Portraits littéraires, Tome II
Chapter 41
Mais, pour dernière citation, voici une réflexion d'ironique et haute mélancolie que lui inspire la vue d'une pauvre jeune fille qui se meurt:
«La jeunesse disparaissant dans sa fleur a quelque chose de particulièrement terrible; on dirait que c'est une injustice. Ah! le vilain monde! j'ai toujours dit qu'il ne pourrait aller si nous avions le sens commun. Si nous venions à réfléchir bien sérieusement qu'une vie commune de vingt-cinq ans nous a été donnée pour être partagée entre nous, comme il plaît à la loi inconnue qui mène tout, et que, si vous atteignez vingt-six ans, c'est une preuve qu'un autre est mort à vingt-quatre, en vérité chacun se coucherait et daignerait à peine s'habiller. C'est notre folie qui fait tout aller. L'un se marie, l'autre donne une bataille, un troisième bâtit, sans penser le moins du monde qu'il ne verra point ses enfants, qu'il n'entendra pas le _Te Deum_, et qu'il ne logera jamais chez lui. N'importe! tout marche, et c'est assez.»
En mai 1817, M. de Maistre disait adieu à Saint-Pétersbourg, pour rentrer dans, sa patrie. L'empereur Alexandre lui témoigna par mille distinctions flatteuses et charmantes, comme il savait aisément les rendre, tout le cas qu'il faisait de lui. Un des vaisseaux de la flotte, qui partait alors pour la France, fut mis à sa disposition: «Une circonstance aussi inattendue, écrivait-il, m'envoie à Paris, ville très-connue, et que cependant, selon les apparences, je ne devais jamais connaître.» Il y séjourna bien peu de temps: arrivé à Paris le 24 juin, il était rendu à Turin le 22 août. Toutes les dignités et les plus hautes fonctions l'y attendaient. Indépendamment du titre de Premier Président, il eut la charge de ministre d'État et de régent de la Grande-Chancellerie. Mais la face encore si incandescente de l'Europe et le sol qui tremblait sur bien des points n'étaient pas propres à donner du calme à ce noble esprit excité; ses illuminations sombres ne faisaient que gagner en avançant: il avait de ces tristesses de Moïse et de tous les sublimes mortels qui ont trop vu. Dans une lettre du 5 septembre 1818 au chevalier de..., il écrivait:
«Combien l'homme est malheureux! examinez bien; vous verrez que, depuis l'âge de la maturité, il n'y a plus de véritable joie pour lui. Dans l'enfance, dans l'adolescence, on a devant soi l'avenir et les illusions; mais, à mon âge, que reste-t-il? On se demande: Qu'ai-je vu? Des folies et des crimes. On se demande encore: Et que verrai-je? Même réponse, encore plus douloureuse. C'est à cette époque surtout que tout espoir nous est défendu. Nés fort mal à propos, trop tôt ou trop tard, nous avons essuyé toutes les horreurs de la tempête sans pouvoir jouir de ce soleil qui ne se lèvera que sur nos tombes. Sûrement, Dieu n'a pas remué tant de choses pour ne rien faire; mais, franchement, méritons-nous de voir de plus beaux jours, nous que rien n'a pu convertir, je ne dis pas à la religion, mais au bon sens, et qui ne sommes pas meilleurs que si nous n'avions vu aucuns miracles?
«Plusieurs personnes m'ont fait l'honneur de m'adresser la même question que je lis dans votre lettre: _Pourquoi n'écrivez-vous pas sur l'état actuel des choses?_ Je fais toujours la même réponse: du temps de la _canaillocratie_, je pouvais, à mes risques et périls, dire leurs vérités à ces inconcevables souverains; mais, aujourd'hui, ceux qui se trompent sont de trop bonne maison pour qu'on puisse se permettre de leur dire la vérité. La Révolution est bien plus terrible que du temps de Robespierre; en s'élevant, elle s'est raffinée. La différence est du mercure au sublimé corrosif. Je ne vous dis rien de l'horrible corruption des esprits; vous en touchez vous-même les principaux symptômes. Le mal est tel, qu'il annonce évidemment une explosion divine. _Mais quand? mais comment? Ah! ce n'est pas à nous de connaître le temps_, etc.»
