Portraits littéraires, Tome III

Chapter 11

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«Vous voulez que je vous écrive, madame, et vous me l'avez commandé de si bonne grâce et si galamment, que je n'ai pu vous le refuser... Et peut-être qu'il seroit encore de plus mauvais air de vous manquer de parole que de ne vous rien dire d'agréable. Quoi qu'il en soit, vous me donnez le moyen de me sauver de l'un et de l'autre, en m'ordonnant de vous rapporter la conversation que j'eus avant-hier avec M. de La Rochefoucauld, car il parla presque toujours, et vous savez comme il s'en acquitte. Nous étions dans un coin de chambre, tête à tête, à nous entretenir sincèrement de tout ce qui nous venoit clans l'esprit. Nous lisions de temps en temps quelques rondeaux où l'adresse et la délicatesse s'étoient épuisées[57].--Mon Dieu! me dit-il, que le monde juge mal de ces sortes de beautés! et ne m'avouerez-vous pas que nous sommes dans un temps où l'on ne se doit pas trop mêler d'écrire?--Je lui répondis que j'en demeurois d'accord, et que je ne voyois point d'autre raison de cette injustice, si ce n'est que la plupart de ces juges n'ont ni goût ni esprit.--Ce n'est pas tant cela, ce me semble, reprit-il, que je ne sais quoi d'envieux et de malin qui fait mal prendre ce qu'on écrit de meilleur.--Ne vous l'imaginez pas, je vous prie, lui repartis-je, et soyez assuré qu'il est impossible de connoître le prix d'une chose excellente sans l'aimer, ni sans être favorable à celui qui l'a faite. Et comment peut-on mieux témoigner qu'on est stupide et sans goût, que d'être insensible aux charmes de l'esprit?--J'ai remarqué, reprit-il, les défauts de l'esprit et du coeur de la plupart du monde, et ceux qui ne me connoissent que par là pensent que j'ai tous ces défauts, comme si j'avois fait mon portrait. C'est une chose étrange que mes actions et mon procédé ne les en désabusent pas.--Vous me faites souvenir, lui dis-je, de cet admirable génie[58] qui laissa tant de beaux ouvrages, tant de chefs-d'oeuvre d'esprit et d'invention, comme une vive lumière dont les uns furent éclairés et la plupart éblouis; mais, parce qu'il étoit persuadé qu'on n'est heureux que par le plaisir, ni malheureux que par la douleur (ce qui me semble, à le bien examiner, plus clair que le jour), on l'a regardé comme l'auteur de la plus infâme et de la plus honteuse débauche, si bien que la pureté de ses moeurs ne le put exempter de cette horrible calomnie.--Je serais assez de son avis, me dit-il, et je crois qu'on pourroit faire une maxime que la vertu mal entendue n'est guère moins incommode que le vice bien ménagé n'est agréable[59].--Ah! monsieur, m'écriai-je, il s'en faut bien garder; ces termes sont si scandaleux, qu'ils feroient condamner la chose du monde la plus honnête et la plus sainte.--Aussi n'usé-je de ces mots, me dit-il, que pour m'accommoder au langage de certaines gens qui donnent souvent le nom de vice à la vertu, et celui de vertu au vice. Et parce que tout le monde veut être heureux, et que c'est le but où tendent toutes les actions de la vie, j'admire que ce qu'ils appellent vice soit ordinairement doux et commode, et que la vertu mal entendue soit âpre et pesante. Je ne m'étonne pas que ce grand homme[60] ait eu tant d'ennemis; la véritable vertu se confie en elle-même, elle se montre sans artifice et d'un air simple et naturel, comme celle de Socrate. Mais les faux honnêtes gens, aussi bien que les faux dévots, ne cherchent que l'apparence, et je crois que, dans la