Post-scriptum de ma vie

Part 10

Chapter 103,844 wordsPublic domain

Un jour, vous vous réveillerez dans un autre lit, vous vivrez de cette grande vie qu'on appelle la mort, vous regarderez, et vous verrez l'ombre; et tout à coup le soleil levant de l'infini apparaîtra splendide au-dessus de l'horizon, et un rayon de lumière, de la vraie lumière, traversera de part en part à perte de vue les profondeurs; alors vous serez stupéfait, vous verrez dans cette bande de clarté, tout à la fois, brusquement, pêle-mêle, ensemble, volant, tourbillonnant, fuyant, planant, des millions d'êtres inconnus, les uns célestes, les autres infernaux, ces invisibles que vous niez aujourd'hui, et vous sentirez des ailes s'ouvrir à vos épaules, et vous serez un de ces êtres vous-même.

Rêveries sur Dieu

Dieu s'enferme; mais le penseur écoute aux portes.

Quiconque a la notion du devoir, quiconque a le sentiment du droit, quiconque a la perception du juste et de l'injuste, quiconque a un but désintéressé, quiconque s'oublie en vivant et fait passer avant lui ce qui n'est pas lui, quiconque veut pour le genre humain, quiconque a dans son coeur les battements du coeur même de l'humanité, quiconque se sent frère du pauvre, du petit, du mineur, du faible, de l'infirme, du souffrant, de l'ignorant, du déshérité, de l'esclave, du serf, du nègre, du forçat, du damné, quiconque souhaite la lumière à l'aveugle et la pensée à l'opprimé, quiconque est misérable des misères d'autrui, quiconque travaille au mieux des autres et pleure de leurs larmes et saigne de leur plaie, quiconque préfère son propre sacrifice au sacrifice de son semblable, quiconque a la vision du vrai, quiconque a l'éblouissement du beau, quiconque écoute une harmonie, quiconque contemple une fleur, une blancheur, une candeur, une clarté, une femme, quiconque admire un génie, quiconque s'émeut d'une étoile, quiconque dit en soi-même: ceci est bien, ceci est mal, quiconque n'écrase pas une mouche inutilement, quiconque aime et sent de l'infini dans son amour, quiconque reconnaît qu'il y a un chemin tortueux et une ligne droite, quiconque agit en conscience, quiconque a un idéal et s'y dévoue, celui-là, quel qu'il soit, qu'il y consente ou non, croit en Dieu.

Quiconque dit: conscience, vertu, bonté, amour, raison, lumière, justice, vérité, aperçoit, qu'il le sache ou non, un des mystérieux profils de cette face sublime: Dieu.

Ceci ne se concevrait point: voir le rayon et nier le soleil. L'athée est identique à l'aveugle.

--Mais, dit l'athée, je vois le soleil et je ne vois pas Dieu.

C'est que vous ouvrez l'oeil de chair et que vous n'ouvrez pas l'oeil d'esprit.

Une âme peut être opérée de l'athéisme comme une prunelle de la cataracte. Il y a de puissants athées intelligents et justes; c'est avec la notion de l'idéal qu'on peut les guérir, et, quoi qu'ils disent, au fond ils ne demandent pas mieux. L'athéisme est sans joie. Nul n'est dans la nuit volontairement.

La nature m'a déclaré que Dieu existe.

Quoi! l'homme, cet atome, ce grain de poussière, cette chose périssable, chétive, infirme et vile, l'homme aurait ce qui manquerait à cet immense et profond univers où l'infini rayonne dans tous les sens! la créature pleine de misères serait mieux partagée que la création pleine de soleils! nous aurions une âme et le monde n'en aurait pas!

L'homme serait un oeil ouvert au milieu de l'univers aveugle! le seul oeil ouvert!

Et pour voir quoi? le néant!

On ne peut pas dire:--Dieu est honnête, Dieu est vertueux, Dieu est chaste, Dieu est sincère.

Mais on peut dire:--Dieu est juste, Dieu est bon, Dieu est grand, Dieu est vrai.

Pourquoi?

Parce que: honnêteté, vertu, chasteté, sincérité, c'est le relatif.

Et que: justice, bonté, grandeur, vérité, c'est l'absolu.

Pourquoi ne peut-on pas dire de Dieu qu'il est vertueux?

Parce qu'il est parfait.

