Part 4
Les chefs-d'oeuvre sont des formations mystérieuses; l'infini s'y sécrète çà et là; telle expression qui vous étonne est au milieu de toutes ces émotions humaines, de toutes ces palpitations réelles, de tout ce pathétique vivant, un brusque épanouissement de l'inconnu. Le style a quelque chose de préexistant. Il reste toujours de son espèce. Il jaillit de tout l'écrivain, de la racine de ses cheveux aussi bien que des profondeurs de son intelligence. Tout le génie, son côté terrestre comme son côté cosmique, son humanité comme sa divinité, le poëte comme le prophète, sont dans le style. Le style est âme et sang; il provient de ce lieu profond de l'homme où l'organisme aime; le style est entrailles.
Il est incontestablement fatal, et en même temps rien n'est plus libre. C'est là son prodige. Aucune entrave, aucune gêne, aucune frontière. Il est impossible de ne pas sourire quand on entend parler, par exemple, des difficultés de la rime; pourquoi pas aussi des empêchements de la syntaxe? Ces prétendues difficultés sont les formes nécessaires du langage, soit en vers, soit en prose, s'engendrant d'elles-mêmes, et sans combinaison préalable. Elles ont leurs analogues dans les faits extérieurs; l'écho est la rime de la nature.
Nous connaissons un poëte qui de sa vie n'a ouvert Richelet, qui, enfant, a composé des vers, d'abord informes, puis de moins en moins inexacts, puis enfin corrects, qui a trouvé, pas à pas, tout seul, l'une après l'autre, toutes les lois, la césure, la rime féminine alternée, etc., et duquel la prosodie est sortie toute faite, instinctivement.
Le style a une chaîne, l'idiosyncrasie, ce cordon ombilical dont nous parlions tout à l'heure, qui le rattache à l'écrivain. A cette attache près, qui est sa source de vie, il est libre. Il traverse en pleine liberté tous les alambics de la grammaire. Il est essentiel; son principe, qui est l'écrivain même, lui est incorporé, et il n'en perd pas un atome dans tous les appareils de filtrage d'où il sort phrase pour la prose ou vers pour la poésie.
Dans l'intérieur même du rhythme général, qu'il accepte, il a son rhythme à lui, qu'il impose. De là, au point de vue absolu, cette surprenante élasticité du style, pouvant tout enserrer, depuis le subtil chaste jusqu'à l'obscène sublime, depuis Pétrarque jusqu'à Rabelais.
Quelquefois Pétrarque et Rabelais sont dans le même homme, la gamme du style va de Roméo à Falstaff; l'univers tient dans l'intervalle, les hommes, les anges, les fées; la fosse apparaît ayant à l'une de ses extrémités son travailleur et à l'autre son habitant, le fossoyeur et le spectre; la nuit, cynique, montre autre chose que sa face, _buttock of the night_; la sorcière se dresse, euménide canaille, caricature dessinée sur la vague muraille du rêve avec le charbon de l'enfer, et, penché sur ce monde voulu par lui, contemplant sa préméditation, le vaste poëte regarde, écoute, ajoute, sanglote, ricane, aime et songe.
Shakespeare, comme Eschyle, a la prodigalité de l'insondable. L'insondable, c'est l'inépuisable. Plus la pensée est profonde, plus l'expression est vivante. La couleur sort de la noirceur. La vie de l'abîme est inouïe; le feu central fait le volcan, le volcan produit la lave, la lave engendre l'oxyde, l'oxyde cherche, rencontre et féconde la racine, la racine crée la fleur; de sorte que la rose vient de la flamme. De même l'image vient de l'idée. Le travail de l'abîme se fait dans le cerveau du génie. L'idée, abstraction dans le poëte, est éblouissement et réalité dans le poëme. Quelle ombre que le dedans de la terre! Quel fourmillement que la surface! Sans cette ombre, vous n'auriez pas ce fourmillement. Cette végétation d'images et de formes a des racines dans tous les mystères. Ces fleurs prouvent la profondeur.
