Portraits littéraires, Tome III

Chapter 15

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Mais le chevalier! sa douleur fut ce qu'on peut imaginer; il se consacra tout entier à cette tendre mémoire et à la jeune enfant qui désormais la faisait revivre à ses yeux. Dès qu'elle fut en âge, il la retira du couvent de Sens, il l'adopta ouvertement pour sa fille, la dota et la maria (1740) à un bon gentilhomme de sa province, le vicomte de Nanthia[J]. «Ma mère m'a souvent raconté, écrit M. de Sainte-Aulaire[100], que, lors de l'arrivée en Périgord du chevalier d'Aydie avec sa fille, l'admiration fut générale; il la présenta à sa famille, et, suivant la coutume du temps, il allait chevauchant avec elle de château en château; leur cortége grossissait chaque jour, parce que la fille d'Aïssé emmenait à sa suite et les hôtes de la maison qu'elle quittait et tous les convives qu'elle y avait rencontrés.» Ainsi allait, héritière des grâces de sa mère, cette jeune reine des coeurs. Nous retrouvons le chevalier à Paris l'année suivante (décembre 1741), adressant à sa _chère petite_, comme il l'appelle, toutes sortes de recommandations sur sa prochaine maternité[K], et il ajoutait: «M. de Boisseuil, qui doit retourner en Périgord au mois de janvier, m'a promis de se charger du portrait de votre mère. Je ne doute pas qu'il ne vous fasse grand plaisir. Vous verrez les traits de son visage; que ne peut-on de même peindre les qualités de son âme!» Cependant, l'âge venant, pour ne plus quitter sa fille, il dit adieu à Paris et se fixa au château de Mayac, chez sa soeur la marquise d'Abzac. Vingt années déjà s'étaient écoulées depuis la perte irréparable. Les lettres qu'on a de lui, écrites à Mme du Deffand (1733-1754), nous le montrent établi dans la vie domestique, à la fois fidèle et consolé. La main souveraine du temps apaise ceux même qu'elle ne parvient point à glacer. C'est bien au fond le même homme encore, non plus du tout brillant, devenu un peu brusque, un peu marqué d'humeur, mais bon, affectueux, tout aux siens et à ses amis, c'est le même coeur: «Car vous qui devez me connaître, vous savez bien, madame, que personne ne m'a jamais aimé que je ne le lui aie bien rendu.» Que fait-il à Mayac? il mène la vie de campagne, surtout il ne lit guère: «Le brave Julien, dit-il, m'a totalement abandonné: il ne m'envoie ni livres, ni nouvelles, et il faut avouer qu'il me traite assez comme je le mérite, car je ne lis aujourd'hui que comme d'Ussé, qui disait qu'il n'avait le temps de lire que pendant que son laquais attachait les boucles de ses souliers. J'ai vraiment bien mieux à faire, madame: je chasse, je joue, je me divertis du matin jusqu'au soir avec mes frères et nos enfants, et je vous avouerai tout naïvement que je n'ai jamais été plus heureux, et dans une compagnie qui me plaise davantage.» Il a toutefois des regrets pour celle de Paris; il envoie de loin en loin des retours de pensée à Mmes de Mirepoix et du Châtel, aux présidents Hénault et de Montesquieu, à Formont, à d'Alembert: «J'enrage, écrit-il (à Mme du Deffand toujours), d'être à cent lieues de vous, car je n'ai ni l'ambition ni la vanité de César: j'aime mieux être le dernier, et seulement souffert dans la plus excellente compagnie, que d'être le premier et le plus considéré dans la mauvaise, et même dans la commune; mais si je n'ose dire que je suis ici dans le premier cas, je puis au moins vous assurer que je ne suis pas dans le second: j'y trouve avec qui parler, rire et raisonner autant et plus que ne s'étendent les pauvres facultés de mon entendement, et l'exercice que je prétends lui donner.» Ces regrets, on le sent bien, sont sincères, mais tempérés; il n'a pas honte d'être provincial et de s'enfoncer de plus en plus dans la vie obscure: il envoie à Mme du Deffand des pâtés de Périgord, il en mange lui-même[101]; il va à la chasse malgré son asthme; il a des procès; quand ce ne sont pas les siens, ce sont ceux de ses frères et de sa famille. Ainsi s'use la vie; ainsi finissent, quand ils ne meurent pas le jour d'avant la quarantaine, les meilleurs même des chevaliers et des amants.

