Post-scriptum de ma vie

Part 2

Chapter 23,830 wordsPublic domain

Tous les développements qu'on donne à une vérité convergent, et c'est pourquoi nous sommes ramenés ici à une observation déjà faite à propos d'Horace: il y a dans cette page superbe une surface et un fond; la surface, c'est ce que vous appelez l'idée première, c'est la louange courtisane à Auguste; le fond, c'est la forme. Par la vertu du grand style, la surface, la flatterie au maître, immonde écorce du sublime, se brise et s'ouvre, et par la déchirure, le fond étoilé de l'art, l'éternel beau, apparaît.

Idéal et Beauté sont identiques; idéal correspond à idée et beauté à forme; donc idée et fond sont congénères.

Nous voici arrivés, la logique le voulant, à une vérité presque dangereuse: l'art civilise par sa puissance propre. L'oeuvre, participant de l'influence générale du beau, a une action indépendante, au besoin, de la volonté de l'ouvrier et, même à travers le vice de l'artiste, la vertu de l'art rayonne. La Fontaine, immoral, civilise; Horace, impur, civilise; Aristophane, inique et cynique, civilise.

En réalité, si l'on veut s'élever, pour regarder l'art, à cette hauteur qui résume tout et où les distinctions comme les collines s'effacent, en réalité, il n'y a ni fond ni forme. Il y a, et c'est là tout, le puissant jaillissement de la pensée apportant l'expression avec elle, le jet du bloc complet, bronze par la fournaise, statue par le moule, l'éruption immédiate et souveraine de l'idée armée du style. L'expression sort comme l'idée, d'autorité; non moins essentielle que l'idée, elle fait avec elle sa rencontre mystérieuse dans les profondeurs, l'idée s'incarne, l'expression s'idéalise, et elles arrivent toutes les deux si pénétrées l'une de l'autre que leur accouplement est devenu adhérence. L'idée, c'est le style; le style, c'est l'idée. Essayez d'arracher le mot, c'est la pensée que vous emportez. L'expression sur la pensée est ce qu'il faut qu'elle soit, vêtement de lumière à ce corps d'esprit. Le génie, dans cette gésine sacrée qui est l'inspiration, pense le mot en même temps que l'idée. De là ces profonds sens inhérents au mot; de là ce qu'on appelle le mot de génie.

C'est une erreur de croire qu'une idée peut être rendue de plusieurs façons différentes. Tout en maintenant, bien entendu, au poëte souverain, le droit magnifique de développement, cette haute faculté, qui tient à l'habitation des sommets, de mettre en lumière autour de la pensée centrale toutes les idées circonvoisines, tout en maintenant cette faculté et ce droit, qui sont l'essence même de la poésie, nous affirmons ceci: une idée n'a qu'une expression. C'est cette expression-là que le génie trouve. Comment la trouve-t-il? d'en haut. Par le souffle. Parfois sans savoir comment, mais toujours avec certitude. Instinct d'aigle.

Pour lui, créateur, l'idée avec l'expression, le fond avec la forme, c'est l'unité. L'idée sans le mot serait une abstraction; le mot sans l'idée serait un bruit; leur jonction est leur vie. Le poëte ne peut les concevoir distincts. L'Alphée idée et l'Aréthuse expression; l'Arve jaune et le Rhône bleu coulant côte à côte des lieues entières sans se confondre; non, certes, rien de pareil. Il n'y a point, dans le miracle de l'idée faite style, deux phénomènes, quelque chose comme un embrassement de jumeaux, si étroit qu'il soit. Non. C'est la fusion où la fonte n'a pas laissé de veine, c'est le mélange à sa plus haute puissance, c'est l'amalgame à ne plus reconnaître l'un de l'autre, c'est l'intimité élevée à l'identité.

Ceux qui tentent de défaire brin à brin cette torsion divine, les vivisecteurs de la critique, n'ont même pas la satisfaction que donne la table de dissection à l'anatomiste; voir des entrailles ici, de la cervelle là, des éclaboussures de sang, une tête dans un panier; d'un côté le fond, de l'autre la forme. Point. Ils arrivent tout de suite, s'ils sont de bonne foi et s'ils ont le grand sens critique, à l'indivisible, à l'indissoluble, au congénial, à l'absolu. Ils disent: fond et forme sont le même fait de vie.

Le beau est un.