Un être qui ne peut avoir aucune qualité relative et qui a toutes les qualités intrinsèques existe nécessairement.

Dieu se démontre par son absolu.

La création est mue par deux espèces de moteurs, tous deux invisibles: les âmes et les forces.

Les forces sont mathématiques, les âmes sont libres. Les forces, étant algébriques, ne peuvent avoir d'écart; l'aberration des âmes est possible. Il y a été pourvu; la liberté a un régulateur, la conscience.

La conscience n'est autre chose qu'une sorte d'intuition de la géométrie mystérieuse de l'ordre moral.

Quant à l'être qu'on nomme Dieu, et qu'on peut aussi appeler Centre, il participe des deux natures dont il est le point d'intersection.

Il est l'Ame-Force.

L'idée de Dieu, c'est de la lumière solaire. Le judaïsme, le sabéisme, le bouddhisme, le polythéisme, le manichéisme, le mahométisme, le christianisme, sont de la lumière lunaire. Moïse, Bouddha, Zoroastre, Orphée, Confucius, Manès, Mahomet, Jésus, sont des espèces de planètes tournant autour de l'astre et réfléchissant sa lueur.

Les religions, lunes de Dieu, éclairent l'homme dans la nuit; de là ces fantômes, ces illusions, ces mensonges d'optique, ces terreurs, ces apparences, ces visions, qui remplissent l'horizon des peuples chez lesquels il ne fait que clair de religion.

Le spectre qui sort de cette douteuse clarté s'appelle superstition.

Tout rayon qui vient directement du soleil porte à son extrémité la figure du soleil, et, quelle que soit la forme de l'ouverture par laquelle il arrive jusqu'à nous, que cette ouverture soit carrée, polygone ou triangulaire, il n'accepte pas cette forme et imprime invariablement sur la surface où il s'arrête une image circulaire. Ainsi toute lumière qui vient directement de Dieu imprime à notre esprit, quelque forme qu'ait notre cerveau, l'idée exacte de Dieu, et lui en laisse l'empreinte vraie.

En même temps, de même que les rayons de lune perdent la figure du soleil et ne nous apportent, au lieu de son image, que l'aspect quelconque de l'ouverture par laquelle ils passent, l'idée de Dieu, réfléchie par les religions et venant d'elles, perd, pour ainsi parler, la forme de Dieu et prend toutes les configurations plus ou moins misérables du cerveau humain.

En politique, au-dessus des partis, je mets la patrie; en religion, au-dessus des dogmes, je mets Dieu. Si j'étais sûr que cette grave parole sera gravement écoutée et gravement comprise, je dirais que je suis de toutes les religions comme je suis de tous les partis. Ici _comme_ signifie _de même manière_. Je crois au Dieu de tous les hommes, je crois à l'amour de tous les coeurs, je crois à la vérité de toutes les âmes.

Penseurs, songez-y, voilà la foi, la grande foi, la vraie foi, la foi qui seule aujourd'hui peut civiliser les générations révolutionnaires.

Ce rayon-là ne s'aperçoit que des hauteurs. Vous êtes faits pour atteindre aux hauteurs et pour contempler le rayon. Vous avez des ailes, puisque vous rêvez; vous avez des yeux, puisque vous pensez.

Je crois à Dieu direct.

La foule a les yeux faibles, c'est son affaire. Les dogmes et les pratiques sont des lunettes qui font voir l'étoile aux vues courtes. Moi, je vois Dieu à l'oeil nu. Distinctement. Je laisse le dogme, la pratique et le symbole aux intelligences myopes. La lunette est précieuse, l'oeil est plus précieux encore. La foi à travers le dogme est bonne; la foi immédiate est meilleure.

Je respecte la messe du dimanche à ma paroisse, j'y assiste rarement; c'est que j'assiste sans cesse, religieux, rêveur et attentif, à cette autre messe éternelle que Dieu célèbre nuit et jour pour l'homme dans la nature, sa grande église.

Une religion est une traduction.

Ces hommes qu'on appelle les révélateurs fixent leur regard sur quelque chose d'inconnu qui est en dehors de l'homme.

Il y a là-haut une lumière, ils la voient.

Ils dirigent un miroir de ce côté. Ce miroir est plus ou moins trouble, plus ou moins poli, plus ou moins chromatique, plus ou moins nettoyé.

Ce miroir est la conscience même des révélateurs.