[Note 100: Dans la Notice manuscrite sur le chevalier d'Aydie, dont nous lui devons communication.]

[Note 101: Voir, dans le premier des deux volumes déjà indiqués (_Correspondance_ de Mme du Deffand, 1809), pages 334 et 347, des passages de lettres du comte Desalleurs, ambassadeur à Constantinople; en envoyant ses amitiés au chevalier, il le peint très-bien et nous le rend en quelques traits dans sa seconde forme non romanesque, qui ne laisse pas d'être piquante et de rester très-aimable.--Il ne faudrait pas d'ailleurs prendre tout à fait au mot le chevalier (on nous en avertit) sur cette vie de Mayac et sur le bon marché qu'il a l'air d'en faire. Le château de Mayac était, durant les mois d'été, le rendez-vous de la haute noblesse de la province et de très-grands seigneurs de la Cour; on y venait même de Versailles en poste, et la vie était loin d'y être aussi simple que le dit le chevalier. Notre vénérable et agréable confrère, M. de Féletz, nous apprend là-dessus des choses intéressantes qui sont pour lui des souvenirs. Jeune, partant pour Paris en 1784, il fut conduit par son père à Mayac, où vivait encore l'abbé d'Aydie, frère du chevalier, et plus qu'octogénaire; il reçut du spirituel vieillard des conseils. Un jeune homme de qualité ne quittait point, en ce temps-là, le Périgord sans avoir été présenté à Mayac; c'était le petit Versailles de la province,--Voir ci-après la note[L].]

Il mourut non pas en 1758, comme le disent les biographies, mais bien deux ans plus tard. Un mot d'une lettre de Voltaire à d'Argental, qu'on range à la date du 2 février 1761, indique que sa mort n'eut lieu en effet que sur la fin de 1760. Voltaire parle avec sa vivacité ordinaire des calomniateurs et des délateurs qu'il faut pourchasser, et il ajoute en courant: «Le chevalier d'Aydie vient de mourir en revenant de la chasse: on mourra volontiers après avoir tiré sur les bêtes puantes.» C'est ainsi que la mort toute fraîche d'un ami, ou, si c'est trop dire, d'une connaissance si anciennement appréciée, de celui qu'on avait comparé une fois à Couci, ne vient là que pour servir de trait à la petite passion du moment. Celui qui vit ne voit qu'un prétexte et qu'un à-propos d'esprit dans celui qui meurt[M].

