Portraits littéraires, Tome III

Chapter 31

Chapter 313,748 wordsPublic domain

Très-partage encore au commencement de 1824 par l'activité politique, secrétaire du comité directeur des élections générales et se multipliant sous l'influence de ce comité dans les divers journaux de la gauche, il se retrouva tout d'un coup disponible après les élections de cette année qui laissèrent sur le carreau le parti libéral, déjà bien blessé par la guerre d'Espagne et par l'éclat du carbonarisme. Il fallut cesser de s'occuper de politique active; il revint à la philosophie et à la littérature. C'est alors (dans l'automne de 1824) que _le Globe_ fut fondé. Il s'y porta avec sa richesse d'idées, avec son expérience et son tact qui corrigeait l'âpreté de certaines autres plumes vaillantes. Une partie de la contribution littéraire et philosophique qu'il y fournit, mais un simple choix seulement et qu'il aurait pu beaucoup étendre, remplit la seconde moitié du premier volume des _Mélanges_.

Ce qui caractérise la critique littéraire de M. de Rémusat, c'est à la fois la finesse et l'étendue. Pour être un parfait critique sans prédilection ni prévention exclusive, le plus sûr serait, je crois l'avoir dit ailleurs[243], de n'avoir en soi que la faculté judiciaire, avec absence de tout talent spécial qui vous constituerait juge et partie: ainsi se réaliserait la souveraine balance. Ou bien, si le critique se mêle une fois d'avoir ses talents d'auteur, oh! alors il n'a guère qu'une manière de s'en tirer: qu'il n'ait pas un talent seul, mais qu'il les ait tous, au moins en germe. C'est le vrai moyen de comprendre tout ce qu'on juge, presque en homme du métier et sans les inconvénients du métier. Le parfait critique, ainsi considéré, serait, donc celui qui aurait la faculté d'être tour à tour, ne fût-ce qu'un moment, artiste dans tous les genres, et de nous offrir en lui l'amateur universel. Tel est aussi M. de Rémusat. Voyez plutôt: s'il se prend à la chanson, il n'a qu'à se ressouvenir pour nous raconter comment elle naît; s'il parle d'élégie, il a tout bas soupiré la sienne; s'il apprécie le drame, il l'a pratiqué et a eu ses répétitions à son usage; en philosophie, il est expert. Ainsi nous le trouvons le critique le plus ouvert et le plus sympathique, pénétrant les objets et s'en détachant, d'une impartialité qui n'est pas de l'indifférence, et qui n'est qu'une sensibilité très-étendue et rapidement Diverse.

[Note 243: Dans l'article sur M. Magnin, _Portraits contemporains_ (1846), tome II, page 314.]

Sur les hommes en particulier, sur les auteurs, il se prononce peu et ne tranche pas. Sa politesse, son goût d'homme du monde, lui ont de tout temps interdit les jugements trop directs et qui entrent dans le vif; mais, sous forme abstraite, il jette bien des choses. Sur l'auteur des _Méditations_, par exemple, il en a dit qui étaient fort justes et dont toutes ne sont pas si démenties qu'on le pourrait croire; il ne s'agirait que de les prolonger et de les poursuivre, sans se laisser arrêter à la superficie des métamorphoses.