Le beau est âme.

Tas de pierres

II

La douleur est diverse comme l'homme. On souffre comme on peut.

*

On croit des autres ce qu'on ferait soi-même.

*

Le bonheur n'avertit de rien.

*

Le boeuf souffre, le char se plaint.

*

L'orgueil est lion, l'égoïsme est tigre, la vanité est chatte.

*

La vraie force est celle qui a pour devise: Rien de force.

*

Qui n'est pas capable d'être pauvre n'est pas capable d'être libre.

*

Le mal. Défiez-vous de ceux qui s'en réjouissent encore plus peut-être que de ceux qui le font.

*

On dit de moi que je suis un homme bizarre et que j'ai le goût du singulier. C'est vrai, toutes les fois que je songe à ces mots: liberté, grandeur, dignité, honneur, je préfère le singulier au pluriel.

*

Dans certains cas, il y a de la grandeur à se laisser tromper et de la honte à se défier. Jaloux, notez ceci: celui qui trompe a en remords tout ce que celui qui est trompé a en confiance.

*

Je ne sais s'il ne faut pas aimer encore mieux les énormités que les petitesses.

*

Beaucoup d'amis sont comme le cadran solaire: ils ne marquent que les heures où le soleil vous luit.

*

L'éléphant n'est guère plus puissant contre la fourmi que la fourmi contre l'éléphant.

*

--Tu vois ce mur-là?

--Oui, mon général.

--De quelle couleur est-il?

--Blanc, mon général.

--Je te dis qu'il est noir. De quelle couleur est-il?

--Noir, mon général.

--Tu es un bon soldat.

*

Delatouche disait à Charles Nodier:--En 1830, je crois avoir tué un Suisse.--Bien, lui dit Nodier, mais croyez-vous que le Suisse croie avoir été tué?

*

Eh mon Dieu! la beauté est diverse. Selon la nature et selon l'art. Si c'est une femme, que la chair soit du marbre, si c'est une statue, que le marbre soit de la chair.

*

Les méchants envient et haïssent; c'est leur manière d'admirer.

*

L'envie a l'éblouissement douloureux.

*

Il y a des gens qui font des crimes pour faire des affaires. Ils ont l'art étrange et hideux d'extraire d'un tas de combinaisons atroces la fortune, la bonne vie bourgeoise, tout le plat bien-être d'un Prudhomme enrichi. Chose odieuse et bizarre! prendre des charbons dans l'enfer pour se faire cuire une soupe aux choux!

*

Le savant sait qu'il ignore.

*

En poussant l'aiguille du cadran vous ne ferez pas avancer l'heure.

*

Se laisser calomnier est une des forces de l'honnête homme.

*

L'homme de valeur qui reste modeste, c'est l'or argenté.

*

L'oisiveté est le plus lourd des accablements.

*

Plein d'ennui, c'est-à-dire vide.

On dit quelquefois: Il s'est tué, ennuyé qu'il était de vivre. Il faudrait dire plutôt: Il s'est tué, ennuyé qu'il était de ne pas vivre.

*

Ne rien faire est le bonheur des enfants et le malheur des vieillards.

*

L'honnête homme cherche à se rendre utile, l'intrigant à se rendre nécessaire.

*

Avant de s'agrandir au dehors, il faut s'affermir au dedans.

*

Pour être parfaitement heureux il ne suffit pas d'avoir le bonheur, il faut encore le mériter.

*

Croire, croître.

*

On peut avoir des raisons de se plaindre et n'avoir pas raison de se plaindre.

*

La sottise dit, la vérité fait.

*

L'esprit d'une bête, c'est de ne pas être un sot.

*

La vertu a un voile, le vice a un masque.

*

Ne vous donnez pas pour but d'être quelque chose, mais d'être quelqu'un.

*

On voit les qualités de loin et les défauts de près.

*

Après avoir entendu les paroles, ne creusez pas trop les consciences. Vous trouveriez souvent au fond de la sévérité l'envie, au fond de l'indulgence la corruption.

*

Il y a du prévu dans la vertu, non dans l'héroïsme. La vertu a une espèce de prosodie; l'héroïsme est tout de création immédiate et spontanée.