Cependant la postérité féminine d'Aïssé prospérait en beauté et en grâce; je ne sais quel signe de la fine race circassienne continuait de se transmettre et de se refléter à de jeunes fronts. Mme de Nanthia n'eut qu'une fille unique qui fut mariée au comte de Bonneval, de l'une des premières familles du Limousin[N]; mais ici la tige discrète, qui n'avait par deux fois porté qu'une fleur, sembla s'enhardir et se multiplia. Il s'était glissé dans mon premier travail une bien grave erreur que je suis trop heureux de pouvoir réparer: j'avais dit que la race d'Aïssé était éteinte, elle ne l'est pas. Deux filles et un fils issus de Mme de Bonneval, à savoir, la vicomtesse d'Abzac, la comtesse de Calignon et le marquis de Bonneval, qu'on appelait _le beau Bonneval_ à la Cour de Berlin pendant l'émigration, continuèrent les traditions d'une famille en qui les dons de la grâce et de l'esprit sont reconnus comme héréditaires; la vicomtesse d'Abzac fut la seule qui mourut sans enfants, et les autres branches n'ont pas cessé de fleurir. Mme d'Abzac[O], au rapport de tous, était une merveille de beauté. Parlant d'elle et de sa mère, ainsi que de son aïeule, un témoin bien bon juge des élégances, M. de Sainte-Aulaire, nous dit: «Un de mes souvenirs d'enfance les plus vifs, c'est d'avoir vu ces trois dames ensemble: les deux dernières (Mmes d'Abzac et de Bonneval), dans tout l'éclat de leur beauté, semblaient être des soeurs, et Mme de Nanthia, malgré son âge de plus de soixante ans, ne déparait pas le groupe.» Un autre témoin bien digne d'être écouté, une femme qui se rattache à ces souvenirs d'enfance par la mémoire du coeur, nous dit encore: «Mme de Nanthia était très-belle, fort spirituelle et d'un aspect très-fier. Sa fille, la marquise de Bonneval, qui n'était que jolie, était l'une des femmes les plus délicieuses de son temps. Sa grâce était incomparable; à soixante-dix ans, elle en mettait encore dans ses moindres actions, dans ses moindres paroles. Elle contait à ravir, et sa conversation était si attrayante, son esprit si charmant, que je quittais tous les jeux de mon âge pour l'aller entendre quand elle venait chez ma mère. Quoique j'aie bien peu de mémoire, j'ai encore sous mes yeux ce type de femme aussi présent que si je l'avais quittée hier, je l'ai cherché partout depuis, mais sans jamais le retrouver. Elle était à la fois si majestueuse et si affable, si bonne et si gracieuse à tous!... Aussi, petits et grands, tous l'adoraient. Mlle Aïssé devait lui ressembler. Mme de Calignon était peut-être plus capable de dévouement, car sa nature était plus exaltée. Elle avait autant d'esprit, beaucoup plus d'instruction, des qualités aussi solides. C'était aussi une _très-grande dame dans toute sa personne_. Dans toute autre famille elle eût passé pour fort jolie, et je l'ai vue encore charmante. Mais ce n'était plus ce _je ne sais quoi_ de sa mère, qui captivait au premier instant et gagnait aussitôt les coeurs. Elle avait traversé la Révolution encore fort jeune; elle était moins femme de cour. Mme d'Abzac, sa soeur aînée, morte à quarante ans dans notre petit Saint-Yrieix, vers l'époque, je crois, du Consulat, était d'une si prodigieuse beauté, que bien peu de temps avant sa mort, alors qu'elle était hydropique, on s'arrêtait pour l'admirer lorsqu'on pouvait l'apercevoir. Je n'ai vu d'elle que ses portraits: c'est l'idéal de la beauté.» Voilà une partie des réparations que je devais à la vérité; j'en ai d'autres à faire encore au sujet du portrait et des sentiments. «Jamais, me dit le même témoin si bien informé, jamais la famille de Bonneval n'a renié Mlle Aïssé... En recueillant mes souvenirs d'enfance, je reste persuadée que sa mémoire était chère à sa petite-fille. Ce fut elle qui prêta ses Lettres à mon père, et son portrait, bien loin d'être relégué au _grenier_, resta dans le salon ou la galerie de Bonneval, jusqu'au moment où cette belle terre fut vendue à un parent d'une autre branche. Celui-ci se réserva les portraits des ancêtres, et les plus notables de la branche aînée; il eut celui du Pacha, celui même de Marguerite de Foix, grande alliance royale des Bonneval au XVe siècle, tandis que la belle Aïssé, moins historique, suivit son arrière-petit-fils à Guéret où elle était, je pense, bien affligée de se trouver.» Si de Guéret le portrait passa depuis à la campagne, ce fut pour être placé, non dans un salon, il est vrai, mais dans une chambre à coucher avec d'autres tableaux précieux. Je pourrais ajouter plus d'une particularité encore, toujours dans le même sens, notamment le témoignage que je reçois de M. Tenant de Latour, père de notre ami le poète Antoine de Latour: jeune, à l'occasion du portrait, il eut une longue conversation sur Mlle Aïssé avec Mme de Calignon, qui s'y prêta d'elle-même. Enfin les lettres de la marquise de Créquy que nous donnons au public pour la première fois, et dont nous devons communication à la parfaite obligeance de la famille de Bonneval, prouvent assez que Mme de Nanthia ne répugnait point au souvenir de sa mère, et que son coeur s'ouvrait sans effort pour s'entretenir d'elle avec les personnes qui l'avaient connue.

Cela dit, et cette justice rendue à une noble et gracieuse descendance au profit de laquelle nous sommes heureux de nous trouver en partie déshérités, on nous accordera pourtant d'oser maintenir et de répéter ici notre conclusion première; car, comme l'a dit dès longtemps le Poète, à quoi bon tant questionner sur la race? «Telle est la génération des feuilles dans les forêts, telle aussi celle des mortels. Parmi les feuilles, le vent verse les unes à terre, et la forêt verdoyante fait pousser les autres sitôt que revient la saison du printemps: c'est ainsi que les races des hommes tantôt fleurissent, et tantôt finissent [102].» Tenons-nous à ce qui ne meurt pas.