morale, Sénèque étoit un hypocrite et qu'Épicure étoit un saint. Je ne vois rien de si beau que la noblesse du coeur et la hauteur de l'esprit; c'est de là que procède la parfaite honnêteté que je mets au-dessus de tout, et qui me semble à préférer, pour l'heur de la vie, à la possession d'un royaume. Ainsi, j'aime la vraie vertu comme je hais le vrai vice; mais, selon mon sens, pour être effectivement vertueux, au moins pour l'être de bonne grâce, il faut savoir pratiquer les bienséances, juger sainement de tout, et donner l'avantage aux excellentes choses par-dessus celles qui ne sont que médiocres. La règle, à mon gré, la plus certaine pour ne pas douter si une chose est en perfection, c'est d'observer si elle sied bien à toutes sortes d'égards; et rien ne me paroît de si mauvaise grâce que d'être un sot ou une sotte, et de se laisser empiéter aux préventions. Nous devons quelque chose aux coutumes des lieux où nous vivons, pour ne pas choquer la révérence publique, quoique ces coutumes soient mauvaises; mais nous ne leur devons que de l'apparence: il faut les en payer et se bien garder de les approuver dans son coeur[61], de peur d'offenser la raison universelle qui les condamne. Et puis, comme une vérité ne va jamais seule, il arrive aussi qu'une erreur en attire beaucoup d'autres. Sur ce principe qu'on doit souhaiter d'être heureux, les honneurs, la beauté, la valeur, l'esprit, les richesses et la vertu même, tout cela n'est à désirer que pour se rendre la vie agréable[62]. Il est à remarquer qu'on ne voit rien de pur et de sincère, qu'il y a du bien et du mal en toutes les choses de la vie, qu'il faut les prendre et les dispenser à notre usage, que le bonheur de l'un seroit souvent le malheur de l'autre, et que la vertu fuit l'excès comme le défaut. Peut-être qu'Aristide et Socrate n'étoient que trop vertueux, et qu'Alcibiade et Phédon ne l'étoient pas assez; mais je ne sais si, pour vivre content et comme un honnête homme du monde, il ne vaudrait pas mieux être Alcibiade et Phédon qu'Aristide ou Socrate. Quantité de choses sont nécessaires pour être heureux, mais une seule suffit pour être à plaindre; et ce sont les plaisirs de l'esprit et du corps qui rendent la vie douce et plaisante, comme les douleurs de l'un et de l'autre la font trouver dure et fâcheuse. Le plus heureux homme du monde n'a jamais tous ces plaisirs à souhait. Les plus grands de l'esprit, autant que j'en puis juger, c'est la véritable gloire et les belles connoissances, et je prends garde que ces gens-là ne les ont que bien peu, qui s'attachent beaucoup aux plaisirs du corps. Je trouve aussi que ces plaisirs sensuels sont grossiers, sujets au dégoût et pas trop à rechercher, à moins que ceux de l'esprit ne s'y mêlent. Le plus sensible est celui de l'amour; mais il passe bien vite si l'esprit n'est de la partie. Et comme les plaisirs de l'esprit surpassent de bien loin ceux du corps, il me semble aussi que les extrêmes douleurs corporelles sont beaucoup plus insupportables que celles de l'esprit. Je vois, de plus, que ce qui sert d'un côté nuit d'un autre; que le plaisir fait souvent naître la douleur, comme la douleur cause le plaisir, et que notre félicité dépend assez de la fortune et plus encore de notre conduite.--Je l'écoutois doucement quand on nous vint interrompre, et j'étois presque d'accord de tout ce qu'il disoit. Si vous me voulez croire, madame, vous goûterez les raisons d'un si parfaitement honnête homme, et vous ne serez pas la dupe de la fausse honnêteté.»