Les événements, les despotismes, les rois, les capitaines, les maîtres, font quelquefois beaucoup de poussière dessus.

Ce révélateur est un voyant. Cette conscience, qui vient apporter un enseignement au milieu ambiant, en sait plus long que ce milieu humain; mais elle participe de ce milieu. Elle en a la transparence ou l'opacité, elle en a la pureté ou la rudesse, elle en a la sauvagerie ou le raffinement. Elle a, dans une certaine mesure, la même couleur et la même densité. De là, selon la surface propre à chaque milieu et à chaque miroir, une image plus ou moins nette de l'astre, parfois lueur vague, comme pour Socrate, parfois ombre, comme pour Spinoza, parfois spectre, comme pour Torquemada.

De là, chez tant de peuples, toutes ces réverbérations farouches de Dieu, les idolâtries. De là, tout ce faux projeté par le vrai.

Quelquefois le cerveau du révélateur est prisme autant que miroir, et il irise de superstitions et de fables le contour de Dieu. Quelquefois ce cerveau est ténèbres, et il réfléchit l'Être sur fond noir; alors vous avez la pagode de Jaghernaut, et il y a sur la terre un lieu, une région, un point donné, où Dieu se reflète Démon. Le contre-sens du traducteur va jusque-là.

Le strabisme d'une âme peut créer des religions terribles. Plus d'un temple louche vers Satan.

Qui accuser? L'objet révélé? Non. Il s'offre. Le révélateur? Non. Il tâche.

Accusons l'impuissance terrestre, l'insuffisance humaine, le milieu régnant, le moment donné. Tel siècle, telle erreur. Telle société, tel mensonge. La chimère est proportionnelle à l'ignorance. De mauvaise foi, point. Nous parlons des fondateurs de religions, et non des exploiteurs. Mahomet qui a réussi, Swedenborg qui a avorté, étaient des visionnaires très convaincus. Il n'y a point d'imposteurs. Il y a des tâtonnements modelant la vérité, des essayeurs souvent sans pierre de touche, des guetteurs plus ou moins lointains, des bouches obscures parlant aux multitudes troubles, des songe-creux endoctrinant les ignorants, des crépuscules blanchissant les brouillards, des myopes conduisant les aveugles.

En somme, toutes les religions sont mauvaises et toutes sont bonnes.

Cassez-les toutes; dans la mise en poussière de cet immense miroir brisé, dans ces innombrables morceaux balayés en tas, vous verrez resplendir l'étoile unique. De tous ces portraits de la Vérité, difformes jusqu'au mensonge, une fois que vous les aurez jetés à terre, l'image auguste se dégagera. De toutes les religions détruites sort l'indestructible. C'est que, nous l'avons dit, toutes les religions sont des versions. Sous toutes leurs épaisseurs, il y a le texte.

Toutes les bibles pilées égouttent l'infini.

L'idole mise au creuset donne Dieu. Jupiter est une traduction, Brahma est une traduction, Vitziliputli est une traduction, Fô est une traduction, Odin est une traduction, Allah est une traduction, Élohim est une traduction.

Un jour la Révolution, fille du dix-huitième siècle et mère du dix-neuvième, indignée, rejette tous ces noms, abat tous ces autels, extermine tous ces symboles, anéantit Dieu sous toutes ces formes, puis se recueille, cherche ce qu'il y a au fond de l'ombre, relève la tête, et dit: l'Être suprême.

Les religions sont des à-peu-près de l'absolu. Une religion est un masque. Mais que prouve le masque? le visage. Le masque peut être hideux autant que le visage est sublime; il n'en est pas moins fait dessus. Les révélateurs travaillent sur l'éternité vive. Ils tâchent de l'extraire à votre usage; ils vous en donnent toute la quantité qu'ils peuvent. Prenez-vous en à vous-même s'ils ne vous la donnent pas plus pure et plus abondante. Une religion est une traduction de Dieu mesurée à la quantité d'âme qui est en vous.

Vous n'avez pas la force d'être religieux? Allons, soyez dévot!

Les religions font une chose utile: rapetisser Dieu jusqu'à l'homme. La philosophie réplique par une chose nécessaire: grandir l'homme jusqu'à Dieu.

La vraie philosophie détourne des religions et pousse à la religion.

Est-ce que la nature ne vous fournit pas assez de mystère que vous en faites de votre côté avec le dogme?