Quand _le Globe_ se fit politique, la collaboration de M. de Rémusat devint très-active; quand ce fut un journal quotidien, il en écrivit peut-être les deux tiers. La chute du ministère Villèle avait rouvert le champ à la presse libre; l'avènement du ministère Polignac l'arma tout entière. A la première idée qu'il eut de fonder _le National_, M. Thiers, docile à cette sympathie secrète que nous avons dite, fit part de son projet à M. de Rémusat, en lui offrant d'être sur le même pied que lui-même. M. de Rémusat se croyait lié au _Globe_. On essaya un moment de voir si l'on ne pourrait pas réunir les deux entreprises; mais, sans parler des questions de personnes, il y avait des divergences de principes sur quelques points, notamment en économie politique. Il fut donc convenu qu'on irait chacun de conserve, sans se nuire et comme pouvant se réunir un jour. Je ne m'attacherai pas à suivre M. de Rémusat dans cette polémique de 1829-1830; sa vie de journaliste, il en convient, a été excessivement active, et il est des instants où il le regrette, se disant que ce qu'il a peut-être donné de mieux est perdu et oublié dans ces catacombes. C'est à lui de voir s'il ne pourrait pas faire un jour pour sa critique politique ce qu'il a fait pour sa critique littéraire dans ces deux volumes, c'est-à-dire sauver et rassembler les principales pages en les éclairant. Au reste, si l'homme littéraire en lui a des regrets, l'homme politique n'en doit point avoir; car ses articles d'alors ont eu tout leur effet, ils ont été des actes. Dans les manifestations de presse qui donnèrent le signal à la révolution de juillet, M. de Rémusat compta de la façon la plus marquée, la plus directe. Il prêta résolument la main à M. Thiers dans la réunion des journalistes du 26, et poussa aux décisions irrévocables. _Le Globe_ du mardi 27, qui publiait les ordonnances avec la protestation, commençait par ces mots: _Le crime est consommé_;... tout ce numéro du _Globe_ est de lui. Il a fait encore en partie un _Globe-affiche_ publié et placardé le jeudi. Si l'on ajoute un article du lendemain, où le nom du duc d'Orléans est présenté comme offrant (moyennant garanties) une solution possible, on aura son dernier mot de ce coté. Depuis lors il n'a plus écrit dans _le Globe_, ni dans aucun journal quotidien politique.

La vie publique de M. de Rémusat, depuis 1830, ne nous appartient plus; elle tient à un ordre de choses qui n'a pas atteint son développement et qui est, si l'on peut ainsi parler, en cours d'exécution. Allié de Casimir Périer et de La Fayette, tour à tour il paya tribut à ces deux alliances; mais par doctrine, par goût, il semble qu'il penche plutôt du côté de la dernière. Toute son ambition, après juillet, était de devenir député. Ce point obtenu, placé au coeur du mouvement politique, ami personnel de tous les hommes dirigeants, il fut longtemps avant de se décider aux fonctions officielles; même quand il appuie et quand il conseille le pouvoir, c'est encore le rôle libre qui lui va le mieux. Une première fois sous-secrétaire d'État à l'intérieur dans le ministère du 6 septembre (1836), puis ministre avec M. Thiers dans le cabinet du 1er mars (1840), il est sorti de là de cet air de bonne grâce et d'aisance qui ne surprend personne, et on n'a pas même l'idée de louer en lui le désintéressement, tant cette élévation de coeur lui semble facile. C'est depuis ces cinq années seulement, et dans son loisir très-animé, qu'il a publié les ouvrages préparés ou composés auparavant: 1° ses _Essais de philosophie_ (1842); 2° _Abélard_(1845); 3° un _Rapport_ lu à l'Académie des sciences morales sur la _philosophie allemande_, qui forme tout un volume (1845); 4° enfin les mélanges sous le titre de _Passé et présent_ (1847). Nous dirons quelque chose de ceux de ces ouvrages dont nous n'avons point parlé.

On voit combien la philosophie est allée prenant chaque jour plus de place dans ses études; ce qui avait été longtemps un culte secret a fini par éclater. Il s'y était fort remis durant la trêve de 1824 à 1828; mais sa philosophie alors était surtout de la métaphysique politique. Il rêvait, soit par manière d'examen critique, soit sous forme de traité dogmatique, une réfutation de M. de Bonald, de M. de La Mennais, surtout de l'_Essai sur l'Indifférence_. Ce qu'il a écrit, nous dit-il, de notes, de plans d'ouvrages ou de projets de chapitres, en ce sens, est considérable. Il a même fait, 1° un examen suivi et page à page, avec critique et discussion, du livre de M. de La Mennais, travail qui ne fournirait pas moins de deux-volumes; 2° un _Essai sur la nature du Pouvoir_, qui est un livre terminé. En même temps, il traduisait et extrayait Kant.--En 1832, au lendemain du ministère Périer et pendant les ravages du choléra, sentant le besoin d'une occupation forte, il se remit à Kant, comme on se mettrait à la géométrie. Il fut conduit par cette étude à faire plusieurs mémoires détachés, qui pouvaient cependant se ranger dans un certain ordre, et il songea à rallier le tout au moyen d'une introduction. C'est ainsi que se formèrent ses deux volumes d'_Essais_, qui, souvent repris ou quittés, selon le mouvement des affaires publiques, parurent enfin dans l'hiver de 1842, et ouvrirent à l'auteur les portes de l'Académie des sciences morales en remplacement de Jouffroy.

