Portraits littéraires, Tome III
Chapter 42
Me voilà bien loin; je ne voulais aujourd'hui que caractériser en termes généraux la publication rétrospective de M. Cousin, faire valoir, comme elle le mérite, cette révision patiente et vive qui témoigne d'un grand respect pour le public et d'un noble souci de l'avenir. En revoyant cette première partie du Cours ainsi rajustée et heureusement rajeunie, on pouvait se demander si les leçons de 1828-1829, que nous possédons saisies et fixées par la sténographie, mais saisies au vol et dans toute la rapidité de l'improvisation, si ces leçons, jusqu'ici très-goûtées et plus que suffisantes, n'allaient pas souffrir quelque peu du voisinage et réclamer de l'auteur une retouche légère à leur tour. Mais nous avions à peine le temps de former ce voeu, que M. Cousin l'a déjà devancé, et la seconde série est en train de paraître avec les perfectionnements que nous lui souhaitions, quand notre lenteur achève seulement de s'acquitter envers la première.
2 avril 1847.
SUR L'ÉCOLE FRANÇAISE D'ATHÈNES
On a récemment parlé d'un projet qui honorerait à la fois le Gouvernement français et le Gouvernement grec: il s'agirait d'établir un lien régulier entre l'Université de France et la patrie renaissante des Hellènes, de mettre en rapport l'étude du grec en France avec cette étude refleurie au sein même de la Grèce, d'instituer en un mot une sorte de concordat littéraire entre notre pays latin et la terre d'Athènes. Le ministre de l'instruction publique, à qui toutes les pensées généreuses conviennent si naturellement[291], n'a pas négligé celle-ci entre tant d'autres; il a envoyé en Grèce un savant conseiller de l'Université, M. Alexandre, pour aviser aux moyens d'exécution; les effets de cette mission ne se feront sans doute pas attendre. Nous ne dirons quelque chose ici que de l'idée elle-même et des avantages qui en pourraient résulter, si elle est, comme nous l'espérons, interprétée dans sa vraie mesure et exécutée conformément à l'esprit.
[Note 291: M. de Salvandy.]
Cette idée d'aller rechercher à sa source la connaissance, le goût et l'inspiration la plus sûre de l'antiquité grecque a dû naître dans plusieurs esprits, du jour où le Gouvernement de la Grèce offrait toutes les garanties de sécurité, de civilisation renaissante et d'avenir. Il y a quelques années déjà qu'à Paris M. Coletti, alors ministre résident; M. Piscatory, non ministre encore, mais philhellène de tout temps, M. Eynard, si attaché aux destinées du pays auquel son nom est inséparablement lié, et quelques autres personnes encore s'en entretenaient avec intérêt et comme d'un voeu réalisable. Deux ordres de considérations se présentaient presque à la fois et venaient se combiner entre elles.
On va d'ordinaire étudier la peinture et l'architecture en Italie, c'est bien: la peinture y vit tout entière dans ses chefs-d'oeuvre les plus éclatants et les plus accomplis; l'architecture y règne dans ses plus majestueux développements. Celle-ci pourtant n'est pas là à ce degré de pureté et de simplicité première qui constitue la perfection classique; cette perfection sans trace d'effort et sans surcharge aucune, il faut la chercher sous le ciel d'Athènes, dans la beauté idéale et légère des temples, dans l'admirable et discret accord des lignes monumentales avec les lignes naturelles du paysage et des horizons. En un mot, si Rome est justement le foyer tout trouvé d'une école de peinture, le centre le plus naturel pour l'architecture est Athènes. Ajoutez que de là on serait mieux à portée d'explorer dans tous les rayons, depuis le fond du Péloponèse jusqu'aux plages d'Ionie, ce sol vierge qui est bien loin, comme celui d'Italie, d'avoir tout rendu.