Shakespeare, comme tous les poëtes de cet ordre, a la personnalité absolue. Il a une façon à lui d'imaginer, une façon à lui de créer, une façon à lui de produire. Imagination, création, production, trois phénomènes concentriques amalgamés dans le génie. Le génie est la sphère de ces rayonnements. L'imagination invente, la création organise, la production réalise. La production, c'est l'entrée de la matière dans l'idée, lui donnant corps, la rendant palpable et visible, la dotant de la forme, du son et de la couleur, lui fabriquant une bouche pour parler, des pieds pour marcher et des ailes pour s'envoler, en un mot, faisant l'idée extérieure au poëte en même temps qu'elle lui reste intérieure et adhérente par l'idiosyncrasie, ce cordon ombilical qui rattache les créations au créateur.
Chez tous les grands poëtes, le phénomène de l'inspiration est le même, mais la diversité des appareils cérébraux le varie à l'infini.
L'idée jaillit du cerveau: conception; l'idée se fait type: gestation; le type se fait homme: enfantement; l'homme se fait passion et action: oeuvre.
L'idée dans le type, le type dans l'homme, l'homme dans l'action, tel est, chez Shakespeare, comme chez Eschyle, comme chez Plaute, comme chez Cervantes, le phénomène, lequel se résume en cette concrétion: la vie dans le drame.
Tout est voulu dans le chef-d'oeuvre. Shakespeare veut son sujet, celui-là et pas un autre, Shakespeare veut son développement, Shakespeare veut ses personnages, Shakespeare veut ses passions, Shakespeare veut sa philosophie, Shakespeare veut son action, Shakespeare veut son style, Shakespeare veut son humanité. Il la crée ressemblante à l'humanité--et à lui. De face, c'est l'Homme; de profil, c'est Shakespeare. Changez le nom, mettez Aristophane, mettez Molière, mettez Beaumarchais, la formule reste vraie.
II
La Fontaine
La Fontaine vit de la vie contemplative et visionnaire jusqu'à s'oublier lui-même et se perdre dans le grand tout. On peut presque dire qu'il végète plutôt qu'il ne vit. Il est là, dans le taillis, dans la clairière, le pied dans les mousses, la tête sous les feuilles, l'esprit dans le mystère, absorbé dans l'ensemble de ce qui est, identifié à la solitude. Il rêve, il regarde, il écoute, il scrute le nid d'oiseau, il observe le brin d'herbe, il épie le trou de taupes, il entend les langages inconnus du loup, du renard, de la belette, de la fourmi, du moucheron. Il n'existe plus pour lui-même; il n'a plus conscience de son être à part, son moi s'efface. Il était là ce matin, il sera là ce soir; comme ce frêne, comme ce bouleau. Un nuage passe, il ne le voit pas; une pluie tombe, il ne la sent pas. Ses pieds ont pris racine parmi les racines de la forêt; la grande sève universelle les traverse et lui monte au cerveau, et presque à son insu y devient pensée comme elle devient gland dans le chêne et mûre dans la ronce. Il la sent monter; il se sent vivre de cette grande vie égale et forte; il entre en communication avec la nature; il est en équilibre avec la création. Et que fait-il? Il travaille. Il travaille comme la création même, du travail direct de Dieu. Il fait sa fleur et son fruit, fable et moralité, poésie et philosophie; poésie étrange composée de tous les sens que la nature présente au rêveur, étrange philosophie qui sort des choses pour aller aux hommes.
La Fontaine, c'est un arbre de plus dans le bois, le fablier.
III
Voltaire
Voltaire n'est précisément ni un grand poëte, ni un grand philosophe. C'est un grand représentant de tout.
Voltaire a fait dans son temps la fonction de toutes les tribunes et de toutes les presses du nôtre. Il a été le journaliste, l'avocat et le député perpétuel de son époque. Sa grandeur est d'avoir été le magasin d'idées de tout un siècle.
Toutes les fois qu'un homme est dans des conditions d'intelligence telles que tous ses contemporains viennent à lui comme à un réservoir, comme à une source, les grands et les petits, les princes et les goujats, l'un avec son amphore, l'autre avec sa cruche, l'autre avec sa marmite, chacun avec le cerveau qu'il a, cet homme est grand. Critiquez, analysez, blâmez, raillez à votre aise, indignez-vous, déclarez chose trouble, mêlée et impure ce dont il a rempli tous ces vases, toutes ces têtes, n'importe, cet homme est grand. Vous pourrez avoir raison contre lui dans le détail; à coup sûr il a raison contre vous dans l'ensemble.