Dans cette suite d'_Essais_ qui s'enchaînent assez exactement, M. de Rémusat s'applique à démontrer que la philosophie existe; qu'elle est une science ayant pour objet les idées essentielles de l'intelligence humaine; qu'une critique attentive et sévère des grands systèmes philosophiques modernes fournit déjà la méthode et les principales données; qu'une conciliation raisonnée entre Descartes, Reid et Kant, constitue, à proprement parler, l'éclectisme moderne. Puis, après avoir réfuté quelques systèmes exclusifs sortis du dernier siècle, l'auteur aborde sur deux ou trois questions, tant spéciales que générales, l'analyse du fond, et nous montre à l'oeuvre cette science à laquelle il voudrait nous convertir. Enfin, rassemblant dans un dernier Essai toutes ses forces contre le scepticisme, contre cet ennemi intime dont il peut dire: _Nous nous sommes vus de près_, le poursuivant dans ses divers genres et à travers ses plus récents déguisements, sous sa forme pratique et positive comme dans son raffinement mystique, il cherche à le convaincre de contradiction, d'inconséquence, et à maintenir jusqu'au sein du grand inconnu qui nous assiège quelques vérités fondamentales. Toute cette tentative est noble, grave, prudemment menée et pas à pas; M. de Rémusat, en instituant le rôle de la raison, prêche d'exemple; et j'ai entendu remarquer sans ironie que ce livre d'Essais est peut-être le seul livre de philosophie et de métaphysique où l'on ne rencontre jamais rien qui effarouche le bon sens.

Un grand talent littéraire recommande l'ensemble de l'ouvrage; l'Introduction, les Essais I et XI, sont des morceaux d'un travail achevé et où l'on peut admirer ce mélange de l'abstraction et de l'imagination dans le style, originalité singulière de M. de Rémusat. Une foule de vues justes, indépendantes de la philosophie même, portent sur l'époque présente et ouvrent des jours sur l'état des esprits. Dans son Introduction, comme dans son Essai final, l'auteur se montre avec raison très-préoccupé de ce sensualisme pratique qui envahit la société française, disposition fort différente du système dit _sensualiste_, lequel s'alliait très-bien, chez les philosophes du dernier siècle, avec de hautes qualités morales et avec des vertus. Aujourd'hui on étale moins ses vrais principes; au besoin on en a même de solennels pour les jours de montre; l'époque est à la fois épicurienne de fait et ampoulée de langage. La postérité aura fort à faire pour y démêler le réel. Elle trouvera de bons indices dans cette fin des _Essais_ de M. de Rémusat.

L'Essai VIII, qui traite du _jugement_ considéré à la fois comme opération et comme faculté de l'esprit, est bien technique, mais je dois dire qu'il a paru à des juges excellents un parfait modèle de la saine méthode analytique fortement appliquée. Ajouterai-je que ces mêmes juges, qui estiment cet Essai la perfection même, trouvent que tout à coté, dans les deux morceaux suivants, l'auteur s'est trop ingénié à toutes sortes de démonstrations et de questions concernant la matière et l'esprit? M. de Rémusat a beau faire, sa curiosité se porte aisément aux limites, et lorsqu'elle signale les écueils, elle aime pourtant à s'y pencher. Il est de ceux qui, même s'ils avaient saisi la vérité, ne sauraient ni ne voudraient peut-être pas uniquement s'y tenir, et qui regarderaient encore derrière pour voir s'il n'y a pas autre chose de caché.

