Part 5
Tel est le penseur. Il lui suffit du souci le plus vulgaire de la vie, ramassé à terre et jeté dans son esprit par le premier passant venu, pour le troubler dans la contemplation des choses éternelles. Mais ce trouble n'est que d'un moment, la pierre tombe au fond du puits, le souci tombe au fond de l'âme, et le mystérieux miroir se remet à refléter le ciel.
La France et le monde viennent d'avoir, sans compter le dix-neuvième siècle, trois cycles successifs de lumière, et quant à moi, je n'ai jamais accepté cette appellation de «grand siècle» donnée au moindre des trois.
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Luther, après avoir sapé à sa base la grande unité catholique, essaya vainement de fonder à son tour et de laisser après lui une unité religieuse.
Calvin règne à Genève, Zwingle à Zurich dans les montagnes de l'Albis, le frère Martin à Marbourg, Bucer à Strasbourg, Acolampade au pied du Hauenstein de Bâle, Mélanchton à l'université de Wittenberg.
Ce phénomène, au reste, se reproduit, presque avec les mêmes circonstances, dans l'histoire de toutes les philosophies et de toutes les religions. Il vient un moment où la pensée mère, l'auguste pièce d'or marquée à la royale face du maître, disparaît. Un tas de petites idées de cuivre ou de plomb, frappées à l'effigie d'une foule de petits hommes, se mettent à circuler parmi la multitude. On avait une philosophie, on a des systèmes; on avait un sequin d'or, on a de la monnaie.
Est-ce un bien? Est-ce un mal? Faut-il nous plaindre de ce que le faux se mêle ainsi fatalement toujours au vrai dans une certaine proportion? Le mensonge est-il nécessaire à la vérité, pour le rendre propre aux usages humains, comme l'alliage au métal?
Je pose ces questions. Les résolve qui pourra.
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Trois est le nombre parfait.
L'unité est au nombre trois ce que le diamètre est au cercle. Trois est parmi les nombres ce que le cercle est parmi les figures.
Le nombre trois est le seul qui ait un centre. Les autres nombres sont des ellipses et ont deux foyers.
De cette perfection du nombre trois naît la curieuse loi que voici, applicable au seul nombre trois:--Additionnez les chiffres composant un multiple quelconque du nombre trois, le total sera toujours divisible par trois.
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La force des peuples barbares tient à leur jeunesse et disparaît avec elle.
La force des peuples civilisés tient à leur intelligence, et se développe avec elle.
Il n'y a pas d'exemple d'un peuple barbare à la fois vieux et puissant. Il se civilise ou il meurt.
Dans le premier cas, il est la Russie; dans le second cas, il est la Turquie.
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On gâte l'Orient. Il n'y a plus de Grand-Turc. Le sérail est en acajou. L'idéal des pachas est de ressembler à nos caporaux. Le mufti s'écourte et devient bonasse. Abd-el-Kader, qui écrivait comme Job, écrit comme Prudhomme. La pelisse fait place au paletot. Alger va avoir une rue de Rivoli, Delhi a un Strand; l'Afrique se francise, l'Inde s'anglaise. Vous verrez que, de proche en proche, sous prétexte de civilisation, l'Europe finira par casser la Chine.
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Une république comme les États-Unis d'Amérique, faite d'un seul principe, accepte avec calme les luttes et les chocs de la pensée sous toutes ses formes les plus grandioses et les plus farouches. Toutes les libertés de l'esprit humain peuvent sans péril y faire leurs bonds formidables. Les taureaux sont vastes, les éléphants sont énormes, les lions sont gigantesques, mais le cirque est de granit.
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John Brown.
Le despotisme qui tue un libérateur, se défend; la liberté qui tue un libérateur, se suicide.
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Ce siècle accomplit l'office de cantonnier pour les sociétés futures. Nous faisons la route, d'autres feront le voyage.
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Nous voyons le temps passé au télescope et le temps présent au microscope. De là les énormités apparentes du temps présent.
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1850.
Dans ce temps où l'on ne fait que changer d'abîme, voici toute ma politique: je m'attelle en avant dans les montées et en arrière dans les descentes.
Cela fait dire aux esprits superficiels que je varie.
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1850.
Le penseur militant ne doit pas plus s'ébahir d'être tour à tour populaire et impopulaire que le marin d'être tour à tour sec et mouillé.