IV
Beaumarchais
Une des choses qui me charment et m'étonnent le plus dans Beaumarchais, c'est que son esprit ait conservé tant de grâce en étalant tant d'impudeur. J'avoue, quant à moi, qu'il m'agrée plutôt par la grâce que par l'impudeur, quoique cette impudeur, mêlée aux premières hardiesses d'une révolution commençante, ressemble parfois à l'effronterie magistrale et formidable du génie. Au point de vue historique, Beaumarchais est cynique comme Mirabeau; au point de vue littéraire, il est cynique comme Aristophane.
Mais, je le répète, quoi qu'il y ait de puissance, et même de beauté, dans l'impudeur de Beaumarchais, je préfère sa grâce. En d'autres termes, j'admire Figaro, mais j'aime Suzanne.
Et d'abord Suzanne, quel nom spirituel! quel nom bien trouvé! quel nom bien choisi! J'ai toujours su particulièrement gré à Beaumarchais de l'invention de ce nom. Et je me sers à dessein de ce mot, _invention_. On ne remarque pas assez que le poëte de génie seul sait superposer à ses créations des noms qui leur ressemblent et qui les expriment. Un nom doit être une figure. Le poëte qui ne sait pas cela ne sait rien.
Suzanne donc, Suzanne me plaît. Voyez comme ce nom se décompose bien. Il a trois aspects: Suzanne, Suzette, Suzon.
Suzanne, c'est la belle au cou de cygne, aux bras nus, aux dents étincelantes, peut-être fille, peut-être femme, on ne sait pas au juste, un peu soubrette, un peu maîtresse, ravissante créature encore arrêtée au seuil de la vie, tantôt hardie, tantôt timide, qui fait rougir un comte et qu'un page fait rougir. Suzette, c'est la jolie espiègle qui va, qui vient, qui rêve, qui écoute, qui attend, qui hoche sa tête comme l'oiseau, qui ouvre sa pensée comme la fleur son calice, la fiancée à la guimpe blanche, l'ingénue pleine d'esprit, l'innocente pleine de curiosité. Suzon, c'est la bonne enfant, le franc regard, la franche parole, le beau front insolent, la belle gorge découverte, qui ne craint pas un vieillard, qui ne craint pas un homme, qui ne craint pas même un adolescent, qui est si gaie qu'on devine qu'elle a souffert, qui est si indifférente qu'on devine qu'elle a aimé. Suzette n'a pas d'amant, Suzanne en a un, Suzon en a deux. Qui sait? trois peut-être. Suzette soupire, Suzanne sourit, Suzon rit aux éclats. Suzette est charmante, Suzanne est séduisante, Suzon est appétissante. Suzette est tout près de l'ange, Suzon est tout près du diable; Suzanne est entre les deux.
Que cela est beau! que cela est joli! que cela est profond! Dans cette femme il y a trois femmes et dans ces trois femmes il y a toute la femme. Suzanne est plus qu'un personnage, c'est une trilogie.
Quand Beaumarchais le poëte a besoin d'éveiller l'une des trois idées qui sont dans sa création, il emploie un de ces trois noms, et, selon qu'on l'appelle Suzette, Suzanne ou Suzon, la belle fille que les spectateurs ont sous les yeux se modifie à l'instant même comme sous la baguette d'un magicien, comme sous un rayon de lumière inattendu, et lui apparaît colorée ainsi que l'a voulu le poëte.
Voilà ce que c'est qu'un nom bien choisi.
V
Du génie
Vous êtes à la campagne, il pleut, il faut tuer le temps, vous prenez un livre, le premier livre venu, vous vous mettez à lire ce livre comme vous liriez le journal officiel de la préfecture ou la feuille d'affiches du chef-lieu, pensant à autre chose, distrait, un peu bâillant. Tout à coup vous vous sentez saisi, votre pensée semble ne plus être à vous, votre distraction s'est dissipée, une sorte d'absorption, presque une sujétion, lui succède, vous n'êtes plus maître de vous lever et de vous en aller. Quelqu'un vous tient. Qui donc? ce livre.
Un livre est quelqu'un. Ne vous y fiez pas.