Quant à la langue, à la philologie, les considérations se pressent, elles concourent au même point, elles viennent en quelque sorte aboutir au même lieu comme à un centre tout désigné de lumière et de perfectionnement. Nous estimons trop l'Université de France, nous avons une trop haute idée des esprits supérieurs, des maîtres illustres qu'elle a produits et qu'elle possède, et de ceux, plus jeunes, qui aspirent à les continuer, pour ne pas exprimer ici ce que nous croyons la vérité: l'Université n'a pas été sans préjugés et sans prévention dans l'étude du grec ancien et à l'égard de la Grèce moderne. Les Grecs modernes y ont bien été de leur faute pour quelque chose. Ceux-ci en général (le grand Coray à part), se sentant après tout les fils de la vraie race, ont trop négligé l'érudition proprement dite; ils se sont trop conduits comme les descendants d'une grande famille ruinée, mais qui, fiers de parler la langue de leur nourrice, la langue de leur maison, s'y tiennent et négligent les autres sources d'instruction et les autres moyens d'éclaircissement comme n'étant proprement qu'à l'usage des étrangers. Les érudits d'autre part, ceux qui l'étaient devenus uniquement par le labeur et par les livres, ont rendu aux Grecs modernes et à leurs prétentions exclusives la monnaie de leur dédain, et le désaccord s'est maintenu. Un signe extérieur (et l'empire des signes est grand) contribuait à l'entretenir. La prononciation du grec telle qu'elle était en vigueur dans l'ancienne Université, et qu'elle l'est encore dans la nôtre, paraissait aux Grecs modernes tout à fait barbare; le fait est qu'elle peut être commode pour les dictées de versions grecques que les professeurs font aux écoliers, mais elle ne saurait se donner raisonnablement pour l'écho fidèle de la plus harmonieuse des langues. L'ancienne Université y tenait pourtant par principes; lorsque des amateurs instruits, comme Guys dans ses _Lettres sur la Grèce_, protestaient contre cette routine si pleine de cacophonie, les savants de profession, comme Larcher, s'efforçaient de démontrer que ce n'était pas routine, mais raison, et ils répondaient, sans se déconcerter, aux exemples tirés de la tradition, qu'après la prise de Constantinople par les Turcs, les savants grecs qui s'étaient réfugiés en Italie y avaient porté _leur prononciation vicieuse_. Voilà ce que nous nous permettons d'appeler des préjugés; mais ce n'est là qu'un détail, et le désaccord qui se rapportait à la prononciation en couvrait d'autres qui tenaient au fond des choses.
Il est temps que cette mésintelligence cesse, ou plutôt elle a déjà cessé auprès des esprits éclairés, et il n'y a plus qu'un pas à faire pour régler l'union. Et à qui donc devrait-on l'introduction, la naturalisation de la langue grecque en Occident, sinon à ces savants des XIVe et XVe siècles, aux Chrysoloras, aux Théodore Gaza, aux Chalcondyle, aux Lascaris, à ceux enfin qui arrivaient tout pleins, comme d'hier, des antiques trésors, qui les possédaient par héritage et par usage, en vertu d'une tradition bien prolongée sans doute, mais _ininterrompue_? L'interruption littéraire dans la Grèce moderne ne date que du XVe siècle; depuis lors la langue, en tombant à la merci du simple peuple, s'est amoindrie, s'est appauvrie, et a subi la loi des idiomes qui se décomposent; elle a conservé pourtant beaucoup de son vocabulaire, de ses tours et de son harmonie. Pour les gens du pays qui y reviennent par l'étude, il n'est rien de plus naturel et de plus aisé que de ressaisir le sens et le génie de l'ancienne langue. Dans une foule de cas, ils n'ont qu'à se ressouvenir, à faire acte d'une analogie rapide; ils n'ont pas cessé en effet, même dans ce fleuve diminué, de tenir, si l'on peut dire, le fil du courant. Pour bien savoir et bien sentir dans ses moindres nuances, pour bien articuler dans ses accents le grec ancien, il n'est rien de tel encore que d'être Grec moderne. Sans se croire tout à fait au temps où le savant Philelphe épousait une femme grecque pour mettre la dernière main à son érudition et se polir à la langue jusque dans son ménage, on peut se dire que, du moment que la Grèce renaît aux doctes et sérieuses études de son passé, elle est plus voisine que nous du but et infiniment plus près de redevenir vivante. S'il s'agissait de bien entendre et de goûter l'ancien français de Villehardouin, dont je suppose qu'on eût été séparé par quelque grande catastrophe sociale et quelque conquête, le plus sûr serait encore d'être Français, et, un peu d'étude aidant, on se trouverait aisément en avance à cet effet sur le plus docte des Germains.»
