Portraits littéraires, Tome III

Chapter 20

Chapter 203,786 wordsPublic domain

«Je n'ai que le temps de vous dire quelques mots, car je ne couche point ici, comme je croyais. Les chemins sont affreux, le vent froid, moi triste, plus aujourd'hui qu'hier, comme je l'étais plus hier qu'avant-hier, comme je le serai plus demain qu'aujourd'hui. Il est difficile et pénible de vous quitter pour un jour, et chaque jour est une peine ajoutée aux précédentes. Je me suis si doucement accoutumé à la société de vos feuilles, de votre piano-forte (quoi qu'il m'ennuyât quelquefois), de tout ce qui vous entoure; j'ai si bien contracté l'habitude de passer mes soirées auprès de vous, de souper avec la bonne Mlle Louise, que tout cet assemblage de choses paisibles et gaies me manque, et que tous les charmes d'un mauvais temps, d'une mauvaise chaise de poste et d'exécrables chemins ne peuvent me consoler de vous avoir quittée. Je vous dois beaucoup physiquement et moralement. J'ai un rhume affreux seulement d'avoir été bien enfermé dans ma chaise: jugez de ce que j'aurais souffert si, comme le voulaient mes parents alarmés sur ma chasteté[147]..., j'étais parti coûte que coûte. Je vous dois donc sûrement la santé et probablement la vie. Je vous dois bien plus, puisque cette vie qui est une si triste chose la plupart du temps, quoi qu'en dise M. Chaillet[148], vous l'avez rendue douce, et que vous m'avez consolé pendant deux mois du malheur d'être, d'être en société, et d'être en société avec les Marin, Guenille et compagnie; je recompte ainsi dans ma chaise ce que je vous dois, parce que ce m'est un grand plaisir de vous devoir tant de toutes manières. Tant que vous vivrez, tant que je vivrai, je me dirai toujours, dans quelque situation que je me trouve: Il y a un Colombier dans le monde. Avant de vous connaître, je me disais: Si on me tourmente trop, je me tuerai. À présent je me dis: Si on me rend la vie trop dure, j'ai une retraite à Colombier.

[Note 147: Il est évident que la famille de Benjamin Constant s'était fort alarmée de ce séjour à Colombier et y avait vu plus de mystère qu'il n'y en avait peut-être au fond; on le croyait dans une île de Calypso, et on en voulait tirer au plus vile ce Télémaque, déjà bien endommagé d'ailleurs.]

[Note 148: Le ministre Chaillet, rédacteur du _Journal littéraire_ de Neuchâtel, homme d'esprit, un peu trop admirateur de Rétif, ce qui ne l'a pas empêché de laisser cinq volumes d'édifiants sermons.]

«Que fait mistriss? Est-ce que je l'aime encore? Vous savez que ce n'est que pour vous, en vous, par vous et à cause de vous que je l'aime. Je lui sais gré d'avoir su vous faire passer quelques moments agréables, je l'aime d'être une ressource pour vous à Colombier; mais si elle est _saucy_ avec vous;

Then she may go a packing to England again.

Adieu tout mon intérêt alors, car ce n'est pas de l'amitié; vous m'avez appris à apprécier les mots.

«Je lis en route un roman que j'avais déjà lu et dont je vous avais parlé: il est de l'auteur de _Wilhelmina Ahrand_[149]. Il me fait le plus grand plaisir, et je me dépite de temps en temps de ne pas le lire avec vous.

[Note 149: Il s'agit sans doute du roman de _Herman und Ulrica_.]

«Adieu, vous qui êtes meilleure que vous ne croyez (j'embrasserais Mme de Montrond sur les deux joues pour cette expression). Je vous écrirai de Durbach après-demain, ou de Manheim dimanche.

«H. B.

«... Dites, je vous prie, mille choses à M. de Charrière. Je crains toujours de le fatiguer, en le remerciant. Sa manière d'obliger est si unie et si _immaniérée_, qu'on croit toujours qu'il est tout simple d'abuser de ses bontés.»

«Rastadt, le 23 (février).

