Portraits littéraires, Tome II

Chapter 23

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[Note 126: Les Mémoires du savant botaniste de Candolle, récemment publiés (1862), contiennent une anecdote singulière sur Fontanes, laquelle se rapporte à cette époque voisine de fructidor. Sortant du Lycée où il avait entendu une leçon de La Harpe et revenant à pied avec Fontanes, de Candolle ne put s'empêcher de lui exprimer son étonnement du discours violent de La Harpe et de ce qu'il avait l'air d'y applaudir: «Ne vous y trompez pas, lui aurait dit Fontanes; notre but n'est pas de rétablir la puissance des prêtres, mais il faut frapper l'opinion publique de l'utilité d'une religion, et ensuite nous avons l'intention de pousser la France au protestantisme.» De Candolle, qui croit avoir eu à se plaindre plus tard de Fontanes Grand-Maître, triomphe de la contradiction. Mais Fontanes, en 1797, était en effet vaguement et politiquement religieux plutôt que catholique, et, parlant à un protestant, il dit là une de ces choses en l'air qui traversent l'imagination d'un poète et dont sans doute il ne se souvenait pas le lendemain. Il est possible aussi que de Candolle, en se ressouvenant, ait trop précisé le dire de Fontanes. ]

Le 18 fructidor, en frappant le journaliste, eut pour effet, par contre-coup, de réveiller en Fontanes le poète, qui se dissipait trop dans cette vie de polémique et de parti. Laissant madame de Fontanes à Paris, il se déroba à la déportation par la fuite, quitta la France, passa par l'Allemagne en Angleterre, et y retrouva M. de Chateaubriand, qu'il avait déjà connu en 89. C'est à l'illustre ami de nous dire en ses _Mémoires_ (et il l'a fait) cette liaison étroitement nouée dans l'exil, ces entretiens à voix basse au pied de l'abbaye de Westminster, ces doubles confidences du coeur et de la muse; et puis les longs regards ensemble vers _cette Argos dont on se ressouvient toujours, et qui, après avoir été quelque temps une grande douceur, devient une grande amertume_. Fontanes n'hésita pas un seul instant à reconnaître l'étoile à ce jeune et large front. Quand d'autres spirituels émigrés, le chevalier de Panat et ce monde léger du XVIIIe siècle, paraissaient douter un peu de l'astre prochain du jeune officier breton, tout rêveur et sauvage, Fontanes leur disait: «Laissez, messieurs, «patience! il nous passera tous.» Et à son jeune ami il répétait: «Faites-vous illustre.» M. de Chateaubriand, à son tour, lui rendait en conseils et en encouragements ce qu'il en recevait; et quand Fontanes, après avoir repris vivement à la Grèce sauvée, semblait en d'autres moments s'en distraire, son ami l'y ramenait sans cesse: «Vous possédez le plus beau talent poétique de la France, et il est bien malheureux que votre paresse soit un obstacle qui retarde la gloire. Songez, mon ami, que les années peuvent vous surprendre, et qu'au lieu des tableaux immortels que la postérité est en droit d'attendre de vous, vous ne laisserez peut-être que quelques cartons. C'est une vérité indubitable qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde: vous le possédez cet art qui s'assied sur les ruines des empires, et qui seul sort tout entier du vaste tombeau qui dévore les peuples et les temps. Est-il possible que vous ne soyez pas touché de tout ce que le Ciel a fait pour vous, et que vous songiez à autre chose qu'à la Grèce sauvée?» Ainsi au poète mélancolique, délicat, pur, élevé, noble, mais un peu désabusé, parlait l'ardent poète avec grandeur.