Il semble que le résultat indiqué par ces considérations diverses, c'est qu'une _École française_, instituée à Athènes pour un certain nombre de jeunes _architectes_ et de jeunes _philologues_, concilierait à la fois les intérêts de l'art et ceux de l'érudition. Pourquoi, aux élèves qui se seraient signalés dans les concours d'architecture, ne joindrait-on pas quelques-uns des élèves sortant de l'École normale, qui auraient également mérité cette distinction, et qui se destineraient d'une manière plus spéciale à l'enseignement des Lettres grecques en France? Nous n'avons pas à rédiger ici de projet, mais simplement à appeler l'attention sur une idée que l'esprit élevé de M. de Salvandy a été le premier à accueillir, à mettre en avant, et qui semblerait presque en voie d'exécution, si l'on en jugeait d'après les démarches préliminaires. Nous dirions même que nous aurions peur des projets trop rédigés à l'avance, et qui anticiperaient sur l'expérience par la théorie: car notez que la théorie ici, ce serait probablement la routine. Il y a là quelque chose de bon, de grand peut-être, d'essentiellement fécond à tenter. Dans notre siècle positif, et avec nos habitudes, si excellentes d'ailleurs, de bon ordre administratif et de contrôle constitutionnel, on n'est guère disposé à rien essayer, à rien proposer qu'après des espèces de plans et de devis parfaitement rigoureux en apparence, et que la pratique ne laisse pas de déjouer souvent. Les commissions de la Chambre aiment d'avance, en chaque projet qui leur est déféré et pour lequel on leur demande assistance, à voir des résultats nets, et, s'il est possible, des produits; on aime enfin à rentrer tôt ou tard dans ses fonds. Rien de plus juste, et c'est là un des bienfaits, une des garanties habituelles du régime sous lequel nous vivons. Dans le cas présent toutefois, il y a une pensée supérieure qui doit dominer. Une telle école d'art et de langue instituée à Athènes serait avant tout un germe; utile dans le présent, elle le deviendrait surtout dans l'avenir. L'important serait bien moins d'abord dans tel ou tel règlement de détail que dans l'esprit qui animerait la fondation, et dans le choix de l'homme appelé à la diriger sur les lieux, et qui devrait savoir l'approprier, l'étendre, la modifier selon l'expérience même. On pourrait, ce semble, commencer simplement, ne fonder qu'un assez petit nombre de places d'élèves; l'essentiel serait de commencer, et de se confier pour le développement à une terre qui a toujours rendu au centuple ce qu'on y a semé de généreux.
Qu'on se figure cinq ou six jeunes gens d'élite sous la conduite d'un maître à la fois artiste et érudit, sous une direction telle que M. Letronne ou M. Raoul-Rochette dans leur jeunesse l'auraient pu si parfaitement donner: de pareilles conditions réunies sont difficiles à rencontrer sans doute, elles ne sont pas introuvables pourtant dans les rangs rajeunis de l'Université ou de l'Institut. Chaque année, après les études qui auraient pu se suivre sur place, il y aurait un voyage destiné à quelques explorations d'art ou au commentaire vivant d'un auteur ancien; la moindre promenade aurait son objet. Les choeurs d'_Oedipe_ lus à Colone; et ceux d'_Ion_ à Delphes; les odes de Pindare étudiées en présence des lieux célébrés; un grand historien suivi pied à pied sur le théâtre des guerres qu'il raconte; l'Arcadie parcourue, Xénophon en main, à la suite d'Épaminondas victorieux, ce seraient là des études parlantes qui résoudraient, j'en réponds, plus d'une difficulté géographique ou autre, née dans le cabinet. Mais surtout on en rapporterait, avec la connaissance précise, une intelligence animée, la vie et le charme qui se communiquent ensuite et qui sont le vrai flambeau des Lettres. Les inscriptions, chemin faisant, y trouveraient leur compte; et bien d'autres choses avec elles.
