Post-scriptum de ma vie

Part 12

Chapter 123,871 wordsPublic domain

Plus de mesure possible; le même fourmillement et la même genèse partout, dans la sphère céleste et dans la bulle d'eau; les trois mille espèces d'éphémères, pour un seul rosier, constatées par Bonnet de Genève, l'anneau de Saturne qui a soixante-sept mille cinq cents lieues de diamètre, les dix-sept mille facettes de l'oeil de la mouche, les trois astres versicolores d'Aldebaran qui tournent concentriquement à raison de cent millions de lieues par minute, les fourmis qui viennent sur les jasmins traire les pucerons, le calcul des parallaxes, cette échelle sidérale inutilement appliquée aux astres fixes, le diamètre de notre orbite, soixante-dix millions de lieues, insuffisant à créer un écart qui puisse troubler la parallèle des étoiles et servir de base à leur triangulation, le bolide et la comète, le volvoce et le vibrion, Vénus, le soir, au-dessus des solitudes de la mer, cet inconcevable bruit pareil au frôlement de la soie qui, au pôle, accompagne les aurores boréales, les nébuleuses, ces nuées de l'abîme, les moisissures, ces forêts de l'atome, les ouragans de Jupiter, les volcans de Mars, les hydres nageant dans les globules du sang, l'infiniment grand de Campanella, l'infiniment petit de Swammerdam, l'éternelle vie à jamais visible en haut et en bas...--ôtez-moi de là-dessous si vous ne voulez pas que je prie!

Que voulez-vous que je réponde à l'affirmation mystérieuse qui sort de ces éblouissements? que voulez-vous que je devienne, moi l'homme, cela étant sur moi?

La nuit est immense. Pourquoi le monde est-il ainsi? Nous l'ignorons. Il y a des lumières dans cette nuit; qu'est-ce que ces lumières font là? Elles disent l'indicible. Elles illuminent l'invisible. Elles éclairent, car elles ressemblent à des flambeaux; elles regardent, car elles ressemblent à des prunelles. Elles sont terribles et charmantes. C'est de la lueur éparse dans l'inconnu. Nous appelons cela les astres.

L'ensemble de ces choses est inouï de chimère et écrasant de réalité. Un fou ne le rêverait pas, un génie ne l'imaginerait pas. Tout cela est une unité. C'est l'unité. Et je sens que j'en suis.

Comment puis-je me tirer de là? que puis-je répondre à ces énormes levers de constellations?

Toute lumière a une bouche, et parle; et ce qu'elle dit, je le vois. Et le ciel est plein de lumières. Les forces s'accouplent et se fécondent; tout est à la fois levier et point d'appui, les désagrégations sont des germinations, les dissonances sont des harmonies, les contraires se baisent, ce qui a l'air d'un rêve est de la géométrie, les prodiges convergent, la loi qui régit les planètes et leurs satellites se retrouve parmi les molécules infinitésimales, le soleil se confronte avec l'infusoire et l'un fait la preuve de l'autre; c'était hier, ce sera demain. Tout cela est absolu. Est-ce que je sais, moi?

Et vous voulez que, sous la pression de tous ces gouffres concentriques au fond desquels je suis, bah! je me recroqueville et me pelotonne dans mon moi! Dans quel moi? Dans mon moi matériel! Dans le moi de ma chair, dans le moi qui mange, dans le moi de mon appareil digestif, dans le moi de ma fange! Vous voulez que je dise à tout cela qui est: Je n'en suis pas! Vous voulez que je refuse mon adhésion à l'indivisible! Vous voulez que je refuse ma chute à la gravitation! Vous voulez que je ne regarde pas, que je n'interroge pas, que je ne conjecture pas! Vous voulez que de la prodigieuse inquiétude cosmique je ne tire que ma propre pétrification! Vous voulez que, sous le souffle des souffles, je ne remue point! Vous voulez que mon petit tas de cendre intérieur ne tourbillonne pas quand de toutes parts, de la terre et de la mer, du zénith et du nadir, du télescope et du microscope, de la constellation et de l'acarus, l'infini fait irruption en moi! Vous voulez que je me contente de ces deux certitudes: je suis né et je mourrai! certitudes qui sont elles-mêmes deux gouffres.