Ces paroles, tombant dans les heures fécondes du malheur, faisaient une vive et salutaire impression sur Fontanes, et, durant le reste de sa proscription, on le voit tout occupé de son monument. Son imagination se passionnait en ces moments extrêmes; il ressaisissait en idée la gloire. Il quitta l'Angleterre pour Amsterdam, revint à Hambourg, séjourna à Francfort-sur-le-Mein; ses lettres d'alors peignent plus vivement son âme à nu et ses goûts, du fond de la détresse. Il manquait des livres nécessaires, n'avait pour compagnon qu'un petit Virgile qu'il avait acheté près de la Bourse, à Amsterdam; il lui arrivait de rencontrer chez d'honnêtes fermiers du Holstein les _Contes moraux_ de Marmontel, mais il n'avait pu trouver un Plutarque dans toute la ville de Hambourg (que n'allait-il tout droit à Klopstock?); et dans ces pays où son genre d'études était peu goûté, il s'estimait comme Ovide au milieu d'une terre barbare. Tant de souffrance était peu propre à le réconcilier avec l'Allemagne. A travers les mille angoisses, il travaillait à sa _Grèce sauvée_, et, comme il l'écrit, _s'y jetait à corps perdu_. Enviant le sort de Lacretelle et de La Harpe, qui du moins vivaient cachés en France (et La Harpe l'avait été quelque temps chez madame de Fontanes même), il songeait impatiemment à rentrer: «Je viens de lire une partie du décret; quelque sévère qu'il soit, je persiste dans mes idées. Je me cacherai, et je travaillerai au milieu de mes livres. Je n'ai plus qu'un très-petit nombre d'années à employer pour l'imagination, je veux en user mieux que des précédentes. Je veux finir mon poème. Peut-être me regrettera-t-on quand je ne serai plus, si je laisse quelque monument après moi...» Son cri perpétuel, en écrivant à madame de Fontanes et à son ami Joubert, était: «Ne me laissez point en Allemagne; un coin et des livres en France!... Je ne veux que terminer dans une «cave, au milieu des livres nécessaires, mon poème commencé. Quand il sera fini, ils me fusilleront, si tel est leur bon plaisir.» Un jour, apprenant qu'au nombre des lieux d'exil pour les déportés, on avait désigné l'île de Corfou, ce ciel de la Grèce tout d'un coup lui sourit: «J'ai été vivement tenté d'écrire à cet effet au Directoire: je ne vois pas qu'il pût refuser a un poète déporté, qui mettrait sous ses yeux «plusieurs chants (_il y avait donc dès lors plusieurs chants_) d'un poème sur la Grèce, un exil à Corfou, puisqu'il y veut envoyer d'autres individus frappés par le même décret. Ceci vous parait fou. Mais songez-y bien: qu'est-ce qui n'est pas mieux que Hambourg?» Durant toute cette proscription, Fontanes, luttant contre le flot, et cherchant à tirer son épopée du naufrage, me fait l'effet de Camoëns qui soulève ses _Lusiades_ d'un bras courageux: par malheur, la _Grèce sauvée_ ne s'en est tirée qu'en lambeaux.

Mais, oserai-je le dire? ce furent moins ces rudes années de l'orage qui lui furent contraires, que les longs espaces du calme retrouvé et des grandeurs.

Au plus fort de sa lutte et de sa souffrance, et chantant la Grèce en automne, le long des brouillards de l'Elbe, ou en hiver, _enfermé dans un poêle_, comme dit Descartes, Fontanes écrivait à son ami de Londres qu'il ne serait heureux que lorsque, rentré dans sa patrie, il lui aurait préparé _une ruche et des fleurs à côté des siennes_; et l'ami poëte lui répondait: «Si je suis la seconde personne à laquelle vous ayez trouvé quelques rapports d'âme avec vous (_l'autre personne était M. Joubert_), vous êtes la première qui ayez rempli toutes les conditions que je cherchais dans un homme. Tête, coeur, caractère, j'ai tout trouvé en vous à ma guise, et je sens désormais que je vous suis attaché pour la vie.... Ne trouvez-vous pas qu'il y ait quelque chose qui parle au coeur dans une liaison commencée par deux Français malheureux loin de la patrie? Cela ressemble beaucoup à celle de _René_ et d'_Outougami_: nous avons juré dans un _désert_ et sur des _tombeaux_.» Ainsi se croisaient dans un poétique échange les souvenirs de l'Atlantique et ceux de l'Hymette, les antiques et les nouvelles images.

Le 18 brumaire trouva Fontanes déjà rentré en France, et qui s'y tenait d'abord caché. Je conjecture que _la Maison rustique_, transformation heureuse de l'ancien _Verger_, est le fruit aimable de ce premier printemps de la patrie. Il ne tarda pourtant pas à vouloir éclaircir sa situation, et il adressa au Consul la lettre suivante, dont la noblesse, la vivacité et, pour ainsi dire, l'attitude s'accordent bien avec la lettre de 1797, et qui ouvre dignement les relations directes de Fontanes avec le grand personnage.