Si nous n'avons pas à tracer ici de programme à une noble pensée, nous ne prétendons pas non plus en présenter un idéal anticipé; ce que nous voudrions, ce serait, en remerciant M. de Salvandy de son heureuse initiative, de l'y encourager, si ce mot nous est permis, et de maintenir, pour peu qu'il en fût besoin, l'idée première dans sa libre et large voie d'exécution: ce qui rapetisserait, ce qui réduirait trop cette idée, ce qui la ferait rentrer dans les routines ordinaires, en compromettrait par là même la fécondité et en tuerait l'avenir. Au reste, l'envoyé du ministre est allé, et a vu de ses yeux; il a dû rapporter des impressions vives. Le ministre de France à Athènes, M. Piscatory, aura été consulté, et sa parole comptera pour beaucoup, sans nul doute, dans une détermination à ce point intéressante pour le pays qu'il possède si bien. Le nombre des personnes qui ont visité la Grèce s'accroît chaque jour, et leur impression à toutes est que ce jeune État régénéré est dans une veine croissante d'activité et de progrès; nul autre État n'a eu plus à faire et n'a plus fait en vingt-cinq ans. Il n'y a jamais eu, nous disent de bons témoins, tant de passé, de présent et d'avenir dans un si petit espace. C'est là qu'il s'agit de jeter avec un peu de confiance, et sans trop marchander, une idée, une institution généreuse. Qu'en sortira-t-il? Avec tant de bonnes conditions en présence, nous verrons bien[292].
[Note 292: Cet article fut inséré dans le _Journal des Débats_ du 25 août 1846. Le voeu qu'il exprimait s'est réalisé. L'Ordonnance royale qui instituait l'École Française d'Athènes parut peu de temps après (13 septembre).]
M. RODOLPHE TOPFFER
Cinq ans à peine s'étaient écoulés depuis que, dans la _Revue des Deux Mondes_, nous annoncions, pour la première fois, M. Topffer alors peu connu en France[293], et, dans le _Journal des Débats_ du 13 juin 1846, nous avions à écrire les lignes suivantes:
«M. Rodolphe Topffer, ce romancier sensible et spirituel, ce dessinateur plein de naturel et d'originalité, dont les _Nouvelles_ et les _Voyages_ avaient obtenu, dans ces dernières années, tant de succès parmi nous, vient de mourir à Genève, après une longue et cruelle maladie, le 8 juin, à l'âge de quarante-sept ans...» Et, après quelques détails biographiques rapides, nous ajoutions: «Pendant assez longtemps le nom de M. Topffer et sa vogue n'avaient pas franchi le bassin de son cher Léman; sans ambition, vivant de la vie domestique, dirigeant une institution qui ne faisait qu'élargir pour lui le cercle de la famille, il ne voyait dans ses écrits, comme dans ses croquis, que des jeux et des délassements avec lesquels il se contentait de charmer ou d'amuser ce qui l'entourait. Pourtant sa réputation s'était étendue insensiblement; les belles éditions qu'avait données ici M. Dubochet, et pour lesquelles l'éditeur s'était procuré le concours d'habiles artistes et particulièrement de l'excellent paysagiste genevois Calame, avaient nationalisé en France le nom de l'auteur.
[Note 293: Voir au tome II des _Portraits contemporains_.]
M. Topffer, sans rien changer à sa vie modeste, avait fini par percer, par obtenir son rang, et il jouissait avec douceur des suffrages de cette estime publique qui, même de loin, ne séparait pas en lui l'homme de l'artiste et de l'écrivain. C'est à ce moment de satisfaction légitime et de plénitude, comme il arrive trop souvent, que sa destinée est venue se rompre: une maladie cruelle a, durant des mois, épuisé ses forces et usé son organisation avant l'heure, mais sans altérer en rien la sérénité de ses pensées et la vivacité de ses affections. La douleur profonde qu'il laisse à ses amis de Genève sera ressentie ici de tous ceux qui l'ont connu, et elle trouvera accès et sympathie auprès de ces lecteurs nombreux en qui il a éveillé si souvent un sourire à la fois et une larme.»