Avoir le vrai pour étoile, le droit pour boussole, faire le voyage, sauver le vaisseau, entrer au port, arriver au but, voilà l'unique question.
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1850.
J'aime être populaire, c'est le bonheur; mais je veux être utile, c'est le devoir.
Inutile et populaire ou impopulaire et utile? mon choix serait vite fait. Souffre, mais sers.
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1852.
Je n'écris que d'une main, mais je combats des deux.
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1860.
L'exil commence par être un pêle-mêle et finit par être un choix. Qui y reste est meilleur. L'exil tamise.
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Guernesey. 1861.
Quand j'étais pair de France sous la monarchie ou représentant du peuple sous la république, si quelqu'un m'eût prédit qu'un jour viendrait, où, moi Victor Hugo, je serais frappé par un statut de la chambre étoilée du temps de Charles Ier, et qu'un autre jour viendrait où je paierais, comme tenancier féodal, le droit de poulage à la reine d'Angleterre, j'eusse souri de ces rêves. Ces rêves sont arrivés. L'impossible n'est pas. Les petites comme les grandes destinées doivent s'attendre à tout. Prévoyez l'imprévu.
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1862.
Les révolutions comme les volcans ont leurs journées de flamme et leurs années de fumée.
Nous sommes maintenant dans la fumée.
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1862.
Oh! ces hommes de tous les régimes, de toutes les intrigues, de toutes les servitudes, de tous les despotismes! Ils ont une tache, ces hommes, partout où la patrie a une cicatrice!
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1863.
_Gaudet equis canibusque._ Horace le disait il y a deux mille ans, de tout temps la jeunesse a aimé les chevaux. Seulement la façon a changé. Nos pères, les jeunes gens d'autrefois, aimaient les chevaux comme des chevaliers. Les jeunes gens d'aujourd'hui aiment les chevaux comme des palefreniers.
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1869.
Le despotisme est un crime long.
_Promontorium Somnii_
I
Ce promontoire du Songe! il est dans Shakespeare. Il est dans tous les grands poëtes.
Dans le monde mystérieux de l'art, il y a la cime du rêve. A cette cime du rêve est appuyée l'échelle de Jacob. Jacob couché au pied de l'échelle, c'est le poëte, ce dormeur qui a les yeux de l'âme ouverts. En haut, ce firmament, c'est l'idéal. Les formes blanches ou ténébreuses, ailées ou comme enlevées par une étoile qu'elles ont au front, qui gravissent l'échelle, ce sont les propres créations du poëte qu'il voit dans la pénombre de son cerveau faisant leur ascension vers la lumière.
Cette cime du rêve est un des sommets qui dominent l'horizon de l'art. Toute une poésie singulière et spéciale en découle. D'un côté le fantastique; de l'autre le fantasque, qui n'est autre chose que le fantastique riant. C'est de cette cime que s'envolent les océanides d'Eschyle, les chérubins de Jérémie, les ménades d'Horace, les larves de Dante, les andryades de Cervantes, les démons de Milton et les matassins de Molière.
Ce promontoire du Songe quelquefois submerge de son ombre tout un génie, Apulée jadis, Hoffmann de nos jours. Il emplit une oeuvre entière, et alors cela est redoutable, c'est l'Apocalypse. Les vertiges habitent cette hauteur. Elle a un précipice, la folie. Un des versants est farouche, l'autre est radieux. Sur l'un est Jean de Patmos, sur l'autre Rabelais. Car il y a la tragédie rêve et il y a la comédie songe.
Melpomène, aux sourcils rapprochés, a beau pleurer et rugir sur les rois; Thalie, grâce autant que muse, a beau bafouer le peuple; elles ont beau, l'une et l'autre, sembler humaines et être humaines: la clarté du surhumain apparaît dans les yeux stellaires de ces deux masques.
De là dans la poésie une sorte de monde à part. C'est le monde qui n'est pas et qui est. Niez donc la réalité de Caliban. Contestez donc l'existence du petit Poucet. Tâchez donc, à moins que vous ne soyez Boileau en personne, le vrai Boileau, Nicolas, fils de Gilles, tâchez donc de ne pas vous intéresser à l'_Homme sans ombre_. Dites à Titania: Tu n'es pas! Si vous lui donnez ce soufflet, elle vous le rendra. Car c'est vous, bourgeois, qui n'êtes pas.