Un livre est un engrenage. Prenez garde à ces lignes noires sur du papier blanc; ce sont des forces; elles se combinent, se composent, se décomposent, entrent l'une dans l'autre, pivotent l'une sur l'autre, se dévident, se nouent, s'accouplent, travaillent. Telle ligne mord, telle ligne serre et presse, telle ligne entraîne, telle ligne subjugue. Les idées sont un rouage. Vous vous sentez tiré par le livre. Il ne vous lâchera qu'après avoir donné une façon à votre esprit. Quelquefois les lecteurs sortent du livre tout à fait transformés. Homère et la Bible font de ces miracles. Les plus fiers esprits, et les plus fins, et les plus délicats, et les plus simples, et les plus grands subissent ce charme. Shakespeare était grisé par Belleforest. La Fontaine allait partout criant: Avez-vous lu Baruch? Corneille, plus grand que Lucain, est fasciné par Lucain. Dante est ébloui de Virgile, moindre que lui.
Entre tous, les grands livres sont irrésistibles. On peut ne pas se laisser faire par eux, on peut lire le Koran sans devenir musulman, on peut lire les Védas sans devenir fakir, on peut lire Zadig sans devenir voltairien, mais on ne peut point ne pas les admirer. Là est leur force. _Je te salue et je te combats, parce que tu es roi_, disait un grec à Xercès.
On admire près de soi. L'admiration des médiocres caractérise les envieux. L'admiration des grands poëtes est le signe des grands critiques. Pour découvrir au delà de tous les horizons les hauteurs absolues, il faut être soi-même sur une hauteur.
Ce que nous disons là est tellement vrai qu'il est impossible d'admirer un chef-d'oeuvre sans éprouver en même temps une certaine estime de soi. On se sait gré de comprendre cela. Il y a dans l'admiration on ne sait quoi de fortifiant qui dignifie et grandit l'intelligence. L'enthousiasme est un cordial. Comprendre c'est approcher. Ouvrir un beau livre, s'y plaire, s'y plonger, s'y perdre, y croire, quelle fête! On a toutes les surprises de l'inattendu dans le vrai. Des révélations d'idéal se succèdent coup sur coup.
Mais qu'est-ce donc que le beau?
Ne définissez pas, ne discutez pas, ne raisonnez pas, ne coupez pas un fil en quatre, ne cherchez pas midi à quatorze heures, ne soyez pas votre propre ennemi à force d'hésitation, de raideur et de scrupule. Quoi de plus bête qu'un pédant? Allez devant vous, dites-vous que Dieu est inépuisable, dites-vous que l'art est illimité, dites-vous que la poésie ne tient dans aucun art poétique, pas plus que la mer dans aucun vase, cruche ou amphore; soyez tout bonnement un honnête homme ayant la grandeur d'admirer, laissez-vous prendre par le poëte, ne chicanez pas la coupe sur l'ivresse, buvez, acceptez, sentez, comprenez, voyez, vivez, croissez!
L'éclair de l'immense, quelque chose qui resplendit et qui est brusquement surhumain, voilà le génie. De certains coups d'aile suprêmes. Vous tenez le livre, vous l'avez sous les yeux, tout à coup il semble que la page se déchire du haut en bas comme le voile du temple. Par ce trou, l'infini apparaît. Une strophe suffit, un vers suffit, un mot suffit. Le sommet est atteint. Tout est dit. Lisez Ugolin, Françoise dans le tourbillon, Achille insultant Agamemnon, Prométhée enchaîné, les Sept chefs devant Thèbes, Hamlet dans le cimetière, Job sur son fumier. Fermez le livre maintenant. Songez. Vous avez vu les étoiles.
Il y a de certains hommes mystérieux qui ne peuvent faire autrement que d'être grands. Les bons badauds qui composent la grosse foule et le petit public, et qu'il faut se garder de confondre avec le peuple, leur en veulent presque à cause de cela. Les nains blâment le colosse. Sa grandeur c'est sa faute. Qu'est-ce qu'il a donc, celui-là, à être grand? S'appeler Michel Cervantes, François Rabelais ou Pierre Corneille, ne pas être le premier grimaud venu, exister à part, jeter toute cette ombre et tenir toute cette place; que tel mandarin, que tel doctrinaire fameux, grand personnage pourtant, ne vous vienne pas à la hanche, qu'est-ce que cela veut dire? Cela ne se fait pas. C'est insupportable.