En fait d'incompréhensible, contentez-vous du nécessaire.

Toute lumière directe porte, je l'ai dit, à son extrémité la forme du foyer dont elle émane; au bout du rayon solaire il y a l'image du soleil; au bout du rayon divin il y a l'image de Dieu.

Le rayon solaire, en traversant le prisme, se décompose en trois couleurs: le bleu, le jaune, le rouge. Le rayon divin, en traversant la chambre obscure du cerveau, se décompose en trois notions: le juste, le vrai, le beau.

C'est ce spectre lumineux de la triple notion divine, toujours rayonnant sous le crâne humain, qu'on appelle la conscience.

On appelle le rayon solaire la lumière blanche; on peut donner le même nom à la conscience.

Donc la conscience, c'est le spectre solaire intérieur. Le soleil éclaire le corps, Dieu éclaire l'esprit.

Au fond de tout cerveau humain il y a comme une lune de Dieu.

Être le bout du rayon dont l'idéal est l'autre bout; chanter à voix basse à la vie présente le chant mystérieux de la vie future; faire effort pour introduire l'esprit dans la chair, la vertu dans la parole, Dieu dans l'homme, tel est le sublime office de cette splendeur ailée, la conscience.

Le travail de l'homme, la fonction divine de sa liberté, le but de sa vie, c'est de construire sur la terre à l'état d'oeuvres réelles, les trois notions idéales, c'est de faire chair le vrai, le beau et le juste, c'est en un mot de laisser après sa mort debout derrière lui sa conscience faite action. Le progrès humain vit de cette triple manifestation sans cesse renouvelée. Celui qui emploie sa conscience, dépense son âme et épuise sa vie pour bâtir le vrai s'appelle Voltaire; celui qui bâtit le beau s'appelle Shakespeare; celui qui bâtit le juste s'appelle Jésus.

Il n'est pas un génie qui n'ait travaillé, il n'est pas un grand homme qui n'ait apporté sa conscience, son âme, sa pierre, à l'un de ces trois piliers du fronton infini qu'on nomme Vérité, Beauté, Justice. Quelques-uns ont travaillé à deux. Celui qui travaillerait aux trois, celui-là approcherait de Dieu.

Mettre sa conscience hors de soi, la transformer lentement et jour à jour en réalités extérieures, actions ou travaux; naître avec les idées, mourir avec les oeuvres; en un mot bâtir l'idéal, le construire dans l'art et être le poëte, le construire dans la science et être le philosophe, le construire dans la vie et être le juste, tel est le but de la destinée humaine.

Un athée

Au commencement de 1852, j'étais à Bruxelles. Un jour, quelqu'un poussa ma porte et entra. C'était un homme jeune, au sourire franc, à l'oeil sincère et vif, vêtu avec une certaine recherche élégante, montrant beaucoup de linge très blanc, ayant un gilet de velours à boutons ciselés, des gants paille, une fleur à la boutonnière, et un jonc à la main. A la question que je lui adressai, il me répondit:--Je suis prêtre.

--Ou plutôt, reprit-il, je l'ai été. Je ne le suis plus. J'ai quitté le faux pour le vrai. Aujourd'hui, monsieur, je suis ce que vous êtes, un proscrit.

Je priai ce proscrit de s'asseoir.

--Je me nomme Anatole Leray, me dit-il.

Nous causâmes. Il me raconta sa vie. On l'avait élevé de telle sorte, qu'un matin, à vingt-cinq ans, il s'était trouvé prêtre. Cela l'avait réveillé. Le songe d'une longue éducation mystique s'était comme dissipé pour Anatole Leray le jour où il avait vu, brusquement, en pleine jeunesse, un mur, un mur infranchissable, un mur d'ombre et de granit, la prêtrise, se dresser entre la nature et lui. Sa première messe lui avait fait l'effet de sa dernière heure. En descendant de l'autel, il s'était apparu à lui-même comme un spectre. Il était resté béant, l'oeil fixé sur la terreur de la vie impossible.

Il avait vingt-cinq ans; il sentait toute la création dans ses veines; il était, de par la volonté de la réalité, plein de la sève universelle; et il était forcé de se déclarer que, pour lui désormais, cette fermentation des instincts n'était plus qu'un bouillonnement de fautes. Bref, il n'avait pas la vocation; et il s'effrayait de le reconnaître si tard.