Benjamin Constant disait qu'il avait sur chaque sujet _une idée de plus_ qui faisait déborder le reste. M. de Rémusat, lui aussi, de quoi qu'il s'agisse, n'est jamais sans cette _idée de plus_; mais, bien autrement sérieux et soucieux du vrai, il tient bon; il combine les principes et le caractère; la digue est ferme, élevée; qu'importe? l'esprit trouve encore moyen de passer par-dessus.

L'ouvrage sur _Abélard_, qui contient une admirable vie de ce philosophe et un exposé définitif de son, épineuse doctrine, exige quelque explication préalable et nous oblige à revenir un peu sur le passé. M. de Rémusat, avons-nous dit, eut toujours un goût vif pour les drames, et il en a écrit plusieurs qui n'ont été ni représentés ni imprimés. C'est en 1824, si je ne me trompe, dans l'été qui suivit la défaite électorale, qu'étant seul à la campagne, assez ennuyé, il se mit à improviser ses deux coups d'essai en ce genre; le premier, _le Croisé ou le Fief_, dont la scène était au moyen âge, se ressentait i'_Ivanhoè_ et un peu de _Goetz de Berlichingen_. L'autre, intitulé _l'Habitation de Saint-Domingue ou l'Insurrection_, lui avait été suggéré par des recueils sur la traite qu'il compulsait pour M. de Broglie; l'idée philanthropique prit tout d'un coup la forme de son Toussaint-Louverture. Tout cela s'exécuta très-vite, très-lestement; chaque drame avait cinq actes; les dix actes furent enlevés en douze jours: ce qui fait un acte par jour, et, après chaque drame, un jour pour se relire. On ne saurait entrer d'un pied plus léger dans la rapidité romantique. Pendant l'hiver de 1824-1825, ces drames, lus dans le salon de Mme de Broglie, de Mme de Catelan, eurent beaucoup de succès et furent des espèces de _lions_ de la saison. L'auteur ne se laissa pourtant pas entraîner à la tentation de les livrer au grand jour. Facile de talent, difficile de goût, il se disait que, pour les oeuvres d'imagination, il ne faut produire que de l'excellent. Et puis la pensée politique le retint aussi; il avait droit de pressentir son avenir, il pouvait être ministre un jour; c'était inutile de rien publier que ce qui serait compatible avec cette carrière-là. Il jouit donc de son succès de société et remit ses drames en portefeuille. Cependant, ayant pris goût au jeu, il se passa encore la fantaisie de faire une _Saint-Barthélemy_ (1826), dans le genre des scènes publiées cette même année par M. Vitet[244].

[Note 244: Dans un article du _Globe_ (6 juin 1829), M. de Rémusat Appréciait la _Mort d'Henri III_ de M. Vitet: là encore le critique Savait d'original le secret du genre, et il en avait causé très au long Avec lui-même auparavant.]

Maintenant on comprend sans peine comment, en 1836, l'auteur, se retrouvant de loisir, médita d'aborder le vrai drame et d'y développer une sérieuse pensée philosophique. Il agitait en lui une question très-familière à quiconque réfléchit, et qu'il était appelé plus que tout autre à se poser: «Que devient la nature morale de l'homme dans un temps où l'intelligence prévaut sur tout le reste?» Seulement, pour traduire en action cette lutte et lui donner tout son relief, il s'agissait de la rejeter dans le passé et de la personnifier dans quelque figure historique connue, dans un homme célèbre en qui l'esprit, supérieur au caractère, aurait eu à lutter et contre lui-même et contre le monde d'alentour. Il s'agissait, en un mot, de trouver un grand précurseur à cette disposition générale d'aujourd'hui. C'est dans cette veine d'idées que M. de Rémusat, jetant un jour les yeux, à un coin de rué, sur une affiche de spectacle, vit l'annonce d'une pièce d'_Héloïse et Abélard_, qu'on donnait à l'_Ambigu-Comique_; il se dit à l'instant: _Voilà l'homme que je cherchais_, et il se mit au drame d'_Abélard_.