«Un essieu cassé au beau milieu d'une rue me force à rester ici et m'obligera peut-être à y coucher. J'en profite. Le grand papier sur lequel je vous écris me rappelle la longue lettre que je vous écrivais en revenant d'Écosse, et dont vous avez reçu les trois quarts. Que je suis aujourd'hui dans une situation différente! Alors je voyageais seul, libre comme l'air, à l'abri des persécutions et des conseils, incertain à la vérité si je serais en vie deux jours après, mais sûr, si je vivais, de vous revoir, de retrouver en vous l'indulgente amie qui m'avait consolé, qui avait répandu sur ma pénible manière d'être un charme qui l'adoucissait. J'avais passé trois mois seul, sans voir l'humeur, l'avarice et l'amitié qu'on devrait plutôt appeler la haine, se relevant tour à tour pour me tourmenter; à présent faible de corps et d'esprit, esclave de père, de parents, de princes, Dieu sait de qui! je vais chercher un maître, des ennemis, des envieux, et, qui pis est, des ennuyeux, à deux cent cinquante lieues de chez moi: de chez moi ne serait rien; mais de chez vous! de chez vous, où j'ai passé deux mois si paisibles, si heureux, malgré les deux ou trois petits nuages qui s'élevaient et se dissipaient tous les jours. J'y avais trouvé le repos, la santé, le bonheur. Le repos et le bonheur sont partis; la santé, quoique affaiblie par cet exécrable et sot voyage, me reste encore. Mais c'est de tous vos dons celui dont je fais le moins de cas. C'est peu de chose que la santé avec l'ennui, et je donnerais dix ans de santé à Brunswick pour un an de maladie à Colombier.

«Il vient d'arriver une fille française, qu'un Anglais traîne après lui dans une chaise de poste avec trois chiens; et la fille et ses trois bêtes, l'une en chantant, les autres en aboyant, font un train du diable. L'Anglais est là bien tranquille à la fenêtre, sans paraître se soucier de sa belle, qui vient le pincer, à ce que je crois, ou lui faire quelque niche à laquelle son amant répond galamment par un... prononcé bien à l'anglaise.--Ah! petit mâtin! lui dit-elle, et elle recommence ses chansons. Cette conversation est si forte et si soutenue, que je demanderai bientôt une autre chambre, s'ils ne se taisent... _Heaven knows I do not envy their pleasures, but I wish they would leave..._[150].

[Note 150: Les mots qui suivent sont usés dans le pli du papier, mais reviennent à dire: Je ne leur demande qu'une chose, c'est de me laisser les _sombres plaisirs d'un coeur mélancolique_.]

«Je lis toujours mon roman: il y a une Ulrique qui, dans son genre, est presque aussi intéressante que Caliste; vous savez que c'est beaucoup dire: le style est très-énergique, mais il y a une profusion de figures à l'allemande qui font de la peine quelquefois. J'ai été fâché de voir qu'une lettre était une flamme qui allumait la raison et éteignait l'amour, et qu'Ulrique avait vu toutes ses _joies_ mangées en une nuit par un renard. Si c'était des _oies_, encore passe! Mais cela est bien réparé par la force et la vérité des caractères et des détails.

«Adieu, madame. Mille et mille choses à l'excellente Mlle Louise, à M. de Charrière et à Mlle Henriette; mais surtout pensez bien à moi. Je ne vous demande pas de penser bien de moi, mais pensez à moi. J'ai besoin, à deux cents lieues de vous, que vous ne m'oubliiez pas. Adieu, charmant Barbet. Adieu, vous qui m'avez consolé, vous qui êtes encore pour moi un port où j'espère me réfugier une fois. S'il faut une tempête pour qu'on y consente, puisse la tempête venir et briser tous mes mâts et déchirer toutes mes voiles!»

Darmstadt, le 23.