Non, cela ne se peut. Le pancréas n'est pas l'unique affaire. La manière dont mon chyle et ma bile et ma lymphe se comportent, cela ne peut pas être le point d'arrivée de ma philosophie. Il y a moi, mais il y a autre chose. La manifestation universelle et sidérale est là.

De là l'effarement. De là les mains tendues vers l'énigme. De là l'oeil hagard des ascètes. Le genre humain ne peut s'empêcher d'adresser des questions à l'obscurité et d'en attendre des réponses. Quelle est la destinée? Dans quelle proportion l'homme fait-il partie du monde? Qu'est-ce que la vie? Qu'y a-t-il avant? qu'y a-t-il après? Qu'est-ce que le monde? De quelle nature est le prodigieux être en qui se réalise au fond de l'absolu l'identité inouïe de la nécessité et de la volonté?

Toutes ces questions se résolvent en prosternement, et les plus forts esprits chancellent sous la pression des hypothèses.

Simples, tâchez de penser; penseurs, tâchez de prier.

Contemplation suprême

I

Comme l'antique Jupiter d'Égine à trois yeux, le poëte a un triple regard, l'observation, l'imagination, l'intuition. L'observation s'applique plus spécialement à l'humanité, l'imagination à la nature, l'intuition au surnaturalisme.

Par l'observation, le poëte est philosophe, et peut être législateur; par l'imagination, il est mage, et créateur; par l'intuition, il est prêtre, et peut être révélateur.

Révélateur de faits, il est prophète; révélateur d'idées, il est apôtre. Dans le premier cas, Isaïe; dans le second cas, saint Paul.

Cette triple puissance inhérente au génie, c'est-à-dire à l'intelligence humaine sublimée, l'homme, par la plus naturelle des illusions d'optique, l'a transférée à Dieu. De là la trimourti, qui a précédé le triagme, qui a précédé la triade, qui a précédé la trinité. De là l'immémorial et universel triangle mystique adoré à Delphes, à Saropta, à Teglath-Phalazar, gravé dans la grande syringe, sculpté il y a quatre mille ans au fond de l'Inde dans ces effrayants dedans de montagnes creusés en pagodes, et qu'on retrouve à Palanquè après l'avoir constaté à Bénarès. Mais les fondateurs de religions ont erré, l'analogie n'est pas toujours la logique, le génie peut être trinité sans que Dieu ait à subir cette limitation. Bossuet se trompe, l'homme seul est grand; Dieu n'est pas grand, il est infini. Le grand suppose une mesure possible. Dieu est sans mesure. Trinité, à quel propos? L'infini n'est pas trois. Premier, second, troisième, l'illimité ne connaît pas cela. L'absolu n'est pas plus borné par le nombre que par l'étendue. Intelligence, puissance, amour; intuition, imagination, observation; ce n'est pas Dieu, c'est l'homme. Dieu est cela et le reste. Dieu a une quantité infinie de facultés infinies. Vous êtes étrange de compter Dieu sur vos doigts.

Philosophiquement et scientifiquement, on peut dire que qui croit à la Trinité ne croit pas en Dieu.

Quelle idée pensez-vous que se fasse de Dieu, quelle notion voulez-vous que puisse avoir de Dieu l'homme, le prêtre, qui, comme le jésuite Sollier, par exemple, écrit: «Il n'y a au-dessus d'Ignace de Loyola que les papes comme saint Pierre, les impératrices comme Marie mère de Jésus, et quelques monarques comme Dieu le Père et Dieu le Fils!»

Chose inouïe, c'est au dedans de soi qu'il faut regarder le dehors. Le profond miroir sombre est au fond de l'homme. Là est le clair-obscur terrible. La chose réfléchie par l'âme est plus vertigineuse que vue directement. C'est plus que l'image, c'est le simulacre, et dans le simulacre il y a du spectre. Ce reflet compliqué de l'Ombre, c'est pour le réel une augmentation. En nous penchant sur ce puits, notre esprit, nous y apercevons à une distance d'abîme, dans un cercle étroit, le monde immense. Le monde ainsi vu est surnaturel en même temps qu'humain, vrai en même temps que divin. Notre conscience semble apostée dans cette obscurité pour donner l'explication.

C'est là ce qu'on nomme l'intuition.

Humanité, Nature, Surnaturalisme. A proprement parler, ces trois ordres de faits sont trois aspects divers du même phénomène. L'humanité dont nous sommes, la nature qui nous enveloppe, le surnaturalisme qui nous enferme en attendant qu'il nous délivre, sont trois sphères concentriques ayant la même âme, Dieu.