Pourquoi ces hommes sont-ils grands en effet? ils ne le savent point eux-mêmes. Celui-là le sait qui les a envoyés. Leur stature fait partie de leur fonction.
Ils ont dans la prunelle quelque vision redoutable qu'ils emportent sous leur sourcil. Ils ont vu l'Océan comme Homère, le Caucase comme Eschyle, la douleur comme Job, Babylone comme Jérémie, Rome comme Juvénal, l'enfer comme Dante, le paradis comme Milton, l'homme comme Shakespeare, Pan comme Lucrèce, Jehovah comme Isaïe. Ils ont, ivres de rêve et d'intuition, dans leur marche presque inconsciente sur les eaux de l'abîme, traversé le rayon étrange de l'idéal, et ils en sont à jamais pénétrés. Cette lueur se dégage de leurs visages, sombres pourtant comme tout ce qui est plein d'inconnu. Ils ont sur la face une pâle sueur de lumière. L'âme leur sort par les pores. Quelle âme? Dieu.
Remplis qu'ils sont de ce jour divin, par moments missionnaires de civilisation, prophètes de progrès, ils entr'ouvrent leur coeur, et ils répandent une vaste clarté humaine. Cette clarté est de la parole, car le verbe, c'est le jour.--_O Dieu_, criait Jérôme dans le désert, _je vous écoute autant des yeux que des oreilles!_--Un enseignement, un conseil, un point d'appui moral, une espérance, voilà leur don; puis leur flanc béant et saignant se referme, cette plaie qui s'est faite bouche et qui a parlé rapproche ses lèvres et rentre dans le silence, et ce qui s'ouvre maintenant, c'est leur aile.
Plus de pitié, plus de larmes. Éblouissement. Ils laissent l'humanité derrière eux. Voir les autres horizons, approfondir cette aventure qu'on appelle l'espace, faire une excursion dans l'inconnu, aller à la découverte du côté de l'idéal, il leur faut cela. Ils partent. Que leur fait l'azur? que leur importe les ténèbres? Ils s'en vont, ils tournent aux choses terrestres leur dos formidable, ils développent brusquement leur envergure démesurée, ils deviennent on ne sait quels monstres, spectres peut-être, peut-être archanges, et ils s'enfoncent dans l'infini terrible, avec un immense bruit d'aigles envolés.
Puis tout à coup ils reparaissent. Les voici. Ils consolent et sourient. Ce sont des hommes.
Ces apparitions et ces disparitions, ces départs et ces retours, ces occultations brusques et ces subites présences éblouissantes, le lecteur, absorbé, illuminé et aveuglé par le livre, les sent plus qu'il ne les voit. Il est au pouvoir d'un poëte, possession troublante, il a vaguement conscience du va-et-vient énorme de ce génie; il le sent tantôt loin, tantôt près de lui; et ces alternatives, qui font successivement pour lui lecteur l'obscurité et la lumière, se marquent dans son esprit par ces mots:--Je ne comprends plus.--Je comprends.
Quand Dante, quittant l'enfer, entre et monte dans le paradis, le refroidissement qu'éprouvent les lecteurs n'est pas autre chose que l'augmentation de distance entre Dante et eux. C'est la comète qui s'éloigne. La chaleur diminue. Dante est plus haut, plus avant, plus au fond, plus loin de l'homme, plus près de l'absolu.
Schlegel, un jour, considérant tous ces génies, a posé cette question qui chez lui n'est qu'un élan d'enthousiasme et qui, chez Fourier ou Saint-Simon, serait le cri d'un système:--_Sont-ce vraiment des hommes, ces hommes-ci?_
Oui, ce sont des hommes; c'est leur misère et c'est leur gloire. Ils ont faim et soif; ils sont sujets du sang, du climat, du tempérament, de la fièvre, de la femme, de la souffrance, du plaisir; ils ont, comme tous les hommes, des penchants, des entraînements, des chutes, des assouvissements, des passions, des pièges; ils ont, comme tous les hommes, la chair avec ses maladies, et avec ses attraits, qui sont aussi des maladies. Ils ont leur bête.