Le Goût

Nous n'avons, certes, nulle intention de nier ni de chagriner le goût relatif, qui joue un rôle utile dans les rhétoriques et les prosodies; mais, sans vouloir ôter son pain à M. Quicherat, on peut songer à Eschyle et à Isaïe. Qu'il nous soit donc permis de le dire, il y a un goût supérieur et absolu qui ne se rédige pas en formules, et qui est tout à la fois la loi latente et la loi patente de l'art. Ce goût-là, le vrai, l'unique, est peu connu de ceux qui font profession de l'enseigner.

Ce goût-là, c'est le grand arcane. C'est ce goût supérieur qui, à l'inexprimable stupeur de Vitruve, augmente et diminue, selon on ne sait quelle progression mystérieuse, dans la colonnade du Parthénon, le diamètre des colonnes et l'espacement des entre-colonnements; grosse faute partout ailleurs, beauté là. C'est ce goût supérieur qui, peu soucieux d'être «sobre», consacre, à chaque instant, dans l'_Iliade_, six, huit, dix vers à la description minutieuse d'une blessure. C'est lui qui, effronté, fait mettre Messaline toute nue par Juvénal. C'est lui qui, sentant que la nef va s'écrouler, faisant de nécessité vertu et tirant une beauté d'une infirmité, ajoute aux cathédrales ces sublimes arcs-boutants, si stupidement critiqués, lesquels semblent les arches obliques d'un pont de la terre au ciel. C'est lui qui conseille à Rubens d'ajouter, contrairement à toute vraisemblance, convenons-en, au débarquement de Marie de Médicis à Marseille, ces tritons soufflant dans des buccins et ces naïades ruisselantes qui mouillent le tableau. C'est lui qui, dans la _Pêche miraculeuse_ du Vatican, où Jésus n'est qu'au second plan, met sur le premier plan des oies montrant leur croupion signées Raphaël. C'est lui qui, au milieu du _Printemps_ de Jordaëns, où se dresse debout une Ève qui est aussi une Hébé, asseoit le satyre à terre, dirige étrangement ce regard sauvage, et révèle par l'éclair de l'oeil d'un faune le mystère ineffable qui est dans la chair. C'est lui qui, dans le plafond magnifique de Jules Romain, _la Descente des chevaux du Soleil_, fait voir Apollon par-dessous, montrant l'humanité de la divinité. C'est lui qui, ayant à mettre Noé en bas-relief, sculpte audacieusement le détail biblique en plein portail de Bourges. C'est lui qui contourne de certains torses de Michel-Ange selon une ligne impossible, arrivant à la sublimité par le tourment. C'est lui qui fait faire à Priape aux Esquilies ce que raconte Horace et qui, dans le désert, fait manger à Ezéchiel ce que raconte l'Écriture.

Le calembour quand il est d'Eschyle, la grimace quand elle est de Goya, la bosse quand Ésope la porte, le pou quand Murillo l'écrase, la puce quand elle pique Voltaire, la mâchoire d'âne quand Samson l'empoigne, l'hystérie quand le Cantique des Cantiques l'empourpre et l'étale, Goton au lavoir quand il plaît à Rembrandt de la nommer Suzanne au bain, l'oeil crevé quand c'est celui d'OEdipe, l'oeil arraché quand c'est celui de Glocester, la femme qui aboie quand c'est Hécube, le ronflement quand il vient des Euménides, le soufflet quand le Cid le venge, le crachat quand Jésus le reçoit, les grossièretés quand Homère les dit, les sauvageries quand Shakespeare les fait, l'argot quand Villon le parle, la guenille quand Irus la traîne, les coups de bâton quand Scapin les donne, la charogne quand le vautour et Salvator Rosa la rongent, le ventre quand Agrippine le découvre, le lupanar quand Régnier nous y mène, l'entremetteuse quand Plaute l'emploie, la seringue quand elle poursuit Pourceaugnac, les latrines quand Tacite y noie Néron et quand Rabelais en barbouille la théocratie, font partie de ce goût suprême. La carogne de Molière, la catin de Beaumarchais et la putain de Shakespeare en sont.

De certaines familiarités, des tutoiements altiers, des insolences, si vous voulez, qui ne peuvent venir que de la grandeur, ne se rencontrent que dans les oeuvres souveraines, et en sont le signe. Une fiente d'aigle révèle un sommet.

