement. Abandonner la surface, soit pour monter, soit pour descendre, est toujours une aventure. La descente surtout est un acte grave. Pindare plane, Lucrèce plonge. Lucrèce est le plus risqué. L'asphyxie est plus redoutable que la chute. De là plus d'inquiétude parmi les lyriques qui creusent le moi que parmi les lyriques qui sondent le ciel. Le moi, c'est là la spirale vertigineuse. Y pénétrer trop avant effare le songeur.

Du reste toutes les régions du rêve veulent être abordées avec précaution. Ces empiétements sur l'ombre ne sont pas sans danger. La rêverie a ses morts, les fous. On rencontre çà et là dans ces obscurités des cadavres d'intelligences, Tasse, Pascal, Swedenborg. Ces fouilleurs de l'âme humaine sont des mineurs très exposés. Des sinistres arrivent dans ces profondeurs. Il y a des coups de feu grisou.

II

Ce promontoire du songe, dont nous montrons l'ombre projetée sur l'esprit humain, l'Olympe antique l'avait fait presque visible. Dans l'Olympe, la cime du rêve apparaît. La chimère propre à la pensée de l'homme n'a jamais été plastique à ce point. Le songe mythologique est presque palpable par la détermination de la forme.

L'empreinte laissée par l'Olympe au cerveau humain est telle, qu'aujourd'hui encore, après deux mille ans d'empiétement chrétien sur les imaginations, nous avons, grâce à l'utile éducation classique grecque et latine, peu d'effort à faire pour apercevoir distinctement au fond du ciel l'éternelle montagne ayant à son sommet la fête de la toute-puissance. Là sourient en plein azur les douze passions de l'homme, déesses.

Un excès de fréquentation de la mythologie en a fait la surface banale; toutefois, pour peu que l'on creuse, le grand sens énigmatique se révèle. La foule s'amuse tant de la fable qu'il n'y a plus de place dans son attention pour le mythe; mais ce mythe multiple n'en est pas moins une puissante création de la sagacité humaine, et quiconque a médité sur l'unité intime des religions prendra toujours fort au sérieux ce symbolisme payen auquel ont travaillé, selon le compte d'Hermodore dans ses _Disciplines_, tous les mages d'Asie pendant cinq mille ans, et plus tard tous les penseurs grecs depuis Eumolpe, père de Musée, jusqu'à Posidonius, maître de Cicéron.

Les fictions sont des couvertures de faits. L'allégorie extravague, attentivement écoutée par la logique. La mythologie, insensée et délirante en apparence, est un récipient de réalité. Histoire, géographie, géométrie, mathématique, nautique, astronomie, physique, morale, tout est dans ce réservoir, et toute cette science est visible à travers l'eau trouble des fables. Rien n'est admirable, je dirais presque, rien n'est pathétique, comme de voir de cette Source où fume et bruit le bouillonnement des rêves, sortir ces deux grands courants de raison humaine, la philosophie ionienne, la philosophie italique; Thalès aboutissant à Théophraste, Pythagore aboutissant à Épicure.

Le christianisme est plus humain dans un sens, et moins dans l'autre, que le paganisme. Le mérite du christianisme, c'est d'être humain du beau côté. Le paganisme ne choisit pas; il s'approprie étroitement à l'humanité, à l'humanité toute, et telle qu'elle est. C'est là la qualité et le défaut du symbolisme payen. Grattez le dieu, vous trouvez l'homme.

Quoi qu'il en soit, pour qui étudie curieusement la mythologie polythéiste dans les poëtes et les philosophes, il y a la sensation d'une découverte; cette chose réputée banale reprend vie et fraîcheur; l'approfondissement la renouvelle. Le sens religieux est partout saisissant, le détail légendaire est souvent imprévu.

Nous avons perdu la familiarité de tous ces dieux-là. Mais on peut se rendre compte par la pensée de ce qu'était la superposition de la théogonie payenne à la civilisation antique. Une lumière étrange tombait de l'Olympe sur l'homme, sur la bête, sur l'arbre, sur la chose, sur la vie, sur la destinée. Cette apothéose était au-dessus de toutes les têtes. Elle était ravissante et inquiétante, jetant parfois un rayon tragique.

Soyez payen et tâchez de vivre tranquille; impossible. L'ubiquité divine vous harcèle. Elle accable le panthéiste par l'immanence; elle obsède le polythéiste par l'apparition et la disparition. Elle se masque, se démasque, se remasque; c'est une perpétuelle poursuite à faire, et rien n'est troublant comme ce va-et-vient imperturbable du surnaturel dans la nature. Pour le payen, Dieu est fourmillement. Toute sa religion est protée.