Cette perspective d'une explosion prochaine était devenue son idée fixe. A le voir avec la tête haute toujours découverte, ses beaux cheveux blancs et son verbe ardent, enflammé, il avait l'air d'un prophète: «C'est comme notre Etna, disait un jour un seigneur sicilien qui sortait de causer avec lui, il a la neige sur la tête et le feu dans la bouche: _Pare il nostro Etna: la neve in testa ed il fuoco in bocca_.»
Peu de temps avant sa mort, il écrivait à un de ses amis de France: «Je sens que mon esprit et ma santé s'affaiblissent tous les jours. _Hic jacet_, voilà ce qui va bientôt me rester de tous les biens de ce monde. _Je finis avec l'Europe, c'est s'en aller en bonne compagnie_.»--On m'assure pourtant que ce fut six semaines seulement avant sa mort qu'il écrivit ce fameux portrait de Voltaire pour le mettre dans les _Soirées_, au IVe Entretien déjà composé.
Vers la fin de décembre 1820, de graves symptômes se déclarèrent; sa démarche, ordinairement si ferme et si rapide, devint chancelante, et on n'osait plus le laisser sortir seul: «Nous nous apercevions bien qu'il perdait ses forces, écrivait un témoin ami, mais nous étions loin de le croire en danger; nous supposions plutôt cet affaiblissement dû à l'âge, dont les effets se hâtaient plus que d'ordinaire et s'accumulaient plus rapidement. Mais lui, quoiqu'il n'eût aucune maladie, il se sentait frappé à mort. Je me rappelle que j'avais commencé son portrait, et que, voulant le mettre dans son costume de chancelier, il me promit de venir, je «crois, le jour de l'an où il devait faire sa cour au roi. Il vint en effet; et comme je lui disais qu'il n'aurait pas dû venir ce jour-là, car il paraissait très-fatigué d'avoir monté notre escalier, il me répondit, en baissant la voix pour que sa fille qui l'accompagnait ne l'entendît pas: _J'ai voulu venir aujourd'hui, car je ne pourrai plus revenir_, et cela avec un sourire si calme et si naturel que l'on aurait cru qu'il s'agissait d'un petit secret qui aurait pu causer quelque contrariété. En effet, il cessa de faire des visites; mais il continuait à s'occuper et à travailler comme à son ordinaire; il n'avait ni fièvre ni aucune maladie appréciable, seulement un dégoût de la nourriture qui augmentait de jour en jour, sans pourtant qu'elle lui fît mal. Il s'affaiblissait si visiblement, que sa famille s'alarmait, et les médecins aussi, parce qu'ils ne pouvaient en deviner la cause. Je passais chez lui presque toutes les soirées, et je lui ai entendu faire plusieurs fois allusion à sa mort prochaine, et toujours de la même manière, c'est-à-dire avec une paix admirable et le soin de ménager sa famille, pour laquelle il n'avait jamais été si tendre et si affectueux. Il s'est fait administrer deux fois, pendant le mois qui a précédé sa mort» (dont une fois le 29 janvier, jour de la fête de saint François de Sales). Et ailleurs, dans une lettre de source encore plus intime, on lit ces détails qui conduisent de plus en plus près et jusqu'à la fin: «Nous osions cependant nous livrer quelquefois à l'espérance, parce que ses facultés morales n'avaient jamais été si vives ni si prodigieuses; pendant cinquante jours qu'a duré sa maladie, il n'a cessé de s'occuper des affaires de sa charge, de ses affaires domestiques, de la littérature et de la politique; il nous a dicté plus de cinquante lettres, et trouvait un grand plaisir dans les lectures continuelles que nous lui faisions. Étonné lui-même de ce que son esprit ne se ressentait point de la faiblesse de son corps, il nous disait en riant: _Vous serez fort surpris de ne trouver plus un jour dans ce lit qu'un pur esprit_. «Les bonnes oeuvres n'ont jamais cessé de l'occuper, et il versa beaucoup de larmes, quelques jours avant sa mort, en apprenant qu'une pauvre femme qu'il avait recommandée au ministre des finances venait de recevoir une somme considérable: une joie pure colora pour la dernière fois son noble visage, et, regardant le ciel, il remercia Dieu avec attendrissement...» Il expira le 26 février 1821, à l'âge de près de soixante-huit ans.