Les rhétoriques ignorent assez habituellement la valeur des mots qu'elles prononcent. _Sel attique. Goût classique._ Cherchez le sel attique dans Aristophane; cherchez le goût classique dans Homère. Homère ne se fait pas attendre; dès le premier chant de l'_Iliade_, les gros mots pleuvent. _OEil de chien! Coeur de cerf!_ C'est Achille qui parle à Agamemnon. Quant à Aristophane, ouvrez seulement _Lysistrata_. Est-ce donc que le goût manque à Aristophane? Est-ce donc que le goût manque à Homère? Le goût y est partout au contraire, mais le grand goût, le goût incorruptible, manifestation du beau. Il est dans ce qui choque, il est dans ce qui irrite, invulnérable même dans la mêlée des mots orduriers et obscènes, comme un dieu qu'il est. Lisez Plaute. Lisez Horace. Être le beau, là est toute la question. Selon que la beauté, cette lumière, est absente ou présente, les mêmes mots font Vadé ignoble et Aristophane splendide.

Cependant, constatons-le, ou si l'on veut, avouons-le, devant ce grand goût, aisément admis du lecteur, le spectateur et l'auditeur se hérissent volontiers. Être «académique», être «parlementaire», cela plaît aux hommes réunis et enfermés. Démosthène et Aristophane étaient souvent hués; on leur faisait la «guerre aux mots». De leur vivant, Shakespeare, Molière et Beaumarchais étaient sifflés pour leurs reliefs et leurs saillies. _Mauvais goût!_ disait-on. Ceci est une loi de tous les auditoires, sénats ou théâtres. Une chose semble refusée aux hommes assemblés, c'est l'imagination, immense don solitaire.

Certains critiques--sont-ce des critiques?--prennent des sens qui leur manquent pour des perfections que n'a pas autrui. Quand Stendhal (le même qui préférait les mémoires du maréchal Gouvion-Saint-Cyr à Homère et qui tous les matins lisait une page du Code pour s'enseigner les secrets du style), quand Stendhal raille Chateaubriand pour cette belle expression, d'un vague si précis: «la cime indéterminée des forêts», l'honnête Stendhal n'a pas conscience que le sentiment de la nature lui fait défaut, et ressemble à un sourd qui, voyant chanter la Malibran, s'écrierait:--Qu'est-ce que cette grimace?

Ce goût supérieur, que nous venons, non de définir, mais de caractériser, c'est la règle du génie, inaccessible à tout ce qui n'est pas lui, hauteur qui embrasse tout et reste vierge, Yungfrau.

Il y a le goût d'en bas et le goût d'en haut. Le goût selon l'abbé de Bernis et le goût selon Pindare. L'admirable, c'est que, de rhétorique en rhétorique, on est venu à qualifier le goût selon Bernis _bon goût_ et le goût selon Pindare _mauvais goût_.

Ce grand goût, le goût d'en haut, n'est autre chose que l'acception de chaque phénomène matériel ou moral pris en soi avec ce droit d'ajouter qui fait partie de la souveraineté intellectuelle; c'est on ne sait quel mélange de démesuré et de proportionné qui reste exact même dans les plus prodigieux grossissements; c'est la volonté sévère du vrai qui conserve à l'infusoire toute sa petitesse et au condor toute son envergure; c'est l'absolu qui exige de chaque chose qu'elle ait sa réalité avant de l'introduire dans l'idéal, toute fécondation étant à ce prix.

Tout ce que nous venons d'énumérer (et bien d'autres détails que nous pourrions rappeler) vous déplaît dans les grandes oeuvres de l'esprit humain. Eh bien, ce qui vous choque, essayez de le retrancher, et vous verrez. Le trou se fera. Où vous croirez avoir ôté le défaut, apparaîtra la lacune, c'est-à-dire le défaut vrai. Vous aurez changé l'Achille d'Homère pour l'Achille de Racine. Mystère donc que ce goût réfractaire aux règles et aux méthodes, et respectez-le. Il n'a point de définition possible. Il a tous les droits, ayant toutes les puissances.

C'est lui qui, après avoir fait les dieux, sentant qu'il faut une satisfaction de plus à l'infini, fait les monstres. C'est ce souverain goût, omnipotent comme le génie même dont il est le sens, qui partage l'orient en deux, donnant à la moitié caucasienne pour point de départ l'Idéal et à la moitié thibétaine pour point de départ le Chimérique. De là deux poésies immenses. Ici Apollon, là le Dragon. Le groupe du Pythien, ce symbole de la création même, jette dans l'esprit humain deux ombres, chacune à l'image de l'une de ces deux figures, et, de cette ombre double qui se bifurque, naissent dans l'art deux mondes. Ces deux mondes appartiennent au goût suprême, et marquent ses deux pôles. A l'une des extrémités de ce goût il y a la Grèce, à l'autre la Chine.