Le drame fait et achevé, il devint ministre, et ce ne fut qu'au sortir de là qu'il put essayer des lectures, vers le temps précisément où il publiait ses _Essais de philosophie_. Il ne hait pas ces sortes de diversions qui donnent le change à la curiosité oisive et qui déjouent la louange banale. A cause de sa publication, on allait se croire obligé dans le monde de lui parler philosophie à tout propos, et, par égard pour les gens, il se mit à lire son _Abélard_. Le succès fut grand, prodigieux; durant deux hivers l'intérêt se soutint, et la conversation vécut presque uniquement là-dessus; mais, cette fois, ce n'était pas un intérêt passager dû à la nouveauté du genre, à la vivacité de quelques tableaux; le sérieux du fond, l'amusant du détail, l'ampleur et la variété du développement, le caractère passionné et dramatique qui pénétrait jusque dans les portions les plus élevées du sujet, tout attestait une oeuvre durable. L'auteur fut mis en demeure de publier.

Il s'y préparait ou en avait l'air, et, pour s'en donner le prétexte, il se mit à faire des recherches plus particulières sur les ouvrages et sur les doctrines d'Abélard. Il voulait adjoindre cette introduction au drame, comme s'il y avait eu besoin d'un passe-port auprès des érudits et des personnes graves ainsi, se disait-il, Raynouard avait annexé aux _Templiers_ une dissertation sur le procès de l'Ordre; mais peu à peu il se trouva avoir fait un nouvel ouvrage qui ne cadrait plus de tout point avec le premier, et qui surtout ne pouvait lui servir d'accompagnement. Il fallait les deux _à part_ et à la fois, ou bien il fallait choisir entre les deux. L'auteur se trouvait placé dans une perplexité piquante: d'un côté, tous ses talents secrets et son culte le plus cher, la philosophie, résumés dans une oeuvre étendue, attachante, et où il donnait enfin son entière mesure; de l'autre, sa philosophie encore, mais toute nue et appliquée dans sa mâle austérité à une investigation difficile. Il fut sévère; entre ses amis, il alla consulter et il écouta le plus sévère, le seul rigoureux peut-être[245]; il sacrifia l'oeuvre de l'imagination. Mais non; il ne peut l'avoir sacrifiée, il l'a seulement dérobée. Isaac n'est pas mort; Iphigénie tôt ou tard reparaîtra.

[Note 245: M. de Broglie.]

Lorsque M. Mérimée publia son théâtre de _Clara Gazul_, il n'avait pas encore vu l'Espagne, et je crois qu'il lui est depuis échappé de dire que s'il l'avait vue auparavant, il n'aurait pas imprimé son ouvrage. Il aurait eu grand tort, et nous y aurions tous perdu. Il est de ces premières inspirations que l'observation elle-même ne remplace pas. Quand M. de Rémusat se fut mis à étudier de près la scolastique et à lire au long les traités originaux, il a pu ainsi se dégoûter un moment de son premier Abélard et le trouver moins ressemblant que celui qu'il restaurait de point en point. Le premier Abélard, en effet, était surtout deviné, et c'est bien pour cela qu'il a la vie.