Tout songeur a en lui ce monde imaginaire. Cette cime du rêve est sous le crâne de tout poëte comme la montagne sous le ciel. C'est un vague royaume plein du mouvement inexprimable de la chimère. Là on vit de la vie étrange de la nuée. Il y a dans tout de l'errant et du flottant. La forme dénouée ondule mêlée à l'idée. L'âme est presque chair, le corps est presque esprit. On pousse la réalité jusqu'à dire, le cas échéant, le mot de Cambronne, et l'on s'y appelle crûment Bottom; un fantôme crie à l'autre: «Tais-toi, fils de putain!» Et l'on est impalpable au point de fondre comme Ariel dans le parfum d'une fleur.
C'est l'impossible qui se dresse et qui dit: Présent. L'être commencé homme s'achève abstraction. Tout à l'heure il avait du sang dans les veines; maintenant il a de la lumière, maintenant il a de la nuit, maintenant il se dissipe. Saisissez-le, essayez, il a rejoint le nuage. Du réel rongé et disparaissant sort un fantôme comme du tison une fumée.
Tel est ce monde, autant lunaire que terrestre, éclairé d'un crépuscule.
Quant à la quantité de comédie qui peut se mêler au rêve, qui ne l'a éprouvé? on rit endormi.
L'assoupissement du corps est-il un réveil des facultés inconnues, et nous met-il en relation avec les êtres doués de ces facultés, lesquels ne sont point perceptibles à notre organisme quand la bête le complique, c'est-à-dire quand nous sommes debout, allant et venant en pleine vie terrestre? Les phénomènes du sommeil mettent-ils la partie invisible de l'homme en communication avec la partie invisible de la nature? Dans cet état, les êtres, dits intermédiaires, dialoguent-ils avec nous? jouent-ils avec nous? jouent-ils de nous? Ce n'est pas ici le lieu d'aborder ces questions, plus scientifiques que ne le croit l'ignorance d'une certaine science. Nous nous bornons à dire que ceux qui observent sur eux-mêmes la surprenante vie du sommeil font beaucoup de remarques.
Le problème de la chair au repos a de tout temps sollicité et tourmenté les métaphysiciens sérieux. L'assoupissement a des parties transparentes; une vague étude est possible dans ce nuage, et la fouille du sommeil tente les chercheurs. C'est une sorte de pêche aux perles dans l'océan inconnu. Ce qu'on peut extraire du sommeil étudié préoccupait particulièrement un grave et sagace esprit contemporain, Jouffroy. Béranger, son ami, riait et lui disait: «Vous voulez saisir l'insaisissable». En effet, on ne peut rien fixer, et par conséquent rien affirmer, dans ces mirages obscurs. Mais de certaines apparences persistantes finissent par se coordonner, et frappent, à travers la brume de l'assoupissement, l'attention des observateurs du sommeil. Tout demeure hypothèse, mais pourtant, sans perdre absolument leur caractère conjectural, quelques faits se condensent. Un de ces faits a on ne sait quoi de formidable; le voici: il existe une hilarité des ténèbres. Un rire nocturne flotte. Il y a des spectres gais.
«Le Malin est dans la nuit,» disait la crédulité naïve du moyen âge, donnant à ce mot «malin» son double sens.
L'art s'empare de cette gaîté sépulcrale. Toute la comédie italienne est un cauchemar qui éclate de rire. Cassandre, Trivelin, Tartaglia, Pantalon, Scaramouche, sont des bêtes vaguement incorporées à des hommes; la guitare de Sganarelle est faite du même bois que la bière du Commandeur; l'enfer se déguise en farce; Polichinelle, c'est le vice deux fois difforme, _peccatum bigibbosum_, comme parle le bas latin de Glaber Radulphus; le spectre blanc coud des manches à son suaire et devient Pierrot; le démon écaillé, à face noire, devient Arlequin; l'âme, c'est Colombine.