Ayons présente à l'esprit cette vaste variété une de l'art, rendons-nous compte des tempéraments mêlés aux génies, des climats mêlés aux tempéraments, et des siècles mêlés aux climats, et en présence des grandes oeuvres, réfléchissons, et ne voyons pas étourdiment un défaut là où il y a souvent une marque inattendue de puissance. Je conviens que de certaines beautés font ombre et étonnent; mais est-ce que le nuage n'est pas beau quelquefois? Quand il étudie un génie, le penseur, à l'arrivée d'un détail flottant, étrange et épars, ne s'effare pas plus que d'un passage de fumée sur le ciel.

Quand donc comprendra-t-on que les poëtes sont des entités, que leurs facultés, combinées selon un logarithme spécial pour chaque esprit, sont des concordances, qu'au fond de tous ces êtres on sent le même être, l'Inconnu, qu'il y a dans ces hommes de l'élément, que ce qu'ils font ils ont à le faire, _bien rugi, lion!_ qu'ils sont nécessaires et climatériques, qu'il vente, pleut et tonne dans leur oeuvre comme dans la nature, et qu'à de certains moments la terre tremble dans leur génie?

Certaines oeuvres sont ce qu'on pourrait appeler les excès du beau. Elles font plus qu'éclairer, elles foudroient. Étant données les paresses et les lâchetés de l'esprit humain, cette foudre est bonne.

En ce sens, la littérature antique proteste contre la «littérature classique» et, pour pratiquer le grand art libre, les anciens sont d'accord avec les nouveaux.

Un jour, Béranger, ce français coupé de gaulois, ne sachant ni le latin ni le grec, le plus littéraire des illettrés, vit un Homère sur la table de Jouffroy. C'était au plus fort du mouvement de 1830, mouvement compliqué de résistance. Béranger, rencontrant Homère, fut curieux. Un chansonnier, qui voit passer un colosse, n'est pas fâché de lui taper sur l'épaule.--Lisez-moi donc un peu de ça, dit Béranger à Jouffroy. Jouffroy contait qu'alors il ouvrit l'_Iliade_ au hasard, et se mit à lire à voix haute, traduisant littéralement du grec en français. Béranger écoutait. Tout à coup, il interrompit Jouffroy et s'écria:--Mais il n'y a pas ça!--Si fait, répondit Jouffroy. Je traduis à la lettre. Jouffroy était précisément tombé sur ces insultes d'Achille à Agamemnon que nous citions tout à l'heure. Quand le passage fut fini, Béranger, avec son sourire à deux tranchants dont la moquerie restait indécise, dit: «Homère est romantique!»

Béranger croyait faire une niche; une niche à tout le monde, et particulièrement à Homère. Il disait une vérité. _Romantique_, traduisez _primitif_.

Ce que Béranger disait d'Homère, on peut le dire d'Ezéchiel, on peut le dire de Plaute, on peut le dire de Tertullien, on peut le dire du _Romancero_, on peut le dire des _Niebelungen_.

Ajoutons ceci: un génie primitif, ce n'est pas nécessairement un esprit de ce que nous appelons à tort les _temps primitifs_. C'est un esprit qui, en quelque siècle que ce soit et à quelque civilisation qu'il appartienne, jaillit directement de la nature et de l'humanité. Quiconque boit à la grande source, est primitif; quiconque vous y fait boire est primitif. Quiconque a l'âme et la donne est primitif. Beaumarchais est primitif autant qu'Aristophane. Diderot est primitif autant qu'Hésiode. Figaro et le Neveu de Rameau sortent tout de suite et sans transition du vaste fond humain. Il n'y a là aucun reflet; ce sont des créations immédiates; c'est de la vie prise dans la vie.