Mais c'est trop peu dire, et ceux qui l'ont lu, qui l'ont suivi tant de fois dans ces excursions alpestres dont il savait si bien rendre la saine allégresse et l'âpre fraîcheur, ceux qui le suivront encore avec un intérêt ému dans les productions dernières où se jouait jusqu'au sein de la mort son talent de plus en plus mûr et fécond, ont droit à quelques particularités intimes sur l'écrivain ami et sur l'homme excellent. L'exemple d'une telle destinée d'artiste est d'ailleurs trop rare, et, malgré la terminaison précoce, trop enviable, en effet, pour qu'on n'y insiste pas un peu. Avoir vécu, dès l'enfance et durant la jeunesse, de la vie de famille, de la vie de devoir, de la vie naturelle; avoir eu des années pénibles et contrariées sans doute, comme il en est dans toute existence humaine, mais avoir souffert sans les irritations factices et les sèches amertumes; puis s'être assis de bonne heure dans la félicité domestique à côté d'une compagne qui ne vous quittera plus, et qui partagera même vos courses hardies et vos généreux plaisirs à travers l'immense nature; ne pas se douter qu'on est artiste, ou du moins se résigner en se disant qu'on ne peut pas l'être, qu'on ne l'est plus; mais le soir, et les devoirs remplis, dans le cercle du foyer, entouré d'enfants et d'écoliers joyeux, laisser aller son crayon comme au hasard, au gré de l'observation du moment ou du souvenir; les amuser tous, s'amuser avec eux; se sentir l'esprit toujours dispos, toujours en verve; lancer mille saillies originales comme d'une source perpétuelle; n'avoir jamais besoin de solitude pour s'appliquer à cette chose qu'on appelle un art; et, après des années ainsi passées, apprendre un matin que ces cahiers échappés de vos mains et qu'on croyait perdus sont allés réjouir la vieillesse de Goëthe, qu'il en réclame d'autres de vous, et qu'aussi, en lisant quelques-unes de vos pages, l'humble Xavier de Maistre se fait votre parrain et vous désigne pour son héritier: voilà quelle fut la première, la plus grande moitié de l'existence de Topffer. La seconde moitié n'est pas moins heureuse ni moins simple: quand la célébrité fut venue, il resta le même; rien ne fut changé à ses habitudes, à ses pensées. Si l'étude réfléchie s'y mêla un peu plus peut-être, s'il surveilla un peu plus du coin de l'oeil ce qui avait d'abord ressemblé à de pures distractions, on ne s'en aperçut pas auprès de lui: il demeura l'homme du foyer, de l'institution domestique, le maître et l'ami de ses élèves. On me dit, à propos de ces élèves, qu'ils ne voulaient jamais aller en vacances, tant il les attachait et les captivait par cette éducation vive, libre, naturelle, pourtant solide, sans mollesse ni gâterie. Ce merveilleux talent d'artiste ne se réservait en rien pour le public, et il continuait de se dépenser _en nature_ autour de lui. Lui, de son côté, il y trouvait son compte en expérience continuelle, en observation naïve. Quand on est moraliste et qu'on n'observe que des hommes faits, on court risque de tourner au La Rochefoucauld et au La Bruyère; si le regard se reporte au contraire sur une jeunesse honnête et chaque jour renouvelée, on garde la fraîcheur du coeur jusque dans la connaissance du fond, la consolation dans les mécomptes, une vue plus juste de la nature morale dans ses ressources et dans son ensemble. Je ne sais qui a dit que l'expérience dans certains esprits ressemble à l'eau amassée d'une citerne: elle ne tarde pas à se corrompre. Pour Topffer, l'expérience ressemblait plutôt à une source courante et sans cesse variée sous le soleil.