«Du thé devant moi, _Flore_ à mes pieds, la plume en main pour vous écrire, me revoilà comme en Angleterre, et celui qui ne peindrait que mon attitude me peindrait le même qu'alors. Mais combien mes sentiments, mes espérances et mes alentours sont changés! A force de voir des hommes libres et heureux, je croyais pouvoir le devenir: l'insouciance et la solitude de tout un été m'avaient redonné un peu de forces. Je n'étais plus épuisé par l'humeur des autres et par la mienne. Deux mois passés à Beausoleil, trop malade en général (quoique pas de manière à en souffrir) pour qu'on pût s'attendre à beaucoup d'activité de ma part, trop retiré pour qu'on me tourmentât souvent, me disant toutes les semaines: Je monterai à cheval et j'irai à Colombier,--j'avais goûté le repos: deux mois ensuite passés près de vous, j'avais deviné vos idées et vous aviez deviné les miennes; j'avais été sans inquiétudes, sans passions violentes, sans humeur et sans amertume. La dureté, la continuité d'insolence et de despotisme à laquelle j'ai été exposé, la fureur et les grincements de dents de toute cette..., parce que j'étais heureux un instant, ont laissé en moi une impression d'indignation et de tristesse qui se joint au regret de vous quitter, et ces deux sentiments, dont l'un est aussi humiliant que l'autre est pénible, augmentent et se renouvellent à chaque instant. Je vous l'écrivais de Bâle: je serai chaque jour plus abattu et plus triste; et cela est vrai. Je me vois l'esclave et le jouet de tous ceux qui devraient être non pas mes amis (Dieu me préserve de profaner ce nom en désirant même qu'ils le fussent!), mais mes défenseurs, seulement par égard et par décence. Malade, mourant, je reste chez la seule amie que j'aie au monde, et la douceur de souffrir près d'elle et loin d'eux, ils me l'envient. Des injures, des insultes, des reproches. Si j'étais parti faible au milieu de l'hiver, je serais mort à vingt lieues de Colombier. J'ai attendu que je _pus_ [151] sans danger faire un long voyage que je n'entreprenais que par obéissance, et contre lequel, si j'avais été le fils dénaturé qu'on m'accuse d'être, j'aurais, à vingt ans, pu faire des objections. J'ai voulu conserver à ce père l'ombre d'un fils qu'il pourrait [152] aimer. Vous avez vu, madame, ce qu'on m'écrivait. Je sais que je suis injuste, mais je suis si loin de vous, que je ne puis plus voir avec calme et avec indifférence les injustices des autres. Quand je suis auprès de vous, je ne pense point aux autres, et ils me paraissent très-supportables; quand je suis loin de vous, je pense à vous, et je suis forcé de m'occuper d'eux: or, la comparaison n'est pas à leur Avantage.

[Note 151: Que je _pusse_: on sent que Benjamin Constant n'est pas encore tout à fait naturalisé Français. Ces fautes, au reste, sont en bien petit nombre, et presque toutes les lettres autographes d'écrivains en offriraient autant. Le voyageur n'a pas pris le temps de se relire, ou, s'il s'est relu, il s'est dit: «_Qué que ça fait_?»]

[Note 152: Pouvait]

«Je relis ma lettre et je meurs de peur de vous ennuyer. Il y a tant de tristesse et d'humeur et de jérémiades, que vous en aurez un _surfeit_, et peut-être renoncerez-vous à un correspondant de mon espèce. Je vous conjure à genoux de me supporter: ne plus vous être rien qu'une connaissance indifférente serait bien pis que les persécutions des sottes gens qui font le sujet de cette sotte lettre. Aussi faut-il avouer qu'il est bien sot à moi de tant vous en occuper. Dans une lettre à vous, pourquoi nommer Cerbère et les Furies? Mais j'ai des moments d'humeur et d'indignation qui ne me laissent pas le choix de les contenir. Je répète tous les jours plus sincèrement le voeu qui terminait ma dernière lettre, et j'attends la tempête comme un autre le port.

«A propos, madame, j'ai pensé au moyen de vous écrire de la cour où je vais tout ce que je croirai intéressant ou tout ce que j'aurai envie de vous dire. C'est à l'aide de vos petites feuilles. Je prendrai le numéro de la page, etc. (_suit un détail de chiffre_). Je vous prouverai ce que mes lettres ne doivent pas vous avoir fait soupçonner jusqu'ici, et ce qui m'est très-difficile quand je vous écris, que je sais être court. Si cependant cela vous fatigue, écrivez-moi seulement: «Plus de numéros.»