Le payen vit haletant. Qu'est ceci? c'est une prairie; non, c'est une napée. Qu'est ceci? c'est une colline; non, c'est une oréade. Qu'est ceci? c'est une pierre; non, c'est le dieu Lapis qui peut vous changer en tortue ou en crapaud. Qu'est ceci? c'est un arbre; non, c'est Priape. Qu'est ceci? c'est de l'eau; non, c'est une femme. Prenez garde à l'eau. Elle est perfide comme Vénus. L'océan a la néréide et l'étang a la limniade. Si vous naviguez, Poséidon vous guette; méfiez-vous du Brise-Vaisseaux. Egéon est sous l'écume. Redoutez de rencontrer les sept îles Vulcaines; vous ne sortiriez pas de leurs détroits. Vous n'auriez d'autre ressource que de vous couper la main droite pour Mulciber et la main gauche pour Tardipes, qui sont le même dieu, Vulcain. Ce boiteux vous veut manchot. Évitez aussi les îles Echinades; c'est là que Neptune Ypéus cache les filles qu'il enlève, et il n'aime point les curieux. Vous devinerez la bonne route et, chemin faisant, le sens des présages qu'on rencontre si, par aventure, vous avez dans votre équipage un matelot telmessien, car à Telmesse tout le monde naît devin.

Un port s'ouvre, n'y entrez point, la tempête vaut mieux; il est gardé par le dieu Palémon qui tient une clef dans sa main droite. Attention: je crois que ce paquet d'algues à vau-l'eau est un Glaucus; les Glaucus sont trois, et fort méchants. Faites un sacrifice à Elpis, la déesse Espérance, et aux Muses couronnées des ailes hideuses arrachées aux sirènes; craignez les érynnides, soeurs aînées des euménides; et le soir ne vous endormez pas dans votre hamac fait d'une voile sans avoir adoré les sept étoiles, couronne de Clotho, la parque qui file, moins mauvaise que Lachesis qui tourne et qu'Atropos qui coupe. Tremblez d'apercevoir à travers la brume marine le feu de Lyncée sur la tour de Lyrcos et le feu d'Hypermnestre sur la tour de Larissa. Les phares sont des spectres. Ne touchez pas à cette outre; elle contient peut-être un géant. Une outre crevée donne passage à un ouragan. Surtout ne confondez pas Téthys avec Thétis, vous seriez perdu. Ne vous brouillez pas avec l'aurore, mère des Vents. Tâchez d'être en bons termes avec Busiris, dieu des pirates et roi d'Espagne. Il est utile aussi quelquefois d'invoquer Eudémonia, la déesse de Lucullus. Si Démogorgon, le vieillard du centre de la terre, est pris d'un accès de toux, cela fera sauter les flots, et vous pourrez bien naufrager. Brûlez de la rognure d'ongles en l'honneur des deux soeurs farouches Pephredo et Enyo qui vinrent au monde avec des cheveux blancs. L'une est la lame, l'autre est la houle. Je ne parle pas des syrtes, des acrocéraunes, des écueils, des dogues aboyant sous l'onde. Autant de vagues, autant de gueules. Chantez un hymne à Bonus Eventus, le mari de l'Eau, et à Rubigus, le mari de Flore. Bonus Eventus obtiendra peut-être de l'Eau qu'elle vous lâche et Rubigus obtiendra de Flore qu'elle vous reçoive. Flore c'est la terre. Si la terre est de bonne humeur, si la Nuit ne lui a pas trop durement écrasé sa torche sur la tête, si vous lui faites une libation avec une pleine jarre de ces bons vins du mont Tmolus, si vous êtes assez riche pour avoir dans votre navire une statue de Jupiter et une statue d'Esculape, toutes deux en or et en ivoire, et celle d'Esculape plus petite de moitié que celle de Jupiter, si vous êtes dévot à la Gorgone et prêt à baiser son bras de chair pour éviter sa main d'airain, si toute votre vie vous avez timidement salué, en passant, les autels dédiés aux dieux d'en haut et les fosses dédiées aux dieux d'en bas, si enfin vous n'avez jamais insulté les junons des femmes, vous avez chance de débarquer. Vous êtes à terre.