[Note 57: Sans doute le _Recueil de Rondeaux_ imprimé en 1650, celui même d'où La Bruyère a tiré les deux rondeaux qu'on lit dans l'un de ses chapitres.]

[Note 58: Épicure.]

[Note 59: Je rétablis ici deux mots omis qui sont indispensables pour le sens.]

[Note 60: Toujours Épicure.]

[Note 61: On retrouve tout à fait ici cette _pensée de derrière_ dont a parlé Pascal.]

[Note 62: Je rétablis cette phrase telle qu'elle est dans l'édition de 1682; elle a été corrigée maladroitement dans la réimpression de Hollande.]

Dans ce curieux discours, qui semble renouvelé d'Aristippe ou d'Horace, on a pu relever au passage bon nombre de pensées toutes faites pour courir en maximes; on a dû sentir aussi par instants quelques-unes des idées familières au chevalier, qui se sont glissées comme par mégarde dans sa rédaction, mais tout aussitôt le pur et vrai La Rochefoucauld recommence. Par exemple, c'est bien La Rochefoucauld qui dit: «Nous devons quelque chose aux coutumes des lieux où nous vivons, pour ne pas choquer la révérence publique, quoique ces coutumes soient mauvaises; mais nous ne leur devons que de l'apparence: il faut les en payer et se bien garder de les approuver dans son coeur» Puis c'est le chevalier qui, pour arrondir sa phrase, ajoute: _de peur d'offenser la raison universelle qui les condamne_. Il ne s'est pas aperçu que cette raison universelle et tant soit peu platonicienne n'était pas compatible avec les idées de La Rochefoucauld. Et, en général, le chevalier ne paraît pas s'être bien rendu compte de la portée de cette doctrine insinuante: il ne pense qu'à l'extérieur et à la façon de l'honnête homme; La Rochefoucauld allait un peu plus avant et savait mieux le fin mot[63].

[Note 63: M. de la Rochefoucauld était mort depuis le mois de mars 1680, quand le chevalier fit imprimer la lettre à la fin de 1681, et il ne paraît pas que cette profession, au fond si épicurienne, ait choqué personne, ni même qu'on l'ait seulement remarquée.]

Cette lettre une fois connue, je n'ai plus guère longtemps affaire avec le chevalier; il était surtout bon, lui le maître des cérémonies, à nous introduire auprès des autres, de ceux qui valent mieux que lui. Il paraît s'être retiré à une certaine époque dans son manoir des champs et n'avoir plus été du monde. Il avait été gros joueur et s'était mis sur le corps force dettes, il en convient, et une foule de créanciers, quoiqu'il n'ait point fait entrer cette condition dans sa définition de l'honnête homme[64]. La piété, dit-on, de la marquise de Sevret, sa belle-soeur, contribua à déterminer sa conversion. Un mot d'une lettre de Scarron, si on y attachait un sens sérieux, ferait croire qu'il avait été hérétique dans sa jeunesse[65]. On ne sait d'ailleurs rien de précis. Ce qui reste pour nous bien certain, c'est qu'il était de ces esprits distingués d'abord, fins et déliés, mais qui se _figent_ vite et qui ne se renouvellent pas. Les écrits sortis de sa plume dans ses dernières années sont insipides; il baisse à vue d'oeil, il se rouille; il parle de la Cour en bel-esprit redevenu provincial; il a des ressouvenirs d'épicurien qu'il amalgame comme il peut avec des visées platoniques, et, dans son type d'honnête homme qui est sa marotte éternelle, après avoir épuisé la liste des anciens philosophes, il va jusqu'à essayer en quelques endroits d'y rattacher... qui?... je ne sais comment dire: celui qu'il appelle _le parfait modèle de toutes les vertus_ et qui n'est rien moins que le Sauveur du monde. Le chevalier vieillissant, avec ses airs solennels, n'est plus qu'une ruine, le monument singulier d'une vieille mode, un de ces originaux qu'il aurait fallu voir poser devant La Bruyère.

[Note 64: Voir la lettre 11e, où il se montre comme assiégé par les créanciers, qui l'empêchaient, de sortir de chez lui et de faire des visites; la lettre 37e, sur le triste état de ses affaires; la lettre 8e, sur une dette de jeu. On reconnaît encore le joueur d'alors et le contemporain du chevalier de Grammont à de certaines anecdotes; en voici une qu'il entame en ces termes: «Il y avoit à la suite de Monsieur un _fort galant homme_ qui ne laissoit pourtant pas d'user de quelque industrie en jouant...» (_Oeuv. posth._, p. 150). Cette petite industrie sert de texte à un bon mot et ne le scandalise pas autrement. Que les. plus honnêtes gens ont donc de peine à ne pas être de leur temps et à ne pas se sentir de la coutume!]