«Adieu, madame. A genoux je vous demande votre amitié et, en me relevant, une petite lettre à poste restante. En vous écrivant, je me suis calmé. Votre idée, l'idée de l'intérêt que vous prenez à moi, a dissipé toute ma tristesse. Adieu, mille fois bonne, mille fois chère, mille fois aimée.»

La moquerie pourtant et le sentiment du ridicule ne font jamais faute longtemps avec lui; tout ce qui y prête et qui passe à sa portée est vite saisi. Et en même temps on notera cette continuelle mobilité d'impressions d'un homme qui, à cet âge, semble déjà avoir vécu de tous les genres de vie, qui va devenir courtisan et chambellan, qui a peu à faire pour achever d'être le plus consommé des mondains, et qui tout d'un coup, par accès, se reprend à l'idée de ces doctes et vénérables retraites telles qu'il les a pratiquées dans ses années d'études à Erlang ou à Édimbourg; car tour à tour il a été étudiant allemand, et il s'est assis à la table à thé de Dugald Stewart.

«Goettingue, le 28 février 1789.

J'ai failli rester ici; le goût de l'étude m'a repris dans cette ville universitaire, et, si je n'avais couru la poste, j'eusse planté là mes projets de courtisan.--Il est encore une autre circonstance qui aurait pu déterminer mon changement de plan. J'ai fait une visite au professeur Heyne [153] et j'ai vu sa fille.

[Note 153: Le célèbre philologue.]

«Mon entrée chez celle-ci fait tableau: imaginez une chambre tapissée de rose avec des rideaux bleus, une table avec une écritoire, du papier avec une bordure de fleurs, deux plumes neuves précisément au milieu, et un crayon bien taillé entre ces deux plumes, un canapé avec une foule de petits noeuds bleu de ciel, quelques tasses de porcelaine bien blanche, à petites roses, deux ou trois petits bustes dans un coin; j'étais impatient de savoir si la personne était ce que cet assemblage promettait. Elle m'a paru spirituelle et assez sensée.

«Il faut toujours faire des _allowances_ à une fille de professeur allemand [154]. Il y a des traits distinctifs qu'elles ne manquent jamais D'avoir: mépris pour l'endroit qu'elles habitent, plainte sur le manque de société, sur les étudiants qu'il faut voir, sur la sphère étroite ou monotone où elles se trouvent, prétention et teinte plus ou moins foncée de romanesquerie, voilà l'uniforme de leur esprit, et Mlle Heyne, prévenue de ma visite, avait eu soin de se mettre en uniforme. Mais, à tout prendre, elle est plus aimable et beaucoup moins ridicule que les dix-neuf vingtièmes de ses semblables... On parle toujours beaucoup en Allemagne de J.-J. Rousseau; aussi ne saurais-je trop vous encourager à travailler à son Éloge [155]...

[Note 154: Il veut dire qu'il faut toujours leur passer quelques travers, en prendre son parti d'avance avec elles.]

[Note 155: Mme de Charrière, en apprenant par les journaux que l'Académie française proposerait probablement l'Éloge de Jean-Jacques Rousseau pour sujet de concours, écrivit à Marmontel, secrétaire perpétuel de l'Académie, pour s'enquérir du fait. Marmontel répondit: «Pour vous répondre, madame, il a fallu attendre et observer l'effet «de la seconde partie des _Confessions_. La sensation qu'elle a produite a été diverse, selon les esprits et les moeurs; mais, en général, nous sommes indulgents pour qui nous donne du plaisir. Rien n'est changé dans les intentions de l'Académie, et Rousseau est traité comme la Madeleine: _Remittuntur illi peccata multa, quia dilexit multum_.» Mme de Charrière concourut, en effet, pour l'Éloge de Jean-Jacques Rousseau; elle n'eut pas le prix. C'est un de ses points de contact avec Mme de Staël d'avoir traité le même sujet; mais cette concurrence littéraire entre ces deux dames fut précisément une des causes de leur brouillerie. (Note de M. Gaullieur, comme le sont au reste un grand nombre des précédentes et des suivantes. Je n'avertis plus.)]

«Je vous écrirai de Brunswick; adieu, je vous aime bien, vous le savez.»