Cet aspect de la nature qu'on nomme société inspire tout aussi bien les créations primitives que cet autre aspect de la nature appelé barbarie. Don Quichotte est aussi primitif qu'Ajax. L'un défie les dieux, l'autre les moulins; tous deux sont hommes. Nature, humanité, voilà les eaux vives. L'époque n'y fait rien. On peut être un esprit primitif à une époque secondaire comme le seizième siècle, témoin Rabelais, et à une époque tertiaire comme le dix-septième, témoin Molière.

_Primitif_ a la même portée qu'_original_, avec une nuance de plus. Le poëte primitif, en communication intime avec l'homme et la nature, ne relève de personne. A quoi bon copier des livres, à quoi bon copier des poëtes, à quoi bon copier des choses faites, quand on est riche de l'énorme richesse du possible, quand tout l'imaginable vous est livré, quand on a devant soi et à soi tout le sombre chaos des types, et qu'on se sent dans la poitrine la voix qui peut crier _Fiat lux!_

Le poëte primitif a des devanciers, mais pas de guides. Ne vous laissez pas prendre aux illusions d'optique, Virgile n'est point le guide de Dante; c'est Dante qui entraîne Virgile; et où le mène-t-il? chez Satan. C'est à peine si Virgile tout seul est capable d'aller chez Pluton.

Le poëte original est distinct du poëte primitif, en ce qu'il peut avoir, lui, des guides et des modèles. Le poëte original imite quelquefois; le poëte primitif jamais. La Fontaine est original, Cervantes est primitif. A l'originalité, de certaines qualités de style suffisent; c'est l'idée mère qui fait l'écrivain primitif. Hamilton est original, Apulée est primitif. Tous les esprits primitifs sont originaux; les esprits originaux ne sont pas tous primitifs. Selon l'occasion, le même poëte peut être tantôt original, tantôt primitif. Molière, primitif dans le _Misanthrope_, n'est qu'original dans _Amphitryon_.

L'originalité a d'ailleurs, elle aussi, tous les droits; même le droit à une certaine petitesse, même le droit à une certaine fausseté. Marivaux existe. Il ne s'agit que de s'entendre, et nous n'excluons, certes, aucun possible. La draperie est un goût, le chiffon en est un autre.

Ce dernier goût, le chiffon, peut-il faire partie de l'art? Non, dans les vaudevilles de Scribe. Oui, dans les figurines de Clodion. Où la langue manque, Boileau a raison, tout manque. Or la langue de l'art, que Scribe ignore, Clodion la sait. Le bonnet de Mimi Rosette peut avoir du style. Quand Coustou chiffonne une faille sur la tête d'un sphinx qui est une marquise, ce taffetas de marbre fait partie de la chimère et vaut la tunique aux mille plis de la Cythérée Anadyomène. En vérité, il n'y a point de règles. Rien étant donné, pétrissez-y l'art, et voici une ode d'Horace ou d'Anacréon.

Une manière d'écrire qu'on a tout seul, un certain pli magistralement imprimé à tout le style, une façon à soi de toucher et de manier une idée, il n'en faut pas plus pour faire des artistes souverains; témoin Horace.

Cependant, insistons-y, le poëte qui voit dans l'art plus que l'art, le poëte qui dans la poésie voit l'homme, le poëte qui civilise à bon escient, le poëte, maître parce qu'il est serviteur, c'est celui-là que nous saluons. En toute chose, nous préférons celui qui peut s'écrier: j'ai voulu!

Ceci soit dit sans méconnaître, certes, la toute-puissance virtuelle et intrinsèque de la beauté, même indifférente.

Si d'aussi chétifs détails valaient la peine d'être notés, ce serait peut-être ici le lieu de rappeler, chemin faisant, les aberrations et les puérilités malsaines d'une école de critique contemporaine, morte aujourd'hui, et dont il ne reste plus un seul représentant, le propre du faux étant de ne se point recruter. Ce fut la mode dans cette école, qui a fleuri un moment, d'attaquer ce que, dans un argot bizarre, elle nommait «la forme». La forme, _forma_, la beauté. Quel étrange mot d'ordre! Plus tard, ce fut l'attaque à la grandeur. «Faire grand» devint un défaut! Quand le beau est un tort, c'est le signe des époques bourgeoises; quand le grand est un crime, c'est le signe des règnes petits.

La logomachie était curieuse. Cette école avait rendu ce décret: «Le style exclut la pensée. L'image tue l'idée. Le beau est stérile. L'organe de la conception, de la fécondation lui manque. Vénus ne peut faire d'enfants.»