L'homme danse volontiers la danse macabre, et, ce qui est bizarre, il la danse sans le savoir. C'est à l'heure où il est le plus gai qu'il est le plus funèbre. Un bal en carnaval, c'est une fête aux fantômes. Le domino est peu distinct du linceul. Quoi de plus lugubre que le masque, face morte promenée dans les joies! L'homme rit sous cette mort. La ronde du sabbat semble s'être abattue à l'Opéra, et l'archet de Musard pourrait être fait d'un tibia. Nul choix possible entre le masque et la larve. _Stryga vel masca._ C'est peut-être Rigolboche, c'est peut-être Canidie. Des brucolaques et des lycanthropes se perdraient dans cette foule. Ces voiles blancs et noirs traverseraient un cimetière sans le troubler. Un débardeur tutoie peut-être un vampire. Qui sait si cette cohue obscène n'a pas, en venant ici, laissé derrière elle des fosses vides? Il n'est pas bien sûr que ce sergent de ville qui passe ne mène pas un squelette au poste. Sont-ce des ivrognes? Sont-ce des ombres? Le mardi gras descend de la Courtille, à moins qu'il ne revienne de Josaphat.
Ce somnambulisme est humain. Une certaine disposition d'esprit, momentanément ou partiellement déraisonnable, n'est point un fait rare, ni chez les individus, ni chez les nations.
Il est certain, par exemple, que tout autocrate est dans une situation cérébrale particulière. Le pouvoir absolu enivre comme le génie, mais il a cela de redoutable qu'il enivre sans contrepoids. L'homme de génie et le tyran sont l'un et l'autre pleins d'un démon; ils sont tous deux souverains; mais, dans l'homme de génie, la raison étant égale à la puissance, l'esprit reste en équilibre.
Dans le tyran, l'omnipotence étant habituellement accompagnée de la toute-bêtise, et d'ailleurs purement matérielle, la cervelle misérable bascule à chaque instant. Alors vous avez de ces spectacles-ci: Louis XV enseignant le catéchisme aux petites filles du Parc-aux-Cerfs.
Souvent l'état de rêve gagne les hommes graves, les savants, les théologiens, les remueurs d'in-folios. Je ne sais plus quel bonhomme docte, savantissime, fort farouche sur toute chose, dont parle Claude Binet, racontait ses rendez-vous d'amour avec une princesse du sang royal morte depuis cent cinquante ans. David Parens, oracle de la Sapience à Heidelberg, rêve qu'un chat lui égratigne le visage, et le mentionne dans son journal du 26 décembre 1617, avec cette note: _Somnium sine dubio ominosum_. Et il part de là pour dire: A quoi bon fortifier Heidelberg? Jurieu croyait avoir de la cavalerie se battant dans son ventre. Pomponace était devenu chimérique au point de ne presque plus savoir comment on s'y prend pour dormir, boire, manger et cracher; il disait lui-même de lui-même: _insomnis et insanus_. Scioppius n'était évidemment pas sain d'esprit quand, par crainte des jésuites, il prenait un faux nez à chaque livre qu'il écrivait, s'appelant successivement Vargas, Sotelo, Hay, Krigsoeder, Denius, A Fano Sancti Benedicti, Junipère d'Ancône, Grosippe et Grobinius.
Les institutions graves ne sont pas plus exemptes d'insanité que les hommes graves. L'Église damne les sauterelles. On conserve dans les pouilles de la cathédrale de Laon un mandement de l'évêque de 1120 contre les charançons. En 1516, l'official de Troyes rend cet arrêt: «Parties ouïes, faisant droit sur la requeste des habitants de Villenoxe, admonestons les chenilles de se retirer dans six jours, et, à défaut de ce faire, les déclarons maudites et excommuniées.» Le Parlement de Paris, faisant pendre une truie sorcière, rêve et extravague. La Sorbonne, faisant défense et inhibition de guérir les maladies au quinquina, «écorce scélérate», est complètement folle.
Les multitudes, ainsi que nous venons de l'indiquer, ne sont point exemptes de ces contagions. Les peuples, même libres, ont leurs tics comme les despotes ont leurs lubies. Le peuple anglais, en masse, copiant le noeud de cravate de Brummel, n'est-il pas en état de rêve tout autant que Charles-Quint montant des pendules, ou Domitien décapitant des mouches? Est-il un rêve plus absurde que celui d'Origène? Celui-là, certes, ne semble pas contagieux. Il l'est. La religion des eunuques volontaires existe. Allez en Russie, vous l'y trouverez. Les origénistes s'appellent _Skopzi_; ils sont trente mille; et, en attendant le jour où le feu czar Pierre III, leur messie, viendra mettre en branle la grosse cloche du Kremlin à Moscou, ils se mutilent stoïquement, somnambules au point de n'être plus hommes.