«A BONAPARTE.

«Je suis opprimé, vous êtes puissant, je demande justice. La loi du 22 fructidor m'a indirectement compris dans la liste des écrivains déportés en masse et sans jugement. Mon nom n'y a pas été rappelé. Cependant j'ai souffert, comme si j'avais été légalement condamné, trente mois de proscription. Vous gouvernez, et je ne suis point encore libre. Plusieurs membres de l'Institut, dont j'étais le confrère avant le 18 fructidor, pourront vous attester que j'ai toujours mis, dans mes opinions et mon style, de la mesure, de la décence et de la sagesse. J'ai lu, dans les séances publiques de ce même Institut, des fragments d'un long poëme qui ne peut déplaire aux héros, puisque j'y célèbre les plus grands exploits de l'antiquité. C'est dans cet ouvrage, dont je m'occupe depuis plusieurs années, qu'il faut chercher mes principes, et non dans les calomnies des délateurs subalternes qui ne seront plus écoutés. Si j'ai gémi quelquefois sur les excès de la Révolution, ce n'est point parce qu'elle m'a enlevé toute ma fortune et celle de ma famille,[127] mais parce que j'aime passionnément la gloire de ma patrie. Cette gloire est déjà en sûreté, grâce à vos exploits militaires. Elle s'accroîtra encore par la justice que vous promettez de rendre à tous les opprimés. La voix publique m'apprend que vous n'aimez point les éloges. Les miens auraient l'air trop intéressés dans ce moment pour qu'ils fussent dignes de vous et de moi. D'ailleurs, quand j'étais libre, avant le 18 fructidor, on a pu voir, dans le journal auquel je fournissais des articles, que j'ai constamment parlé de vous comme la renommée et vos soldats. Je n'en dirai pas plus. L'histoire vous a suffisamment appris que les grands capitaines ont toujours défendu contre l'oppression et l'infortune les amis des arts, et surtout les poëtes, dont le coeur est sensible et la voix reconnaissante.

12 nivôse an VIII.»

[Note 127: La fortune de madame de Fontanes fut perdue dans le siège et l'incendie de Lyon: une maison qu'elle possédait fut écrasée par les bombes; des recouvrements qui lui étaient dus ne vinrent jamais.]

On ne s'étonne plus, quand on connaît cette lettre, qu'un mois après le premier Consul ait songé à Fontanes pour le charger de prononcer l'éloge funèbre de Washington aux Invalides (20 pluviôse, 9 février 1800).

Fontanes le composa en trente-six heures, dans toute la verve de sa limpide manière. Ce noble discours remplit-il toutes les intentions du Consul? A coup sûr, l'orateur y remplit ses propres intentions les plus chères. Une parole modérée, pacifique, compatissante, pieuse au sens antique, s'y faisait entendre devant les guerriers. C'était, dans ce _Temple de Mars_, quelque chose de ce bienfaisant esprit de Numa, dont parle Plutarque, qui allait s'insinuant comme un doux vent à travers l'Italie, et s'ouvrant les coeurs, le lendemain des jours sauvages de Romulus: «Elles ne sont plus enfin ces pompes barbares, aussi contraires à la politique qu'à l'humanité, où l'on prodiguait l'insulte au malheur, le mépris à de grandes ruines et la calomnie à des tombeaux.» Attestant les Ombres du grand Condé, de Turenne et de Catinat, présentes sous ce dôme majestueux, l'orateur les réunissait en idée à celle du héros libérateur: «Si ces guerriers illustres n'ont pas servi la même cause pendant leur vie, la même renommée les réunit quand ils ne sont plus. Les opinions, sujettes aux caprices des peuples et des temps, les opinions, partie faible et changeante de notre nature, disparaissent avec nous dans le tombeau: mais la gloire et la vertu restent éternellement.» Il insistait sur Catinat; il faisait ressortir l'estime plus forte encore que la gloire; la modération, la simplicité, le désintéressement, toutes les vertus patriarcales, couronnant et appuyant le triomphe des armes en Washington. En face de _ces hommes prodigieux qui apparaissent d'intervalle en intervalle avec le caractère de la_ _grandeur et de la domination_, il proclamait, comme _non moins utile au gouvernement des États qu'à la conduite de la vie, le bon sens_ trop méprisé, cette qualité que nous présente le héros américain dans un degré supérieur, et qui _donne plus de bonheur que de gloire à ceux qui la possèdent comme à ceux qui en ressentent les effets_: «Il me semble que, des hauteurs de ce magnifique dôme, Washington crie à toute la France: Peuple magnanime, qui sais si bien honorer la gloire, j'ai vaincu pour l'indépendance; mais le bonheur de ma patrie fut le prix de cette victoire. Ne te contente pas d'imiter la première moitié de ma vie: c'est la seconde qui me recommande aux éloges de la postérité.»--Une allusion délicate, rapide, naturellement amenée, allait jusqu'à offrir aux mânes de Marie-Antoinette, devant tous ces témoins qu'il y associait, un commencement d'expiation.