Cette résistance du prêtre au sacerdoce s'accrut silencieusement en lui pendant plusieurs années; il combattit, il se roidit, il se meurtrit le coeur à ce qu'on lui avait imposé comme devoir; il fut sévère, fidèle et honnête envers l'autel; enfin, après bien des souffrances, il sortit de la lutte vaincu. C'est-à-dire vainqueur. L'homme triompha du prêtre. Anatole Leray céda à la jeunesse, à la vie, à la sainte et irrésistible nature. Ce sont là les expressions même dont il se servait en expliquant le fait. Et, loyalement, aimant mieux être appelé apostat par Rome qu'hypocrite par sa conscience, il se retira de l'église.

A qui sort de ce lieu sévère, une seule porte est ouverte, la démocratie. Sa pente naturelle l'y conduisait d'ailleurs. Avant d'être homme d'église, il était enfant du peuple. Anatole Leray était d'une pauvre famille paysanne de Bretagne. Il était donc rentré dans le peuple tout naturellement comme une goutte d'eau dans l'océan. Il s'y trouvait bien.

Il racontait tout cela simplement, avec une sorte de naïveté éloquente et forte. Sa retombée dans le peuple l'avait mûri. Il y avait en lui un penseur politique. Il avait écrit dans plusieurs journaux. C'était un révolutionnaire tout frémissant de conviction.

De l'exposé de sa vie, il passa au récit de ses idées. Je l'écoutais.

A un certain moment, il lui vint quelque chose qui ressemblait à une explosion.

Ce qu'on va lire est une reproduction de ses idées, sans doute en d'autres termes; mais, à cela près, rigoureusement exacte; peut-être non littérale, mais, à coup sûr, fidèle.

--Tenez, monsieur, s'écria-t-il, que tout ceci serve au moins de leçon. Désormais la démocratie doit aviser. Il faut refaire l'homme, et recommencer le peuple dans les enfants. C'est dans l'éducation qu'il faut montrer la logique de la Révolution.

--Je suis de cet avis, lui dis-je.

Il s'anima.

--Pour moi, monsieur, l'éducation entière est dans ceci: extirper de l'esprit humain toute espèce de surnaturel.

--Qu'entendez-vous par là? lui demandai-je.

--J'entends par là que l'homme est perdu par ces fantasmagories religieuses. Les superstitions sont l'étouffement de l'avenir. Tant que les nations respireront sur la terre un fanatisme ambiant, ne comptez pas sur la raison humaine. Monsieur, ce vieil esprit humain sombre sous voiles et se noie dans les chimères sacrées et fait eau de toutes parts. Cramponnons-nous aux réalités immédiates. Deux et deux font quatre; pas de salut hors de là. Établissons la philosophie sur le fait. Que rien ne soit admis qui ne soit humainement vérifiable. N'acceptons que le visible et le tangible. Je veux que toute ma croyance tienne dans mes dix doigts. Guerre au merveilleux! Que le peuple ne croie à rien qu'à lui-même. Mettons dans le berceau ce qu'on y voit, le germe; mettons dans le tombeau ce qui y est, le néant. Chassons tous ces songes d'êtres en deçà de la terre, et de vie au delà de la vie. Supprimons le ciel. Il n'y a pas de ciel. Nous sommes dans le ciel. Notre terre y roule. Le ciel, c'est ça. Raisonnons net et ferme. Mort aux rêves! Qui ne veut pas du fruit coupe l'arbre. Otons tout prétexte aux religions.

--Quelles sont donc vos opinions religieuses? lui dis-je.

Il me répondit:

--J'ai été élevé au séminaire.

--Eh bien?

--Je suis athée.

--Si c'est une conséquence que vous prétendez tirer, observai-je, je ne saurais l'admettre. Pour avoir gardé des chèvres on n'est pas Giotto; un collège de jésuites n'a pas pour produit nécessaire Voltaire. Du reste, je vous écoute. Continuez.

--Mais, reprit-il, j'ai tout dit. Se dégager des hypothèses. Sortir de la prison des chimères et en faire évader le genre humain, ce vieux captif que toutes les religions tiennent sous clef. Voilà.

--Je ne veux pas plus que vous, lui dis-je, des hypothèses qui deviennent superstitions et des chimères où l'on voudrait murer la raison humaine. Il semblerait donc que nous avons, vous et moi, la même pensée. Pourtant je ne crois pas que nous soyons d'accord. Précisez.