Une science tout entière peut tomber en somnambulisme. La médecine est particulièrement sujette à cet accident. Le moyen âge a été pour elle une longue éclipse, et l'on pourrait presque dire que jusqu'au dix-huitième siècle la médecine a rêvé. Le bol d'Arménie, la thériaque, l'électuaire de Sennert contre les maladies du coeur, forgé de trente-deux substances, parmi lesquelles l'or, le corail, l'ambre, le saphir, l'émeraude et la perle, la fameuse poudre panacée faite avec des nombrils de singes du golfe Persique, tous ces remèdes semblent des cauchemars. De réalité, point. On damne, de par la Bible, Harvey, le _circulator_ du sang, comme Galilée, le _circulator_ des planètes. L'hygiène était formidable. En une seule année, Bouvart, médecin de Louis XIII, faisait traverser le roi par deux cent quinze médecines et deux cent douze clystères. Les facultés guerroyaient; le diagnostic combattait la drogue; saint Côme attaquait saint Luc; les médecins se déclaraient homériques et les apothicaires bibliques; les premiers se disaient descendants de Machaon et de Poladire, et les seconds entendaient remonter jusqu'au prophète qui inventa pour Ezéchias le cataplasme de figues sèches; Fleurant prenait pour ancêtre Isaïe. Le tournoi médical pour et contre l'antimoine rendait fous furieux Renaudot, Guénaut, et Guy-Patin, et Courtaud, champion de Montpellier, et Guillemeaut, champion de Paris. Cependant mourait qui voulait. Les malades avaient la fièvre et les médecins le délire.
Quelquefois une époque est maniaque. La Renaissance a donné à l'Europe pendant trois siècles la folie païenne. Théagène et Chariclée et les pastorales de Longus créèrent une sorte de civilisation mythologique, galante et bergère. La Fontaine écrit:
Depuis que la cour d'Amathonte S'est enfuie à Bois-le-Vicomte...
Apollon gardeur de moutons était le type auquel le cardinal de Richelieu s'efforçait de ressembler. En France, il y avait une sorte d'Olympe gaulois. Les dieux rencontraient les druides dans les oseraies fleuries du Lignon. On poussait la bergerie jusqu'à la bergerade. On n'était plus en France, mais en Arcadie. On écrivait _le Berger extravagant_. Ronsard, épris d'une femme de la cour, changeait Estrée en Astrée. Les tritons et les néréides, Rubens l'atteste, débarquaient Marie de Médicis à Marseille, et Mercure assistait à son sacre dans l'église de Saint-Denis. Wolfgang Guillaume, duc de Neubourg, avait bâti un mont Ida dans son jardin, s'y accroupissait sur un aigle empaillé et faisait tirer le canon pour se croire Jupiter. Louis XIV se déguisait de bonne foi en soleil. Le maréchal de Saxe à Chambord avait un régiment de uhlans exquis et fantasque; habits couleur limace, culottes vertes, bottes hongroises, turbans à crinières, piques à banderoles, avec une compagnie colonelle de nègres vêtus de blanc sur des chevaux blancs, et en queue une batterie de longs canons de cuivre dans des boîtes de sapin sur de petits chariots, et en tête une musique chinoise; le comte de Saxe passait la revue de ce régiment joujou, en grand costume de maréchal-général, et suivi d'une pleine gondole de déesses à peu près nues, Junons, Minerves, Hébés, Vénus, Flores, etc., qui étaient des filles entretenues par lui dans son château des Pipes, près Créteil, et dans sa petite maison de la rue du Battoir. Élisabeth d'Angleterre, avant eux, avait eu son Parnasse et son Olympe. Cette pédante était digne d'être payenne. Elle habillait ses femmes en dryades et ses valets de pied en satyres; à Hampton-Court, elle faisait danser autour d'elle les Jeux et les Ris, qui étaient ses pages. Elle ne se faisait point sacrer par Mercure, n'étant pas catholique comme Marie de Médicis, mais elle ne haïssait pas d'être conduite à sa chambre à coucher par ce dieu orné du caducée et des talonnières d'ailes. A Norwich, un beau jour, les aldermen lui servirent sur un plat d'argent un Cupidon qui offrit une flèche d'or aux cinquante ans de Sa Majesté. Leicester lui donna une fête à Kenilworth. Il y avait un étang; occasion de mythologie. Laneham et sir Nicholas Lestrange étaient là et le racontent. Arion sur le dos d'un dauphin et Triton ayant la figure d'une sirène, sortirent des roseaux et chantèrent à Élisabeth des vers de Leicester. Tout à coup, Arion, troublé par la reine ou enroué par l'étang, s'arrêta court, déchira son habit mythologique et cria: «Je ne suis pas Arion, je suis l'honnête Henry Goldingham.» Élisabeth, déesse, rit. Elle redevenait réelle, et femme et reine pour de bon, quand il s'agissait de couper la tête à Marie Stuart, plus belle qu'elle.