[Note 65: Ce qui cadrerait peu avec la conjecture précédente (page 87), qu'il aurait été chevalier de Malte. Je ne fais que poser ces petits problèmes pour les biographes futurs, s'il en vient.]

Il obtint pourtant, à cette époque, une sorte de célébrité par ses écrits; on le trouve assez souvent cité par Bouhours, par Daniel, par Bayle, par ceux qui, étant un peu de province ou de collége et arriérés par rapport au beau monde, le croyaient un module du dernier goût. Il eut ce que j'appelle un succès de Hollande, lui à qui les manières de Hollande déplaisaient tant. Chez nous, Mme de Sévigné l'a écrasé d'un mot, pour avoir osé critiquer Voiture: «Corbinelli, dit-elle[66], abandonne le chevalier de Méré et son _chien de style_, et la ridicule critique qu'il fait, en collet-monté, d'un esprit libre, badin et charmant comme Voiture: tant pis pour ceux qui ne l'entendent pas!» Ceci demande quelque explication et touche à un point très-fin de notre littérature. J'ai dit que M. de Méré était bon surtout à nous initier près des autres, et j'en profite jusqu'au bout.

[Note 66: Lettre du 24 novembre 1679.--Mais, à propos de Mme de Sévigné et de ses rigueurs, je m'aperçois que j'ai omis de dire, sur la foi des meilleurs biographes modernes, que le chevalier de Méré en avait été autrefois amoureux; c'est que je n'en crois rien, et je soupçonne qu'il y a eu ici quelque méprise. Ménage, dans l'_Épître dédicatoire_ de ses _Observations sur la Langue françoise_, disait à M. de Méré: «Je vous prie de vous souvenir que, lorsque nous fesions notre cour ensemble à une dame de grande qualité et de grand mérite, quelque passion que j'eusse pour cette illustre personne, je souffrois volontiers qu'elle vous aimât plus que moi, parce que je vous aimois aussi plus que moi-même.» C'est sur cette seule phrase que porte la supposition; on n'a pas mis en doute qu'il ne fût question de Mme de Sévigné, comme si Ménage ne connaissait pas d'autres grandes dames à qui il eut l'honneur de _faire sa cour_ avec _passion_ (style du temps). Il dit positivement ailleurs: «Ce fut moi qui introduisis le chevalier de Méré chez Mme de Lesdiguières... Il la vit jusqu'à sa mort, et, après elle, il passa à Mme la maréchale de Clérembaut.» (_Menagiana, tome II.) Je crois tout à fait que c'est de cette duchesse, déjà morte, qu'il s'agit dans la phrase précédente. Mme de Lesdiguières, en effet, aima bientôt le chevalier plus que le bon pédant Ménage qu'il n'eut pas de peine à supplanter, et celui-ci, qui n'aurait pas si galamment proclamé sa défaite auprès de Mme de Sévigné, en prenait très-bien son parti pour ce qui était de la duchesse; car ici il n'y avait pas moyen de se faire illusion, et la préférence était plus claire que le jour. Notez que le nom de Mme de Sévigné ne revient jamais sous la plume du chevalier, qui ne se fait pas faute de citer à tout moment les dames de ses pensées. Je soumets ces observations à la critique attentive des deux excellents biographes MM. de Monmerqué et Walckenaer, qui ont dès longtemps comme la haute main sur ce beau domaine de notre histoire littéraire.]

Dans une lettre à Saint-Pavin, le chevalier, en lui envoyant des remarques _sur la Justesse_ dans lesquelles Voiture est critiqué, lui avait dit:

«Je ne sais si vous trouverez bon que j'observe des fautes contre la justesse en cet auteur. Je pense aussi que je n'en eusse rien dit sans Mme la marquise de Sablé, qui ne croit pas que jamais homme ait approché de l'éloquence de Voiture, et surtout dans la justesse qu'il avoit à s'expliquer. Et combien de fois ai-je entendu dire à cette dame: _Mon Dieu! qu'il avoit l'esprit juste! qu'il pensoit juste! qu'il parloit et qu'il écrivoit juste!_ jusqu'à dire _qu'il rioit si juste et si à propos, qu'à le voir rire elle devinoit ce qu'on avoit dit_. J'ai connu Voilure: on sait assez que c'étoit un génie exquis et d'une subtile et haute intelligence; mais je vous puis assurer que dans ses discours ni dans ses écrits, ni dans ses actions, il n'avoit pas toujours cette extrême justesse, soit que cela lui vînt de distraction ou de négligence. Je fus assez étourdi pour le dire à Mme la marquise de Sablé, un soir que j'étois allé chez elle avec Mme la maréchale de Clérembaut; je m'offris même de montrer dans ses Lettres quantité de fautes contre la justesse, et vous jugez bien que cela ne se passa pas sans dispute. Mme la maréchale prit le parti de Mme la marquise, soit par complaisance ou qu'en effet ce fût son sentiment. Quelques jours après, je fis ces observations, où je ne voulus pas insulter; je me contentai d'apprendre à ces dames que je n'étois pas chimérique et que je n'imposois à personne. Un de mes amis fit voir à Mme la marquise les endroits que j'avois remarqués, et cette dame, que toute la Cour admire, me parut encore admirable en cela qu'elle ne les eut pas plutôt vus qu'elle se rendit sans murmurer. Je vous assure aussi que Mme de Longueville, que Voiture a tant louée, trouve que j'ai raison partout. Que si M. le Prince, comme vous dites, se montre un peu moins favorable à mes observations, c'est que, dès sa première enfance, il estime cet excellent génie, et que les héros ne reviennent pas aisément. Aussi je tiens d'un auteur grec que c'étoit un crime à la cour d'Alexandre de remarquer les moindres fautes dans les oeuvres d'Homère.»

Voiture et Homère! Mais, après avoir ri, on remarque pourtant cet accord singulier des personnes les plus spirituelles d'alors, de Mme de Sévigné, de Mme de Sablé, cette Sévigné de la génération précédente. Boileau lui-même ne parle de Voiture qu'avec égards et en toute révérence. Pour se rendre compte de la grande réputation du personnage, et, en général, pour s'expliquer ces hommes qui laissent après eux des témoignages d'eux-mêmes si inférieurs à la vogue dont ils ont joui, il faut se dire que les contemporains, surtout, dans la société, s'attachent bien plus à la personne qu'aux oeuvres du talent; là où ils voient une source vive, volontiers ils l'adorent, tandis que la postérité, qui ne juge que par les effets, veut absolument, pour en faire cas, que la source soit devenue un grand fleuve.

Qu'on soit Voiture ou Bolingbrock, la postérité vous demande ce que vous aurez laissé plutôt que ce que vous aurez été, et elle se montrera même d'autant plus exigeante que aurez eu plus de nom.