Si, d'ailleurs, on voulait chercher dans ce discours à inspiration généreuse et clémente, qui remplit éloquemment son objet, une étude approfondie de Washington, et le détail creusé de son caractère, on serait moins satisfait; on ne demandait pas cela alors; l'orateur, dans sa justesse qui n'excède rien, s'est tenu au premier aspect de la physionomie connue: et puis Washington, dans sa bouche, n'est qu'un beau prétexte. Si l'on voulait même y chercher aujourd'hui de ces traits de forme qui devinent et qui gravent le fond, ce génie d'expression qui crée la pensée, cette nouveauté qui demeure, on courrait risque de n'être plus assez juste pour la rapidité, le goût, la mesure, la netteté, l'élévation sans effort, l'éclat suffisant, le nombre, tout cet ensemble de qualités appropriées, dont la réunion n'appartient qu'aux maîtres.

Cette noble harangue de bienvenue, qui ouvrait, pour ainsi dire, le siècle sous des auspices auxquels il allait sitôt mentir, ouvrait définitivement la seconde moitié de la carrière de M. de Fontanes. S'il avait été contrarié sans cesse et battu par le flot montant de la Révolution, il arriva haut du premier jour avec le reflux. Nous n'avons plus qu'un moment pour le trouver encore simple homme de lettres: il est vrai que ce court moment ne fut pas perdu et va nous le montrer sous un nouveau jour. M. de Fontanes, que nous savons poëte, devient un critique au _Mercure_.

II

Il l'était déjà par le discours qui précède l'_Essai sur l'Homme_: mais, ici, il ne se renfermera plus dans un jugement formé à loisir sur des oeuvres passées et déjà classées: c'est à la critique actuelle, polémique, irritable, qu'il met la main. Dans ce rapide détroit de l'entrée du siècle, il se lance avec décision; d'une part il nie, de l'autre il accueille; il va proclamer avec éclat M. de Chateaubriand, il repousse d'abord madame de Staël.

Dans le premier numéro du _Mercure_ régénéré parut son premier _extrait_ contre le livre de _la Littérature_: on vient de voir sa disposition de longue date envers l'auteur. J'ai moi-même analysé en détail et apprécié, dans un travail sur madame de Staël,[128] cette polémique de Fontanes. Ne voulant pas imiter un estimable et du reste excellent biographe, qui, dans la _Vie de Fénelon_, est pour Fénelon contre Bossuet, et qui, dans la _Vie de Bossuet_, passe à celui-ci contre Fénelon, je n'ai rien à redire ni à modifier. Seulement, tout ce qui précède explique mieux, de la part de Fontanes, cette spirituelle et éclatante malice de 1800; en étendant le tort sur un plus grand espace, je l'allège d'autant en ce point-là. Qu'y faire d'ailleurs? On relira toujours, en les blâmant, les deux articles de Fontanes contre madame de Staël, comme on relit les deux petites lettres de Racine contre Port-Royal: et Racine a de plus contre lui ce que M. de Fontanes n'a pas, l'ingratitude.

[Note 128: Voir le volume de _Portraits de Femmes_.]