Les années qui ont suivi, en confirmant quelques-unes de ses vues et en en contredisant certaines autres, n'ont fait qu'élever de plus en plus haut son nom et l'autorité de son esprit parmi les hommes. Il est même arrivé que, lui aussi, lui si isolé de son vivant et si dédaigneux de la vogue, il a eu en France une espèce d'école, et qu'on s'est mis à le célébrer, à le contrefaire par lieu-commun. L'histoire de son influence posthume serait assez longue, assez compliquée, et, ce me semble, fastidieuse à faire aujourd'hui. C'est de lui surtout qu'il serait exact de dire ce qu'il a dit lui-même de tout écrivain, d'après Platon, que la parole écrite ne représente pas toute la parole vive et vraie de l'homme, _car son père n'est plus là pour la défendre_. M. de Maistre me paraît, de tous les écrivains, le moins fait pour le disciple servile et qui le prend à la lettre: il l'égaré. Mais il est fait surtout pour l'adversaire intelligent et sincère: il le provoque, il le redresse.
Et pour parler à sa manière, on ne craindrait pas de dire, dût-on faire regarder d'un certain côté, que le disciple qui s'attache aux termes mêmes de De Maistre et le suit au pied de la lettre est _bête_. La bête a l'inconvénient de ne venir jamais seule; elle introduit le fripon.
Mais coupons vite avec cette queue fâcheuse et parfaitement indigne d'un sujet si noble et si grand; tenons-nous jusqu'au bout en présence de la haute, de l'intègre et vénérable figure. Rappelons-nous à son propos ce que Bossuet a dit de Rancé dont on venait dénoncer les exagérations, et appliquons-lui surtout en pleine certitude ce beau mot de Saint-Cyran sur saint Bernard: «C'a été _un vrai gentilhomme chrétien_.»
Juillet-Août 1843.
(Comme article essentiel à joindre à celui-ci sur le comte de Maistre, voir ce que j'ai écrit lors de la publication de ses Lettres, au tome IV des _Causeries du Lundi_; et sur sa _Correspondance diplomatique_, un article dans le _Moniteur_ du 3 décembre 1860. Voir aussi _Port-Royal_, tome III, livre III, chap. xiv.)
GABRIEL NAUDÉ
Il me semble difficile, lorsqu'on est arrivé en quelque endroit nouveau, en quelque coin du monde, pour s'y établir et y vivre quelque temps, de ne pas s'enquérir tout d'abord de l'histoire du lieu (et, si obscur, si isolé qu'il soit, c'est bien rare qu'il n'en ait point): quels hommes y ont passé, s'y sont assis à leur tour; quels l'ont fondé, donjon ou clocher, maison d'étude ou de prière; quels y ont gravé leur nom sur le mur, ou seulement y ont laissé un vague écho dans les bois. Ce passé une fois ressaisi, ces hôtes invisibles et silencieux une fois reconnus, on jouit mieux, ce semble, du séjour, on le possède alors véritablement, et le _Genius loci_, que notre hommage a rendu propice, anime doucement chaque objet, y met l'âme secrète, et accompagne désormais tous nos pas. Ainsi surtout doit-on faire s'il s'agit d'un lieu de quelque renom, d'une fondation destinée précisément à perpétuer la mémoire des hommes et des choses. C'est ce que je n'ai eu garde de négliger pour notre bibliothèque Mazarine, depuis qu'un indulgent loisir m'y a fait asseoir, et que le régime du plus aimable des administrateurs [222] nous y rend les douceurs d'Évandre; je me suis senti sollicité du premier jour à rechercher l'histoire des prédécesseurs. Un de ces derniers, M. Petit-Radel, a écrit fort savamment (je dirais peut-être un autre mot si ce n'était, lui aussi, un ancêtre) l'historique de l'établissement qu'il