Ces trois sphères, car c'est là le vaste amalgame, se pénètrent et se confondent, et sont l'unité. Un prodige entre dans l'autre. Une de ces sphères n'a pas un rayon qui ne soit la tige ou le prolongement du rayon de l'autre sphère. Nous les distinguons, parce que notre compréhension, étant successive, a besoin de division. Tout à la fois ne nous est pas possible. L'incommensurable synthèse cosmique nous surcharge et nous accable.

Les plus hauts génies, les intelligences encyclopédiques aussi bien que les esprits épiques, Aristote aussi bien qu'Homère, Bacon aussi bien que Shakespeare, détaillent l'ensemble pour le faire comprendre, et ont recours aux oppositions, aux contrastes et aux antinomies. Ceci est d'ailleurs le procédé même de la nature, qui emploie la nuit à nous faire mieux sentir le jour. Hobbes disait: La dissection fait le chirurgien, l'analyse fait le philosophe; l'antithèse est le grand organe de la synthèse; c'est l'antithèse qui fait la lumière.

De là notre distinction entre humanité, nature et surnaturalisme; mais, en réalité, ce sont trois identités, et ce qui est de l'une est de l'autre. Qu'est-ce que l'humanité? C'est la partie de la nature insérée dans notre organisme. Et qu'est-ce que le surnaturalisme? C'est la partie de la nature qui échappe à nos organes. Le surnaturalisme, c'est la nature trop loin.

Entre l'observation qui regarde l'homme et l'intuition qui regarde le surnaturalisme, il y a la même différence qu'entre scruter et sonder.

Mais expliquer la nature, ce n'est point la limiter; classification et négation, c'est deux. Il ne faut ni trop de Oui ni trop de Non. L'idolâtrie est la force centripète; le nihilisme est la force centrifuge. L'équilibre entre ces deux forces, c'est la philosophie.

Chose bizarre, l'idolâtrie et le nihilisme s'entendent sur un point, la limitation de la nature.

Les religions, à l'époque peu avancée du genre humain où nous sommes, sont encore en bas âge. Qu'on ne s'y trompe pas, croire est une science en même temps qu'une soif. On croit d'instinct, puis on croit de logique. Les religions faisant partie de la civilisation, il y a pour les religions, comme pour tout le reste, l'enfance de l'art. Et ce mot est pris ici en bonne part. A l'heure où nous sommes, les religions ignorent. Elles ont créé Dieu. Ne leur apportez pas de lumière nouvelle; leur Dieu est bâclé. Elles n'en veulent pas d'autre. Toute religion est l'abbé Vertot. C'est trop tard, mon Dieu est fait.

De là, un résultat singulier. Dans les religions ce qui fait défaut, c'est l'essence même de la foi, c'est le sentiment de l'infini. Ce qui manque aux religions, c'est la religion. L'illimité est toute la religion. La foi, c'est l'indéfini dans l'infini. Or, insistons-y, dans l'humanité telle qu'elle est encore, le caractère des religions, c'est l'absence d'infini.

Elles parlent du ciel, mais elles en font un temple, un palais, une cité. Il s'appelle Olympe, il s'appelle Sion. Le ciel a des tours, le ciel a des dômes, le ciel a des jardins, le ciel a des escaliers, le ciel a une porte et un portier. Le trousseau de clefs est confié par Brâhma à Bhâwany, par Allah à Aboubekre, et par Jéhovah à saint Pierre. Démogorgon prend sur les volcans Acrocéraunes une poignée de boue enflammée et la jette en l'air; cela fait les astres. Le ciel est une montagne, le ciel est en cristal; la terre est le centre de l'univers; Josué arrête le soleil, Circé fait reculer la lune; la Voie lactée est une tache de gouttes de lait; les étoiles tomberont.