Ainsi, heureux et sage, la célébrité n'avait introduit aucune agitation étrangère dans sa vie, aucune ambition dans son âme. Au dernier jour, comme il y a vingt ans, voué tout entier à ce qu'il appelait _le charme obscur des affections solides_, on l'eût vu accoudé, le soir, entre son vénérable père, sa digne compagne, ses nombreux enfants et quelques amis de choix, confondre le sérieux dans la gaieté, et faire éclore la leçon en passe-temps. Il continuait de vivre et de jouer sous ces mille formes que lui dictait un secret instinct; le crayon jouait sous ses doigts, et la saillie accompagnait le crayon, comme un air qu'on sait suit naturellement les paroles. Aussi, malgré ses souffrances des derniers temps, malgré les douleurs si légitimes et si inconsolables qu'il laisse en des coeurs fidèles, pourrait-on se risquer à trouver que cette fin même est heureuse, et que sa destinée tranchée avant l'heure a pourtant été complète, si un père octogénaire ne lui survivait: les funérailles des fils, on l'a dit, sont toujours contre la nature quand les parents y assistent.
Depuis quelques années, la santé de Topffer, longtemps florissante, paraissait décliner sans qu'il en sût la cause. Il n'accusait que ses yeux, dont l'état de douleur s'aggravait et ne laissait pas de l'alarmer. En 1842, il fit avec son pensionnat son dernier grand voyage alpestre au mont Blanc et au Grimsel. Nous en avons sous les yeux le récit et les dessins, que M. Dubochet se propose de publier comme un tome second des _Voyages en zigzag_. Jamais, selon nous, Topffer n'a mieux fait et n'a été davantage lui-même. Il semblait, dès le jour du départ, se dire que ce voyage serait le dernier; il embrassait, pour ainsi dire, d'une dernière et plus vivifiante étreinte cette grande nature dont il comprenait si bien les moindres accidents, les sévérités ou les sourires, _l'âpreté d'un roc_, comme il dit, _la grâce d'une broussaille_. Son triple talent d'observateur de caractères, de paysagiste expressif et d'humoriste folâtre, s'y croise et s'y combine presque à chaque page; le pressentiment fatal à demi voilé s'y fait jour aussi: «Cette fois, en déposant le bâton de voyageur, nous dit-il, celui qui écrit ces lignes se doute tristement qu'il ne sera pas appelé à le reprendre de sitôt... Pour voyager avec plaisir, il faut pouvoir tout au moins regarder autour de soi sans précautions gênantes, et affronter sans souffrance le joyeux éclat du soleil. Tel n'est pas son partage pour l'heure. Que si, par un bienfait de Dieu, cette infirmité de vue n'est que passagère, alors, belles montagnes, fraîches vallées, bois ombreux, alors, rempli d'enchantement et de gratitude, jusqu'aux confins de l'arrière-vieillesse il ira vous redemander cet annuel tribut de vive et sûre jouissance que, depuis tantôt vingt ans[294], vous n'avez pas cessé une seule fois de lui payer!»
[Note 294: C'est, en effet, de 1823 que datait la première excursion pédestre de Topffer. Lorsqu'on aura publié ce dernier voyage de 1842, on aura sous les yeux la série de toutes ses courses depuis 1837. Il restera encore à publier quelques-unes de celles d'auparavant, qu'il avait également disposées pour l'impression.]
En novembre 1843, il écrivait à une personne de Paris, et pourquoi ne le dirais-je pas tout simplement? il m'écrivait à moi-même ces lignes aimables et familières, dans lesquelles il s'exagérait beaucoup trop sans doute la nature du service dont il parlait; mais, même à ce titre, elles me sont précieuses, elles m'honorent, elles me vengeraient au besoin de certains reproches qu'on me fait parfois de m'aller prendre d'abord à des talents moins en vue; elles le peignent enfin dans sa modestie sincère et dans sa façon allègre de porter ses maux:
«Bonjour,... monsieur, vous ne me reconnaissez point! Je suis cet enfant de Genève dont vous voulûtes bien être parrain dans le temps. J'étais bien petit alors, et je ne suis pas plus grand aujourd'hui; néanmoins je ne vous ai point oublié, et c'est pourquoi, bien que je n'aie rien à vous dire, je n'éprouve pas que le silence soit l'expression convenable de la bonne amitié que je vous porte et de la reconnaissance que je vous ai vouée, à vous et à M. de Maistre, mon autre parrain[295].