Pour la réputation du chevalier, il est à regretter, que dans ses beaux jours, il n'ait pas eu une place à l'Académie française; il en était très-digne à sa date. D'Olivet ensuite lui aurait consacré une de ses petites notices en deux ou trois pages d'un style si exact et si excellent, et qui l'aurait fixé à son rang littéraire. Si on me demandait, en effet, ce qu'était proprement et par-dessus tout le chevalier de Méré, je n'hésiterais pas à répondre: C'était un académicien. Ses écrits, surtout ses Lettres et ses Conversations avec le maréchal de Clérembaut, fourniraient matière à une infinité de remarques pour les définitions précises et pour les fines nuances des mots en usage dans le langage poli. Le chevalier est tout à fait un écrivain. Son style a de la manière; mais, entre les styles maniérés d'alors, c'est un des plus distingués, des plus marqués au coin de la propriété et de la justesse des termes. Il avait le sentiment du _mieux_ et de la perfection dans l'expression, même en causant. Il aimait les choses _bien prises_. J'ai dit qu'il était précieux; il se sépare pourtant, par plus d'un endroit, des précieuses. «Quelques dames qui ont l'esprit admirable, écrit-il, et qui s'en devroient servir pour rendre justice à chaque chose, condamnent des mots qui sont fort bons, et dont il est presque impossible de se passer. Les personnes qui en usent trop souvent, et d'ordinaire pour ne rien dire, leur ont donné cette aversion; mais encore qu'il se faille soumettre au jugement et même à l'aversion de ces dames, je crois pourtant que l'on ne feroit pas mal de s'en rapporter quelquefois à tant d'excellents hommes qui jugent sainement et sans caprice, et qui sont assemblés depuis si longtemps pour décider du langage.» Il aurait eu voix au chapitre en bien des cas, s'il avait siégé parmi ces _excellents hommes_. Encore aujourd'hui, s'il s'agissait de bien fixer le moment où le terme d'_urbanité_, par exemple, fut introduit, non sans quelque difficulté, dans la langue, du monde, à quel témoignage pourrait-on recourir plus sûrement qu'à celui du chevalier, qui, dans une lettre à la maréchale de ***, écrivait: «J'espère, madame, qu'enfin vous donnerez cours à ce nouveau mot d'_urbanité_ que Balzac, avec sa grande éloquence, ne put mettre en usage, car vous l'employez quelquefois... Il me semble que cette urbanité n'est point ce qu'on appelle de bons mots, et qu'elle consiste en je ne sais quoi de civil et de poli, je ne sais quoi de railleur et de flatteur tout ensemble.» Nous avons déjà au passage noté de ces locutions qu'il affectionne et qui avaient cours autour de lui: _dire des choses_; _faire l'esprit_. Ce sont des gallicismes attiques. Madame de Sablé usait volontiers de la première de ces expressions, _dire des choses_, donnant à entendre que la manière relève tout et fait tout passer; c'était sentir d'avance comme Voltaire:

La grâce, en s'exprimant, vaut mieux que ce qu'on dit.

Quant à cet autre mot: _faire l'esprit_, il était du maréchal de Clérembaut, et le chevalier le confirme aussitôt et l'explique de la sorte: «Je me souviens de quelques bons maîtres qui montroient les exercices dans une si grande justesse qu'il n'y avoit rien de défectueux ni de superflu; pas un temps de perdu, ni le moindre mouvement qui ne servît à l'action. Ces maîtres me disoient que, si une fois on a le corps fait, le reste ne coûte plus guère. Il me semble aussi que ceux qui ont _l'esprit fait_ entendent tout ce qu'on dit, et qu'il ne leur faut plus après cela que de bons avertisseurs.» Quand le Dictionnaire de l'Académie, continué par nos petits-neveux, en sera au mot _incompatible_, quel meilleur exemple aura-t-on à citer, pour le sens absolu du mot, que ce trait du chevalier contre les raffinés qui ne savent causer, dit-il, qu'avec ceux de leur cabale, et qui voudraient toujours être en particulier, comme s'ils avaient à dire quelque mystère: «Je trouve d'ailleurs que d'être comme _incompatible_, et de ne pouvoir souffrir que des gens qui nous reviennent, c'est une heureuse invention pour se rendre insupportable à la plupart des dames, parce que, d'ordinaire, elles sont bien aises d'avoir à choisir.» Je pourrais continuer ainsi et varier les détails sur ce mérite d'écrivain et presque de grammairien du chevalier, qui s'en piquait tant soit peu; mais il ne faut pas abuser. Je crois en avoir bien assez dit pour montrer qu'il ne méritait pas le mépris et l'oubli total où il est tombé, et que c'est un de ces personnages du passé qu'il n'est pas inutile ni trop ennuyeux de rencontrer une fois dans sa vie, quand on sait les prendre par le bon coté. Mme de Sablé et M. de La Rochefoucauld, en leur temps, trouvaient plaisir à s'entretenir avec lui: est-ce à nous d'être si difficiles?

Et puis, en relisant tout ceci, une pensée dernière me vient, qui remet chacun à sa place. Qu'est-ce que prétendre tirer de l'oubli? Nous ressemblons tous à une suite de naufragés qui essaient de se sauver les uns les autres, pour périr eux-mêmes l'instant d'après.

1er janvier 1848.

MADEMOISELLE AÏSSÉ[67]