Quant à cet être, l'Éternel, l'Incréé, le Parfait, le Puissant, l'Immanent, le Permanent, l'Absolu, il est vieux avec une barbe blanche, il est jeune avec un nimbe; il est père, il est fils, il est homme, il est animal; boeuf chez les uns, agneau chez les autres, ailleurs colombe, ailleurs éléphant. Il a une bouche, des yeux, des oreilles; on a vu sa face. Quant aux facultés, on les lui concède infinies, mais, comme nous venons de le rappeler, on ne lui en donne que trois, reprenant dans le chiffre l'infinitude qu'on accorde dans l'étendue, et sans s'apercevoir que si l'être absolu a un nom, ce n'est pas Trinité, c'est Infinité. Cet être est irritable, il est passionné, il est jaloux, il se venge, il se fatigue, il se repose, il lui faut son dimanche; il habite un lieu, il est ici et non là. Il est le Dieu des armées; il est le Dieu des Anglais, et non des Français; il est le Dieu des Français et non des Autrichiens. Il a une mère. Il existe des rois qui promettent à Notre-Dame d'Embrun une tiare en vermeil de peur qu'elle ne soit en colère de la robe de brocart d'or qu'ils ont offerte à Notre-Dame de Tours. Il a une forme; on le sculpte, on le peint, on le dore, on l'enrichit de diamants. On l'avale et on le boit. On l'entoure d'une frontière de dogmes. Chaque culte le met dans un livre; défense à lui d'être ailleurs. Le Talmud est sa gaine, le Zend-Avesta est son étui, le Koran est son fourreau, la Bible est sa boîte. Il a des fermoirs. Les prêtres le gardent sous enveloppe. Ils ont seuls droit d'y toucher. De temps en temps, ils le prennent dans leurs mains et le font voir.

Voilà où en est l'illimité. Toutes les religions, anciennes ou actuelles, s'efforcent de finir Dieu.

Pourquoi?

C'est qu'un Dieu fini, c'est un dieu commode. Le rayonnant en tous sens n'est point facile à manier. Mettez donc le soleil dans un ostensoir.

Dieu, incompréhensible au savant, est inintelligible à l'ignorant. L'infini ayant un moi, voilà qui n'est pas peu de chose à imaginer. Il y a dans cette notion métaphysique excès de pesanteur pour l'intelligence humaine. Faciliter la foi, c'est le travail des religions; cela s'obtient aux dépens de l'idéal. Administrer Dieu, tel est le problème à résoudre. Le paganisme divise Dieu en déités, le christianisme le divise en sacrements. Les religions, c'est Dieu donné à l'homme par bouchées.

L'Ame-Univers, faites donc comprendre cette abstraction prodigieuse à la grosse foule ignorante, et ignorante utilement pour vous. Un Jupiter de marbre ou un Sabaoth de bronze, cela se voit. Or, on ne croit que ce qu'on voit. (Fausse vérité qui est à la fois le point de départ de l'idolâtrie et le point de départ de l'athéisme.) Fabriquez donc une statue quelconque; une fois la statue faite idole, une fois le piédestal fait autel, donnez l'exemple, prosternez-vous. Il ne vous reste plus qu'un travail à exécuter et qu'un progrès à accomplir, c'est de persuader à cette honnête masse d'hommes que cette pierre ou ce cuivre, c'est l'Éternel et l'Infini. Petite affaire. Pour persuader la foule, il suffit de l'effarer; un miracle ou deux font la besogne.

Rien donc hors du Veda, rien hors du Toldos-Jeschut, rien hors du Koran, rien hors de la Genèse, rien hors des docteurs, rien hors des prophètes, rien hors des évangélistes; et, si Dieu déborde, on le rognera.

C'est au nom de Moïse que Bellarmin foudroyait Galilée, et ce grand vulgarisateur du grand chercheur Copernic, Galilée, le vieillard de la vérité, le mage du ciel, était réduit à répéter à genoux, mot à mot, après l'inquisiteur, cette formule de honte: «_Corde sincero et fide non ficta, abjuro, maledico et detestor supradictos errores et hereses._» Le mensonge mettait à la science le bonnet d'âne.

Galilée se courba devant l'orthodoxie; Campanella non. L'inquisition mit Campanella en prison pendant vingt-sept ans et l'appliqua à la question sept fois, et chaque fois la torture dura vingt-quatre heures. Quel était son attentat? Avoir affirmé que le nombre des étoiles est infini. Ainsi les religions en viennent à ceci que, devant elles, l'infini est un crime.

Aux yeux du nihilisme, l'infini n'est pas criminel; il est ridicule. On a entendu tout récemment en pleine Académie savante, cette parole caractéristique: «Arrêtons-nous, car nous tomberions dans les puérilités de l'infini.» Et cette autre: «Ceci n'est pas sérieux, c'est de la religion.»