Dès la fin de son premier extrait sur le livre de madame de Staël, Fontanes y opposait et citait quelques fragments du _Génie du Christianisme_, non encore publiés, et que son ami lui avait adressés de Londres. M. de Chateaubriand arrivait lui-même en France au mois de mai 1800, et s'apprêta à publier. Fontanes, dont les conseils retardèrent l'apparition de tout l'ouvrage et déterminèrent le courageux auteur à une entière retouche[129], soutint de son présage heureux l'avant-courrière _Atala_[130]; il appuya surtout, par deux extraits[131], le _Génie du Christianisme_ qui se lançait enfin: son suffrage frappait juste plutôt que fort, comme il convient à un ami. La critique, en une main habile et puissante, à ce moment décisif de la sortie, est comme ce dieu _Portunus_ des anciens, qui poussait le vaisseau hors du port:

Et pater ipse manu magna Portunus euntem Impulit....

[Note 129: Un jour, dans une des discussions vives qui décidèrent de la refonte du _Génie du Christianisme_, Fontanes dit à Chateaubriand une de ces paroles qui sifflent et volent au but comme une flèche: «Vous pouvez vous mettre à la tête du siècle qui se lève, et vous vous traîneriez à la queue du siècle qui s'en va!»]

[Note 130: _Mercure_, germinal an IX.]

[Note 131: _Mercure_, germinal et fructidor an X.]

On a relu depuis longtemps les articles de Fontanes, recueillis à la suite du _Génie du Christianisme_: pareils encore à ces barques de pilote, qui, après avoir guidé le grand vaisseau à la sortie périlleuse, sont ensuite reprises à son bord et traversent par lui l'Océan.

Je trouve quelques renseignements bien précis sur ce moment littéraire décisif où parut le _Génie du Christianisme_. L'attention publique était grandement éveillée par les fragments donnés au _Mercure_, puis, en dernier lieu, par _Atala_. Le parti philosophique, irrité, se tenait à l'affût; le parti religieux se serrait, s'étendait, s'animait comme à une victoire. M. de Bonald venait au corps de bataille, M. de Chateaubriand ne se considérait qu'à l'avant-garde; La Harpe, vieilli, était en tête de l'artillerie; mais on craignait tout bas que, pour le cas présent, _ses lingots, d'un trop gros calibre_, ne portassent pas très-loin. Fontanes servit la pièce en sa place; le coup porta. Dans une seule journée le libraire Migneret vendait pour _mille écus_, et il parlait déjà d'une seconde édition; la première était tirée à quatre mille exemplaires. La Harpe ne connut d'abord le livre que par le premier extrait de Fontanes; il envoya aussitôt chercher l'auteur par Migneret. Il était hors de lui: «Voilà de la critique, voilà de la littérature! Ah! messieurs les philosophes, vous avez affaire à forte partie! voici deux hommes: le jeune homme (_c'était Fontanes_) est mon élève, c'est moi qui l'ai annoncé.» Et il ajoutait que Fontanes finissait l'antique école, et que Chateaubriand en commençait une nouvelle. Il était même de l'avis de celui-ci contre Fontanes en faveur du merveilleux chrétien réprouvé par Boileau. Il passait, sans marchander, sur les hardiesses, sur les incorrections premières: «Bah! bah! ces gens-là ne voient pas que cela tient à la nature même de votre talent. Oh! laissez-moi faire, je les ferai crier, je serre dur!» La passion, enlevait ainsi le vieux critique au-dessus de ses propres théories; sa personnalité pourtant, son _moi_ revenait à travers tout, et perçait dans sa trompette. Il s'échauffa si fort à son monologue, qu'il tomba à la fin en une espèce d'étourdissement.

Outre les articles de critique active, Fontanes donna au _Mercure_[132] un morceau sur Thomas, dans lequel l'élégance la plus parfaite exprime les plus incontestables jugements. Il n'y a rien de mieux en cette manière; c'est du La Harpe fini et perfectionné, et plus que cela; pour une certaine rapidité de goût, c'est du Voltaire. Ainsi, voulant dire de Thomas qu'il savait rarement saisir dans un sujet les points de vue les plus simples et les plus féconds, le critique ajoute: «Il pensait en détail, si l'on peut parler ainsi, et ne s'élevait point assez haut pour trouver ces idées premières qui font penser toutes les autres.»