[Note 102: _Iliade_, liv. VI, 146. Ces admirables paroles d'Homère devraient s'inscrire comme devise en tête de toutes les généalogies.]

Il en est des amants comme des poëtes, ils ont surtout une famille, tous ceux qui, venus après eux, les sentent, tous ceux qui, ne les jugeant qu'à leurs flammes, les envient. Le jeune homme à qui ses passions font trêve et donnent le goût de s'éprendre des douces histoires d'autrefois, la jeune femme dont ces fantômes adorés caressent les rêves, le sage dont ils reviennent charmer ou troubler les regrets, le studieux peut-être et le curieux que sa sensibilité aussi dirige, eux tous, sans oublier l'éditeur modeste, attentif à recueillir les vestiges et à réparer les moindres débris, voilà encore le cortège le plus véritable, voilà la postérité la plus assurée et non certes la moins légitime des poétiques amants. Elle n'a point manqué jusqu'ici à l'ombre aimable d'Aïssé, et chaque jour elle se perpétue en silence. Son petit volume est un de ceux qui ont leurs fidèles et qu'on relit de temps en temps, même avant de l'avoir oublié. C'est une de ces lectures que volontiers on conseille et l'on procure aux personnes qu'on aime, à tout ce qui est digne d'apprécier ce touchant mélange d'abandon et de pureté dans la tendresse, et de sentir le besoin d'une règle jusqu'au sein du bonheur.

NOTES

[Note A: Dans une lettre à M. Du Lignon, datée de Soleure, octobre 1712, Jean-Baptiste s'était justifié de l'imputation en ces termes: «... Pour l'ode qu'on a eu la méchanceté d'appliquer à Mme de Ferriol, pour me brouiller avec la meilleure amie et la plus vertueuse femme en tout sens que je connoisse dans le monde, vous savez ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire. Toutes les calomnies dont mes ennemis m'ont chargé ne m'ont point touché en comparaison de celle-là. Cette dame, à qui j'ai des obligations infinies, sait heureusement la vérité, et je n'ai rien perdu dans son estime. Quand je fis cette ode, je ne la connoissois pas, et elle ne connoissoit pas le maréchal d'Uxelles. Cette petite pièce a couru le monde plus de dix ans avant qu'on s'avisât d'en faire aucune application. C'est une galanterie imitée d'Horace, qui avoit rapport à une aventure où j'étois intéressé; et les personnages dont il y est question ne sont guère plus connus dans le monde que la Lydie et le Télèphe de l'original. Je l'avois fait imprimer, et j'en ai encore chez moi les feuilles, que je n'ai supprimées que depuis que j'ai su l'outrage qu'on faisoit, à l'occasion de cet ouvrage, aux deux personnes du monde que j'honore le plus. Il y a deux mille femmes dans Paris à qui elle pourroit être justement appliquée, et l'imposture a choisi celle du monde à qui elle convient le moins.»--Pour peu que ce qui concerne le sens de l'ode soit aussi exact et aussi vrai que ce qu'il dit de la _vertu_ de Mme de Ferriol, on sera tenté de rabattre des assertions de Rousseau; mais peu nous importe! nous ne voulions que rappeler les bruits malins.]

[Note B: Voici l'extrait de baptême, tel qu'il se trouve aux Archives de l'Hôtel de Ville de Paris:

SAINT-EUSTACHE.

(_Baptesmes._)

Du mardi 21e décembre 1700.

«Fut baptisé Charles-Augustin, né d'hier, fils de messire Augustin de _Ferriol_, escuyer, baron d'Argental, conseiller du Roy au Parlement de Metz, trésorier receveur général des finances du Dauphiné, et de dame Marie-Angélique de _Tencin_, son espouse, demeurant rue des Fossez-Montmartre. Le parrain, messire Charles de _Ferriol_, chevalier, conseiller du Roy en ses conseils, ambassadeur de Sa Majesté à la Porte Ottomane, représenté par Antoine de Ferriol[103], frère du présent baptisé: la marraine, dame Louise de _Buffevant_, femme de messire Antoine de _Tencin_, chevalier, conseiller du Roy en ses conseils, président à mortier au Parlement de Grenoble, cy-devant premier président du Sénat de Chambéry, représentée par damoiselle Charlotte _Haidée_[104], lesquels ont déclaré ne sçavoir signer. «_Signé_: FERRIOL, J. VALLIN DE SÉRIGNAN.»]