Donc, voilà la science, du moins une certaine science académique et officielle, aussi myope que l'idolâtrie. La science d'état donne la réplique à la religion d'état. Elle recule, elle aussi, devant l'infini. Ces rapetissements n'ont rien qui déplaise au maître. Là où il y a des sénats, cette science en est. Faire l'univers substance et bloc, faire du grand Tout une simple aggrégation de molécules sans mélange d'aucun ingrédient moral, et par conséquent aboutir à ceci que la force est le droit, ce qui entraîne cette autre conséquence que la jouissance est le devoir, raccourcir l'homme à la bête, le diminuer de toute la hauteur de l'âme retranchée, en faire une chose comme une autre, cela supprime net bien des déclamations sur la dignité humaine, la liberté humaine, l'inviolabilité humaine, l'esprit humain, etc., et rend tout ce tas de matière plus maniable. L'autorité d'en bas, la fausse, gagne tout ce que perd l'autorité d'en haut, la vraie. Plus d'infini, partant plus d'idéal; plus d'idéal, partant plus de progrès; plus de progrès, partant plus de mouvement. Immobilité donc. Statu quo, étang; c'est là l'ordre.

Il y a de la putréfaction dans cet ordre-là.

L'homme veut être eau courante. Chose merveilleuse, la liberté, c'est la santé. Un ruissellement, un murmure, une pente, un parcours, un but, une volonté, pas de vie sans cela. Sinon une prompte pourriture. Vous serez fétides, et vous donnerez aux autres votre peste. Le despotisme est miasmatique. Se délivrer, c'est se désinfecter. Aller en avant est un assainissement. Il n'y en a pas moins des gens qui poussent le goût de la tranquillité jusqu'à admirer une civilisation à surface de marais.

L'âme dans l'homme est une inquiétude.

L'infini hors de l'homme est un appel.

L'infini s'ouvre, l'âme entre. Entrer, c'est marcher; entrer, c'est voler; entrer, c'est planer. Qu'est cela? C'est du désordre. Demandez à la cage ce qu'elle pense de l'aile. La cage répondra: l'aile, c'est la rébellion.

Oter l'âme, c'est couper l'aile. Oter l'infini, c'est supprimer le champ. La tranquillité est rétablie.

S'il n'y a pas dans l'homme autre chose que dans la bête, prononcez donc sans rire ces mots: Droits de l'homme et du citoyen. Ces mots: Droit du boeuf, droit de l'âne, droit de l'huître, rendront le même son.

C'est un peu ce que souhaitent les despotes.

La science académique, la science d'état, leur rend ce service, et le leur rend de bonne foi, nous le pensons. Elle ne trompe pas, elle se trompe. C'est bassesse de vue, non de coeur. Aussi essayons-nous de l'éclairer.

Cette science prend la petitesse pour l'exactitude. Elle est de tempérament timide, elle a l'effroi facile, elle ne va pas volontiers à la découverte. L'infini, quel voyage à entreprendre! Dès que le 8 se renverse elle s'arrête court. Passe pour l'algèbre, mais la science entière n'est pas l'algèbre. Toute question veut être sondée. Pourquoi refuser l'examen?

Un jour, en 1827, à l'époque où l'on parlait beaucoup de «l'homme fossile de la forêt de Fontainebleau», étant chez Cuvier au Jardin des plantes, il y eut entre lui et moi ce dialogue:

--Monsieur Cuvier, que pensez-vous de l'homme fossile?

--Qu'il n'existe pas.

--Êtes-vous allé le voir?

--Non.

--Irez-vous?

--Non.

--Pourquoi?

--Parce qu'il n'existe pas.

--Mais si, par hasard, il existait?

--Il ne peut exister.