Bon. Une question: avez-vous, en abordant le rivage, pensé aux six couples des dieux Consentes? Non? je vous plains. Le mouchard Ascalaphe vous aura probablement dénoncé. Cérès sera furieuse. Elle ameutera les Atlantes contre vous. Attendez-vous à des malheurs. Vous allez entendre bourdonner à vos oreilles Mellona, la déesse abeille. C'est fait. Elle vous a piqué. Furoncle. Ménédème en est mort. Bubona, la déesse bouvière, vous donnera quelque coup de corne. Le dieu Domiducas refusera de vous ramener chez vous; le dieu Jugatinus vous fera cocu. Tirez-vous d'affaire comme vous pourrez, saluez à haute voix Ops, Idea, Bérecynthia, Dindymène, Vesta Prisca et Vesta Tellus, offrez de la marjolaine et un voile de pourpre jaune à Hymenéus, battez du tambour en l'honneur des dix Dactyles; vous pouvez être un peu rassuré maintenant. Cependant ne vous asseyez pas sur cette herbe; elle vous ferait poisson. Vous avez une captive avec vous, alors abstenez-vous de ce temple, c'est le temple de Leucothoë; il est fermé aux femmes esclaves; abstenez-vous aussi de celui-ci et passez vite, c'est un temple Opertum, les hommes n'y entrent point. Détournez-vous de ce taillis, il est sacré, il y a là des Ménades, vous pourriez être mordu par leur lynx. Ayez peur de ces feuilles où il y a de la clarté, c'est le corymbe de Dionée. Tiens, votre cheval rue et vous renverse à terre, je le crois bien, et c'est tout simple, vous avez oublié que Neptune s'appelle Hippius, et vous n'avez jeté aucune touffe de poil dans la mer. Que cette leçon vous profite. Pressez la mamelle de la première nourrice que vous rencontrerez et faites-en tomber une goutte de lait en l'honneur de chaque ville où il est né un dieu. Car les dieux sont d'un pays. Priape est de Lampsaque, Saron est de Corinthe, Protée est de Tentyris en Égypte; vous savez, pour peu que vous ayez lu Pindare, que Silène est de Malée, et, pour peu que vous ayez lu Hérodote, vous n'ignorez pas que Neptune est Libyen. A propos, avant de partir pour ce voyage, avez-vous confié votre patrimoine au Jupiter Horius de l'Hellade et au Jupiter Terminalis du Latium? c'est que vous pourriez bien ne plus retrouver votre champ. Mercure a si bien volé au roi Othréus la montagne Phrygos qu'on n'a jamais pu remettre la main dessus. Il y avait quatre Anticyres; il n'y en a plus que trois; Mercure en a dérobé une. Et la conséquence de cela, c'est qu'on ne peut plus guérir qu'une folie sur quatre. C'est Mercure qui a escamoté le grand chemin qui menait à Testudopolis, si bien qu'on ne retrouve plus cette ville. Marchez avec prudence. Que rencontrez-vous là? un paysan qui fume sa terre et un paysan qui moud son blé. Point. Ce sont deux génies. L'un est Pilumnus, dieu du sillon, et l'autre est Picumnus, dieu de la meule. Tenez-vous sur vos gardes, la déesse Anna Perinna est debout derrière ces pâtres qui purifient leurs troupeaux avec de la fumée de soufre. Vénérez ce tas de fumier, c'est peut-être Saturne. Saturne se nomme Sterculius.

Votre chien jappe; vous voici devant votre maison. La porte est fermée. Avez-vous la clef? Espérons que la gâche et le pêne n'ont pas été brouillés par la hargneuse cousine d'Apollon, Clathra, la déesse serrurière des étrusques. La clef joue, la porte tourne; à merveille, entrez. N'embrassez personne, courez d'abord au pénate. En a-t-on eu bien soin? Il faut qu'il soit dans un coin, mais pas dans un trou. Il aime l'ombre, mais abhorre la poussière. Lui a-t-on bien pendu au cou la bulla du petit enfant? C'est votre tuteur domestique. Soyez-lui pieux plus qu'à votre père. Il y a pour chaque homme le dieu lare dans la maison et le dieu mane dans le sépulcre. Malheur à qui néglige ces deux amis! ils deviennent ennemis. Craignez les Superi, redoutez les Inferi. Ayez présent à l'esprit Pluton, le Riche Triste qui pousse et qui lave. _Dis_, _Adès_, _Orcus_, _Februus_; quatre noms inquiétants. Le lieu inférieur est entr'ouvert sous tous les pas de l'homme. Là est l'horreur. Caron signifie Colère. Il y a, dans cette obscurité, l'Achéron, c'est-à-dire l'angoisse, le Cocyte, c'est-à-dire la larme, le Styx, c'est-à-dire le silence, le Léthé, c'est-à-dire l'oubli. Les olympiens sont sévères. Aristandre de Telmesse a visité l'enfer et y a vu l'âme d'Hésiode liée à un poteau de bronze et grinçant des dents, et l'âme d'Homère pendue à un arbre. Homère et Hésiode sont là pour avoir dit trop de choses des dieux. Le cinquième des sept Xénophons, l'auteur du Livre des Prodiges, a fait aussi la visite de l'enfer; il a constaté les supplices infligés aux hommes qui n'ont pas rempli le devoir viril vis-à-vis des femmes, et ce récit a rendu ce philosophe respectable chez les Crotoniates.