--Eh bien, répondit-il, suppression complète de ce que les spiritualistes appellent l'idéal. L'idéal est du surnaturalisme. Otons le surnaturalisme du monde, c'est-à-dire chassons Dieu; ôtons le surnaturalisme de l'homme, c'est-à-dire chassons l'âme. Pas d'éternel et pas d'immortel. Donnons ces vérités pour fondement à l'éducation. Tout est là. J'ai fini.

--Vous avez à peine commencé, repris-je. A votre sens donc, qu'est-ce que le monde?

--Pure matière.

--Et l'homme?

--Pure matière.

--Distinguez-vous, lui dis-je, entre la matière et la matière?

--Je serais insensé. La matière est égale à la matière. C'est là la grande base de l'égalité.

--Mais, répliquai-je, les organismes?...

--Les organismes ne sont que des modes. Ces modes de la substance, fatals et aveugles en eux-mêmes, engendrent ces mirages qui font une sorte d'escalier de nuages, et que vous nommez d'abord intelligence, puis conscience, puis âme, échelons de l'échelle qui monte à Dieu. Cette échelle est appliquée à l'échafaudage de toutes les religions. Il s'agit de la jeter bas. Il faut en briser tous les échelons, l'échelon Dieu, l'échelon âme, l'échelon conscience, l'échelon intelligence. Et même l'échelon organisme. A bas l'organisme s'il devient le merveilleux, c'est-à-dire si l'on prétend conclure des diversités de l'organisme une supériorité quelconque d'une forme de la matière sur l'autre! A bas l'aristocratie des organismes! Des modes qui s'évanouissent ne sont autre chose que les figures de Rien. Tout redevient l'atome; l'atome indivisible et inconscient. Un atome qui serait supérieur aux autres, serait Dieu. Qui dit matière dit égalité. La matière est adéquate à elle-même.

Je le regardai fixement.

--Ainsi le moucheron qui vole, le chardon qui pousse, le caillou qui roule, sont les égaux de l'homme?

Il eut un moment d'hésitation, puis répondit avec une loyauté qui semblait en lui plus forte que sa volonté même:

--Vous êtes dur; mais le syllogisme est vrai.

--Monsieur, lui dis-je, les logiciens rectilignes sont rares. Vous raisonnez droit devant vous, et avec une inflexible bonne foi. Je ne dois pas en abuser. Je renonce donc à ces duretés du syllogisme extrême. Restons dans l'homme; suivons-y vos prémisses: point d'âme, point de Dieu, point de surnaturalisme, point d'idéal; la matière égale à elle-même. Et je vous déclare que je vais me borner à l'un des innombrables côtés de la question.

--Je vous écoute, reprit-il à son tour.

Et je lui demandai:

--Quel est, à votre sens, le but de l'homme sur la terre?

--Le bonheur.

--Pour moi, lui dis-je, c'est le devoir. Mais ce n'est pas de ma pensée qu'il s'agit, c'est de la vôtre. J'écarte toutes les raisons sentimentales.--Dans la balance de l'égalité de la matière, de combien le bonheur d'un homme dépasse-t-il, en poids et en valeur, le bonheur d'un autre homme?

--De zéro.

--Avant d'aller plus loin, me concédez-vous ceci qu'en logique, à toute action il faut une raison déterminante?

--Cela est incontestable.

--Je reprends. Donc, si une occasion se présente où le bonheur d'un homme pourra être immolé au bonheur d'un autre homme, quelle sera, dans les plateaux où se pèseront les deux bonheurs, la quantité de pesanteur excédante qui pourra déterminer le sacrifice de l'un à l'autre?

--Zéro.

--Donc, repartis-je, en logique, et en restant dans le fait matériel, qui est, selon vous, la seule sagesse, un homme n'a jamais aucune raison pour se sacrifier à un autre homme?

Toute oscillation paraissait avoir cessé dans son esprit. Il me répondit avec calme:

--Aucune.

--Et par conséquent, répliquai-je, aucune pour sacrifier son bonheur au bonheur du genre humain?

Ici Anatole Leray eut un tressaillement.

--Ah! s'écria-t-il, s'il s'agit du genre humain, c'est différent.

--Pourquoi? lui dis-je. Le total d'une addition de zéros, c'est zéro.