Ce qu'on appelait en 1827 «l'homme fossile», n'était en effet qu'un grès bizarrement contourné en forme humaine. Cuvier semblait avoir raison. Il avait tort. L'homme fossile existe. Trente-six ans après ma conversation avec Cuvier, en 1863, dans la carrière du Moulin-Quignon, près Abbeville, à trente mètres au-dessus du niveau de la mer, sur un plateau qui domine la vallée de la Somme, de l'épaisseur d'un banc de sable noir argileux du diluvium inférieur, reposant immédiatement sur la craie blanche, à quatre mètres trente-deux centimètres de la surface du sol, tout près de la craie, on a extrait un os fossile de mâchoire humaine portant encore une dent, obliquement implantée d'avant en arrière, ce qui caractérise le prognatisme des races inférieures, et ce qui fait à la Genèse le déplaisir de confirmer l'hypothèse de plusieurs Adams. L'homme fossile est aujourd'hui sorti de l'ombre, quoique cela lui fût défendu par l'autorité compétente. Le déluge a eu la fantaisie d'être désagréable à M. Cuvier, conseiller d'État. Je plains les affirmateurs contre l'inconnu. Il leur arrive de ces aventures.

C'est la science académique et officielle qui, pour avoir plus tôt fait, pour rejeter en bloc toute la partie de la nature qui ne tombe pas sous nos sens et qui, par conséquent, déconcerte l'observation, a inventé le mot _surnaturalisme_.

Ce mot, nous l'adoptons, nous. Il est utile pour distinguer. Nous nous en sommes déjà servi et nous nous en servirons encore; mais, à proprement parler et dans la rigueur du langage, disons-le une fois pour toutes, ce mot est vide.

Il n'y a pas de surnaturalisme. Il n'y a que la nature.

La nature existe seule et contient tout. Tout Est. Il y a la partie de la nature que nous percevons, et il y a la partie de la nature que nous ne percevons pas. Pan a un côté visible et un côté invisible. Parce que sur ce côté invisible, vous jetterez dédaigneusement ce mot _surnaturalisme_, cet invisible existera-t-il moins? _X_ reste _X_. L'Inconnu est à l'épreuve de votre vocabulaire. Nier n'est pas détruire. Le surnaturalisme est immanent. Ce que nous apercevons de la nature est infinitésimal. Le prodigieux être multiple se dérobe presque tout de suite au court regard terrestre; mais pourquoi ne pas le poursuivre un peu?

Toutes ces choses, spiritisme, somnambulisme, catalepsie, convulsionnaires, seconde vue, tables tournantes ou parlantes, invisibles frappeurs, enterrés de l'Inde, mangeurs de feu, charmeurs de serpents, etc., si faciles à railler, veulent être examinées au point de vue de la réalité. Il y a là peut-être une certaine quantité de phénomène entrevu.

Si vous abandonnez ces faits, prenez garde, les charlatans s'y logeront, et les imbéciles aussi. Pas de milieu: la science, ou l'ignorance. Si la science ne veut pas de ces faits, l'ignorance les prendra. Vous avez refusé d'agrandir l'esprit humain, vous augmentez la bêtise humaine. Où Laplace se récuse, Cagliostro paraît.

De quel droit, d'ailleurs, dites-vous à un fait: Va-t'en. De quel droit chassez-vous un phénomène? De quel droit dites-vous à l'inattendu: je ne t'examinerai pas? De quel droit raturez-vous une des données du problème? De quel droit mettez-vous la nature à la porte? _Huc usque recurret._ La science peut commettre des iniquités. Fermer les yeux c'est une mauvaise action. Le télescope a une fonction; le microscope a des devoirs. L'alambic doit être intègre, le creuset chauffe pour tout le monde. Il faut que le chiffre soit honnête homme. Un déni d'expérimentation est un déni de justice.

Et savez-vous ce qui arrive? L'absurde se greffe sur le vrai, c'est votre faute; vous avez manqué à vos deux lois, bienveillance et surveillance; vous créez l'empirisme. Ce qui eût été astronomie sera astrologie; ce qui eût été chimie sera alchimie. Sur Lavoisier qui se rapetisse, Hermès grandit.

Vous riez de Cardan quand il dit: «Une comète près de Saturne annonce la peste, près de Jupiter la mort du pape, près de Mars la guerre, près de la lune l'inondation, près de Vénus la mort du roi.» Eh bien, c'est vous qui avez fait Cardan chimérique. Sans les persécutions de ce Scaliger que David Pareus appelle _Eriticus superciliosissimus_, sans l'emprisonnement de Bologne, Cardan, qui a incontestablement créé la théorie des équations du troisième degré, Cardan qui a trouvé la loi du cube, Cardan, égal au moins à Tartaglia et dont les dix tomes in-folio sont plus gros encore de vérité que d'illusion, serait peut-être le plus grand des astronomes et des géomètres.