administrait. Fondation de Mazarin, mais n'ayant été livrée au public dans le local et sous la forme actuelle que bien après lui, desservie durant tout le XVIIIe siècle par une dynastie purement théologique de docteurs en Sorbonne, cette bibliothèque s'ouvrit, au moment de la Révolution, û des noms de conservateurs un peu mélangés. Là, Sylvain Maréchal siégea; il fallut purifier la place. Là, Palissot, vieillard souriant, revenu de la satire, se consola dans le voisinage de l'Institut de ne pouvoir pas en être. Boullers, nommé un instant pour lui succéder en 1814, n'y parut jamais: il se contenta d'envoyer demander le premier jour, par un reste de vieille habitude, où étaient les écuries et remises du logement de Palissot, afin d'y loger sans doute les chevaux qu'il n'avait plus. Montjoie, l'auteur des _Quatre Espagnols_, si oublié, ne prit que le temps d'y entrer, de s'en réjouir et d'y mourir. Mais tous ces hôtes passagers qui ne pourraient qu'égayer d'une anecdote un fond si grave, que sont-ils auprès du fondateur même, je veux dire le bibliothécaire de Mazarin et le grand bibliographe d'alors, ce Gabriel Naudé dont le cachet est là partout sous nos yeux, dont l'esprit se représente à chaque instant dans le choix des livres et s'y peint comme dans son oeuvre? C'est à lui que je m'attacherai aujourd'hui, moins encore au savant qu'à l'homme; moi, le dernier venu et le plus indigne de sa postérité directe, je veux gagner mon titre d'héritier et lui consacrer, à lui le grand sceptique, cet article tout pieux, au moins en ce sens-là.
[Note 222: M. de Feletz.]
Un de nos jeunes et curieux amis a fait, il y a bien des années déjà, une étude de Naudé en cette _Revue_ [223]; il s'est appliqué à toute sa vie, s'est étendu sur ses divers ouvrages, et a pris plaisir autour de l'érudit. C'est au moraliste, au penseur, que je vise plutôt ici; c'est l'esprit de la personne et le procédé de cet esprit que je vais m'efforcer de dégager, de faire saillir de dessous la croûte d'érudition assez épaisse qui le recouvre. Tout est dans Bayle, a-t-on dit, mais il faut l'en tirer pour l'y voir. Combien ce mot est-il plus vrai de Naudé encore, lequel n'a ni point de vue apparent ni relief saisissable, et qui étouffe son idée comme à dessein sous une masse de citations et de digressions! Il s'agit, dans ce bloc confus et presque informe, de retrouver et de tailler le buste de l'homme. Au bout d'une des salles de la Mazarine un buste de lui existe en marbre, et fait pendant à celui de Racine; j'ai souvent admiré le contraste, et je ne sais si c'est ce que l'ordonnateur a voulu marquer: ce sont bien certainement les deux esprits qui se ressemblent le moins, les deux écrivains qui se produisent le plus contrairement; l'un encore tout farci de gaulois, cousu de grec et de latin, et d'une diction véritablement polyglotte, l'autre le plus élégant et le plus poli; celui-ci le plus noble de visage et si beau, celui-là si fin. Il y a de quoi passer entre les deux. Mais le point où je voudrais relever et voir placer le buste de Naudé, c'est à son vrai lieu, entre Charron, ou mieux entre Montaigne et Bayle: il fait le noeud de l'un à l'autre, un très gros noeud, assez dur à délier, mais qui en vaut la peine. Ôtez encore une fois l'enveloppe et l'écorce, je résume le sens et j'appelle mon auteur par son vrai nom: un sceptique moraliste sous masque d'érudit.
[Note 223: _Revue des Deux Mondes_, 15 août 1836, article de M. Labitte.]