Mme de Charrière a lieu de croire, en effet, qu'il l'aime; si sceptique qu'elle soit de son côté, il doit lui être difficile de ne pas se laisser ébranler un moment aux témoignages multipliés qu'il lui envoie de ses regrets, de ses souvenirs. A peine arrivé à Brunswick, il lui adresse l'épître suivante, que nous donnons dans toute sa longueur, et qui ressemble à un journal, ou plutôt à un heural[156], comme ils disaient; c'est une image intéressante et fidèle, et très-curieuse pour la rareté, de ce qu'était l'âme de Benjamin Constant à ses meilleurs moments. Nous y trouvons aussi, sauf deux ou trois points, une finesse de ton bien agréable et bien légère.

[Note 156: _Heural_, journal heure par heure.]

«Brunswick, le 3 mars 1788.

«Me voici enfin à ma destination. Tout à l'heure je vous ferai part de mes impressions; mais pour l'instant je suis pressé de vous donner des nouvelles de vos compatriotes que j'extrais de la _Gazette de Brunswick_, le premier objet qui me tombe sous la main. Est-ce une prédestination?

(_Extrait de la Gazette de Brunswick_)[157].

[Note 157: Dans ce qui suit, on devra aussi reconnaître la prédisposition _opposante_ de Benjamin Constant, ses opinions _libérales_ Préexistantes, ses instincts de justice politique, le tout exprimé, il est vrai, avec une parfaite irrévérence et avec cette pointe finale d'impiété qui caractérise en lui sa _période voltairienne_.]

«Les États de Hollande ont _cédé_ aux _magnanimes_ Représentations du stathouder et accordé une _amnistie générale_. On n'a excepté _que_: 1º tous les régents, membres et administrateurs de la justice qui ont _séduit_ par des _promesses_ ou _effrayé_ par des menaces; 2° ceux qui ont eu des correspondances _non permises_, _unerlaubte_; 3° ceux qui ont _attiré_ des troupes _étrangères_ ou _abusé_ du nom du _souverain_; 4° ceux qui ont _effrayé_ la nation par la _fausse nouvelle_ d'une _attaque_ de la part du roi de Prusse; 5° ceux qui ont _eu part_ au traité de 1786; 6° ceux qui ont _guidé_ les mécontents et _eu part_ à l'assemblée de 1787; 7° ceux qui, tant régents que bourgeois, ont _participé_ à l'expulsion des magistrats; 8° les chefs, commandants et secrétaires des corps francs; 9° ceux qui ont _menacé indécemment_ les magistrats; 10° ceux qui ont voulu rompre les digues nonobstant l'ordre du magistrat; 11º ceux qui ont résisté aux magistrats; 12°ceux qui se sont emparés des portes; 13°tous les ministres et ecclésiastiques qui ont suivi les corps francs ou _participé à l'opposition_ des soi-disant, patriotes (pflichtvergessene Prediger); 14° les directeurs et écrivains des gazettes historiques, patriotiques, etc., etc., etc.; 15° tous ceux qui se sont rendus coupables de meurtres, de _violences ouvertes_ ou _d'autres excès graves_.»

«J'ai retranché toutes les épithètes, et la pièce a perdu dans ma traduction beaucoup de beautés originales. Quelle superbe amnistie! Il n'y a pas un stathoudérien qui n'y soit compris. Quel beau supplément à la générosité et aux princes! Cela me rappelle un psaume[158] où on célèbre tous les hauts faits du Dieu juif: il a tué tels et tels, dit-on, car sa divine bonté dure à perpétuité; il a noyé Pharaon et son armée, car sa divine bonté dure à perpétuité; il a frappé d'Égypte les premiers-nés, car sa divine bonté, etc., etc., etc. Monseigneur le stathouder est un peu juif.

[Note 158: Voici le mauvais goût du temps et de la jeunesse, la petite fanfaronnade d'impiété qui commence.]

«3 au soir.