[Note 103: C'est Pont-de-Veyle.]

[Note 104: Mlle Aïssé.]

[Note C: Nous avons beaucoup interrogé les savants sur l'origine de ce nom. D'après le dernier et le plus précis renseignement que nous devons à M. Maury, de la Bibliothèque de l'Institut, _Haidé_ est un nom circassien que portent souvent les femmes qui viennent de ce pays, et qu'on leur conserve en les vendant. C'est ainsi qu'il se trouve répandu en Turquie, sans être pour cela ni turc ni arabe; car il ne doit point se confondre avec le nom de femme _Aïsché_, dont la prononciation arabe est _Aïscha_ (_Ayescha_). De ce nom circassien d'_Haidé_, dénaturé et adouci selon la prononciation parisienne, on aura fait _Aïssé.]

[Note D: Le nom de Grèce se mariait volontiers à celui d'Aïssé dans l'esprit des contemporains. Lorsque l'abbé Prevost publia l'_Histoire d'une Grecque moderne_, assez agréable roman où l'on voit une jeune Grecque, d'abord vouée au sérail, puis rachetée par un seigneur français qui en veut faire sa maîtresse, résister à l'amour de son libérateur, et n'être peut-être pas aussi insensible pour un autre que lui, on crut qu'il avait songé à notre héroïne. Mme de Staal (De Launay) écrivait à M. d'Héricourt: «J'ai commencé la Grecque à cause de ce que vous m'en dites: on croit en effet que Mlle Aïssé en a donné l'idée; mais cela est bien brodé, car elle n'avait que trois ou quatre ans quand on l'amena en France.»

Enfin, voici des vers du temps _sur mademoiselle Aïssé_, à ce même titre de Grecque:

Aïssé de la Grèce épuisa la beauté: Elle a de la France emprunté Les charmes de l'esprit, de l'air et du langage. Pour le coeur je n'y comprends rien: Dans quel lieu s'est-elle adressée? Il n'en est plus comme le sien Depuis l'Age d'or ou l'Astrée.

Ces vers sont placés à la fin des _Lettres_ de Mlle Aïssé, dans la première édition de 1787. On les retrouve en deux endroits de la _nouvelle édition corrigée et augmentée du portrait de l'auteur_ (Lausanne, J. Mourer; et Paris, La Grange, 1788): d'abord au bas du portrait, puis à la fin du volume. Ici l'intitulé est:

_Envoi à mademoiselle Aïssé, par M. le professeur Vernet, de Genève._]

[Note E: «Haut et puissant seigneur, messire Charles de Ferriol, baron d'Argental, conseiller du Roi en tous ses conseils, ci-devant ambassadeur extraordinaire à la Porte Ottomane, âgé d'environ 75 ans, décédé hier en son hôtel, rue Neuve-Saint-Augustin, en cette paroisse, a été inhumé en la cave de la chapelle de sa famille, en cette église, présens Antoine de Ferriol de Pont-de-Veyle, écuyer, conseiller, lecteur de la chambre du Roi, et Charles-Augustin de Ferriol d'Argental, écuyer, conseiller du Roi en son Parlement de Paris, ses deux neveux, demeurants dit hôtel, rue Neuve-Saint-Augustin, en cette paroisse.

_Signé_: DE FERRIOL DE PONT-DE-VEYLE, DE FERRIOL D'ARGENTAL, BLONDEL DE GAGNY» (Extrait des Archives de l'État civil.)

L'acte est du 27 octobre 1722.]

[Note F: Voulant de plus en plus m'assurer de cette absence essentielle de M. de Ferriol durant onze années consécutives, j'ai prié M. Mignet de vouloir bien la faire vérifier encore d'après les dépêches, et j'ai reçu la réponse suivante, qui confirme pleinement nos premières conjectures et y apporte l'appui de plusieurs circonstances très-importantes. On nous excusera de donner _in extenso_ ces pièces tout à fait décisives.