La matière pèse sur eux, et eux aussi ils gravitent. Pendant que leur esprit tourne autour de l'absolu, leur corps tourne autour du besoin, de l'appétit, de la faute. La chair a ses volontés, ses instincts, ses convoitises, ses prétentions au bien-être; c'est une sorte de personne inférieure qui tire de son côté, fait ses affaires dans son coin, a son moi à part dans la maison, pourvoit à ses caprices ou à ses nécessités, parfois comme une voleuse, et à la grande confusion de l'esprit auquel elle dérobe ce qui est à lui. L'âme de Corneille fait _Cinna_; la bête de Corneille dédie _Cinna_ au financier Montauron.
Chez de certains, sans rien leur ôter de leur grandeur, l'humanité s'affirme par l'infirmité. Le rayon archangélesque est dans le cerveau; la nuit brutale est dans la prunelle. Homère est aveugle; Milton est aveugle. Camoëns borgne semble une insulte. Beethoven sourd est une ironie. Ésope bossu a l'air d'un Voltaire dont Dieu a fait l'esprit en laissant Fréron faire le corps. L'infirmité ou la difformité infligée à ces bien-aimés augustes de la pensée fait l'effet d'un contrepoids sinistre, d'une compensation peu avouable là-haut, d'une concession faite aux jalousies, dont il semble que le Créateur doit avoir honte. C'est peut-être avec on ne sait quel triomphe envieux que, du fond de ses ténèbres, la matière regarde Tyrtée et Byron planer comme génies et boiter comme hommes.
Tas de pierres
IV
La Providence s'écrit souvent en toutes lettres dans la destinée des grands hommes.
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Génie: le surhumain de l'homme.
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Les grands poëtes et les grands philosophes ont, comme les esprits vulgaires, leurs parties confuses, douteuses, et en apparence inexplicables. Seulement, chez les esprits médiocres, les parties vagues ne sont en effet que brume, ombre et obscurité, tandis que, chez les grands penseurs, ce sont des amas de choses resplendissantes et sublimes trop lointaines et trop entassées. C'est la différence d'une nuée à une nébuleuse.
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Ronces, épines, pierres, cailloux, escarpements, fondrières, inconvénients et conditions des grandes renommées.
Ce qui ferait la laideur d'un jardin fait la beauté d'une montagne.
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Qui a le génie a tous les talents. Pour savoir faire quelque chose, il faut savoir faire tout. Les qualités sont l'envers l'une de l'autre: la grâce est l'autre côté de la force; l'ombre est le côté opposé de la lumière.
Pas de génie s'il n'a les deux pôles; on n'est sphère qu'à cette condition; on n'est astre que si l'on est sphère.
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Un grand artiste, c'est un grand homme dans un grand enfant.
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Les petitesses d'un grand homme paraissent plus petites par leur disproportion avec le reste.
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Donner de l'ombrage. Mot qui s'applique également aux grands arbres et aux grands hommes.
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Qui gloire a guerre a.
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La haine, en tourmentant les grands hommes, fait la même chose que le vent qui tourmente les drapeaux, elle les déploie.
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Conditions du génie: attaquable, inexpugnable.
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Les hommes de génie n'ont jamais que le lendemain, mais ils l'ont toujours.
Perdre la partie et gagner la revanche, en d'autres termes, avoir tort le premier jour et raison le second, voilà l'histoire de tous les grands apporteurs de vérité.
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Il arrive souvent que les hommes de génie ont, en dehors des religions formulées, une religion à eux, laquelle même semble parfois la négation des autres.
Les grands esprits, comme les mondes, paraissent se soutenir et se mouvoir dans le vide; mais en réalité ils subissent, selon des courbes immenses, selon les données mêmes de l'infini, une loi de gravitation mystérieuse autour du centre des centres. C'est même sur ces majestueuses exceptions, soleils et génies, qu'on peut étudier à nu la grande loi d'équilibre universel qui régit aussi bien le monde moral que le monde physique.
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Un puits profond réfléchissait les cieux constellés et les splendeurs de l'espace infini. Un enfant passe, se penche et jette une pierre dans le puits. Cette pierre brise le miroir et y efface les étoiles.