[Note 132: Germinal an X.]

Mais Fontanes n'était déjà plus un homme privé. Quelque temps employé sous Lucien au ministère de l'intérieur[133], puis nommé député au Corps législatif, il fut bientôt désigné par les suffrages de ses collègues au choix du Consul pour la présidence. Poëte d'avant 89, critique de 1800, il va devenir orateur impérial. La même distinction le suit partout: son nom y gagne et s'étend. Toutefois ces palmes entrecroisées se supplantent un peu et se nuisent. Ce qui augmenta sa considération de son vivant ne saurait servir également sa gloire.

[Note 133: Voir sur Fontanes à Morfontaine et au Plessis-Chamant, dans la société des frères et des soeurs de Bonaparte, les _Souvenirs historiques_ de M. Méneval, tome I, pages 29, 33.]

J'irais plus haut peut-être au Temple de Mémoire, Si dans un genre seul j'avais usé mes jours,

a dit La Fontaine, lequel pourtant n'était ni Recteur ni président d'aucun Conseil sous Louis XIV.

Un avantage demeure, et il est grand: le caractère historique remplace à distance l'intérêt littéraire pâlissant. Il n'est pas indifférent, devant la postérité, d'avoir figuré au premier rang dans le cortège impérial et d'y avoir compté par sa parole. Ces discours, présentés dans de sobres échantillons, suffisent à marquer l'époque qu'ils ornèrent, et où ils parurent d'accomplis témoignages de contenance toujours digne, de flatterie toujours décente, et de réserve parfois hardie. M. de Fontanes n'avait nullement partagé les idées de la fin du XVIIIe siècle sur la perfectibilité indéfinie de l'humanité, et la Révolution l'avait plus que jamais convaincu de la décadence des choses, du moins en France. Il l'a dit dans une belle ode:

Hélas! plus de bonheur eût suivi l'ignorance! Le monde a payé cher la douteuse espérance D'un meilleur avenir; Tel mourut Pélias, étouffé par tendresse Dans les vapeurs du bain dont la magique ivresse Le devait rajeunir.

Après le bain de sang, après les triumvirs et leurs proscriptions, que faire? qu'espérer? Le siècle d'Auguste eût été l'idéal; mais, pour la gloire des lettres, ce siècle d'Auguste, en France, était déjà passé avec celui de Louis XIV. Ainsi désormais c'était, au mieux, un siècle d'Auguste sans la gloire des lettres, c'était un siècle des Antonins, qui devenait le meilleur espoir et la plus haute attente de Fontanes. Son imagination, grandement séduite par le glorieux triomphateur, y comptait déjà. L'assassinat du duc d'Enghien lui tua son Trajan. Il continua pourtant de servir, enchaîné par ses antécédents, par ses devoirs de famille, par sa modération même. Il était _monarchiste_ par goût, par principe: «Un pouvoir unique et permanent convient seul aux grands États,» disait-il; sa plus grande peur était l'anarchie. Il resta donc attaché au seul pouvoir qui fût possible alors, s'efforçant en toute occasion, et dans la mesure de ses paroles ou même de ses actes, de lui insinuer, à ce pouvoir trop ensanglanté d'une fois, mais non pas désespéré, la paix, l'adoucissement, de l'humaniser par les lettres, de le spiritualiser par l'infusion des doctrines sociales et religieuses:

Graecia capta ferum victorem cepit...

Quand on lit aujourd'hui cette suite de vers où se décharge et s'exhale son arrière-pensée, l'ode sur _l'Assassinat du Duc d'Enghien_, l'ode sur _l'Enlèvement du Pape_, on est frappé de tout ce qu'il dut par moments souffrir et contenir, pour que la surface officielle ne trahît rien au delà de ce qui était permis. Si l'on ne voyait ses discours publics que de loin, on n'en découvrirait pas l'accord avec ce fond de pensée, on n'y sentirait pas les intentions secrètes et, pour ainsi dire, les nuances d'accent qu'il y glissait, que le maître saisissait toujours, et dont il s'irrita plus d'une fois; on serait injuste envers Fontanes, comme l'ont été à plaisir plusieurs de ses contemporains, qui, serviteurs aussi de l'Empire, n'ont jamais su l'être aussi décemment que lui[134].