Gabriel Naudé est qualifié _Parisien_, en tête de ses livres, selon la vieille mode, Parisien comme Charron, comme Villon. Il naquit en février 1609, sur la paroisse Saint-Méry, de parents bourgeois, qui, voyant ses heureuses dispositions, le mirent de bonne heure aux études. On cite d'ordinaire ses deux maîtres de philosophie, célèbres pour le temps, Frey et Padet; mais il serait plus essentiel de rappeler ce que Guy Patin, son ami de jeunesse, nous apprend. Celui-ci, ayant à s'expliquer sur les sentiments religieux de Naudé, écrivait à Spon [224]: «Tant que je l'ai pu connoître, il m'a semblé fort indifférent dans le choix de la religion et avoir appris cela à Rome, tandis qu'il y a demeuré douze bonnes années; et même je me souviens de lui avoir ouï dire qu'il avoit autrefois eu pour maître un certain professeur de rhétorique au collége de Navarre, nommé M. Belurgey, natif de Flavigny «en Bourgogne, qu'il prisoit fort...» Or, ce professeur de rhétorique se vantait notoirement d'être de la religion de Lucrèce, de Pline, et des grands hommes de l'antiquité; pour article unique de foi, on l'entendit alléguer souvent certain choeur de Sénèque dans la _Troade_: «Bref, ajoute Guy Patin, M. Naudé avoit été disciple d'un tel maître,» et il conclut en citant ce vers expressif du Mantouan que tous les biographes devraient méditer:
Qui viret in foliis venit a radicibus humor.
Cherchez bien, cette humeur et cette séve qui verdoie diversement dans le feuillage, elle provient de la racine.
[Note 224: _Nouveau Recueil de Lettres choisies de Guy Patin_, tome V, page 283.]
Le XVIe siècle finissait d'hier quand Naudé naquit. On se figure difficilement ce que devait paraître cette féconde et forte époque aux yeux de ceux qui en sortaient, qui en héritaient, et pour qui elle était véritablement le dernier et grand siècle. Il faut voir comme Naudé s'en exprime en toute occasion; les admirateurs du XVIIIe siècle n'en disaient pas plus à l'issue de leur âge fameux. Tant de découvertes successives et croissantes, canons, imprimeries, horloges, un continent nouveau, tout récemment l'économie des cieux cédant ses secrets aux observations d'un Tycho-Brahé et aux lunettes d'un Galilée, voilà ce que Naudé, jeune, avide de toute connaissance, eut d'abord à considérer, et il s'en exalte avec Bacon. On aime à l'entendre proclamer _la félicité de notre dernier siècle_, et on sourit en songeant que c'est celui même duquel nos littérateurs instruits d'il y a trente ans s'accordaient à parler comme d'une époque presque barbare. La ressource de l'humanité, en avançant, est de se débarrasser du bagage trop pesant et d'oublier: ainsi elle trouve moyen de se redonner par intervalles un peu de fraîcheur et une soif de nouveauté. Cardan, Pic de la Mirandole, Scaliger, ces colosses de science, ou mieux, pour parler comme notre auteur, ces _preux de pédanterie_, aussi merveilleux et plus vrais que ceux de la Table-Ronde, étaient donc les maîtres familiers de Naudé et les rudes jouteurs auxquels avait affaire incessamment son adolescence. Quant à ceux qui avaient écrit en français, tels que Bodin, Charron et Montaigne, il n'y pouvait voir que ses compagnons de plaisir, tant c'était facilité de les aborder au prix des autres. Le XVIe siècle (on avait droit de le croire à l'immensité de l'inventaire) avait et possédait tout,--tout, hormis ce seul petit fruit assez capricieux, qui ne vient, on ne sait pourquoi, qu'à de certaines saisons et à de certaines expositions de soleil, je veux dire le bon goût, ce présent des Grâces [225].
[Note 225: S'il l'eut sur un point, ce fut en architecture et sculpture sous les Valois, pas en une autre branche.]
Le bon goût dans les choses littéraires, et la méthode, cet autre bon goût qui est particulier aux sciences, le XVIe siècle n'en sut point le prix ni l'usage. Galilée seul fit exception comme savant, et offrit l'instrument exact à l'âge qui succéda. Auparavant, la confusion tout le long du chemin compromettait la recherche, et encombrait en fin de compte la découverte. L'astronomie de ces temps continuait de se mêler à l'astrologie, la chimie à l'alchimie, la géométrie aux nombres mystiques; la physique n'avait pas fait divorce avec les charlatans. Ce n'était pas le vulgaire seul qui parlait de magie. Les superstitions de toutes sortes trouvaient place à côté de l'audace de la pensée et jusque dans l'incrédulité philosophique. Les plus grands esprits, Cardan, Bodin, Agrippa, Postel, inclinent par moments au vertige et aux chimères. Le résultat de cette vaste époque effervescente à son lendemain et auprès des esprits rassis, judicieux, critiques, qui l'embrasseraient par la lecture, devait être naturellement le doute, au moins le doute moral, philosophique; et de toutes parts le XVIe siècle finissant l'engendra.