Un écrivain tellement mystérieux qu'il est presque sinistre, positif cependant et pratique jusqu'à l'horreur, poussant l'obéissance à la réalité jusqu'à l'acceptation du crime, une sorte de pontife effrayant du fait accompli, Machiavel, qui le croirait? est, ou semble être, lui aussi, en proie au rêve. Les lignes qu'on va lire sont de lui:
«Je ne saurois en donner la raison, mais c'est un fait attesté par toute l'histoire ancienne et moderne que jamais il n'est arrivé de grand malheur dans une ville ou dans une province qui n'ait été prédit par quelques devins ou annoncé par des révélations, des prodiges ou autres signes célestes. Il seroit fort à désirer que la cause en fût discutée par des hommes instruits dans les choses naturelles et surnaturelles, avantage que je n'ai point. Il peut se faire que, notre atmosphère étant, comme l'ont cru certains philosophes, habitée par une foule d'esprits qui prévoient les choses futures par les lois mêmes de leur nature, ces intelligences, qui ont pitié des hommes, les avertissent par ces sortes de signes, afin qu'ils puissent se tenir sur leurs gardes. Quoi qu'il en soit, le fait est certain, et toujours après ces annonces on voit arriver des choses nouvelles et extraordinaires.» (Machiavel, _Discours sur Tite-Live_, 1, 56.)
Ainsi le machiavélisme se complique de la foi aux présages. Machiavel, devin, eût rencontré sans rire Machiavel, augure.
Cette tendance de l'homme à verser dans l'impossible et l'imaginaire est la source du _Credo quia absurdum_. Elle crée dans la religion l'idolâtrie et dans la poésie la chimère. L'idolâtrie est mauvaise. La chimère peut être belle.
Tout un art complet, la musique, admirable en Italie et plus admirable encore en Allemagne, appartient au rêve. La musique est belle en Italie; en Allemagne, elle est sublime. Cela tient à ce que l'Italie rêve la volupté et l'Allemagne l'amour. De là le sourire de Cimarosa et le sanglot immense de Glück. L'Allemagne a cette gloire d'avoir jusqu'ici à elle seule la suprématie absolue d'un art, toutes les autres nations étant forcées au partage des autres arts. Le grand poëte n'est pas grec, car s'il y a Eschyle, il y a Isaïe; il n'est pas hébreu, car s'il y a Isaïe, il y a Juvénal; il n'est pas latin, car s'il y a Juvénal, il y a Dante; il n'est pas italien, car s'il y a Dante, il y a Shakespeare; il n'est pas anglais, car s'il y a Shakespeare, il y a Cervantes; il n'est pas espagnol, car s'il y a Cervantes, il y a Molière; il n'est pas français, car s'il y a Molière, il y a tous ceux que nous venons d'énumérer. Le grand musicien est allemand.
Le grand allemand moderne, ce n'est pas Goethe, c'est Beethoven.
Nous venons de nommer Molière. Si quelque chose pouvait démontrer la puissance du rêve dans l'art, ce serait de le voir envahir Molière.
Le prophète, le jour où les montagnes se mirent à sauter comme des béliers, résista à l'effarement du prodige jusqu'à l'instant où il vit le mont Ararat lui-même entrer en danse. Eh bien, Molière aussi, de même que tous les autres poëtes, entre en rêve.