Au reste, l'auteur n'est pas précisément dégoûté de cet Abélard premier-né; il en rougirait plutôt comme d'un brillant délit romanesque et comme d'une licence heureuse, car il ne peut ignorer au fond que c'est ce qu'il a fait de mieux, et il a raison s'il le pense. Je remarquerai pourtant que le premier livre de l'ouvrage imprimé, celui qui contient la _vie d'Abélard_, est peut-être supérieur au drame comme perfection. M. de Rémusat n'a rien travaillé autant que cette _vie_, et pour le style, et pour l'exactitude. La rigueur érudite s'y combine avec la pensée, avec l'imagination, avec l'émotion même, et le style, expression et résultat de tant d'alliances, forme une sorte de métal de Corinthe, dans lequel on n'est guère habitué à voir resplendir les statues redressées du Moyen-Age; mais rien n'est de trop pour l'incomparable Héloïse. Après cela, le drame d'Abélard est plus complet, plus vaste, et donne seul l'idée entière de M. de Rémusat, auteur et homme. L'artiste enhardi (car il y est devenu artiste) a pris en quelque sorte des portions, des démembrements de lui-même, et les a personnifiés dans des êtres distincts; il leur a prêté non-seulement ses facultés, mais ses désirs, ses rêves. Tout cela vit et se meut sous des costumes tranchés, dans des physionomies originales, où le ton de l'époque est suffisamment observé. La nôtre pourtant se reconnaît au travers. Le dernier mot d'Abélard mourant qu'on entend à peine, est: _Je ne sais_. Le dogmatique, comme le sceptique, en revient à ce suprême _Que sais-je_? C'est sur ce fatal et sincère aveu que finit ce drame, où s'agite la raison humaine. Les diverses solutions du mystérieux problème y sont tour à tour comprises et mises en présence, mais aucune n'y apparaît la meilleure ni la vraie. Ce qui en ressort, c'est le besoin qu'a cette raison humaine d'aller en avant toujours et d'aspirer vers la vérité, coûte que coûte, dût-elle ne jamais l'atteindre et rencontrer pour tout prix le martyre. Ce moderne Abélard, en ses heures d'angoisse, a de l'antique Prométhée.

Mais, à côté d'Abélard, il y a les écoliers; à côté du maître, de celui qui cherche l'émancipation sérieuse de l'esprit, il y a ceux qui préludent à la légère et en gaussant. On rencontre surtout au premier rang et l'on ne peut s'empêcher d'aimer un certain _Manegold_, un charmant et vaillant écolier, qui par gageure, au sortir d'une nuit passée à la taverne, est le premier à entrer dans la classe en criant: _En avant et du nouveau!_ qui, narguant l'anachronisme, fait des chansons déjà, comme, trois siècles plus tard, en fera Villon, et dont l'esprit, même aux instants sérieux, a l'air (passez-moi le mot) de _polissonner_ toujours. Imaginez un drôle spirituel et dévoué tel qu'il s'en présente en France à chaque insurrection intellectuelle ou autre, un enfant de Paris malgré son nom alsacien, aide-de-camp prédestiné pour toutes les journées de barricades. Manegold précède Abélard en chantant. En France, la chanson précède volontiers le raisonnement. Elle l'a aussi précédé, si nous nous en souvenons bien, au sein de l'esprit de M. de Rémusat.

Et tandis que l'écolier libertin chante tout plein d'ivresse et de folie, le maître se lève, jeune aussi et beau, mais au front pâle: «Folâtre jeune homme, est-ce que tu ne sais pas que tout est sérieux?...» Écoutez! c'est l'Abélard éternel, la voix triste et grave que toute haute intelligence porte en soi.

Ce Manegold traverse et anime heureusement tout le drame; il est tout à fait absent-dans la _vie_ imprimée d'Abélard. L'érudition n'a point de prise sur ces évocations-là, et la fantaisie qui les crée se retrouve plus vraie que la science. Mais je m'aperçois que, si je n'y prends garde, je me laisse aller à parler de ce qui n'est point connu du public. Je coupe court et je me résume en répétant que si l'Abélard qu'on a (la _vie_ imprimée) est plus parfait comme ouvrage, l'Abélard-drame, qu'on aura un jour, paraîtra une plus vraie et plus entière expression du talent que nous nous sommes ici efforcé de peindre.

Le _Rapport_ lu à l'Académie des sciences morales sur la _philosophie allemande_, et qui forme tout un volume, sort de notre compétence. La préface, où l'auteur a rassemblé les points principaux de l'examen et a présenté la génération des divers systèmes, de Kant à Hégel, est fort appréciée des gens du métier. C'est dans le temps de ce travail et des discussions approfondies d'où il est né, que M. de Rémusat a passé définitivement lui-même à l'état de maître et d'homme du métier, au lieu d'amateur très-distingué qu'il était auparavant. Est-ce donc qu'en philosophie, comme en bien des choses, il n'y aurait pas moyen, avec quelque avantage, de rester amateur toujours,

Ami de la vertu, plutôt que vertueux?