«Il est certain que M. de Ferriol ne fit aucun voyage en France de 1699 à 1711, car sa correspondance avec la Cour est régulière. Pourtant elle présente deux interruptions; mais, loin qu'on puisse les attribuer à l'éloignement de l'ambassadeur, elles ne font au contraire que confirmer sa présence à Constantinople.

«La première, en 1703, est de trois mois. D'une part, elle est trop courte pour qu'à cette époque M. de Ferriol pût se rendre, dans cet intervalle, de Constantinople en France; d'autre part, elle est suffisamment expliquée par l'extrait suivant d'une lettre du Roi à M. de Ferriol:

«_Extrait d'une lettre de Louis XIV à M. de Ferriol._

A Versailles, le 4 mai 1703.

Monsieur de Ferriol, les dernières lettres que j'ay reçues de vous sont du 24 décembre de l'année dernière et du 28 janvier de cette année; je suis persuadé qu'il y en aura eu plusieurs de perdues, car il y a lieu de croire que vous m'auriez informé des changements arrivés à la Porte (_la déposition et la mort violente du grand-vizir_) depuis votre lettre du mois de janvier. Je ne les ay cependant appris que par les nouvelles d'Allemagne. On craignoit à Vienne le caractère entreprenant du dernier visir; son malheur a été regardé comme une nouvelle asseurance de la paix, et la continuation en a paru d'autant plus certaine qu'elle est l'ouvrage du nouveau visir mis en sa place.»

«La seconde interruption dans la correspondance de M. de Ferriol a lieu en 1709; elle est le résultat d'une maladie dont l'ambassadeur indique lui-même la cause et les détails dans la première lettre qu'il écrit à la suite de cette maladie:

«_M. de Ferriol à M. le marquis de Torcy_.

«A Péra, le 27 août 1709.

«Monsieur,

«J'avois résolu de me raporter au récit qui vous seroit fait par M. le comte de Rassa que j'envoye en France, de la manière indigne dont j'ay été traité pendant ma maladie et ma prison, mais comme il s'agit de la suspression des actes injurieux à ma personne et au caractère dont j'ay l'honneur d'estre revêtu, vous me permettrés, monsieur, de vous informer le plus succinctement qu'il me sera possible de tout ce qui s'est passé dans cette malheureuse occasion.

«A la fin du mois de may dernier, je fus attaqué d'une espèce d'apoplexie dont la vapeur a occupé ma teste pendant quelques jours. Il n'y avoit qu'à se donner un peu de patience à attendre ma guérison; mais au lieu de prendre ce parti qui étoit le plus sage et le plus raisonnable, le chevalier Gesson, mon parent, par des veues d'intérest, et le sieur Belin, mon chancelier, pour s'aproprier toute l'autorité, avec quelques domestiques qui étoient bien aises de profiter du désordre, firent faire une consultation par quatre médecins sur ma maladie. Le lendemain, le sieur Belin, en qualité de chancelier, assembla la nation, les drogmans et quelques religieux, et fit signer une délibération par laquelle on me dépouilloit de mes fonctions pour en revêtir ledit sieur Belin, lequel, se voyant le maître avec le chevalier Gesson, se saisirent de ma personne le 27e, me mirent en prison dans une chambre, chassèrent mes domestiques affectionnés, et s'emparèrent de mes papiers et de mes effects, ne me donnant la liberté de voir personne que quelques religieux affidés. J'ay été dans ce triste estat plus d'un mois entier, d'où je crois que je ne serois pas sorti sans M. l'ambassadeur d'Holande, lequel m'ayant rendu visite et m'ayant trouvé avec ma santé et mon esprit ordinaires, fit tant de bruit du traitement qu'on me faisoit, qu'il me fut permis, après l'attestation que j'eus des médecins du parfait rétablissement de ma santé, d'assembler la nation, laquelle, sollicitée par le sieur Belin, et pour se mettre à couvert du blâme de la première délibération qu'elle avoit signée, ne voulut jamais me reconnoître qu'après m'avoir forcé d'aprouver ladite délibération par un acte que je fus obligé de signer le 1er du mois d'aoust dernier, pour obtenir ma liberté et reprendre les fonctions d'ambassadeur.