On avait tout dit, tout pensé, tout rêvé; on avait exprimé les idées et les recherches en toute espèce de style, dans une langue en général forte, mais chargée et bigarrée à l'excès. Qu'y avait-il à faire désormais? Quelques écrivains, médiocrement penseurs, doués seulement d'une vive sagacité littéraire, ouvrirent dès l'abord une ère nouvelle pour l'expression; le goût, qui implique le choix et l'exclusion, les poussa à se procurer l'élégance à tout prix et à rompre avec les richesses mêmes d'un passé dont ils n'auraient su se rendre maîtres. Ainsi opérèrent Malherbe et Balzac. Quant au fond même des idées, la révolution fut plus lente à se produire; on continua de vivre sur le XVIe siècle et sur ses résultats, jusqu'à ce que Descartes vint décréter à son tour l'oubli du passé, l'abolition de cette science gênante, et recommencer à de nouveaux frais avec la simplicité de son coup d'oeil et l'éclair de son génie. Naudé, lui, n'avait aucun de ces caractères qui étaient propres au siècle nouveau; il ne se souciait en rien de l'expression littéraire, il ne s'en doutait même pas; et pour ce qui est d'innover et de renchérir en fait de système, s'il avait jamais pensé à le faire, c'eût été dans les lignes mêmes et comme dans la poussée du XVIe siècle, en reprenant quelque grande conception de l'antiquité et en greffant la hardiesse sur l'érudition. Mais s'il eut à un moment ces velléités d'enthousiasme, comme semble l'attester son admiration de jeune homme pour Campanella, elles furent courtes chez lui; il retomba vite à l'état de lecteur contemplatif et critique, notant et tirant la moralité de chaque chose, repassant tout bas les paroles des sages, et, pour vérité favorite, se donnant surtout le divertissement et le mépris de chaque erreur. Naudé appartient essentiellement à cette race de sceptiques et académiques d'alors, dont on ne sait s'ils sont plus doctes ou plus penseurs, étudiant tout, doutant de tout entre eux, que Descartes est venu ruiner en établissant d'autorité une philosophie spiritualiste, croyante dans une certaine mesure, et capable de supporter le grand jour devant la religion [226]. A voir l'anarchie morale qui régnait durant le premier tiers du siècle, et l'impuissance d'en sortir en continuant la tradition, on apprécie l'importance de cette brusque réforme cartésienne à titre d'institution publique de la philosophie. Quant à l'autre espèce de sagesse plus à huis-clos et dans la chambre, qui ne s'enseigne pas, qui ne se professe pas, qui n'est pas une méthode, mais un résultat, pas un début ni une promesse, mais une habitude et une fin, et de laquelle il faut répéter avec Sénèque: _Bona mens non emitur, non commodatur_, c'est-à-dire qu'elle est une maturité toute personnelle de l'esprit, on peut s'en tenir à Gabriel Naudé.
[Note 226: Le dernier des sceptiques érudits de cette race de Naudé et de beaucoup le plus mitigé et le plus élégant, quoiqu'au fond y tenant par les racines, c'est Huet, le très-docte évêque d'Avranches. Il combattit Descartes sur la certitude et reprit en main la thèse de Sanchez: _Quod nihil scitur_. Mais chez Huet on peut dire que le scepticisme a moins l'air encore d'être déguisé qu'enchevêtré dans l'érudition; on ne sait trop jusqu'où il l'étend et à quel point juste sa religion s'y concilie. Son manteau d'évêque recouvre presque tout. La portée réelle de son esprit est restée douteuse au milieu de cette immensité de savoir et de cette longanimité d'indifférence. Il y aurait un beau travail à faire sur lui.]
Nul, en son temps, ne l'a pratiquée mieux que lui et dans les vraies conditions du genre, à petit bruit, sans amour-propre, sans montre, à l'abri des gros livres et comme sous le triple retranchement des catalogues; car, avec lui, c'est derrière tout cela qu'il la faut chercher.