Il y a précisément quinze jours, madame, qu'à cette heure-ci, à dix heures et dix minutes, nous étions assis près du feu, dans la cuisine, Rose derrière nous, qui se levait de temps en temps pour mettre sur le feu de petits morceaux de bois qu'elle cassait à mesure, et nous parlions de l'affinité qu'il y a entre l'esprit et la folie. Nous étions heureux, du moins moi. Il y a une espèce de plaisir à prévoir l'instant d'une séparation qui nous est pénible. Cette idée, toute cruelle qu'elle est, donne du prix à tous les instants; chacun de ceux dont nous jouissons est autant d'arraché au sort, et on éprouve une sorte de frémissement et d'agitation physique et morale qu'il serait également faux d'appeler un plaisir sans peine ou une peine sans plaisir. Je ne sais si je fais du galimatias; vous en jugerez, mais je crois m'entendre.

J'ai été présenté ce matin plus particulièrement à toutes les personnes à qui j'avais été présenté hier en courant. J'ai été très-bien reçu; je croirais presque qu'ils s'ennuient.

Si l'on pouvait s'ennuyer à la cour.

«Le 4.

«J'ai pris un logement aujourd'hui, et je veux lui donner un agrément et un charme de plus en y relisant vos lettres et en vous y écrivant. J'espérais recevoir une de vos lettres aujourd'hui; mais les infâmes chemins que le Ciel a destinés à me tourmenter et à me vexer de toute façon ont arrêté le porteur de votre lettre, j'espère, et il n'arrivera que demain matin. Pour m'en dédommager, je relis donc vos anciennes lettres, et je vous écris. Vous êtes la seule personne à qui je n'écrive pas pour lui donner de mes nouvelles, mais pour lui parler. Je vous écris comme si vous m'entendiez; je ne pense pas du tout, à la nécessité ni au moment d'envoyer ma lettre. Je l'ai parfaitement oublié hier, par exemple. Je ne songe qu'à m'occuper de vous, et de moi avec vous. Je crois que si l'on me disait que vous ne liriez ma lettre que dans un an, je vous en écrirais tout de même, tantôt quelques lignes, tantôt quelques pages, et presque avec le même plaisir. La seule différence qu'il y aurait, ce serait qu'en finissant de vous écrire, je craindrais que ma lettre ne fût une vieille guenille peu intéressante au bout de l'année; mais, hors de là, je vous écrirais tout aussi _fleissig_[159] qu'à, présent. Vous êtes si bien faite pour le bonheur de vos amis, que l'on a, lorsqu'on vous a bien connue et qu'on vous a quittée, plus de plaisir en pensant à vous que de peine en vous regrettant. Mais ce n'est qu'en vous écrivant qu'on a ce plaisir. Penser à vous dans de grandes assemblées est fort pénible et fort désobligeant pour les autres: aussi j'ai pris le parti d'avoir toujours une lettre commencée que je continue sans ordre et où je verse, jusqu'au jour du courrier, tout ce que j'ai besoin de vous dire, tantôt une demi-phrase, tantôt une longue dissertation, n'importe. Pourvu que j'écrive à celle avec qui j'ai été si heureux pendant deux courts mois, c'est assez[160].

[Note 159: Assidûment, régulièrement.]

[Note 160: Cette longue lettre, que celui qui l'écrivait trouvait encore trop courte à son gré, est toute chamarrée aux marges de _post-scriptum_; en voici un qui se rapporte à cet endroit: «Vous voyez par tout ceci que je rève et que je subtilise pour tâcher de rattraper les plaisirs passés. C'est tout comme vous: j'aime à vous ressembler, je me trouve moins seul: aussi je m'accroche aux plus petites ressemblances.]

«J'ai le plus joli appartement du monde. J'ai une chambre pour recevoir ceux qui viendront faire leur cour au gentilhomme de Son Altesse; j'ai un petit boudoir à l'allemande où l'on ne voit pas clair, mais cela est quelquefois très-heureux; j'ai une très-jolie chambre pour écrire et un clavecin mauvais, mais sur lequel je joue continuellement depuis _Pour vous j'ai soupiré, je voulus_, etc., jusqu'à _L'amant le plus tendre_, dont j'ai parfaitement oublié l'air en me souvenant parfaitement des paroles[161].

[Note 161: C'étaient des romances de Mme de Charrière.]